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V. — LA CAUSALITÉ

Les mêmes conditions étant données, le savant admet que les mêmes phénomènes doivent se reproduire. Si l’on

connaît exactement l’ensemble des conditions qui constituent la cause d’un phénomène, on déterminera celui-ci, on saura le moment où il se manifestera. Toute notre action sur la nature est fondée dans cette connaissance; là où cette connaissance n’existe pas encore, comme dans les variations de la température et de l’état atmosphérique, notre prévision est en défaut et nous ne sommes pas suffisamment défendus contre l’extérieur. Prévoir, et prévoir avec précision, voilà ce qui rend possible l’action des hommes sur la matière. La causalité est donc une relation établie entre deux groupes de phénomènes, dont le premier comprend l’ensemble des conditions nécessaires à l’apparition du second. Si le premier groupe est posé, le second s’ensuivra nécessairement. Entre les deux groupes il n’y a pas d’interversion possible ; leur causalité implique leur succession dans un sens seulement. De plus, si certains éléments d’un des groupes varient, l’on constate des variations régulières et mesurables dans certains éléments de l’autre : c’est ainsi que la notion de fonction se rattache à celle de causalité. Enlin, l’on admet que les mouvements de réaction produits dans un groupe de phénomènes correspondent exactement à l’action représentée par l’ensemble des conditions qui provoquent ces mouvements. 11 est bien entendu que ces conditions sont souvent envisagées avec une certaine complexité, surtout parle biologiste; ce que ce dernier appelle processus pliysico-chimique est un ensemble complexe d’actions et de réactions, mais ici comme dans les cas les plus simples, il n’y a rien de plus dans la réaction que dans 1 action, dans l’effet que dans la cause. Si un corps heurte un autre corps, le mouvement de translation imprimé à celui-ci doit correspondre à l’action de celui-là ; si ce mouvement est moindre que l’action qui le décide, c’est qu’une

partie de cette action s’est transformée en une autre sorto de mouvement, par exemple en chaleur, ou qu’une autre cause intervient pour ralentir le mobile, par exemple le frottement. Prévoir consiste à mesui’er exactement ces différentes conditions et à déterminer le rapport de cause à effet ou le rapport fonctionnel entre deux groupes de phénomènes, La science exacte considère ces différents rapports comme des quantités mesurables ; leur fixité permet de formuler une loi ; les phénomènes qu’ils relient ne peuvent rien par eux-mêmes. Etre cause ne signifie pas, pour les phénomènes, créer, mais simplement se trouver dans un certain rapport irréversible et nécessaire avec d’autres phénomènes. Et si un certain groupe de phénomènes est considéré’comme cause de phénomènes qui le suivront, il peut être d’autre part l'effet d’un groupe antécédent de phénomènes : la série des causes et des effets est infinie dans les deux sens; il n’y a pas de cause première ni d’aboutissement final, mais seulement des rapports fixes de condition nécessaire et de succession. La causalité appliquée aux phénomènes est une causalité mécanique, et le type le plus simple se trouve dans la transmission d’un mouvement, envisagée théoriquement.

Par conséquent, dans cette conception de la causalité aucun être comme tel n’entre en ligne de compte. L’individu vivant, pas plus que la pierre, n’est cause de ce qui se manifeste en lui; l’individu est un ensemble plus ou moins complexe de phénomènes; pour la science, il doit être analysé et se traduit en phénomènes clairement exprimés; entre ces phénomènes et d’autres phénomènes de même ordre situés en dehors de l’individu, il existe des rapports. C’est ainsi que la respiration et la circulation chez les mammifères ne s’expliquent jpas par l’action de l’individu, mais par des actions physiques et chimiques

LES LOIS DE L’ORDRE ET LA VIE MENTALE. ISl

que l’individu ne crée pas, mais qui le dépassentet effacent en quelque sorte ses limites; car entre l’air atmosphérique et l’oxydation du sang il y a une série causale qui ne comprend que des phénomènes. De même les mouvements musculaires obéissent aux mêmes lois physiques que les leviers, et d’autre part chaque muscle est le siège de phénomènes chimiques pendant qu’il travaille; le physiologiste n’aura pas recours à d’autres explications êt s’efforcera de rattacher l’ensemble des phénomènes organiques à des lois plus simples, qui, à leur tour, se concentrent en un système de catégories applicables à la nature; et par conséquent nous nous retrouvons dans le système d’abstractions conceptuelles dont causalité et phénomène font partie. Le biologiste s’efforce d’expliquer les manifestations de la vie par des rapports fixes entre phénomènes; il n’envisage pas la vie dans son mouvement propre, dans ses créations ou dans son progrès, mais considère ses manifestations comme des réactions complexes que la science, pour s’en faire une idée claire, décompose et réduit à un certain nombre d’éléments mesurables.

Gela étant, la liaison causale exprime un ordre entre les groupes de phénomènes, et comme nous l’avons montré, une succession nécessaire et irréversible. Elle permet la prévision; les conditions d’un phénomène étant posées,

1 expérimentateur attend une suite de phénomènes, prévue et accessible à la mesure ; fait-il varier certaines conditions, il attend des variations dans l’effet. Si sa prévision est trompée, c’est que des conditions avaient été négligées ou mal calculées.

En psychologie, le fait mental diffère essentiellement du phénomène en ce que toute prévision est, ici, impossible. Même en connaissant très bien la manière de sentir et de penser d’un ami, après l’avoir suivi longtemps dans

ses actes, je ne puis dire avec certitude comment il agira demain. Il sera placé dans les mêmes conditions objectives qu’auparavant; peut-être agira-t-il d’une façon très inattendue. Il y a donc, entre l’individu conscient et le phénomène mécanique, une différence de nature, provenant de ce que, chez ce dernier, la loi domine; il ne crée ' pas son action; l’être conscient, lorsqu’il n’agit pas automatiquement, mais selon ses sentiments, traduit sa personnalité ; la loi est, pou?' lui, intérieure; elle n’est pas un ‘ rapport objectif et impersonnel. De même si je notais toutes les associations d’idées d’un homme pendant plusieurs années et possédais la clé de son idéation, je ne pourrais ; prévoir, dans les manifestations non automatisées de celle-ci, quelles idées cet homme enchaînerait à une idée que je lui proposerais par expérience : l’association qu’il formerait pourrait ne rentrer dans aucune de celles dont j’aurais accumulé les statistiques.

La causalité psychique diffère donc de la causalité . physique. Aussi les efforts tentés pour introduire ce dernier genre de rapport dans l’étude du fait mental ont-ils échoué complètement. On a cherché, pour les sensations, à déterminer un rapport strict entre celles-ci et les excitations, en considérant la sensation comme l’effet dont l’excitation et son action sur le système nerveux seraient la cause. Ensuite on a voulu soumettre les idées à ce système, en montrant que la suite des idées reproduisait la suite des sensations par l’entremise des mouvements imprimés au cerveau avec l’excitation ; c’est la thèse de Hobbes, parfaitement logique dans l’hypothèse mécaniste. Enfin les actions obéissent, selon cette théorie, aux motifs qui eux-mêmes relèvent des idées et par conséquent, en dernier ressort, des mouvements déterminés dans le cerveau par les excitations extérieures. Ainsi l’on arrive à

une construction simpliste : les excitations ou mouvements extérieurs, mécaniques, déterminent, selon leur intensité, des mouvements cérébraux qui sont perçus comme sensations, et d’autres mouvements cérébraux qui ne sont que la reproduction de mouvements antérieurs et se traduisent, pour la conscience, en souvenirs ou idées; idées ou sensations sont le reflet de mouvements cérébraux qui se terminent à la périphérie du corps en déterminant des réflexes compliqués ou voûtions; ces dernières obéissent à la loi d’équivalence de Faction et de la réaction et sont d’autant plus intenses que le fut leur cause.

Telle est, en résumé, la théorie mécaniste appliquée à la psychologie. Elle ne répond en rien aux faits réels. D’abord la sensation, fait conscient, n’est pas l’équivalent exact de l’excitation. Elle dépend de l’état mental tout entier : car selon l’attention prêtée à l’objet, elle varie; or l’attention elle-même relève du mouvement des états affectifs et par conséquent de tendances très complexes qui remontent bien avant dans la vie intérieure. Ensuite, les sensations sont perçues non pas selon l’intensité objective des excitations, mais selon les dispositions de l’esprit : des excitations d’intensité élevée sont souvent perdues pour la vio consciente ou ne provoquent pas du tout de sensations; il arrive qu’elles soient exclues entièrement ou qu’elles se traduisent par des manifestations inconscientes tout à fait différentes des sensations et échappant à l’introspection. Inversement, des excitations peu importantes reçoivent, par les sentiments qui vont au devant d’elles, une vie très intense et jouent dans notre conscience un rôle de premier plan.

Prise en elle-même, abstraction faite de son rapport avec les tendances de la vie mentale, la sensation est, par nature, qualitative, tandis que le savant exclut de l’exci-

tation toute qualité. Les mouvements cérébraux n’admettent pas plus que les autres mouvements physiques, la notion de qualité : dès lors, comment expliquer le caractère essentiellement qualitatif de la sensation, la valeur de la nuance et toute son importance pour la vie consciente? Et si, d’autre part, on met en rapport la sensation avec l’idéation, on aperçoit que la sensation n’est pas un « atome psychologique », un état isolé correspondant à l’excitation, mais appartient déjà, comme sensation, à l’idée d’un objet et par conséquent à un système rationnel; que de plus, toute sensation exclut certaines sensations et s’harmonise avec certaines autres, et que, de ce chef, elle appartient encore une fois à un système rationnel. « Toute sensation est la perception d’une différence... 11 faut, pour qu’une sensation soit éprouvée, qu’elle le soit par contraste avec une sensation différente. En dernière analyse, éprouver une sensation, c’est éprouver deux sensations. La sensation n’est pas éprouvée, puis associée accidentellement à telle ou telle sensation étrangère. L’association de chaque sensation avec une sensation qui en diffère, c’est-à-dire, en d’autres termes, la perception de cette différence, est constitutive de la sensation elle-même. Senti?', c’est associe?' (1). »

S’il s’agit de deux sensations provoquées par une même excitation, mais avec un certain temps entre elles, comme deux sensations de la même couleur éprouvées l’une hier, l’autre aujourd’hui, les deux sensations, bien que se rapportant à la même excitation, exigent, pour que leur objet soit reconnu, un travail de l’esprit; elles ne sont donc pas l’équivalent, dans le cerveau, d’une excitation et d’une trace d’excitation antérieure. « Pour queje puisse aujour-

(1) Élie Halévy, De l'association des idées, lUbl. du Congrès international de philosophie, 1" vol., p. 221. Paris, 1900.

d’hui reconnaître une couleur que j’ai aperçue hier, établir un accord entre mes sensations d’hier et mes sensations d’aujourd’hui, il faut et il suffit d’admettre que, dans chaque instant du temps, je perçdis non pas un état de conscience simple, mais un système de sensations, en relation les unes avec les autres, et que je dis reconnaître une sensation, non pas lorsqu’elle est demeurée identique à ellemême, envisagée dans sa nature intime, mais lorsque la sensation est restée, dans le second instant que je la considère, différente de toutes les sensations dont, au premier instant, elle était déjà différente (1). »

Ainsi donc, « nous ne commençons pas par éprouver des sensations simples, avec lesquelles, par voie d’association, nous recomposons l’ensemble; il n’y a pas de sensations simples, puisque toute sensation se dédouble en une différence. Les sensations que parfois nous considérons comme simples ne sont que des ensembles qu’il nous plaît temporairement de considérer comme des éléments irréductibles en éléments plus simples. Le tout existe avant les parties, l’association des éléments avant les éléments» (2).

Toute base est enlevée au matérialisme et au sensualisme, dès que nous reconnaissons que ces théories découpent artificiellement, dans la vie mentale, des parties qu’elles considèrent par abstraction de l’ensemble et en dehors du mouvement de l’esprit : elles transforment le fait concret en phénomène et croient expliquer la conscience en mettant bout à bout des éléments dont elle a été au préalable exclue; elles s’imaginent pouvoir faire de la vie avec des abstractions.

S’il est impossible de trouver entre excitation et sen-

(1) Ibid., p. 226.

(2) Ibid., p. 227.

sation le moindre rapport qui rappelle ceux des sciences mécaniques, à plus forte raison la suite des idées dans un raisonnement ne reproduira-t-elle pas la suite des sensations. En effet, le caractère du raisonnement est de renverser l’ordre des apparences, de choisir, de disposer les arguments selon un but conçu par celui qui raisonne. Ce qui détermine la marche d’un raisonnement, c’est ce but. Selon le sens que suit le raisonnement, les arguments y prennent leur place. Par conséquent, si la suite des idées imitait la suite des sensations et celle-ci, l’ordre des excitations, on arriverait à supposer que dans ces dernières se trouvait déjà, à l’état latent, le but et la marche des raisonnements auxquels tous les souvenirs qu’elles laissent en nous doivent prendre part plus tard. Or, ces raisonnements peuvent être, dans la vie d’un homme, nombreux et variés. De plus, ils se formeront peu à peu, avec le développement de l’individu. Les excitations extérieures devraient comprendre en elles tous ces possibles. Mais alors, elles seraient des âmes, et l’on arriverait à une monadologie dont les éléments circuleraient entre les choses et les hommes: le système mécaniste poussé jusqu’à ses dernières conséquences, aboutit, on le voit, à d’étranges contradictions. N’est-il pas plus simple d’admettre que la vie mentale ne se ramène pas à un système de mouvements qu’on j)uisse rattacher arbitrairement à l’ensemble des mouvements abstraits du physicien?

Et enfin, éludions les motifs : si ceux-ci sont l’imitation ou le souvenir des excitations extérieures, ils n’expliquent pas la volonté: car nous constatons qu’en présence de motifs semblables, non seulement plusieurs individus agissent dilîéremment, ce qui n’est pas étonnant, mais le même individu se comporte une fois d’une manière, une seconde fois d’une autre. Et même si l’on coin-

prend dans le concept de motif non seulement l’excitation, mais encore la réaction propre de l’organisme, on n aura pas une meilleure explication : car dans tout acte conscient et dans la volition par conséquent aussi, nous sommes en présence d’une synthèse, d’un mouvement de l’esprit reliant, en un ensemble original, des idées diverses; pour peu que l’individu agisse par lui-même et non automatiquement, sa décision dépendra de sa réflexion , c’est-à-dire qu’elle sera non pas la reproduction d’une décision antérieure, mais un acte nouveau, unique, conçu pour les circonstances présentes et adapté à celles-ci. Cette adaptation au réel concentre dans le présent toutes les tendances et toute l’expérience antérieure de l’homme pour les projeter en une volition qui aura sa qualité spéciale et traduira le caractère de cet homme tel qu’il est dans le présent, comme moment d’une transformation et d’une vie qui ne repasse jamais deux fois par la même phase. Nous reprendrons cette question au chapitre suivant.

La causalité naturelle ne s’applique donc pas aux faits de la vie mentale. 11 faut bien le reconnaître, notre analyse nous conduit, ici encore, à un dualisme entre la connaissance de la matière et celle de 1 esprit, entre les sciences physiques et les sciences morales. La causalité, pour le psychologue, ne lie donc pas des phénomènes et ne forme pas une série indéfinie ; elle unit des faits concrets, idées, sentiments, voûtions, à une personnalité. Si le biologiste peut décomposer l’individu, pour les besoins de son analyse, en systèmes de mouvements qui s’expliquent, non parce qu’ils se manifestent dans tel ou tel individu, mais parce qu’ils se rattachent à des systèmes rationnels de rapports appelés lois, le psychologue ne peut

passer outre à l’être conscient; il doit considérer la personnalité et l’acte de l’esprit qui la constitue comme cause des représentations. La cause d’une représentation, nous l’avons vu, n’est pas dans l’état cérébral ni dans l’excitation, ni par conséquent dans la série indéfinie des causes à laquelle l’excitation se rattache, muis dans la pensée qui la conçoit et la forme, dans l’acte de l’esprit.

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