V. LA FINALITÉ
Les sciences exactes tendent à exclure la finalité; on | en comprendra les raisons, si l’on se reporte à l’histoire | de la pensée humaine. Depuis l’antiquité grecque, les j moralistes ont voulu appliquer à tout ce qui est organisé j dans la nature, à tout système, une conception de la j finalité qui a un sens très précis en psychologie et dans la vie concrète des faits conscients, mais ne peut pas sérieusement trouver son emploi pour les lois des phénomènes. Socrate, à en croire Xénophon, raisonnait comme | si le corps humain présentait un arrangement intelli- ; gent: il insistait sur l’adaptation des organes à leur fonc- i tion; aujourd’hui, dans les théories évolutionnistes, cette . adaptation s’explique par des échanges 'physico-chimiques entre l’organisme et son milieu, par les conditions d’existence que présente le milieu et la plus ou moins grande facilité, pour l’organisme, de s’y nourrir, de s’y reproduire, et, selon certaines hypothèses, de perpétuer les caractères acquis. Mais dans l’hypothèse téléologique de Socrate et dans la plupart des philosophies morales et religieuses, l’arrangement que l’on constate dans les organismes est l’indice d’un plan voulu, d’une intention consciente. On emprunte à l’observation de la conscience
LES LOIS DE L’OllDRE ET LA VIE MENTALE.
la notion, psychologiquement exacte, de but, de plan inséparable de l’exercice d’une volonté réfléchie, et l’on raisonne par analogie : un acte bien réussi et bien adapté au réel provient d’un plan bien conçu par une volonté consciente; de même un organisme viable et bien construit résulte d’une volonté consciente. Mais comme l’organisme ne s’est pas voulu au préalable lui-même, puisqu’il se développe d’un germe auquel il est difficile d’attribuer une volonté évoluée, il réalise sans doute, pour sa part, un plan général par lequel s’expliquent aussi les autres organismes et, en un mot, toute la nature ; ainsi la nature, en tant qu’organisée, apparaît comme une création selon un plan. La doctrine, aujourd’hui abandonnée, de la fixité des espèces, n’était que le schéma d’un plan du monde vivant. Naturellement, le nombre des organismes étant infini, l’être qui avait conçu leur plan ne pouvait être qu’une intelligence infinie. S’il y a quelque chose d’ordonné, il y a un principe ordonnateur. A ce raisonnement, les sciences exactes ont opposé de graves objections. Les plus saisissantes d’entre elles sont nées de la constatation précise d’un grand nombre de désharmonies dans les organismes. Elie Metchnikoff les synthétise parfaitement dans ses Études sw' la nature humaine (1). 11 dénombre, avec Wiedersheim, dans le corps humain, quinze organes en progrès par rapport aux singes anthropomorphes, dix-sept en décadence et cent sept organes rudimentaires «qui ne peuvent plus servir à aucun usage physiologique approprié ».
En admettant meme que les quinze organes en progrès compensent amplement la décadence des autres, et .t[ue leur progrès exige cette décadence, il n’en est pas
(1) Paris, 1903. Pages 49-114.
moins vrai que ce n’est pas un plan divin qui expliquera de telles oscillations. Un dieu qui tâtonnerait à ce point ne serait plus un dieu ; l’hypothèse d'un plan, d’un but voulu et d’une cause finale dans l’organisation est, sous forme psychologique, inapplicable à l’univers.
Et néanmoins, il est incontestable que cette application de la finalité, inacceptable pour les phénomènes, est tout à fait juste dans l’étude du fait mental. Ici encore s’accuse la différence entre le phénomène et le fait concret. Les sciences exactes ont donc la tendance, par réaction contre les conceptions morales de la finalité appliquée aux phénomènes, d’expliquer par la causalité seule le groupement de ceux-ci dans une unité systématique ; et nous savons que la forme de causalité applicable aux phénomènes est la causalité mécanique. Si donc plusieurs cellules s’agglomèrent pour constituer un organisme et si, ensuite, le rôle des couches qu’elles forment se différencie, il faut en chercher la raison dans la suite causale d’actions mécaniques, physiques et chimiques. Au moyen d’une causalité mécanique dont les manifestations peuvent se compliquer considérablement et les séries se couper, s’appuyer mutuellement ou se détruire, on peut concevoir et reconstruire tous les mouvements qui composent les organismes, on peut ramener ceux-ci à des ensembles de mouvements et déterminer parmi eux des séries causales, en n’attribuant pas d’autre sens à la causalité que celui qui a été défini au paragraphe précédent.
Le plan que semble réaliser la nature n’est donc pas conçu d’avance. Pourtant s’il semble y avoir dans la nature un plan, c’est une conception que nous y introduisons, parce qu’au lieu de voir les actions multiples qui s’y exercent, nous n’envisageons que leurs résultats. Nous oublions la lutte, l’adaptation, la sélection^ l’hérédité
pour ne voir que ce qui subsiste de toutes ces actions; la -science doit reconstituer le mouvement ou, plus exactement, les ensembles de mouvements par lesquels une explication précise sera substituée à une mythologie morale.
Tout cela, nous le reconnaissons, paraît très cohérent. Ou point de vue de la causalité mécanique, on explique eertains aspects du réel; mais que ce point de vue soit le seul bon, et qu’on tienne l’explication causale pour la seule valable, c’est ce qui paraît contestable. Il n’y a pas une vérité, il y a, selon les époques, certaines manières de voir qu’on préfère à d’autres. Le réel est d’une richesse telle qu’aucun système ne peut l’épuiser. Ce qui conduit à l’erreur, c’est la tentation de réduire tout le réel à une seule loi, c’est le dogmatisme, aussi dangereux sous sa forme scientifique que dans une théologie qui ne laisse rien non plus à l’imprévu. Ce genre de science fait banqueroute, pour la même raison que l’Eglise qui le lui reproche.
Nous allons montrer que ta conception causale des phénomènes n’est pas la seule et que même en ne quittant pas le domaine abstrait des phénomènes, il est une finalité parfaitement acceptable par les sciences ; c’est à la parfaite légitimité de la notion de finalité que nous devons le renouveau du vitalisme et, en général, des théories qui ne sont pas exclusivement mécanistes. Mais il faut d’abord étudier philosophiquement cette notion, pour savoir l’usage qu’on peut en faire.
Les phénomènes ne se placent pas seulement dans le groupement sériel de la causalité, mais nous constatons que, dans toute la nature, ils présentent, en outre, un groupement qui ne peut entièrement se renfermer en celui-là. En effet, si 1 on peut, pour chaque phénomène
DwELSIlAUVEnS.
pris isolément, remonter la série causale à laquelle il se rattache, on constate en même temps qu’avec d’autres phénomènes, appartenant à d’autres séries causales, il concourt à un ensemble, à un système de mouvements qui se maintient en état d’équilibre pendant un certain temps. Entre les phénomènes et le système auquel ils collaborent, il y a un rapport de la partie au tout qui n’est pas une relation de causalité. Ce rapport se définit par la subordination exacte du phénomène à l’ensemble ; si son mouvement concorde avec celui du système auquel il appartient, il y a harmonie entre le sens de ce système et celui de ses parties ; le système réalise alors un équilibre plus complet. Si, par contre, certains phénomènes se développent dans un sens différent de celui du système, il y a désharmonie, tendance à la désagrégation, à la rupture de l’équilibre. Prenons un exemple précis : les excroissances des végétaux et les tumeurs dans l’organisme animal sont des colonies de cellules qui, au lieu de collaborer au bon équilibre du système et d’assurer à celui-ci le plus grand rendement, se développent dans un sens différent de celui du corps auquel elles se rattachent; elles s’en rendent indépendantes; elles nuisent à l’harmonie du système. Un fait analogue s’est produit dans le système planétaire; on considère les aérolithes comme les fragments d’une planète brisée : c’est un cas de désharmonie. Un enchaînement d’êtres vivants, comme en considère l’étude de l’évolution, peut être pris comme système se développant dans le temps ; s’il y a des oscillations, des régressions et des arrêts de développement, on dira que. certains éléments du système ne vont pas dans le même\^ sens que l’ensemble de celui-ci et tendent à rompre son équilibre. 11 y a donc une bonne économie pour tout système de mouvements, et il est légitime d’en étudier les. i
conditions. Le rapport entre les phénomènes et l’équilibre de l’ensemble auquel ils se rattachent est un rapport de finalité, car il s’agit ici du sens du système, du but vers lequel il se dirige, de sa résistance, de sa durée (1). Évidemment, tout système peut à son tour être envisagé comme élément d’un système plus vaste et inversement, être décomposé en systèmes subordonnés. L’univers tout entier peut être considéré comme un ensemble systématique, qui réalise en chaque moment un certain équilibre, une certaine harmonie; et chaque ensemble de mouvements, aussi restreint soit-il, peut être encore étudié à ce point de vue. On saisit nettement la différence entre ce genre de rapport et la causalité. La finalité est plus synthétique: la causalité décompose et analyse. Le rapport de synthèse n’est-il pas aussi légitime dans l’étude des phénomènes que la décomposition en éléments et la recherche des lois mécaniques qui unissent ceux-ci ? Il est bien entendu que la finalité ainsi définie n’est pas une imitation de la volonté consciente. Le but n’est pas posé dans une conscience ni voulu. 11 est le sens du système, son équilibre, sa part d’harmonie. Ensuite, jamais la nature ne nous offre une réalisation absolue de l’harmonie; il y a en toutes choses une certaine désharmonie, un certain désordre et une certaine harmonie. L’harmonie ne se ramène pas à la causalité; elle est plutôt une coordination de parties avec réciprocité; si l’une des fonctions ou l’un des organes du système éprouve quelque trouble, le système tout entier en souffre. Il y a répercussion de chaque partie sur l’ensemble et par conséquent les oscillations dans l’équilibre de l’ensemble se répercutent, en retour, sur les parties.
(1) Nous croyons nous rapprocher ici du sens que donne à la finalité J.Lachelieu, dans son Fondement de l’induction, Félix Alcan, 2* éd. 1896.
La finalité peut donc, dans cette acception, s’appliquer à l’ensemble des phénomènes, comme les catégories précédentes. Peut-elle s’appliquer à la psychologie sans modification? L’on doit considérer la vie mentale, en n’importe laquelle de ses manifestations, comme une activité synthétique caractérisée par l’interpénétration de ses tendances. Les moi divers qui constituent une personnalilé sont réunis dans cette synthèse avec plus ou moins d’harmonie; l’harmonie qui les unifie et la puissance de concentration de la personnalité sont des expressions synonymes. A ce point de vue, la personnalité psychologique répond à la définition de la finalité. Mais ce n’est pas tout. Une telle personnalité est nécessairement consciente; sa conscience exprime une haute concentration ; elle obéit le moins possible à l’automatisme ; elle ne suit pas aveuglément non plus les tendances, et, en elle, les états affectifs s^associent aux idées de la manière la plus complète. La réflexion domine, la volonté ne se dissocie pas en réactions sans lien intérieur; elle est tendue et l’attention s’applique avec précision au réel. Tout acte est pensé et voulu, il concentre la personnalité en une synthèse; l’esprit vise juste et atteint son but. 11 conçoit ce but, il choisit avec précision ses moyens ; la finalité se réalise à un degré supérieur, puisque l’équilibre du système subit , un minimum d’oscillations. j
Notre analyse montre que la finalité, appliquée aux 1 phénomènes, s’y vérifie sans doute, mais que sous cette ' forme, elle est insuffisante pour le fait mental. Ici, il est 1 incontestable que la forme morale de la finalité est fon- î dée dans les faits. L’action de l’ensemble est dominée par ^ la conscience du but; la personnalité conçoit le but et dispose volontairement les moyens pour l’atteindre. Par conséquent, il n’est pas légitime de réduire la finalité p.'^y-
chique à la finalité applicable aux phénomènes; elle a certains caractères en commun avec celle-ci, mais la conscience et la volonté lui confèrent une tout autre valeur. Mt qu’on ne prétende pas que la volonté et la conscience du but ne soient qu’illusion et épiphénomène ! Nous avons vu que la réduction de la vie consciente à l’élément sensation et de celui-ci à l’excitation et aux mouvements du système nerveux reposait sur un exclusivisme aveugle. Conscience et volonté sont les réalités les plus concrètes de la vie mentale, celles qui répondent à la synthèse la plus complète.
11 ne faudrait pas cependant intellectualiser à tel point la volonté consciente que de voir dans le but le résultat d’un calcul longuement préparé. L’action peut naître si naturellement de la vie intérieure tout entière qu’elle paraisse être, sans effort, l’expansion des tendances, dessentiments, et se passer, dans le moment même, d’une conception du but. Cependant la réflexion n’est pas absente, l’idée du but a pénétré les tendances; l’acte de la volonté, pour ne ressembler en rien à une «pesée da motifs», n’en est que plus profond.
La différence entre la conception phénoméniste des sciences et la conception réaliste du psychologue, nous «n avons, dans le présent chapitre, dégagé le sens. La vie de 1 esprit échappe au déterminisme logique dans lequel notre raison cantonne les phénomènes. Elle ne peut se comprendre sans une théorie de la liberté. C’est là que nous conduit notre analyse. Il nous reste donc à rechercher le sens de la liberté dans la psychologie.
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