CHAPITRE IV
L’intérêt du psychologue ne s’attache pas aux représentations en tant que concepts d’objets; ce ne sont ni les concepts, ni les objets que les concepts représentent pour le savant et pour le logicien, qui le requièrent, mais le mouvement de l’esprit, c’est-à-dire les représentations en tantqu’idées, les objets en tant qu’ils relèvent de l’acte de perception et les tendances qui constituent le courant psychique et prennent conscience d’elles-mêmes dans la réflexion.
Les représentations ont un contenu conceptuel que le logicien analyse; l’objet subit, delà sensation à la conception scientifique, une série de corrections ; l’abstraction,
, le calcul, l’analyse, s’y appliquent; dans ce sens, les représentations comme les objets sont des termes que l’esprit a posés et entre ces termes il y a des relations fixes. Chaque objet est, dans l’ensemble des rapports spatiaux, ce qu’est un concept dans l’ensemble des rapports logiques, et l’ordre que la science cherche parmi les objets est parallèle à l’ordre que le logicien essaie d’établir dans la déduction des concepts.
Mais pour le psychologue, la représentation n’est ni objet ni concept, elle est idée, c’est-à-dire qu’elle ne vaut ^ que par sa corrélation avec l’ensemble des tendances qui constituent le moi. Les catégories applicables aux con- ; cepts et à leurs objets ne le sont plus ici, parce que chaque ' idée, chaque tendance sont des faits concrets, inséparables à la fois du senti ou vécu et du réfléchi ou retentissement de l’acte de pensée, intuitif dans le vécu, discursif dans le réfléchi. La vie de l’esprit n’obéit pas au détermi- ' nisme logique, comme les phénomènes; il serait plus vrai de dire que c’est l’esprit qui crée ce déterminisme avec la notion de phénomène. Pour connaître'et pour pouvoir exercer une action sur les choses, il ne faut pas voir cellesci en psychologue ni s’attarder à pénétrer leur sens et à énoncer leur valeur; le senti et le vécu, avec le qualitatif qui s’y attache, paraît, à la science et à la logique, confusion; l’interpénétration équivaut pour elles à l’impénétrable. Déplus, être ressenti ou réfléchi n’est possible que pour un fait conscient, car il appartient au moi, au concret subjectif. La vie consciente ne se réduit ni en équations ni en formules; elle se dérobe à la mesure, elle ne se confond pas avec ses produits, qu’on peut considérer comme posés, avec un contenu déterminé, ainsi que les éléments du monde des phénomènes.
La conception psychologique que nous avons d’autres êtres ne se dessine que par analogie avec le senti, et alors, c’est une reconstitution après analyse ; ou bien nous en avons la vision dans l’intuition; en ce cas, c’est par une sympathie et une sorte de divination que nous entrons en relation avec tout ce qui vit autour de nous. La pénétration du psychologue, le don d’aimer et de voir chez 1 artiste sont alors les qualités requises, et elles accordent ce qu’aucune méthode ne donnerait. La psychologie est,
dans un certain sens, un don et une vision particulière plutôt qu’une science.
Les sciences morales, avec la psychologie comme fondement, n’ont pas suivi le même développement que les sciences exactes. Comte, lorsqu’il tenta sa classification unilinéaire des sciences, fut bien obligé d’en exclure et la psychologie et la morale; la sociologie néglige un facteur important, l’individu qui pense, éprouve et agit, les idées, les enthousiasmes et les colères, tout le dramatique de la vie des peuples, l’élément tragique qui a sa valeur aussi bien que les fluctuations des prix, le climat ou la production (1).
La psychologie étudie donc le réel concret, c’est-à-dire la vie mentale et ses tendances, le mouvement de l’esprit. Ce ne sont pas les catégories applicables aux phénomènes qui nous l’expliqueront. Elle a ses caractères propres ; nous avons vu jusqu’à présent le sens de plusieurs d’entre eux : nous les avons appelés interpénétration et retentissement intérieur; synthèse et finalité consciente de son but ; création renouvellement ; concrète, ne se réduisant pas
au temps spatialisé des sciences; qucdité. Pour compléter maintenant, nous envisagerons les caractères qui englobent et expliquent tous les autres ; nous les appellerons ^<?rsonnalité et liberté.