‹ La synthèse mentale (volume 2)Chapitre 7 sur 22 · I. LA QUANTITÉ · texte numérisé non relu

I. LA QUANTITÉ

On a introduit en psychologie la notion de quantité •sous la forme d'intensité; la conscience, a-t-on dit, se ^compose d'états successifs ; ces états sont des représentations qui entrent en conflit les unes avec les autres pour occuper Tattention ; le conflit les fait apparaître comme <le s forces analogues à celles de la physique, et on peut calculer la force réciproque des représentations dans leurs ^combinaisons diverses: c'est ainsi que Herbart conçut la psychologie mathématique. Les psycho-physiciens à leur tour imaginèrent que les états de conscience avaient « deux dimensions », la durée et Tintensité, et qu'ils étaient susceptibles de mesure: d'où la méthode des réactions pour la première et la psycho-physique, au sens restreint du mot, pour la seconde. A l'emploi des mathématiques on ajouta celu! de l'expérimentation, et voici le fait conscient placé dans les mêmes conditions que le phénomène physique.

L'histoire de la psychologie expérimentale nous raconte comment s'est fait le 'passage du fait concret au phénomène dans l'étude de la vie mentale : on a voulu imiter tes sciences de la nature, mais on s'est laissé entraîner par de fausses analogies et par des mots. Rien n'est plus caractéristique à ce propos que le passage suivant de la Psychologie physiologique de Wundt (1) : « Kant a déclaré que la psychologie était incapable de s'élever jamais au

(1) Claqaième édition allemande, I, pages 6-7.

rang de science exacte. Les motifs qu'il invoquait ont été mainte fois répétés depuis. D'abord, pense Kant, la psytîhologie ne peut devenir une science exacte, parce que les mathématiques ne sont pas appliquables aux phénomènes du sens intime, car Tintuition interne pure, dans laquelle les phénomènes de Tâme doivent être situés, n'a qu'une dimension, le temps. Ensuite, elle ne peut même devenir science expérimentale... » EtWundt de répondre sur le même ton : « Il n'est pas juste que la réalité interne n'ait qu'une dimension, le temps. Si tel était le cas, en effet, il ne pourrait être question de l'exposer mathématiquement, car pour cela deux variables au moins sont nécessaires, qui puissent être rapportées au concept de grandeur. Or, nos sensations, représentations et sentiments sont des grandeurs intensives qui se rangent dans le temps. La réalité intérieure a donc en tous cas deux dimensions... » Ce langage nous paraît aujourd'hui bien peu intelligible : on n'a construit nulle part cette « psychologie à deux dimensions » qu'on nous promet et qui est la chimère la plus invraisemblable qu'on puisse imaginer. Il était curieux de reproduire cette page qui remonte à la première édition de l'ouvrage de Wundt. On conçoit, d'après ce passage, que la réalité intérieure ait été traitée comme le phénomène physique. 11 n'existe, à ce point de vue, qu'un type de science; c'est la science expérimentale basée sur la mesure. Or, tous les faits de la vie mentale tombent-ils sous l'application de la mesure ? Ce postulat, contestable déjà pour les sensations, devient inapplicable aux sentiments, aux volitions, aux associations d'idées.

Tous ceux qui sont au courant de la philosophie contemporaine connaissent la tentative de Fechner et savent qu'un grand nombre de travaux s'y rattachent. Ils n'igno-

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rent pas les difficultés que Fechner a dû surmonter pour obtenir sa loi: les variations sont multiples dans des faits aussi complexes que nos sensations et il n'esl pas aise de n deviner la cause; quant aux calculs, on lui a E'eproche d'avoir obtenu sa loi logarithmique en substituant des valeurs infinitésimales aux différences finies des constatations expérimentales; Tappréciation de la sensation est toujours une représentation déterminée et finie; la loi psycho-physique suppose que toute sensation peut être reportée sur une ligne continue figurant l'ensemble des sensations du même genre, et qu'entre la courbe des sensations et celle qui symbolise les excitations il y a un rapport mathématiquement exprimable^ celui du nombre au logarithme.

D'autres psycho-physiciens ont trouvé des résultats expérimentaux différents de ceux qui étaient favorables k Fechner; de sorte que non seulement ses calculs, mais les données sur lesquelles il s'appuyait ont été souvent contestées. Le sens de sa loi n'est pas le même pour tous les psycho-physiciens et aux trois interprétations exposées par Wundt (1) on peut encore en ajouter d'autres, comme celle de M. Foucault (2).

Bien plus, des critiques très vives ont été dirigées contre la notion d'intensité en psychologie. 11 ne suffit pas d'emprunter cette notion aux sciences exactes et de l'appliquer à certains aspects de la vie mentale ; les conditions de l'observation psychologique étant essentiellement différentes de celles des sciences naturelles et le fait concret qu'est toute donnée de la science ne pouvant, sans se dénaturer, être transformé en phénomène, une critique exacte des notions et des méthodes est indispensable*

(1) PhjsiôL Psych., 5« Ed. I, p. 538 et suiv. [S; La Psychophysique, Paris, F. Alcan.

Et d'abord, la situation du sujet, dans le laboratoire, est tout à fait artificielle et ne ressemble en rien à celle de la vie réelle. Dans la vie, l'intensité d'une sensation, c'est son importance par rapport à L'action du sujet; le jugement que nous portons sur l'intensité est un jugement de valeur ; une impression nous paraît plus intense qu'une autre, disons-nous: cela signifie qu'elle touche de plus près à nos tendances prédominantes dans le moment où nous la percevons. Entre l'appréciation de l'intensité psychologique, qui n'est autre chose que l'appréciation d'une valeur mise en rapport avec ce que nous pensons ou ce que nous voulons, et l'intensité de l'excitation qui a provoqué la sensation, il y a une différence de nature et l'on ne peut pas plus les rapporter l'une à l'autre que l'on ne pourrait obtenir, en connaissant le prix d'un objet, celui d'une denrée de nature différente. La notion d'intensité a, dans les faits psychologiques, un sens tout différent de celui qu'elle prend en physique. Aussi, des excitations d'une intensité très appréciable passent souvent inaperçues, tandis que d'autres, beaucoup moins marquées, provoquent en nous un intérêt et des mouvements d'attention qui leur confèrent une importance incontestable ; un peintre qui tâche de rendre la vibration lumineuse, .est frappé vivement par des nuances délicates échappant tout à fait au colporteur qui se hâte pour gagner le village prochain ; le montagnard perçoit et interprète des indices atmosphériques parfaitement appréciables qui n'attirent pas l'attention des hôtes d'été, réunis pour se distraire et s'amuser sur la terrasse d'un hôtel. Et selon les sentiments et les préoccupations du moment, une même excitation paraîtra forte ou passera inaperçue tout à fait. S'il nous arrive de comparer plusieurs impressions en les rapportant à un même ordre d'excitations, que.faisons-

nous? Parce que !a série des excitations se range par degrés d^intensité, nous admettons, pour la facilité de l'expression, que les sensations qu'elles ont provoquées peu- Tent, de la même manière, se ranger en séries; par abstraction, nous détachons ces sensations du tout vécu sans lequel elles ne se seraient pas produites; il nous plait d'oublier les états affectifs et les idées avec lesquels elles sont intimement liées; nous croyons pouvoir imiter la manière commode du physicien qui range les excitations le long d'une ligne et peut remonter celle-ci dans ses calculs en augmentant la quantité envisagée, ou la redescendre en la diminuant ; comme il obtient ainsi des mesures précises et qu'elles peuvent être communiquées avec exactitude à autrui, nous croyons nous faire entendre plus exactement en nous rapprochant de la notation mathématique, quand nous parlons de l'intensité mesurable des sensations; et en effet, nous obtenons ainsi une notion plus claire. Mais tout en étant plus claire, elle est moins réelle et tend à perdre sa valeur concrète, à cesser d'être un fait réel pour devenir un phénomène ou une imitation de phénomène. Les exigences de la vie sociale et de la rapidité des communications décolorent inévitablement les faits psychiques et les transposent dans le langage plus objectif de la science ; celui-ci est accessible, par son abstraction, à un plus grand nombre d'hommes; il est clair, mais il est impersonnel et manque quelque peu de vie. Ce n'est qu'en privant la sensation de sa vie propre, de sa nuance, c'est en la rapportant à une échelle convenue d'excitations, à une mesure, que l'on peut indiquer brièvemcat à autrui ce dont on parle; mais qu'un poèlCj un romancier, un peintre veuille suggérer la sensation avec sa vie réelle, il emploiera des moyetis bien différents; il aura recours à tous les artifices pour écarter

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le plus possible de Texpression de son art la notion abstraite et impersonnelle; il imitera la vie, il rendra à la sensation son émotion propre; les mots seront disposés, avec un art tout particulier pour suggérer et peindre^ plutôt que pour démontrer ; les couleurs et les tons chercheront à rendre le mouvement des choses, l'harmonie intérieure qui les rapproche ou le conflit qui les heurte^ les unes aux autres ; en un mot, termes, sons, couleurs ne seront plus traités comme éléments statiques, ou signes de concepts, mais comme symboles de mouvement intérieur et d'émotion.

En rapportant la sensation à Texcitation, nous substi^ tuons en réalité des termes d'excitation à des termes de sensation. Si nous supposons que les excitations d'un ordre déterminé forment une série graduelle et que des sensations y correspondent; qu'on peut obtenir celles-ci en les détachant par abstraction, de la réalité spirituelle dont elles nesonlqu'un aspect ou de l'acte de l'esprit par lequel seul elles existent; qu'il est possible de les disposer en une série comme les excitations, puis de comparer ces deux séries, — en vérité, la série que nous construisons par abstraction et que nous appelons série des sensations ne mérite pas ce nom : c'est une seconde série d'excitations que nous imaginons ainsi. Nous nous représentons la série des excitations grâce à l'emploi de concepts qui nous permettent de la construire, comme phénomènes, selon les lois des phénomènes ou catégories; nous attribuons aux phénomènes des propriétés communes, telles qu'espace, temps, nombre, causalité; en d'autres termes, nous nous représentons le monde extérieur selon une certaine logique. Maintenant, parallèlement à la série objective des excitations que nous avons extraite de la sensation par un travail conceptuel, nous extrayons de cette même sensa-

tion une seconde série et celle-ci n'est pas moins objective que la première : c'est une série d'excitations considérée par rapport non à Tobjet physique, mais à leur enregistrement par un appareil spécial que nous disons être Tintelligence humaine. Nous procédons comme si nous notions d'abord Tintensité objective d'une série de sons observés, puis l'intensitë de leur écho. Ce que le psycho-physicien mesure sous le titre de sensation n'est rien autre que l'enregistrement de Texcitation dans une intelligence dépersonnalisée par l'exercice; il suppose ensuite que les conditions de ce genre d'enregistrement suffisent à déterminer l'intensité de la perception sensible.

Tandis que, dans les relations habituelles, une approximation vague suffit, le laboratoire exige un enregistrement plus précis ; aussi est-il indispensable de dépersonnaliser le sujet, de le réduire à l'état de machine, d'appareil inscripteur. Qui a travaillé dans un laboratoire de psychophysique sait que l'apprentissage consiste,pour le sujet, à éviter toute cause de variation et à mécaniser le phénomène qu'il s'agit d'étudier : que ce soit le temps de réaction ou l'appréciation de l'intensité dans la sensation, il importe d'écarter tout ce qui les rapproche de la vie ; le sujet est placé dans des conditions artificielles; il doit cesser d'être lui-même pour tâcher de s*objectiver le plus qu'il peut; aussi n'est-ce pas sa sensation qu'il inscrit; il va, au delà delà sensation, à la construction volontaire et attentive d'une série de concepts quantitatifs; il fait attention à ce qui l'aide à remplacer la sensation par la mesure; tout le temps il compare, il s'observe afin d'éviter les causes d'erreur, il se mécanise aussi bien que possible. Et alors il arrive à construire une échelle d'excitations enregistrées par son automatisme et la compare à une autre échelle d excitations mesurées par des appareils plus exacts. La loi psycho-

physique ne mesure donc pas la sensation au moyen de Texcitation, mais la capacité du sujet à s'écarter le plus possible de la sensation, à s'abstraire, à substituer le concept et la mesure à la sensation, à transformer le fait concret en phénomène. Au lieu d'apprécier la sensation, la psychophysique mesure le manque de caractère sensible et vivant dans l'appréciation d'une série d'excitations extérieures ; le psycho-physicien continue ainsi et pousse à l'extrême la simplification que la vie sociale impose au monde de la vie mentale et, croyant saisir la sensation en la vidant de son contenu qualitatif, il se rapproche du néant : la négation de ce qui est semble atteinte quand on croit expliquer le réel en le représentant par des rapports numériques.

Ce que le psycho-physicien mesure, ce n'est donc pas la sensation : ce serait plutôt son degré de manque. Il est trompé par ce qui se passe dans la vie courante : nous sommes obligés de substituer à notre sensation réelle un concept et son mot; nous disons : plus ou moins clair, plus ou moins bruyant, plus ou moins doux... C'est une manière rapide de nous exprimer. Le psycho-physicien a cru, trompé par Temploi du concept, que, dès l'abord, clair, bruyant, doux... désignaient des séries homogènes dont les termes ne diffèrent pas qualitativement ; il a pensé ensuite que le plus où le moins du calcul, le nombre cardinal, étaient applicables à ces séries considérées comme homogènes et que la seule différence entre deux termes choisis dans chacune des séries ne pouvait être que quantitative. Or, ce qui caractérise réellement la sensation, c'est la qualité, le rapport complexe qu'ellee xprime, avec la réaction individuelle totale dont elle n'est qu'un aspect, la valeur affective enfin, inséparable de cette réaction : tout cela est considéré parle psycho-physicien comme facteurs d'erreur, troublant et obscurcissant la sensation; il lui

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faut donc isoler ce qui esf intellectuellement « clair et distinct >> en celle-ci; le fait que nous sommes en vérité incapables d'apprécier si une sensation est double, triple^ quadruple d'une autre, fut attribué à ce qui, dans Tactivite de Tesprit, accompagne et entoure Tappréciation de rexcîtatîon ; il importait d'isoler cette appréciation et de rétudicr objectivement.

En nous plaçant par contre dans le courant des sensations vécues et mouvantes, nous remarquons que nous pouvons nous intéresser de tout notre esprit à chacune d'elles, et que c'est exclusivement ainsi que nous en pre* nons pleinement conscience; chacun de nous, dans ce cas,. est présent tout entier dans chacune de ses sensations; chaque sensation alors reçoit une valeur propre, qui résulte du retentissement qu'elle a en chacun de nous, de notre réaction totale, de notre attitude vis-à-vis de l'excitation qui en provoque la conscience. Nous avons vu que la sensation n'est pas l'enregistrement passif^^ en notre conscience, de l'excitation extérieure, mais un rapport complexe qui s'établit entre le monde et nous; nous allons au devant des choses pour les capter, nousles explorons avec toute notre émotion, tout notre vouloir; Tacte dynamique qui crée la sensation en notre esprit comprend encore la mémoire, présente danstoute perception sensible, et l'intuition qui est dans^ tout acte de l'esprit. Dès lors, éprouver une sensation^ avec une certaine intensité ne consiste pas à obéir à des rapports impersonnels de quantité; ce qu'on peut appeler ici intensité ne ressemble en rien à l'intensité mesurable d'un mouvement mécanique. L'intensité cTune sensation, c^est son retentissement dans la vie mentale; ce^ retentissement n'est pas déterminé par l'intensité de l'excitation; un bruit violent pourra surprendre un instant mon.

attention; s'il m'est indifférent, il est oublié aussitôt que perçu; une nuance délicate, par contre, me retiendra, me charmera, provoquera tout un courant d'idées et de sentiments en moi et se prolongera, par un retentissement intérieur, dans ma mémoire, de façon h ne jamais disparaître, mais à modifier l'ensemble de ma vie mentale.

Si donc je dépouille la sensation de sa valeur propre et m'efforce de ne conserver d'elle que l'appréciation mécanisée de la cause physique qui la provoque, je m'éloigne de la vie psychologique ; si par contre, au lieu de suivre le mouvement qui me conduit, à travers les abstractions, vers la dépersonnalisation de la vie mentale, je m'efforce dem'identifier avec mon impression et de n'en rien perdre, je saisis la sensation dans son entièreté, avec sa tonalité particulière et sa valeur concrète.

La notion physique d'intensité ne peut s'appliquer non plus à l'importance des représentations considérées dans leur mouvement et leurs rapports réciproques, abstraction faite des sensations. Si une représentation prédomine, à un moment donné, dans la conscience, ce n'est pas, comme le pensait Herbart, parce qu'elle se maintiendrait en luttant contre d'autres représentations ou qu'elle aurait une force plus grande que celles-ci. Les représentations n'existent que par l'acte de pensée qui les pose; en soi elles ne sont rien; on ne peut sous aucun rapport en faire des «atomes psychologiques ». Elles suivent, dans leur apparition, le mouvement de la pensée, et celui-ci est inséparable de la personnalité du sujet, avec son équilibre plus ou moins stable et les tendances qui soutiennent son attention . Les représentations sont suggérées par les tendances affectives autant que par les impressions reçues ; elles sont régies par les rapports logiques auxquels elles participent; ce qui détermine leur naissance et leur suc-

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cession, c'est la direction que prennent Tacte de pensée^ révocation de souvenirs et rautomatisme, le subconscient. Par conséquent, ici encore, intensité ne peut avoir le même sens que dans les sciences exactes ; Tintensité dans le cours des représentations est déterminée par la synthèse que présente le sujet au moment où se produisent les représentations ; celles-ci ne préexistent pas à ce moment, elles n'attendent pas dans Tombre le moment de se précipiter vers le e* seuil » de la conscience, comme une foule impatiente vers la porte d'une salle de spectacle. « Penser une chose avec plus d'intensité qu'une autre » ne peut signifier qu'il appartienne, à la représentation de cette chose, un coefficient plus élevé qu'à quelque autre représentation : c'est là une manière purement figurée de liésigner la réaction de l'individu pensant.

Ne pourrait-on dire pourtant que les représentations,, envisagées dans leurs rapports subjectifs et selon l'importance que le sujet leur accorde, ont une intensité dans la mémoire qu'en garde celui-ci et dans Tintérêt qu'elles présentent à sa réflexion? En d'autres termes, les représentations en tant qu'elles sont idées, n'ont-elles pas une intensité? L'idée de justice, par exemple, n'a-t-elle pas plus d'intensité pour moi que celle de non-intervention ou d'indifférence? Pour répondre à cette question, nous devons ne pas perdre de vue le caractère des idées; l'une d'elles étant donnée, on trouvera qu'elle ne se sépare pas de l'ensemble systématique qu'est une conscience ; ce qui les domine toutes, c'est la totalité des rapports logiques par lesquels elles ont un sens. L'idée de justice l'emporte en mon esprit sur d'autres idées qui peuvent lui être comparées ; mais c'est par la cohésion entre cette idée et les autres, et non parce qu'elle pourrait être considérée, en elle-même, comme plus intense qu'une autre; elle n'est

ni plus intense ni plus forte en soi ; sa force vient de la cohésion entre elle et les autres, elle résulte de la puissance que lui confère la réflexion en synthétisant les idées, en les appuyant Tune par Tautre. Elle provient aussi de ce que les états affectifs se sont associés chex moi à ce système rationnel cohérent et le renforcent, en maintenant mon activité personnelle à Tabri de rciclion variable des circonstances et de la dispersion qui im résulte, et en la subordonnant à une direction plus unitaire; en d'autres termes, dans un pareil cas, rindividualité cède à la personnalité ; à ce point de vue, le corps n'est plus que l'organe du développement de celte intuition supérieure qui définit l'esprit. En s'éduquanL dans ce sens, les états affectifs se sont fixés en sentiments profonds, unissant l'émotivité, écho conscient de l'organisme, et la rationalité ou harmonie, développement de l'intuition spirituelle. Les idées sont les produits de cette collaboration. Les unes ont plus de réalité pour moi, me sont plus proches, les autres moins. L'idée d'indilTéronce m'apparaîtra comme négative; sa réalité sera nulle âmes yeux; l'idée de justice sera réelle, parce qu'elle est affirmée avec l'ensemble cohérent des idées que ma personnalité reconnaît. Rien en tout cela ne ressemble à l'intensité mesurable des sciences physiques.

On pourrait adresser une critique semblable aux psychologues qui, pour expliquer la volonté, ont recours à Fhypothèse de motifs d'intensité différente ; nous reviendrons à cette question dans notre dernier chn pitre , Appliquer aux faits de conscience .une notion d'intensité analogue à celle des sciences physiques est donc commettre une erreur en psychologie. Dans le langage courant, on. n'hésite pas à le faire; on objective, pour les communiquer, les données subjectives ; puis on se con-

tente de ce qui s'est automatisé dans la vie de Tesprit, en perdant sa valeur originale et en se rapprochant du mécanisme. L'emploi du terme d'intensité mesurable est donc, dans le domaine de la vie mentale, un abus. Aussi voyons-nous la tentative de la psycho-physique échouer, malgré la grande dépense de travail qu'elle occasionna et l'utilité incontestable de son opposition aux spiritualistes éclectiques (1). Il faut bien avouer que l'interprétation donnée de l'intensité dans la vie mentale ne résiste pas à l'examen, tout en reconnaissant qu'il fut utile de réunir des observations nombreuses et que l'expérimentation peut rendre de grands services au psychologue. Mais celle-ci devait, pour y parvenir, prendre d'autres voies (2).

J'entends pourtantune dernière objection : quand nous réfléchissons aux caractères de la vie consciente, dirat-on, et que nous repassons en nous ce qui nous permet cette réflexion; quand, en un mot, nous cherchons les formes d'ordre qui sont le fondement du lien et de la cohérence de nos représentations, dans le raisonnement tout au moins, nous remarquons qu'il nous est possible de ranger en séries, d'apparence intensives, les représentations appartenant à une même classe. Nous distinguons parfaitement entre intensité et qualité. Si nous prenons l'ensemble des nuances colorées que nous pouvons distinguer, il nous est aisé de les classer par teintés, en commençant par le rouge le plus foncé et en plaçant graduellement les diverses nuances de rouge jusqu'à la plus claire

(1) J'ai examiné cette question au début d'une étude sur Vidée de loi dans la psychologie parue dans l'Humanité nouvelle, Paris, année 1902.

(2) Je considère comme fécondes les expériences qui prennent un fait conscient dans toute sa valeur et en font varier les conditions, comme les expériences sur la déformation des images du souvenir, la valeur du témoignage, les variations de l'imagination, etc.

et nous procéderons de même pour les autres couleurs : nous obtiendrons ainsi une échelle de qualités ou nuances différentes. Mais nous pouvons aussi concevoir, pour chaque nuance, un éclairage plus ou moins fort; voici un vitrail, avec des bleus et des jaunes; par un jour sombre ils paraîtront mats et sans éclat; si le soleil les traverse, la vigueur de la couleur s'accusera : le même bleu passe par des différences d'intensité que je puis rapporter objectivement à Tintensité mesurable de la source lumineuse ; et les autres couleurs, les sons,les sensations tactiles sont dans le même cas. Ou encore, si je réfléchis, pour prendre une autre classe de faits conscients, à mon degré de croyance vis-à-vis d'un fait rapporté, je remarque que la différence entre les degrés de croyance que je professerai au sujet de ce fait présente une gradation intensive ; la croyance peut être plus ou moins forte, et les degrés de croyance qui s'appellent possibilité, probabilité et certitude, semblent former une série intensive.

Comme il est difficile cependant d'admettre qu'entre les différents degrés d'intensité de la sensation aussi bien que de la croyance, la réflexion reconnaisse des rapports cardinaux; que « certain » n'est pas un multiple de « possible » ou de « probable », et que, dans la classifica-^ lion des sensations par rang d'intensité, la réflexion ne saisit pas de rapports cardinaux et est incapable d'établir si une impression est le double ou le triple d'une autre, on imagine que les rapports quantitatifs admis dans ces cas portent sur des quantités purement ordinales et non cardinales : c'est l'hypothèse qu'émit, dans des entretiens très intéressants qu'il eut avec moi, mon collègue et ami René Berthelot. Pour lui, il peut y avoir des quantités purement ordinales : si l'on envisage la série des nombres, entre ceux-ci on distingue deux sortes de rapports : des

rapports cardinaux, qui définissent les opérations arithmétiques, et des rapports ordinaux, d'après lesquels un nombre donné est avant ou après un autre. Les rapports cardinaux s'appliquent aux phénomènes mécaniques. Les intensités psychologiques seraient, selon René Berthelot, dans des rapports purement ordinaux.

Il ne serait pas possible d'examiner une théorie nouvelle, originale et profonde, avant que son auteur l'ait publiée et développée dans ses détails ; mais il a paru nécessaire ici de la signaler. Son auteur aura à examiner si la conception d'une série ordinale dans les intensités sensibles est vraiment impliquée en celles-ci, et si elle n'est pas le résultat d'une réflexion postérieure aux faits. Pour obtenir l'intensité, même dans son sens ordinal, ne doiton pas comparer plusieurs sensations après avoir fait abstraction de leur qualité propre? Ne faut-il pas substituer à ces sensations, pour y arriver, le concept d'un état représentatif susceptible d'être subordonné à un système de rapports abstraits ? Telles sont les questions préalables qui se présentent à l'esprit.

Ensuite, nous voyons moins nettement comment établir une série intensive dans des faits psychologiques plus complexes que l'ordre imposé aux sensations par la ré- Oexion. Par exemple, comment interpréter l'intensité ordinale, si on l'applique à ces degrés de croyance qu'on nomme possibilité, probabilité, certitude ? Il semblerait en eiïet, à admettre les séries ordinales, que celles-ci dussent se retrouver dans toute l'étendue de la vie mentale. Or, si je prends notre attitude vis-à-vis d'un fait et m'efforce de la fixer en quelques termes, entre ces termes y a-t-il un lien ordinal ? Sont-cc d'abord, bien exactement des degrés de croyance? Possibilité, probabilité et certitude semblent plutôt répondre à trois attitudes de l'esprit

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