I. SYNTHÈSE MENTALE ET PERSONNALITÉ
11 nous paraît nécessaire, avant d’examiner quelques conceptions psychologiques qui impliquent la notion de synthèse mentale, de concentrer ici ce que les analyses
(1) Voir 1 excellente critique de Jacob, le Mctlévialisme histovique, Revue de Métaphysique et de morale, juillet 1907, et Devoirs, p. 352, Paris, 1908.
no
précédentes nous conduisent à admettre sur cette question ; nous opposerons ainsi aux catégories ou lois d’ordre applicables aux phénomènes, les tendances qui caractérisent la vie de l’esprit.
Ce ne sont aucunement des raisons métaphysiques qui nous font reconnaître le rôle de la synthèse mentale, mais bien l’emploi simultané des diverses méthodes de la psychologie appliquées à l’analyse du fait mental considéré dans sa réalité concrète et non pas projeté dans l’abstraction. L’unité que présente la synthèse mentale dans ses manifestations n’a rien de commun avec la théorie cartésienne d’une âme ne pouvant avoir qu’une idée à la fois à cause de sa simplicité de substance, ni avec l’unité de l’âme telle que l’admettait Herbart. Ce que nous appelons unité dans la vie de l’esprit n’est ni une entité abstraite, ni la propriété d’une substance, mais la réalisation plus ou moins parfaite d’un équilibre complexe qui se maintient parmi des tendances diverses.
Nous avons vu que la sensation est un rapport entre les excitations et les mouvements que nous faisons pour nous y adapter; elle n’existe pas cbmme élément psychique, mais seulement dans le fait conscient qui résulte de la perception sensible; la sensation n’est donc pas une reproduction passive de mouvements, imprimée à la conscience, mais un rapport caractérisé par l’action de mouvements dans l’organisme et la réaction de l’individu : or, de cette réaction fait partie intégrante l’acte de perception qui constitue une adaptation de l’individu à l’excitation et une exploration de ce qui produit celle-ci. Le résultat de cet acte qui, au point de vue du rapport avec l’extérieur s’appelle sensation et au point de vue de la réaction de l’individu, perception sensible^ est une représentation d objet. Ce que fixe l’intelligence prend un nom, et la repré-
sentation est soumise à la réllexion. Or, la représentation présente une unité ou plus exactement Vunification d’un grand nombre de facteurs : impressions provenant de l’extérieur ainsi que des mouvements de réaction accomplis par l’organisme, associations éveillant, en vertu de la loi de totalisation, les souvenirs qui se rattachent à la sensation actuelle (leur existence est prouvée par de multiples expériences et nous savons que quelques indices suffisent pour reconnaître un objet), sentiments unis à l’activité et à la motilité de l’être vivant, enfin intuition qui fait de l’objet un sujet, et réflexion qui développe discursivement l’intuition pour situer exactement l’objet de représentation. L’analyse nous montre donc que chaque sensation est une synthèse.
Cette synthèse ressemble à la synthèse chimique en ce sens que son produit est différent en qualité de ce qui sert à le constituer; elle[s’en éloigne d’autre part, car elle ne porte pas sur des éléments mesurables, mais n’est
possible que par l’activité perceptive et l’acte de l’esprit dont le produit, la représentation, n’est pas spatial, en tant que fait mental. Si l’objet représenté est spatial, parce qu’il répond à un corps situé dans l’espace, la représentation entant qu’idée, comme fait mental se rattachant au moi qui perçoit, ne l’est pas. Le rapport entre la représentation et les souvenirs, de même qu’entre elle et les sentiments qui accompagnent l’activité de l’être, l’intuition enfin et la réflexion ne sont pas des choses, mais des actes non substantialisables, purement dynamiques, avec le caractère essentiel d’interpénétration non-spatiale que nous avons reconnu ù, la vie mentale.
Aucune représentation n’est isolée; chaque représentation appartient à un ensemble d’idées, de sentiments et d’actes. Le groupe auquel se rattache- une représentation
peut être plus ou moins restreint. Si les caractères sensibles ^ prédominent, la représentation se rattache par eux à un ( ensemble déterminé de circonstances extérieures et d’actes ' du sujet conscient. Quand je me rappelle intensément ’ certaines circonstances spéciales avec l’impression qui s’est produite en moi et la manière dont j’ai agi ; quand je < fais revivre quelque moment du passé dans sa coloration ' et son mouvement propres, il me semble que je n’appar- ! tiens plus à la réalité présente; j’oublie ce qui m’entoure et ce que je suis actuellement ; mon idéation se restreint ; dans la représentation qu’est le souvenir prédominent les : caractères de ce qui fut son actualité jadis ; ma personnalité semble se concentrer en une période déterminée '
et exclusive. Ainsi, chaque représentation peut absorber ■ la personnalité et déterminer une synthèse restreinte, ' ainsi que les recherches sur Tautomatisme l’ont montré. : Mais d’autre part, la représentation appartient à un en- ! semble plus vaste, embrassant beaucoup plus d’émotions ; et d’idées, et au lieu de prédominer avec ses caractères ; sensibles particuliers, d’arracher l’individu à sa person- | nalité intégrale et de le décomposer en moments distincts | et exclusifs, elle peut n’exister plus que comme retentis- i sement ou comme acquis; ce qui reste d’elle n’est plus ■ la hantise d’une scène passée, mais cela s’accorde avec l’ensemble de la personnalité et sert à diriger celle-ci vers l’avenir, à l’aider dans sa concentration la mieux équilibrée et dans l’application de sa pensée et de son action au réel. Dans ce cas, la représentation ne s’impose pas à la mémoire par une espèce d’hallucination; comme représentation, elle a disparu; il ne subsiste plus d’elle qu’une ; collaboration qu’elle a donnée à l’ensemble du mouvement de l’esprit ; la réflexion, analysant un fait mental, en retrouvera le retentissement et le reconstituera en tant qu’idéc.
Outre les représentations, produits fixés de l’activité mentale et conservés grâce aux concepts et aux mots, il faut envisager encore ce qui sous-tend cette activité, les tendances qu’elle manifeste et les sentiments qui l'accompagnent constamment. Si ces tendances et ces sentiments prennent leur indépendance par rapport à l’ensemble de l’action orientée vers l’avenir, s’ils décomposent la personnalité et en isolent certains courants, ils reproduisent des états affectifs antérieurs, perpétuent des périodes précédemment vécues, se maintiennent avec une intensité telle que l’être mental retombe en quelque sorte sans cesse dans le passé et se répète au lieu de se maintenir dans l’actualité ; il ne se renouvelle pas, ne parvient pas à s’orienter dans l’existence et à s’élever; son équilibre se perd, sa personnalité s’effrite. Que ces tendances et ces sentiments ne s’isolent pas, mais collaborent, sans sortir de leur rang, à la concentration de la vie mentale, ils entrent dans une synthèse plus large, qui englobe et transforme toutes les synthèses particulières, de telle manière qu’à chaque progrès de l’esprit, celles-ci se fondent en une synthèse nouvelle. Ce qui se produit dans la perception sensible se produit dans toute l’étendue de la vie mentale. Ainsi l’équilibre se réalise, et la concentration de la personnalité s’accomplit; l’activité synthétique se manifeste d’autant plus complètement qu’entre Jes différentes tendances, les sentiments et les idées de l’être mental la pénétration est plus complète.
La vie mentale repose donc sur la synthèse. Nous en avons suffisamment constaté l’importance dans la perception sensible ; nous la retrouvons encore dans les autres manifestations de ce groupe de faits que les classiques appelaient \'à scnübilité ou la passivité. Cette notion de sensibilité passive doit être exclue de la psychologie.
Si passivité il y a, c’est dans l’automatisme ; mais ce terme ne peut servir à classer des « facultés » ou des formes d’activité qui différeraient les unes des autres et diviseraient la vie mentale en compartiments. Nous pensons que, dans les états affectifs aussi bien que dans la perception sensible, l’esprit, produisant la synthèse mentale, intervient activement. Prenons le cas le plus défavorable en apparence, l’émotion-clioc. Il semble ici que le sujet éprouve la violence de l’impression, en subisse le coup, et que son action consiste à réparer la désorganisation produite par l’émotion. En réalité, l’émotion-choc ne se comprend pas si on l’isole de la vie des sentiments dans son ensemble, et par conséquent de la vie mentale entière. Qu’elle s’accompagne de transformations organiques, nous le savons ; une passion ou un sentiment aussi ont pris profondément racine dans l’organisme tout en appartenant au système mental ; mille liaisons se sont établies entre les attitudes corporelles et les idées ; l’habitude les a renforcées ; l’émotion-choc participe, elle aussi, à la synthèse mentale autant qu’aux réactions organiques ; elle se produit, parce que la perception sensible que nous en avons est disproportionnée à la tonalité consciente du moment ; de plus, elle s’impose violemment, elle est trop rapide pour permettre l’examen de la cause d’excitation. C’est pourquoi elle s’accompagne tout d’abord de mouvements de défense, et c’est, à la fois, et la disproportion de la vie perceptive normale par rapport à la soudaineté de l’excitation, et les transformations^ organiques produites par les mouvements de défense, qui provoquent l’émotion : en d’autres termes, la motilité dépasse ici ce qu’elle est ordinairement quand elle s’adapte au courant d’idéation et de perception ainsi qu’aux tendances affectives normales. Les mouvements et les-
impressions débordent l’activité synthétique : celle-ci n’en apparaît que mieux, et plus elle est puissante dans un esprit, plus l’équilibre se rétablit aisément.
La désorganisation provoquée par l’émotion-choc, loin d’être passive, repose sur une transformation très rapide, dépassant l’application volontaire, transformation qui porte sur les mouvements avant tout, sur les rythmes de l’organisme (respiration, circulation, etc.) et sur les attitudes. Il n’y a rien là de passif : par la passivité on n’explique pas les émotions, même pas celles pour qui l’excitation semble déterminante. Le retentissement qui suit l’émotion tend à maintenir un certain déséquilibre, mais sera surmonté plus aisément par une personnalité forte dans laquelle la concentration domine ainsi que le sens du réel.
Les sentiments durables et les dispositions ou tendances affectives, tels que le sentiment, devenu naturel et presque irréfléchi, de bonté, de justice, pour ne citer que ces exemples, ne peuvent être considérés comme « passifs » ; les passions elles-mêmes, en dépit des raisons étymologiques, ne le sont pas non plus. D’une part, les sentiments durables se sont formés par une association avec des produits de la réflexion ; si l’on étudie leur genèse, on voit que les sentiments, en eux-mêmes, ne prédisposent ni à un genre particulier d’action ni à une conduite déterminée ; ils ne sont que des tendances à agir, sans objet et sans direction ; ils prédisposent simplement l’individu à l’action ; parfois on ressent un besoin d’agir ou de se mouvoir qui n'a pas de but défini et qui, à l’état pathologique, se traduit en agitations motrices : livrés à eux-mêmes et dissociés de l’ensemble de la vie spirituelle, les états affectifs durables se réduiraient sans doute à un besoin de dépenser de la force et à une agitation sans but, avec un
sentiment d’activité accompagnant les mouvements qui s’accomplissent. Mais nous savons que les sentiments font partie de la synthèse, lui ajoutent leur note qualitative, et que d’autre part ils subissent l’action de la conscience réfléchie qui, avec son contenu d’idées, leur donne un but ; et si la personnalité est forte, si les synthèses qui la composent réalisent plus d’unité, les sentiments assurent aux idées et aux actes une continuité plus grande ; ils prennent une stabilité qui protège l’individu des multiples excitations qui, de l’extérieur, peuvent le tirer en sens divers et le rendre incapable d’une action suivie. Les passions aussi se sont formées en synthétisant les forces de la personnalité autour d’elles; mais ici, ce n’est pas la conscience réfléchie ni l’harmonie qui l’emporte, c'est un courant affectif particulier qui absorbe l’individu, déplace l’axe du système complexe que forme la personnalité et rompt l’équilibre, la domination de soi qu’exerce la réflexion au profit d’une tendance maîtresse. La synthèse totale semble renversée au profit de cette seule tendance. Aussi la passion conduit-elle aisément à la destruction de la personnalité.
C’est surtout quand on envisage les faits conscients en tant (\\x'idées que la notion de synthèse devient indispensable. L’idée comprend la représentation et tout ce que la réflexion y ajoute en la rattachant consciemment au moi; c’est vers l’idée ainsi définie, éminemment concrète et intégrale, que s’achemine tout le mouvement de l’esprit. L’idée est l’approfondissement de la représentation; aux contours arrêtes de celle-ci, elle substitue le mouvement; elle reprend en elle les sentiments d’activité qui accompagnent l’idéation comme l’action, et rattache de celte manière toute la conscience au mouvement intérieur, à l’activité continue qui forme le moi; d’autre part, l’idée
ne se comprend que par l’ensemble des idées qui forment une conscience et ainsi, elle conduit à poser l’unité logique de l’être conscient ; cette unité logique se manifeste dans l’exercice de la réflexion ; une conscience réfléchie comme la conscience humaine est la condition de. l'harmonie intérieure que nous avons appelée personnalité ; alors, nous voyons que le moi vivant et la personnalité ou tendance à l’harmonie ont un rapport tel que celui-là participe, en chacun de ses moments, à l’unité de celle-ci ; la personnalité, à son tour, est la réalisation d’une harmonie particulière qui diffère des autres systèmes d’équilibre que nous trouvons dans les corps inanimés et dans les corps vivants, en ce sens que son harmonie est une harmonie consciente d’elle-même, qui n’évolue complètement qu’avec l'aide de la réflexion. C’est la réflexion qui permet la réalisation de toute conception supérieure, art, science, justice. Elle développe le caractère profond de la personnalité qui repose sur la reconnaissance, dans un acte synthétique suprême, de sujets posés en même temps que le moi et en relation avec lui ; en cet acte se fonde notre croyance au monde extérieur ; cet acte est, nous l’avons vu, intuition. L’intuition est le fond même de la synthèse mentale ; mais toute intuition est une synthèse très complexe ; il est nécessaire de lui faire produire ce qu’elle porte en elle, d’en conserver le souvenir pour les autres et pour soi, d’en vérifier les applications aussi; l’homme est forcé de dérouler dans une succession logique les rapports qu’elle implique. C’est ainsi que l’acte de l’esprit est discursif autant qu’intuitif, et qu’entre ses deux manifestations essentielles il n’y a pas de contradiction. En se déployant, l’acte de l’esprit, il est vrai, s’immobilise en concepts et se rapproche de la spatialisation des phénomènes; les rapports entre Dwelshaüveus.
■concepts ont quelque chose de voulu, d’artiüciel, comme les lois des phénomènes ; la science et la logique n’existent qu’à coups d’abstractions. La vision spirituelle semble s’arrêter dans le concept et se dépersonnaliser pour se traduire en termes de logique.
Mais ce n’est là qu’un aspect des représentations. Si on les considère comme idées ^ elles reprennent leur couleur et leur vie; la pénétration des divers moments de l’esprit se manifeste alors de nouveau, ainsi que le mouvement qui les relie tous. Notre conscience tend sans doute à s’attacher, dans la connaissance objective, aux concepts : la nécessité d’éléments fixes pour agir et pour savoir l’y pousse naturellement; mais en s’approfondissant par la réflexion, elle se détache aussi bien des concepts que des objets, pour se rendre compte de son activité et de son insondable profondeur; elle songe alors à ■ce qu’elle créera ; elle apprécie l’importance de l’inconscient, l’éclaire et le dégage ; elle recourt enfin à l’intuition du réel et non plus aux éléments isolés par l’abstraction. Alors, l’individu se connaît et se dirige, il prend conscience de sa personnalité et développe ce qu’il porte en lui ; le point de vue objectif ne donne que des vues restreintes et limitées pour qui atteint à la notion de sujet, j d’intuition et d’esprit. ^
L’unité ne peut donc s’obtenir en posant d’abord des ^ sensations ou des représentations extérieures les unes aux autres et en essayant ensuite d’en définir la liaison ; elle V n’est pas dans la représentation, mais dans l’intuition f •que nous avons des rapports complexes dont les représentations sont le développement; en un mot, elle est > ■dans le moi, soit qu’on le trouve à travers l’analyse ré- | flexive des idées, soit qu’on le saisisse dans l’impression | •directe de la vie. *
I. — Nous n’avons pas la prétention de faire ici l’histoire de la notion de synthèse mentale ni d’en chercher les origines; nous parlerons de quelques auteurs modernes que nous avons spécialement étudiés et qui, par leurs écrits, peuvent nous aider à mieux comprendre la vie spirituelle; ils reconnaissent la nécessité d’un acte de l’esprit et cherchent à en définir les caractères. C’est chez Platon qu’on trouverait l’origine de la synthèse mentale (1) ; la théorie des idées semble impliquer des relations qui ne se comprennent bien que par l’acte de synthèse et Platon paraît l’avoir exactement défini.
Celui des modernes qui le premier se rendit compte nettement de la nécessité de la synthèse pour expliquer la vie mentale, est Leibniz. Mais il ne faut pas chercher dans ses œuvres une psychologie de la synthèse [mentale. La notion de synthèse résulte de ses conceptions philosophiques et scientifiques en général; les observations psychologiques très intéressantes qu’on rencontre, disséminées dans ses écrits, ne sont qu’une vérification a des principes. Peut-être pourtant Leibniz voit-il parfois les choses avec l’âme d’un psychologue. Mais la psychologie proprement dite dépend, chez lui, du système philosophique, c’est-à-dire des idées générales que le penseur a acquises par la pratique des mathématiques, de la physique et de la logique auxquelles il s’adonnait, comme on
(1; Je traduis du P/iècZre (chap. XXIX) la plirase suivante ; « Il faut que Thomme conçoive ce qui s’exprime, selon un type idéal, en passant de la ■niultiplicité sensible à un tout synthétisé par la raison. »
sait, ainsi que par des considérations théologiques sur . l’âme et l’univers, enfin par la critique et la' .rectification de la philosophie cartésienne. On ne peut se faire une idée de la psychologie de Leibniz que par l’ensemble de g son système (1). Nous détachons ici de cet ensemble un certain nombre de passages qui intéressent notre étude ; il est bien entendu que nous ne prétendons aucunement donner un aperçu de la pensée si riche et des travaux si étendus de Leibniz ; nous choisissons un certain nombre d’idées qui montrent la nécessité de la synthèse dans la vie mentale.
La psychologie de Leibniz est l’application de notions de philosophie générale; elle s’efforce de combiner la notion d’unité substantielle ou d’élément indestructible avec celle de multiplicité infinie, au moyen de l’idée de force; la mulliplicité infinie lui est suggérée par le calcul des infiniment petits; la continuité qui en résulte exclut l’explication matérialiste par les atomes et le vide; la force ' est nécessaire pour expliquer la réalité du mouvement; mais la force elle-même ne se comprend pas sans l’équilibre et l’unité de ses manifestations; d’autre part, ce qui se produit en nous-mêmes nous permet de reconnaître le principe de toute action et par conséquent de toute force; ainsi les notions de substance et d’unité impliquent les autres et permettent de comprendre le réel (2).
Celadit, reprenons notre examen de l’unité synthétique chez Leibniz. «Il est impossible, écrit-il (3), de trouver les^
(1) L’on a repris activement, en ces derniers temps, l’étude des écrit» de Leibniz. Tous les philosophes connaissent les belles préfaces de Bol- THOux, le livre de Couturat, son édition des Opuscules, les travaux de Ri ssell et de Gassirer. Nous signalons aussi l’excellente étude de IIalb- \s ACHS dans la Collection des philosophes (Delaplane) et les pages remar- «piables d’un manuscrit inachevé de IIanneqüix (Revue de Mél. et de Morale, Nov. 1906).
(2) Voir le résumé très clair de llALnwACiis, spécialement p. 60 à "6.
[2) Système nouveau, Edit. Erdmann, p. 124.
principes d'ime véritable unité dans la matière seule, ou dans ce qui n’est que passif, puisque tout n’y est que collection ou amas de parties à 1 infini. » Un peu avant ce passage, Leibniz constatait « que la seule considération d’une étendue ne suffisait pas, et qu’il fallait encore la notion de forcer pour expliquer le mouvement. Accentuant encore sa critique des Cartésiens, il ajoute que l’opinion de ceux qui «transforment ou dégradent les bêtes en de pures machines » est « contre l’ordre des choses » et il se doute bien que, de l’hypothèse de l’animal-machine, on passera avec la plus grande aisance à celle de l’homme-machine. 11 était trop fin analyste pour croire qu’on pût jamais expliquer ainsi la vie de l’esprit. La notion de force à laquelle il a recours ne peut être employée à expliquer les problèmes particuliers de la nature; il ne s’agit aucunement de rétablir les qualités occultes, mais de concevoir la réalité des choses.
Les forces « ne contiennent pas seulement Vacte ou le complément de la possibilité, mais encore une activité originale » (1). C’est à l’introspection que Leibniz emprunte la notion de force; toute force, d’après lui, a en elle quelque chose d’analogue au sentiment et à l’appétit. Les forces par conséquent appartiennent à des éléments réels ou substances, au sens philosophique du mot : ce qui subsiste, inaltéré et non spatial, sous les mouvements réalisés, et produit ces mouvements. « Chacune des substances contient dans sa nature legeni continuationis seriei suarum operationum (2) ». Leibniz appelle monades les substances ou éléments de la réalité. Si l’on prend le terme dame dans un sens plus étendu que l’âme hu-
(1) Syst. nouveau, p. 125.
(2) Lettre à Arnauld, Ed. Erdmarm (d’après laquelle seront faites toutes nos citations), p. lOT.
maine avec sa conscience réfléchie, et qu’on entende sous ce nom tout ce qui se définit par une perception, aussi ^ vague soit-elle, et par une appétition ou tendance, toute S monade peut être nommée âme et toutes les âmes sont « des simplicités fécondes, des unités de substance, mais {! virtuellement infinies, par la multitude de leurs modifi- y cations (1) », La substance, monade ou âme (dans le sens le plus étendu de ce terme) ne peut donc se définir par unité pure ou simplement par force ; car l’unité de la substance se manifeste par une infinité de modifications ; vi or « tout ce qui leur est arrivé et arrivera (2) » relève ^ des substances et ne peut être passé sous silence ; en cela, ^ Leibniz, par ses idées mathématiques sans doute, eutrat-s
tention attirée sur la multiplicité qui concourt à formerai
le fait conscient qui nous paraît le mieux unifié. Il revient h souvent sur cette constatation : « Chaque perception dis-
tincte de l’âme comprend une infinité de perceptions
"Il
confuses (3) » ; l’on connaît l’exemple qu’il donne du bruit S de la mer. De même dans toute pensée claire il y a des “ pensées confuses (4). Les perceptions et pensées confuses sont expliquées de la manière suivante : chaque âme porte en elle une représentation de l’infini; ou encore, chaque âme se représente l’univers à son point de vue, et il y a, naturellement, une infinité de points de vue possibles; mais chacune se représente fmimcnt t infinité (o), c’est-à-dire qu’en chaque moment toute âme a une perception dominante qui absorbe les autres, et confusé-| ment , la perception du rapport entre cette perception' dominante et l’infini auquel elle se rattache. En tant
(1) Réplique aux réflexions de Bayle, Erdmana, p. 187.
(2) Lettre à Arnauld, loc. cit.
(3) Principes de lanature et de la grâce. Erdm., p. 717.
(4) Réplique, p. 187.
(5) Ibid.
qu’elle a une perception de l’infini, l’ânie ressemble à Dieu.
Reprenons, pour les mieux comprendre, les notions de simplicité et de multiplicité, et cherchons, avec Leibniz, le lien entre elles. « Par le moyen de l’âme..., il y a une véritable unité qui répond à ce qu’on appelle le moi en nous, ce qui ne saurait avoir lieu ni dans les machines de l’art, ni dans la simple masse de la matière, quelque organisée qu’elle puisse être (1). » Les substances, âmes ou monades, ne sont donc pas des atomes de matière, mais des unités réelles, des métaphysiques
elles ont « quelque chose de vital et une espèce de perception (2) ». 11 serait faux de les symboliser par des points physiques; les points mathématiques conviendraient pour le faire, mais ils ne seraient que des modalités, exprimeraient simplement des qjoints de vue. La réalité complète n’est à traduire que par les points métaphysiques, véritables unités constitutives, de la multiplicité.
Les petites perceptions sont donc la répercussion en notre perception, de toutes ces unités vivantes. La perception s en nourrit; elle relève d’une âme qui est unité, n’est point composée et par conséquent ne s’accroît pas par les excitations du dehors et ne s’altère pas par ses manifestations propres ; chaque âme porte en elle tout l’univers, mais non d’une manière passive, par réceptivité; au contraire, elle développe spontanément sa représentation de 1 univers, et chaque monade désigne un point de vue qualitativement différent de tous les autres dans cette représentation.
Mais pour que se développe ce que la monade porte en e le, il faut un principe interne de mouvement. « L’état
(1) Système nouveau., p. 126.
(2) Und., p. 126.
est un état de change-
de Vâme, comme de Vatome (1 ment, une tendance : l’atome tend à changer de lieu, l’âme à changer de pensée ; l’un et l’autre de soi change de la manière la plus simple et la plus uniforme que son 'état permet (2). »
L’atome change sans que rien varie dans sa tendance, parce qu’il n’est en somme qu’une abstraction et ne contient rien de réel. « L’âme... renferme une tendance composée, c’est-à-dire une multitude de pensées présentes, dont chacune tend à un changement particulier, suivant ce qu’elle renferme, et qui se trouvent en elle tout à la fois, en vertu de son rapport essentiel à toutes les autres choses du monde (3). » Cette phrase est très complète et caractéristique de l’idée de Leibniz. Chaque monadé étant w sans fenêtre » sur le monde extérieur porte en soi une infinité de perceptions obscures correspondant à la vie des autres monades, en nombre infini, qui constituent le monde; ces petites perceptions sont qualitativement différentes (4) ; elles sont synthétisées constamment en perceptions présentes et chaque perception, à cause de la profondeur des petites perceptions et des modifications provenant de la tendance de l’âme à changer, est différente qualitativement de la précédente; par conséquent toute perception est une synthèse de petites perceptions, et toute synthèse de ce genre estime vision de l’univers entier, mais nécessairement une vision par le dedans, une véritable intuition interne; la métaphysique de Leibniz,] si l’on en tire les conséquences, ramène toute la psychologie à une vision’spirituelle de réalités toutes spirituelles aussi
(1) Il s’agit de l’atome de matière.
(2) Réponse, p. 186.
(3) Ibid., p. 186.
(4) Nouveaux Essais, Erdmann, p. 199.
L’interprétation métaphysique de la théorie ainsi entendue nous conduit à l’idée d’une synthèse du réel infini dans chaque monade, bien plus, dans chaque perception de chaque monade. Envisageons maintenant, dans la monade qu’est l’âme humaine, la synthèse des petites perceptions. « 11 y a à tout moment une infinité de perceptions en nous, mais sans aperception et sans réflexion, c’est-à-dire des changements dans l’âme même, dont nous ne nous apercevons pas, parce que ces impressions sont ou trop petites et en trop grand nombre, ou trop unies, en sorte qu’elles n’ont rien d’assez distinguant à part; mais jointes à d’autres, elles ne laissent pas de faire leur effet et de se faire sentir dans l’assemblage, au moins confusément (1) ». Quand nous ne prenons. 'pas garde à ces petites perceptions, elles passent inaperçues pour la conscience ; et cependant ce sont elles qui forment « ces images des qualités des sens, claires dans l’assemblage, mais confuses dans les parties ; ces impressions que les corps qui nous environnent font sur nous et qui enveloppent l’infini; cette liaison que chaque être a avec tout le reste de l’univers (2) ».
Et dans Va Monadologie, la perception est définie « l’état passager qui enveloppe et représente une multitude dans l’unité ou dans la substance simple (3) », tandis que « l’action du principe interne, qui fait le changement ou le passage d’une perception à une autre, peut être appelée appélition (4) ». Et la synthèse est encore définie de la manière suivante : « Nous expérimentons en nous-mêmes une multitude dans la substance simple, lorsque nous trouvons
(1) Nouveaux Essais, avaut-propos, Erdm.. p. 197.
(2) Ibid., p. 197.
(3) Erdtn., p. 706, Monad. § 14.
(4) .Même page, § 15.
que la moindre pensée dont nous nous apercevons enveloppe une variété dans l’objet (1). »
Les organes se sont réglés selon cette synthèse : ainsi Lœil reçoit plusieurs rayons qui se réunissent, l’ouïe plusieurs sons, et seule leur union produit une action efficace, c’est-à-dire une sensation (2). L’âme est présente d’une manière immédiate dans le corps ; elle se représente toutes les actions qui s’exercent sur ce corps, et par l’intermédiaire du corps qui est pour elle comme un résonnateur de tous les mouvements de l’univers, elle se l’eprésente le monde : ainsi le corps et l’âme se correspondent et se complètent, le corps comme lieu des mouvements, l’âme comme ayant la représentation du système universel de mouvements dont le corps fait partie et qu’elle perçoit en quelque sorte dans la représentation de son corps. Toutes les âmes procèdent de même, de sorte que l’organisme corporel est le symbole de l’ânie de l’être vivant (3).
Les petites perceptions comme parties intégrantes de la perception appartiennent au premier groupe de faits inconscients étudiés dans notre deuxième chapitre. Elles passent inaperçues dans l’acte synthétique qui forme la représentation. Leibniz envisage aussi le rôle des petites perceptions dans la mémoire. C’est ce que nous avons défini encore dans le même chapitre. Elles conservent les traces des états antérieurs et établissent ainsi les connexions entre le pg,ssé et les états présents : ainsi elles assurent la continuité de la vie psychique (4). Là où nous paraissons agir avec indifférence et où les motifs actuels-
(1) Ibid., p. 706.
(2) Ibid., p. 707.
(3) Lettre à Basnage, Erdm. p. 161 et Système nouveau, p. 127.
(4) Nouveaiix Essais, avant-propos, p. 197.
n’expliquent pas nos actes, ce sont les petites perceptions qui prennent leur place, assurant dans la vie mentale des transformations et des progrès insensibles. Ainsi la substance change continuellement « suivant un certain ordre qui la conduit spontanément par tous les états qui lui arriveront (1) ».
En résumé : spontanéité, aussi bien dans la perception sensible que dans la liaison des idées ; synthèse et non juxtaposition ; extension de la vie mentale au delà de la conscience; importance de la subconscience dans la perception aussi bien que dans la mémoire ; continuité du mouvement de l’esprit; enfin rapport entre le subconscient et l’infini : telles sont les notions qui se trouvent déjà chez Leibniz et que les méthodes de la psychologie contemporaine ont développées.
II. — Dans les deux éditions de la Critique de la Raison pure, 1781 et 1787, Kant développe une théorie de la synthèse qui, pas plus que chez Leibniz, n’est exempte d’un fond considérable de psychologie. A notre point de vue, ce sont les notions psychologiques qui nous intéressent dans cette théorie. Nous tâcherons, en rapprochant les deux éditions dont la rédaction est très différente dans cette question, de nous faire une idée de ce que Kant entendait par synthèse. Nous'ne devrons pas, comme pour Leibniz, consulter plusieurs écrits, les comparer et leur faire des emprunts divers, mais il nous suffira d’exposer, dans l’ordre qui nous paraît le plus logique, les données que Kant peut fournir à notre étude.
Ce qui frappe d’abord, ce sont les éléments leibniziens dans la théorie de Kant sur la synthèse : l’imité et la spontanéité de l’esprit se retrouvent ici, ainsi que la notion
(1) LetLre à Basnage, p. 151.
d’unification de la multiplicité sensible dans l’objet; ensuite, le terme d’aperception, déjà usité par Leibniz dans le sens de connaissance réfléchie ou raisonnée, devient chez Kant synonyme de ce que nous appelons acte de l’esprit. Kant, du reste, défend, dans ce passage, la conception d’une activité propre de l’esprit contre les théories associalionnistes de Hume. Le logicien ne trouve pas dans ces dernières le fondement de la certitude ; le psychologue y cherche en vain l’explication de la perception aussi bien que celle de l’unification de la multiplicité sensible dans la représentation d’objet. Or, ce qui relie la multiplicité des sensations, si l’on considère celle-ci comme
répondant à la multiplicité des excitations, ce ne sont pas
les sensations elles-mêmes ; elles ne possèdent pas, avec la multiplicité, la liaison de cette multiplicité ; les conditions formelles de l'intuition sensible, temps et espace, impliquent l’extériorité de leurs moments et par conséquent la multiplicité. Et d’autre part, des sensations isolées ne forment pas une connaissance (1). Les sens, livrés à eux-mêmes et isolés, hypothétiquement, du système de l’esprit, ne présenteraient que multiplicité; c’est ce qui rend la synthèse indispensable pour comprendre la pensée ; la réceptivité se complète par la spontanéité, la sensibilité par l’entendement.
Toute liaison soit de la multiplicité dans l’intuition sensible, soit des concepts entre eux, est un acte de l’entendement, une synthèse, un acte de spontanéité. Sans cette synthèse, pas d’objet. L’acte de spontanéité est en même temps unifiant; l’unité ne naît pas a posteriori, de la liaison d’une multiplicité. Au contraire, elle rend pos-
(1) Krilik der reinen Vernunft, 1” Edit. Kant’s Ges. Schriften, Edit, de l’Académie des sciences de Prusse, en cours de publication : I* Abt., Band IV, p. 76 et suiv.
sible cette liaison. L’unité, qui esttranscendentale, et non donnée comme objet sensible, se traduit par la représentation du moi pensant, laquelle ne provient pas de la sensibilité, mais doit pouvoir accompagner toutes les autres représentations, est une et la même dans toute conscience. L’identité du moi ou sujet vient de ce que nous lions nos représentations et avons conscience de cette synthèse (1). C’est l’unité de la conscience qui donne une valeur objective aux représentations : « l’unité transcendentale de l’aperception est celle par laquelle toute la multiplicité donnée dans une intuition est réunie dans un concept de l’objet. C’est pourquoi elles’appelleobjective(2)», paropposition à l’unité subjective de la conscience, détermination du sens intime. Toutjugeraent, par conséquent, est fondé dans l’unité de l’esprit et s’explique par elle seule.
Les détails de cette théorie et l’examen comparatif des deux éditions de la Critique de [la Raison pure indiquent chez Kant une certaine hésitation; si la pensée fondamentale, la nécessité de la synthèse, ’s’y exprime des deux côtés, la distinction des trois moments psychologiques de la synthèse dans la première édition est incontestablement confuse, aussi bien que les propositions qui introduisent, dans la seconde édition, la représentation du moi pensant, du « Je pense » qui accompagne toute autre représentation sans avoir aucune origine sensible. Ce n’est pas l’expression qui est obscure, mais l’idée; Kant semble vouloir se maintenir dans un problème de logique ; or, il ne peut traiter la question de la synthèse sans avoir recours à la psychologie, car il entend réfuter les empiristes anglais qui, eu.x, s en tiennent à 1 analyse de la conscience.
{\) Krilik lier reinen Vernun/t, 2' éd. p. 107 et suiv. du vol. III de l’Édition citée plus haut.
;2) Ibid., p. 113.
Aussi sa conception de la synthèse est-elle moins riche et moins féconde pour la psychologie que celle de Leibniz.
La première édition ne distingue pas nettement le rôle de « la synthèse de la reproduction dans l’imagination » ; elle reste attachée à la synthèse de l’appréhension dans l’intuition ; la synthèse imaginative ne nous apprend vraiment rien au delà de la première. Par contre, la troisième manifestation synthétique, « la synthèse de la récognition dans le concept », dont l’importance ne pouvait échapper au logicien, n’est pas suffisamment reliée aux deux autres; on devrait sentir le mouvement qui conduit de l’une à l’autre; trop souvent le kantisme est schématique et se ressent de l’influence persistante de la scolastique.
La première édition fait ressortir le rôle de l’unité de l’aperception dans la liaison de l’expérience au moyen des concepts: c’est cette unité transcendentale qui fait de tous les phénomènes possibles d’expérience un ensemble de représentations unies par des lois (1) : on pourrait définir la raison comme principe d’organisation et de cohésion dans l’ensemble des objets de représentation. Cette unité serait impossible, dit Kant, si dans la connaissance de la multiplicité, l’esprit n’avait conscience de l’identité de la fonction par laquelle il unit synthétiquement l’expérience en un tout. Or, cette idée-là n’est pas nette : s’agit-il ici du tout logique et unitaire de la raison? La fonction serait alors purement logique. Est-il question de la fonction psychologique? On le croirait à voir, dans ce qui suit, que la conscience de l’identité de soi est à la base de la synthèse des représentations selon les concepts. Et auparavant (2), nous lisons que l’unité synthétique est transcendentale, et que nous n’en avons conscience que dans l’aperception
(1) 1" Édit., p. 81-8-2.
(2) Ibid, p. 81.
empirique. Kant n’a su comment définir la conscience de l’unité aperceptive, et les changements de la deuxième •édition prouvent l’indécision de sa pensée. Quoi qu’il en ■soit, lui aussi, il reconnaît, par l’analyse des représentations, la nécessité de la synthèse mentale.
III. — Dans le problème de la liaison des représentations, les recherches expérimentales ont donné l’occasion à la méthode introspective d’acquérir des données nouvelles et de préciser les données antérieurement recueillies par les psychologues. La méthode de laboratoire seule ne pouvait avoir de sens si les sujets n’enregistraient leurs impressions; la cinquième et dernière édition allemande de la Psychologie physiologique de Wundt tient compte, beaucoup plus largement que les précédentes, des observations des sujets. J’avais, lors des expériences que je fis -au laboratoire de Leipzig au moyen de la méthode des réactions (1), attiré vivement l’attention sur ce que je nommais alors les « rapports subjectifs », c’est-à-dire sur la notation, par le sujet se servant de la méthode introspective, du sentiment qu’il avait de son attention et de la valeur de sa réaction. En tenant compte de l’observation interne dans les recherches sur la liaison des représentations, Wundt, dans la cinquième édition de son livre, fait une large place aux états affectifs qui accompagnent l’activité mentale; ceux-ci reposant sur des données purement subjectives, l’observation de soi et la méthode expérimentale se complètent et s’éclairent réciproquement.
On sait que Wundt, dans sa théorie bien connue de l’aperception, admet une activité propre de la conscience ; 'Celle-ci n’est pour lui ni l’épiphénomène des matérialistes
(1) Philosophisclie Sludien, tome VI.
LA SYiXTHÈSE MENTALE,
ni une résultante d’éléments sensibles ou de représentations extérieures les unes aux autres, comme chez les sensualistes et les associationnistes. Dans la dernière édition plus encore que dans les précédentes, il accentue sa polémique vis-à-vis des psychologues anglais et les critique à plusieurs reprises très vivement (1). Ses critiques nous paraissent justifiées : à croire les associationnistes, soutient Wundt, les représentations seraient des états intellectuels juxtaposés, conservés dans le souvenir et s’attirant en séries successives ; or l’association successive
n’est qu’un cas-limite pour des associations plus profondes, et ces dernières ne répondent nullement à une combinaison d’états mutuellement extérieurs. Prenons l’assimilation, dont voici un exemple entre mille : nous voyons un décor de théâtre qui nous donne l’illusion d’un paysage réel ; ce n’est pas que successivement la représentation actuelle du décor ait exercé une attraction sur un souvenir ou une représentation passée évoquant un paysage réel; mais au moment même où nous voyons le décor, bien que notre perception soit celle d’un décor et rien de plus, nous croyons apercevoir un paysage, nous confondons en une ' seule représentation l’image du paysage et celle du décor : un cas comme celui-là s’expliquerait mal par l’association successive des Anglais,
En maint passage, Wundt invoque contre le système artificiel des associationnistes les faits que lui suggèrent les expériences et les remarques des sujets qui prirent part à ses recherches. Il croit du reste que les lois d’association n’ont rien introduit de nouveau dans la psychologie; en vérité, leurs auteurs ont donné une apparence scientifique à une division qui remonte à Aristote, celle j
(1) Grundzüge der phgsiologisclien vol. ill, p. S44 et suiv.
Psychologie, Leipzig, Engelmaan, ,
PERSONNALITÉ ET LIBERTÉ. lOS
des idées d’après la similitude et le contraste, la simultanéité et la succession.
Non seulement le système des associations offre de la vie mentale un schéma facile, mais il l’intellectualise beaucoup trop. Wundt a remarqué, dans les expériences sur les associations, qu en de nombreux cas, une excitation provoquait non pas une représentation d’objet ou un concept, mais un sentiment: c’est par le sentiment alors que Tassociation s’établit; or, ces cas excluent d’emblée les attractions par similitude aussi bien que par contiguïté successive. Nous noterons cet exemple caractéristique (1): dans une expérience sur les associations, on présente au sujet, comme excitation, un tout petit mot écrit sur une grande surface blanche; ce que cette excitation éveille chez le sujet se traduit tout d’abord par un sentiment d’esseulement: l’impression et l’état affectif débordent ici la représentation.
Wundt admet néanmoins que l’association existe comme type de liaison dans la vie de l’esprit : il estime d autre part que l’association atteint non des représenlaf ons seulement, mais des éléments plus simples, sensatmns ou états affectifs élémentaires. Cependant jamais
“■‘"aître de sensations ou d états affect.fs de ce genre, mais toujours des représenations : cest que jamais ces états élémentaires n’existent. isolés, dans l’esprit ; ils sontnécessairement associés ■
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Il y a donc, pour Wundt, liaison et même svnMs. dans toute l’étendue de la vie mentale : en effet, les ét élémentaires que seule l’abstraction dégage, sont unis de
(1) Ouvrage cité, t. 111, p.
(2) Ibid., p. 522.
UWELSIUÜVBBS.
telle manière qu’ils disparaissent dans la représentation qui les fusionne. Ils se fusionnent nécessairement. La conscience ne peut modifier les lois de cette synthèse. Vis-à-vis d’elles l’aperception ou volonté consciente est passive. Elle les reçoit sans les transformer (1). Le processus de liaison qui existe dans toute association n’est pas une simple addition, mais une fusion d’éléments qui ne subsistent jamais à l’état isolé, en un tout complexe nouveau, différent de ces éléments même (2). Wundt a tenté une classification des différentes formes d’association. Au plus bas degré, nous trouvons des com- ' binaisons simultanées qui sont intensives quand les sensations sont de même nature, comme dans la composition ■ d’un son et de ses harmoniques, et extensives si les sensations portent sur des éléments dissemblables. Il insiste ' ensuite sur Vassimilaiion des représentations et sur leur complication (3). L’intérêt de ces pages repose sur le grand nombre de faits et de résultats d’expériences qu’elles envisagent. Mais notre but est d’en dégager l’idée directrice sans en reprendre le détail : cette idée, c’est la liaison d’éléments qui n’existent jamais à l’état isolé, ■ ne ressemblent donc pas aux « ideas » des association- i nistes anglais, mais se combinent toujours en des syn- | thèses différentes de ce qu’ils seraient tous ensemble, t livrés à eux-mêmes. 1
Sans doute il existe des associations successives de I représentations; mais celles-ci ne se réduisent jamais à| des combinaisons abstraites, comme le voudraient les | psychologues anglais. Ce serait, comme le disait Bergson, Ç réduire la conscience à des combinaisons d’atomes psy-y,
(1) Ibid., III, 576.
(2) Ibid., III, 525 et 560.
(3) Ibid., III, p. 528-544.
chiques. Chacune de ces associations entraîne le système synthétique précédemment rappelé et présente les matériaux à une activité plus profonde de l’esprit, celle des liaisons aperceptives : en vérité, les liaisons successives de représentations par similitude ou par contiguïté ne sont que des limites ou des tendances associatrices, aptes à une classification schématique, jamais des éléments de la réalité consciente.
L^ensemble des associations envisagées jusqu’ici sert de matière, disions-nous, à une activité plus complète et plus profonde de l’esprit, qui se manifeste dans les liaisons créées par l’aperception active. Wundt divise donc l’ensemble des liaisons synthétiques qui unissent les faits conscients, en liaisons associatives et liaisons aperceptives. Ce qui permet de les distinguer, c’est, d’après la nouvelle version que donne Wundt dans sa cinquième édition, l’état du sentiment dans l’un et dans l’autre cas. Définissons-les d’abord : les liaisons associatives sont des processus provoqués exclusivement par l’action des impressions présentes ou des dispositions représentatives préexistantes. Ici, l’idéation est déterminée dans un sens, elle obéit à l’impulsion qui lui est donnée soit par l’excitation (impression présente), soit par l’acquis représentatif antérieur. L’aperception est alors passive; elle s’accompagne d’états affectifs déterminés qui présentent diverses formes, selon la direction de l’association, telles que le sentiment de connaissance, de reconnaissance, de souvenir (1).
L’aperception peut aussi être active (2) : alors elle établit volontairement des rapports logiques entre le& représentations, soit pour combiner celles-ci, soit, pour les décomposer ; ainsi le concept est un produit de l’aper-
(1) Ihid., III, 564.
(2) Ibid., III, p. 572 et suiv.
ception active. Si elle n’existait pas, notre pensée se réduirait aux seules images, et la liaison de ces images serait déterminée unilatéralement par l’action des objets sur nous et par les relations antérieurement formées sous l’influence du monde extérieur. L’aperception active décompose d’autre part la totalité intuitive des représentations, en les divisant et en établissant entre leurs parties des rapports non encore formulés.
L’aperception active s’accompagne d’états affectifs spéciaux ; la représentation se marque d’une forte tonalité affective qui sert de motif à l’entrée en jeu de l’aperception; cette dernière fonction provoque sentiments d'activité, liés du reste à toute volition, aussi bien si l’efforl se traduit par l’attention que s’il s’objective en mouvement. L’effort attentif produit des liaisons logiques entre représentations ou décompose celles-ci ; en même temps il se manifeste de manière directe par les sentiments d’activité. Le résultat de l’apereeption active est finalement une modification du contenu conscient; elle exerce un choix; la représentation sur laquelle elle se porte est élevée à un degré de clarté refusé aux autres représentations possibles ; l’aperception en tant qu 'attention volontaire est donc restrictive et donne à la conscience plus d’unité. Unité et choix, ainsi se manifeste-t-elle dans sa fonction active (1).
L’aperception, se dégageant dans sa forme la plus marquée, porte donc les caractères de la volonté. Les liaisons aperceptives expriment l’activité propre de la conscience plus profondément que les liaisons associatives. La conscience est, finalement, volonté.
Les transformations que Wundt a /ait subir à son
(t) /iiei.,' ni, p. 342 et suiv.
grand ouvrage de psychologie témoignent d une incontestable honnêteté scientifique et nous donnent l’exemple d’un travail assidu, d’une recherche inlassable de perfectionnement et de progrès ; les notations intéressantes que contiennent les différentes éditions se multiplient ainsi que les résultats d’expériences toujours renouvelées. Le nombre de faits rapportés est considérable. Les méthodes sont appliquées avec précision.
11 est difficile pourtant de dégager les idées directrices; les additions souvent très importantes auraient dû provoquer une refonte encore plus complète que celle de la cinquième édition. Ainsi, le rôle des sentiments, qui n’est étudié que dans cette édition, ne se comprend pas nettement ; il semble se juxtaposer aux caractères de l’aperception; si parfois la pénétration est plus complète entre aperception et sentiment, l’explication du sentiment ressort mal d’une lecture attentive de l’ensemble.
Le désir de tenir compte d’un grand nombre de faits particuliers, dégagés par les expériences qui, nécessairement, visent des aspects strictement délimités de la vie consciente, entraîne l’auteur à se reprendre souvent, à tenir compte de tendances diverses, sans qu’il puisse aisément les faire converger et en montrer l’unité. La théorie associationniste est critiquée, mais certains postulats de cette théorie n’ont pas été suffisamment éliminés: il en est ainsi de la notion d’éléments. Nous ne croyons pas que, même d’une manière abstraite, on puisse parler d’éléments dans la vie psychologique. La sensation comme élément est incompréhensible ; elle n’existe que dans la synthèse et désigne un rapport complexe (1).
Nous ne pouvons admettre non plus la hiérarchie établie
(1) Voir notre chap. J II, § 4.
par Wundt dans sa classification des produits de l’aperception passive d’abord, active ensuite. Il se forme, dit-il, ■dans la conscience un système d’associations qui s’impose à l’aperception active sans qu’elle ait pu intervenir. Ce système d’associations est rapporté à l’aperception passive. Pourquoi l’aperception est-elle tantôt active tantôt passive? Ou bien n’est-ce là qu’une distinction abstraite sans application au réel ? Il nous semble que toute perception implique l’activité du sujet. Nous avons dit pourquoi. Nous ne croyons pas que cette activité accepte d’une part certaines j combinaisons suggérées à la conscience par les impres- j sions extérieures, et d’autre part qu’elle soumette l’acquis passif à un travail logique. Les raisons de ce dualisme I échappent à la réflexion. Il paraît plus inexplicable encore si on range les manifestations dans un ordre chronologique, en supposant que l’être conscient subisse d’abord, dans ses représentations, l’ordre imposé par l’extérieur et ne les transforme que postérieurement.
Il se pourrait que l’aperception parût active ou passive selon le point de vue auquel on se place : si par exemple 1 on étudie l’habitude, elle semble passive : mais alors il faut 1 ■établir entre les deux notions, activité et habitude, un I rapport exact. En aucun cas pourtant il ne serait aisé d’ad- 9 mettre des associations produites exclusivement par les ■ impressions qui suivent l’excitation extérieure, car ces S impressions sont inséparables du travail de l’esprit, de H l’exploration active du monde extérieur par le sujet. 9
Si enfin l’aperception est volonté, elle ne peut jamais M être entièrement passive ; l’effort qu’implique la volonté O peut diminuer, se rapprocher d’un minimum; s’il atteint m le zéro, il cesse d’être ; il n’y a plus alors ni effort, ni n volonté, et l’être conscient se dissocie en tendances diver- ^ gentes; les impressions diverses l’ont emporté sur la syn-^
thèse. Wundt ne paraît pas du reste avoir fait ressortir toute la valeur de la synthèse mentale ; sa conception l’implique, mais elle s’en dégage mal. De même l’automatisation est parfois invoquée, mais on n’en saisit pas le sens et nulle part les deux tendances n^apparaissent nettement : «lies ne sont pas étudiées en elles -mêmes ni dans leurs relations. La psychologie de Wundt a toutes les qualités de documentation et de prudence exigées du savant. D’autre part, on trouve chez lui des idées fécondes, comme celle d’une aperception qui est en même temps attention et volonté. Mais il semble que l’ordonnance des faits par les principes laisse à désirer ainsi que la critique philosophique de ces principes, leur mise en valeur, leur systématisation.
IV. — Parmi les adeptes d’une psychologie fondée sur l’expérience, nous parlerons maintenant de Hôffding, dont l’œuvre nous paraît très intéressante par rapport au problème de la Synthèse mentale. L’idée directrice de VEs- <juisse d une psychologie fondée sur V expérience , comme le docteur Pierre Janet le fait remarquer dans la préface de 1 édition française (1), est la suivante : « La conscience est essentiellement un effort vers l’unité, une force synthétique, M et non la sommation de sensations et de traces de sensations. « Il est impossible, écrit Hôffding (2), de décomposer la conscience en une série de sensations isolées, subsistant par elles-mêmes et complètement indépendantes les unes des autres sous le rapport de leur production et de leur qualité. Chaque sensation isolée est déterminée par l'ensemble et par le rapport mutuel des différents états ou
«elle él^ion ^ous citerons d’après
(2) Pages 147-148.
parties d'un même état. Nous pouvons appeler cette loi géne'rale qui, nous le verrons, s’applique aussi à d’autres éléments de la conscience, la loi de relation. »
11 résulte de cette loi « qu’il est impossible de tirer une ligne de démarcation précise soit entre la perception sensible et la mémoire^ soit entre la perception sensible et la pensée (1) ». Toute sensation appelle un discernement, une comparaison élémentaire, par conséquent la mémoire et la pensée.
Enfin, « la loi de relation fait paraître au grand jour l’intime connexion qui relie toutes les sensations : elles existent à titre de parties du même tout, d’éléments d’une seule et même conscience qui les embrasse et les réunit toutes ensemble... Ainsi donc, même lorsque nous nous représentons la vie consciente comme une série, de sensations, elle suppose nécessairement une synthèse ^2) ».
Hôffding donne l’exemple très lumineux des sensations kinesthétiques, c’est-à-dire des sensations de déplacement ou d’effort qui accompagnent nos mouvements ; ces sensations que nous percevons unifiées sont, d’après des recherches expérimentales récentes, de véritables intégrations de petites sensations ; elles font comprendre qu’il n’existe pas de sensation simple, mais que toute sensation, pour se produire dans la conscience, exige l’activité de la mémoire et de l’attention, en un mot, le travail de synthèse qui définit la conscience elle-même.
Si, au lieu d’envisager la notion de sensation, nous envisageons l’ensemble de notre perception du réel, nous constatons que « les choses nous sont toujours données comme faisant partie d’un ensemble ». En effet, nous ne connaissons des choses que leurs propriétés, c’est-à-dire la
(1) Page 150.
(2) Page 151.
manière dont elles agissent et réagissent les unes sur les autres: un objet isolé serait inexistant pour nous. C’est pourquoi la pensée n’en reste pas à constater la simple succession des phénomènes, mais cherche la continuation dans le changement et, en dernier ressort, Videnlité derrière les diversités (1). Quand donc nous fixons les séries de causes et d’elTets, c’est non par une juxtaposition de sensations qui ne feraient que reproduire en nous une image plus ou moins fidèle du monde extérieur, c’est « par une activité systématique » de notre conscience, par la synthèse consciente (2).
11 suffit, pour faire apparaître l’unité consciente dans toute sa netteté, d’envisager le souvenir, fait psychique fondamental. « Lorsque surtout le fait dont on se souvient est immédiatement reconnu, l’unîté de la conscience se manifeste d’une manière intime. La même unité synthétique se manifeste dans toute comimraison (perception de la ressemblance, de la différence, ou des deux) : en effet, ce que l’on compare, ce sont des éléments divers (sensations ou représentations, etc.), qui sont maintenus ensemble et ne se montrent semblables ou différents que pour cette raison. Pour que des, éléments apparaissent semblables ou différents, il faut qu’ils soient embrassés dans une seule et même pensée, dans un seul et même acte de conscience.
« Le caractère en question se retrouve encore dans le sentiment du plaisir et de la douleur. Un sentiment douloureux naît de la séparation ou de la scission de notre être. C’est ce qui est vrai, à la lettre, de la douleur psychique produite par la déchirure d’un tissu organique. Si notre être ne possédait pas d’unité, la douleur serait inexpli-
(1) Page 271.
(2) Ibid.
cable ; la douleur moral eou idéale elle-même ne s’explique pas autrement. Le chagrin provient de l’opposition tranchée qui existe entre la réalité de la perte et l’idée de la valeur de l’objet perdu. Dans la déception se marque le contraste de ce que nous attendions avec ce que nous avons réellement obtenu. Dans le doute, la douleur vient de ce que deux termes contraires d’une alternative tirent plus ou moins violemment l’esprit en des sens opposés. La douleur, aussi bien morale que physique, est le signe d’une dissolution, tandis que le sentiment de plaisir paraît lié à un équilibre harmonieux des éléments qui composent notre état.
« L’activité synthétique apparaît aussi dans la volonté. Toute volition implique une concentration, puisque toutes les pensées et tous les sentiments y sont orientés vers un but déterminé. Ce groupement intervient aussi bien dans l’instinct que dans la tendance et la résolution. C’est ' peut-être ici que le caractère cité s’applique le mieux : si par volonté nous entendons la conscience de sa faculté active, nous pouvons justement appeler volonté cette activité synthétique sous toutes ses formes (1). »
La conscience se montre donc comme une synthèse qui fusionne, par un seul acte, la conservation et la reproduction de faits antérieurs et les états simultanés; s’il faut le changement pour provoquer l’acte conscient, au milieu de ce changement c’est la conscience qui impose l’unité. Cette unité se dissout-elle, la synthèse consciente vient-elle à faiblir, l’esprit est envahi par les idées fixes; l’absence de connexion n’existe pour la conscience que dans l’enfance, dans le passage du rêve à la veille et dans la désorganisation mentale.
(I) Pages 65-66.
personnalité et liberté.
L’unilé synthétique, tel est le caractère actif de la «onseience; or si, au milieu de la multiplicité des phénomènes, elle se distingue par sa concentration, elle «St activité ou, si l'on veut, mlonlé. Par ces considérations. Hôffding se rattache « à l’une des doctrines capitales
de la philosophie de Kant (1). » -
Ainsi donc, ni sensations extérieures ni sensations de
mouvement ne sont des éléments psychiques, mais déjà des synthèses (2). Le terme à' élément n’est pas, pour le psychologue, ce qu’il est pour les sciences mécaniques. Si le psychologue l’emploie, il doit s’expliquer pour éviter toute confusion. 11 entendra par élément « une face -ou une qualité particulière d’un état ou d un phénomène de conscience (3). » Toute perception sensible implique en effet une comparaison involontaire, mais nécessaire, donc une fonction de la pensée par laquelle nous incorporons la sensation au contenu de la cons- -cience (4).
Et les mouvements, même réflexes et spontanés, nous conduisent aussi à la conception d une nature active chez l’être pensant. Si l’attention, au début de son évolution dans l’individu et dans l’espèce humaine, est requise par les changements extérieurs, si elle est spontanée avant d’être volontaire, elle est, même sous sa forme primitive, recherche et accommodation; comme telle, elle implique l’activité psychique (5).
Partout, dans la vie psychique, l’activité synthétique
(1) Page 151.
(2) Page 137.
(3) Page 25. Le terme « phénomène de conscience » nous paraît abusif, nous avons dit pourquoi. Disons faiL de conscience et nous serons d’accord avec Hôffding.
(4) Page 169. Nous renvoyons à un raisonnement analogue de Élib .IlALévï, cité au chap.lll, § 4.
(5) IPage 156.
LA SjYNTHÈSE MENTALE.
de la conscience s’impose à l’interprétation des faits. On I la trouve dans la perception sensible; elle domine encore 1 les associations d’idées, dont la forme essentielle est, l’association de la partie avec le tout; cette forme et les autres qui en dépendent, relèvent de la loi de totalisation qui règle les associations (1), et par conséquent, suppose | à sa base la synthèse. |
« Les éléments particuliers d’un même état conscient j existent seulement comme unités d’une somme. » Encore ici, « toute association est une synthèse (2). » Mais les associations ne se bornent pas à des liaisons d’idées; elles dépendent de tendances plus profondes (3); les associations de représentations entre elles sont plus superficielles que celles du sentiment et de la connaissance. Si l’on n’isole pas, par abstraction, le côté purement intellectuel de la conscience, on constate que la totalisation et la synthèse portent sur des ensembles qui comprennent les différentes manifestations de la vie mentale. C’est ainsi que s’établit l’idée du moi (4). Le moi est, dans toute son ampleur, l’unité formelle de la synthèse; nous n’en prenons jamais conscience complètement ; nous n’en avons pas d’intuition intégrale. Mais cette unité formelle se traduit par une unité réelle qui est l’impression de notre activité personnelle. Il est de toute importance, pour comprendre la volonté, de se faire une idée du moi, c’èstà-dire de la personnalité complète. C’est le moi, en effet, et la synthèse intégrale de la personnalité ou le caractère qui expliquent les actions volontaires; ce ne sont pas des motifs qui agiraient mécaniquement sur nous (5). Aussi
(1) Voir chap. I, g 2 de ce livre.
(2) Page 208.
(3) Page 209.
(4) Pages 174 et suivantes.
(5) Pages 414-415.
le caractère est-il plus large que la petite partie éclairée de la conscience (1). Ce qu’on appelle les motifs, les raisons qu’on analyse pour expliquer ses actes, ce ne sont, au point de vue psychologique, que certaines formes ou aspects déterminés de notre caractère, de nous-mêmes (2). Ainsi la volonté est le terme dernier auquel s’arrête l’analyse psychologique. Il faut toujours « une force, qui maintienne ensemble les divers éléments de la conscience et en fasse, par leur union, le contenu d’une seule et même conscience (3). » Le corps est comme le symbole de la conscience, car, au point de vue physiologique, il y a concentration des excitations et des mouvements dans le cerveau et régularisation des centres inférieurs par celui-ci.
Ces thèses rattachent, nous semble-t-il, la psychologie de Hôffding aux écrits de Leibniz, qui semble ainsi avoir, par la richesse de son génie, exercé une influence sur les psychologues les plus récents.
Nous souscrivons volontiers à la détermination si précise et si complète que Hôffding donne de la notion de synthèse mentale. Nous croyons justes aussi les rapports qu’il établit entre synthèse, activité ou force propre de l’esprit, et volonté.
V. La psychologie française, pendant ces dernières années, n’a pas peu contribué à développer la notion de synthèse mentale ; on tente ici d’expliquer la vie de l’esprit par un double courant: la conscience créatrice qui est un progrès et une systématisation graduelle, une acti-
(1) Page 437.
(2) Page 433. Il est à peine besoin de signaler les analogies qui rapprochent en tout ceci Hôffding de Bedgson.
(3) Page 129. Entre Wundt et Hôffding, permet d’établir certains rapprochements
cette conception de la volonté
vite synthétique; — l’habitude, qui explique tout ce qu dans notre idéation, nos sentiments et nos actes, tend à se conserver en se répétant. Déjà Maine de Biran, puis Ravaisson peuvent être considérés comme les promoteurs de cette théorie. 11 fallait qu’elle pût se vérifier par lesméthodes diverses que les psychologues du xix® siècle imaginèrent pour explorer plus profondément une réalité très complexe, et se développer de façon à expliquer non plus les tendances générales, mais les faits particuliers de la vie mentale. Le docteur Pierre Janet, au moyen de l’hypnotisme et grâce aux ressources de la pathologie mentale, a exploré le domaine de l’automatisme psychologique avec le plus grand soin ; il a recueilli un nombre considérable d’observations et a tenté de classer et d’expliquer les faits observés par lui. C’est surtout dans son ouvrage justement célèbre intitulé Ü Automatisme 'psychologique (1) et dans Les Obsessions et la Psychasthénie (2) que l’on trouve les idées psychologiques auxquelles l’examen des faits a conduit l’éminent savant. L’ouvrage intitulé Névroses et Idées fixes (3) apporte aussi de nombreux. • documents à la question, sans pourtant renfermer la systématisation nouvelle que présentent Les Obsessions et la Psychasthénie. ]
V Automatisme ‘psychologique donne les résultats d’unfr ( exploration expérimentale de la subconscience par la • méthode hypnotique. Si l’activité consciente et volontaire ^ implique une synthèse très complexe d’idées, par l’atten- • tion qu’exige l’application de notre effort au réel, la ne- . cessité de nous y adapter et d’agir, il y a d’autre part de nombreux actes accomplis par nous, qui ne sont que la
i l) Paris, F. Alcan, L’ouvrage a eu, depuis 1889, plusieurs éditions. .
(2) F. Alcan, 1903.
(3) F. Alcan, 1898.
répétition d’anciennes adaptations; pour ces derniers actes, un minimum d’images sensitives et motrices suffit. La synthèse définit la conscience ; la répétition et l’automatisme caractérisent les faits subconscients.
Les faits subconscients sont explorés par la méthode hypnotique qui permet de les mettre à nu et de reproduire certains d’entre eux en les isolant de la conscience intégrale ; or, ils présentent les memes caractères que la synthèse par laquelle se définit l’adaptation consciente et volontaire au réel. Si l’on isole certains états psychologiques, qui ne se rattachent pas à l’idée d’un moi, comme dans la conscience, on constate que les gestes successifs et les émotions qui les accompagnent émanent d’une ancienne synthèse conservée dans la subconscience; un aspect de cet ensemble synthétique, une émotion, une sensation, une attitude étant donnée au sujet, l’ensemble renaît et se complète. [Dans les cas de désagrégation de la personnalité, il se détache du moi total des groupes de tendances subconscientes qui prennent une vie propre et envahissent l’attention, la détachent d’une vision saine du réel. Par contre, chez l’individu dont la force mentale est grande, toutes les synthèses collaborent, en un bon équilibre, à l’activité consciente et volontaire; l’automatisme seconde celle-ci sans la contredire; il y a harmonie entre l’activité subconsciente et la conscience. Entre la désagrégation du moi en plusieurs personnalités successives ou simultanées et le pouvoir d’attention le mieux adapté à la réalité et le plus synthétique, s’échelonne la variété infinie des individus, depuis les types de faiblesse et de dispersion mentale jusqu’à la concentration et la puissance du génie.
Tout acte est, à l’analyse, un produit complexe de la synthèse mentale et de l’automatisme. Une répétition
quasi littérale d’actes antérieurs reçoit toujours quelque lumière du contrôle de la conscience; la synthèse s’aide, inversement, de l’acquis. Mais il n’est pas, pour l’individu pensant, de passivité pure; môme dans la perception sensible en apparence la plus simple, on trouve l’activité synthétique qui est, en somme, volonté. « Comme le disaient les anciens philosophes, écrit Pierre Janet (1), ■être c’est agir et créer, et la conscience, qui est au suprême degré une réalité, est par là même une activité agissante. Cette activité, si nous cherchons à nous représenter sa nature, est avant tout une activité de synthèse qui réunit des phénomènes donnés, plus ou moins nombreux, en un phénomène nouveau (2) différent des éléments. C’est là une véritable création, car, à quelque point de vue que l’on se place, « la multiplicité ne cont< tient pas la raison de l’unité (3), » et l’acte par lequel les ■éléments hétérogènes sont réunis dans une forme nouvelle n’est pas donné dans les éléments. Au moment où, pour la première fois, un être rudimentaire réunit des phénomènes pour en faire la sensation vague de douleur, il y eut dans le monde une véritable création. Cette création se répète pour chaque être nouveau qui réussit à former une conscience de ce genre, car, à proprement parler, la conscience de cet être qui vient de naître n’existait pas dans le monde et semble sortir du néant. La conscience est donc bien par elle-même, dès ses débuts, une activité de synthèse.
« Il est impossible de dire quels sont les premiers éléments qui sont ainsi combinés par la conscience. De
(1) Aulomalisme psychologique, p. 483-484.
(2) Le mot « phénomène » est pris ici dans un sens plus large que dans son emploi strictement logique.
(3) Boutkoux, De la contmgence des lois de la nature, Paris, F. Alcan.
môme que la physiologie trouve l’organisation dans tous les éléments du corps organisé, la psychologie trouve déjà une organisation et une synthèse dans tous les éléments de la conscience auxquels elle peut remonter. Mais ce qui est certain, c’est qu’il y a des degrés d’organisation et de synthèse de plus en plus complexes. Les petites synthèses élémentaires sans cesse répétées deviennent les éléments d’autres synthèses supérieures. Étant plus complexes, ces nouvelles synthèses sont bien plus variées que les précédentes; quoique en restant toujours des unités, elles sont des unités qui ont des qualités différentes les unes des autres. De même que les êtres composés d’une seule cellule sont tous pareils et que les êtres composés de plusieurs cellules commencent à prendre des formes distinctes, les consciences vagues de plaisir et de douleur deviennent peu à peu des sensations déterminées et d’espèces différentes. Chaque sensation est ainsi un tout, un composé, dans lequel des éléments de conscience correspondant eux-mêmes à des mouvements très simples ont été combinés. 11 ne faut pas dire qu’un enfant apprend à sentir telle sensation, qu’il apprend ensuite à faire le mouvement complexe correspondant; il a appris les deux choses en même temps, et la coordination des mouvements s’est faite en même temps que l’organisation des éléments de la sensation. »
C’est en étudiant les hystériques, « chez lesquels l’automatisme s accompagnant souvent de subconscience se distingue très nettement de la synthèse mentale volontaire, attentive et douée de conscience personnelle (1) » ({ue Pierre Janet avait pu établir la distinction essentielle entie synthèse et automatisme. En étudiant les états qu’il
(1) Obsessions, I, p. 476.
Dwelshauveks.
a nommés psychasthéniques, il veut établir une hiérarohie dans les opérations mentales (1).
L opération mentale qui disparaît la première chez tous les obsédés et qui est par conséquent la plus difficile pour eux, celle qui exige la concentration la plus complète de la personnalité, Pierre Janet l’appelle la fonction ■duréel[2). La fonction du réel constitue pour lui le premier •degré, le plus élevé, dans la hiérarchie des phénomènes psychologiques. Il faut y distinguer trois formes : l’action volontaire sur les objets extérieurs, la persévérance dans l’achèvement et le pouvoir de régler volontairement les périodes de sommeil et de veille.
L’action sur les objets extérieurs, première forme de la première opération mentale, présente le plus de difficulté quand elle est sociale : Pierre Janet (insiste sur ce point. Le psychasthénique se préoccupe avec exagération des sentiments des autres à son égard ; il en résulte une complication de ses actes, qui demandent une tension nerveuse considérable (3). A l’action sociale se rattache \ action professionnelle qui demande de l’application à un travail précis. L’action volontaire et sociale est d’autant plus difficile qu’elle exige un effort d’adaptation et implique du nouveau; elle l’est aussi par son caractère de liberté et de personnalité ; « la synthèse mentale qui la détermine doit se trouver en accord avec la plupart de nos tendances principales nettement coordon-
'1) Nous attirons l’attention tout spécialement sur les pages 474 à 60a <]es Obsessions et la Psychasthénie. Il est entendu que la systématisation présentée par Pierre Janet n’est que provisoire; néanmoins elle constitue un système de psychologie très intéressant dont nous donnerons ici un résumé et auquel son auteur nous pardonnera de présenter quelques objections. L’action commune est une condition essentielle, dans ce genre de questions, pour la recherche d’un peu plus de vérité.
(2) Obsessions, p. 477.
(3) Ibid., p. 570.
nées(l ) » ; Faction doit être coordonnée et avec les données du monde extérieur et avec l’ensemble de notre personnalité .
La persévérance dans Fachèvement, deuxième forme de la première opération, suit immédiatement; la troisième forme, l’acte du sommeil et du réveil, est placée « dans cette hiérarchie immédiatement après les actes volontaires, accompagnés du sentiment de personnalité et de liberté (2) ».
Au premier degré constitué par la fonction du réel et dans lequel se range d’abord Faction, prend place ensuite « l’attention qui nous permet de percevoir les choses réelles (3) ». Son œuvre consiste à « saisir une perception ou une idée avec le sentiment que c’est bien le réel ». Autre chose est de raisonner plus ou moins juste, autre chose de percevoir exactement le réel et d’y croire. La croyance au monde extérieur, à l’existence réelle des objets, est autre chose que le raisonnement et Pierre Janet la place au-dessus de l’intelligence qui raisonne.
Ces observations de Pierre Janet, disons-le en passant, ne prendraient un sens que dans une théorie de l’intuition. Nous renvoyons à ce propos au troisième paragraphe de notre premier chapitre.
Pierre Janet montre ensuite que, chez ses malades, l’attention éprouve moins de difficulté dans d’autres opérations, comme la perception intelligente d’une lecture ; que la mémoire ne se rattache à la perception du réel que par l’évocation de souvenirs appropriés à la perception actuelle, et qu’enfm à la perception exacte du réel se rattache « la perception de notre unité, le sentiment que l’esprit est réellement parvenu à une synthèse mentale
{!) Page 478.
(2 J Page -478.
(.3) Ibid.
unique ». Enfin, une émotion « bien adaptée à la réalité donnée », comme celle que procure ce que, le présent apporte de beau ou de bon, se rattache à l’action et à l'attention portant sur le réel.
Le premier degré, dans son ensemble, pourrait se résumer par « la présentification » ; les malades ont des illusions sur le temps, ne se forment pas une notion précise du présent, c’est-à-dire d’un [acte complexe « que nous embrassons dans un seul état de conscience (1) ». malgré sa durée et sa complexité.
11 faut bien ajouter que cette fonction du réel exigerait, si elle s’exerçait constamment, une tension d’esprit peu ‘ commune, et qu’elle ne requiert pasjnotre attention dans tous les moments de la vie. Pierre Janet le reconnaît avec raison. « Nous agissons très souvent sans avoir besoin de prendre à chaque instant des résolutions volontaires, des décisions nouvelles qui transforment notre vie; nous | pensons sans avoir besoin de choisir à chaque instant I entre des croyances et des négations (2). » De même, I dans la perception du réel, il suffit souvent d’un simple I signe, d’un seul caractère, pour que l’objet soit perçu sans I peine dans son ensemble. Mais il y a des actes où la I tension psychologique est indispensable, par exemple les I actessociauxdanslesquelsils’agitdemontrerde lavolonté. I
Avant d’aborder la critique, passons en revue, d’une I manière abrégée, la hiérarchie des actes psychiques. Le 1 deuxième degré comprend des actes conscients qui se ra- I mènent, en somme, aux mêmes opérations que ceux du I premier degré, mais sans la|concentration de ceux-ci et ■ sans « l’acuité du sentiment réel (3) ». Pierre Janet a fl
(1) Page -482. fl
(2) Page 569. fl
(3) Page 482. fl
remarqué que bien des psychasthéniques accomplissent aisément, dans un état peu concentré d’attention, des actes qu’ils ne peuvent accomplir s’ils le veulent et s'y appliquent avec énergie. Ce ne sont pas des actes automatiques, mais des actes conscients sans application au réel ni au présent et accomplis avec un détachement apparent.
Au troisième degré seulement se placent le raisonnement, la mémoire représentative et l’imagination. Les psychasthéniques raisonnent souvent à perte de vue sans ■que leur raisonnement s’applique à des objets. Le raisonnement est plus aisé chez eux que l’action réelle . La mémoire représentative et l’imagination peuvent se produire avec facilité en étant dominées par les hasards de l’association des idées, et chez les psychasthéniques elles prennent le caractère de rêverie ; et la rêverie arrive à la facilité la plus grande quand elle se répète avec monotonie.
Au quatrième degré figure le développement des émotions en elles-mêmes sans rapport avec le présent, très caractérisé dans les troubles vagues et sans objet qui relèvent des réactions viscérales et vasomotrices et constituent l’angoisse. En dernier Heu se placent les mouvements sans coordination et les agitations motrices ; le rapport avec la réalité disparaît de plus en plus. Chez les psychasthéniques du docteur Janet, les fonctions psychologiques disparaissent d'autant plus vite que leur coefficient de réalité est plus élevé (1); plus il est bas, plus elles persistent longtemps.
Gomment expliquer maintenant l’ordre de disparition et la hiérarchie des fonctions psychologiques? La fonction du réel ne s’exerce que par l’unification, la concen-
(!) Page i87.
tration, en un mot, parla synthèse mentale (1). Mais des observations rapportées par Pierre Janet prouvent qu’il faut ajouter une notion nouvelle à celle-là : la perception du réel se distingue par sa richesse ; « le nombre des sensations et des images données simultanément est considérable (2) », et parmi les sensations il faut noter les sensations de mouvement (3). Dans les groupes inférieurs par contre, la pensée est abstraite, décolorée et pauvre. La force de cohésion entre deux idées est d’autant plus grande que la masse de leurs éléments conscients et subconscients est plus considérable, faisait remarquer Stout (4).
La combinaison de la synthèse ou unification et de la richesse des faits unifiés conduit Pierre Janet à deux notions nouvelles, celles de tension psychologique et de niveau mental; le degré qu’occupent dans la hiérarchie esquissée précédemment les fonctions auxquelles un sujet peut parvenir, définit la force de la tension psychologique ou la hauteur du niveau mental chez ce sujet (5). Les oscillations du niveau mental doivent donc être ^ étudiées; s’abaisse-t-il, on peut arriver à ce que Pierre j Janet appelle crises de psycholepsie. Notre savant auteur I recherche les influences qui provoquent ces oscillations, i soit pour abaisser soit pour élever le niveau mental ; on I comprend l’importance de ces considérations et pour lel médecin et pour le psychologue. 11 serait trop long! d’insister sur les interprétations ingénieuses qui sont! proposées au sujet des sentiments d’incomplétude, des! agitations forcées, des troubles systématisés, des idées!
(1) Pages 491 et 495. fl
(2) Page 493. fl
(3) Page 495. fl
(4) Mind, July-Oct. 1891, cité par Pierre Janet. , fl
(5) Page 496. I
obsédantes ; nous y renvoyons le lecteur qui se rendra compte par lui-même des applications multiples quo trouvent les idées de Pierre Janet. Qu’il s’agisse en tout ceci d’un problème psychologique, c’est ce que l’éminent auteur n’hésite pas à proclamer ; il sait que les hypothèses anatomiques sur le prétendu siège des états psychasthéniques sont d’autant moins admissibles que, selon toute vraisemblance, chaque fait mental a pour corrélatif physiologique l’activité synergique de nombreux centres cérébraux différents. C’est à la même conclusion que nous mène le paragraphe initial de notre premier chapitre.
Ainsi, la méthode pathologique conduit le docteur Janet à l’idée d’une fonction synthétique et d’une activité propre de l’esprit; nous constatons ici une convergence dans les notions directrices chez les philosophes et psychologues que nous avons étudiés. C’est à la même conclusion en effet qu’aboutissait Leibniz en appliquant la réflexion aux données de la perception interne, Kant en recherchant les conditions logiques de la représentation, Wundt par l’analyse de la liaison des représentations ainsi que par l’exploration expérimentale de l’attention, Hdffding par ses considérations sur les associations et la volonté.
Tout en reconnaissant la haute valeur de la psychologie de Pierre Janet, nous voudrions soumettre à l’examen le détail de la hiérarchie qu’il propose pour les fonctions mentales. Nous avons à peine besoin de rappeler la somme de recherches, la pénétration d’esprit, l’originalité des méthodes enfin chez ce psychologue, qui réunit en lui les qualités du médecin et du philosophe. Beaucoup de ses idées resteront acquises à la psychologie, comme l’explication des rapports entre synthèse et automa-
tisme, dégagés par la méthode hypnotique, les caractères de la psychasthénie, les conceptions remarquables de ia tension psychologique et du niveau mental. Aussi, que l’on ne se méprenne pas sur les critiques qui vont suivre : «lies seront avant tout des questions.
Et d’abord, une classification aussi importante peutelle être établie d’après la seule méthode pathologique? N’est-ce pas être un peu exclusif que de se baser sur les observations, même nombreuses, recueillies chez les hystériques et les psychasthéniques pour dresser un semblable tableau et y rassembler toutes les formes d’activité consciente? Nous allons voir en effet que ce tableau soulève un certain nombre d’objections.
Au premier degré, nous trouvons un terme purement abstrait, la « fonction du réel », que les définitions de Pierre Janet ne parviennent pas, d’après moi, à faire comprendre nettement. On croirait, à suivre les données de l’éminent auteur, que le sentiment ou la fonction du réel est un critère fixe, et il nous semble qu’il rappelle étrangement la fiction mille fois critiquée de l’homme normal qui est devenu de nos jours, dans certaines écoles de pathologie mentale, l’homme médiocre. En somme, selon Pierre Janet, l’homme dont la synthèse mentale s’adapte exactement au réel nous paraît un personnage peu intéressant, et répond trop au type de l’habile homme, de celui qui ne se laisse pas « mettre dedans » par les autres, mais pas saisir non plus par l’enthousiasme, l’idéal et ces nobles aspirations qui emportent l’esprit loin du réel.
Ensuite il me semble que le sens du réel varie selon les individus; pour un Beethoven, par exemple, le réel, le véritable réel, c’est l’œuvre qu’il crée; par conséquent un tel homme peut être très maladroit dans la vie quoti-
dienne, dans le réel des « gens quelconques », et paraître déséquilibré à la majorité des bourgeois, et même à un certain nombre de médecins, sans que le psychologue puisse le ranger parmi les fous ou parmi les psychasthéniques.
Le sens du réel se manifeste surtout dans les actes sociaux, les plus difficiles de tous. Soit ! Mais un homme de cœur, égaré soit dans un salon mondain, soit dans la vie politique et ses intrigues, se sentira désemparé, aura peut-être l’air stupide: quel est ici l’individu supérieur? Le causeur superficiel, l’intrigant, l’habile homme qui tous s’adaptent à la « réalité présente », ou le grand génie maladroit? Je crains que la classification du docteur Janet ne réponde guère à ces réflexions.
De plus, je ne saisis pas pourquoi l’acte professionnel est placé si haut dans la hiérarchie. Loin d’exiger du nouveau et de provoquer une synthèse plus riche, il tombe rapidement dans la routine : je dirai même qu’il s’exerce d’autant mieux « au point de vue social » qu’il devient plus routinier et heurte moins directement « la bonne marche de nos institutions», pour parler comme Joseph Prudhomme. 11 relèverait donc de l’automatisme et non de la synthèse.
J’avoue ne pas comprendre non plus ce que fait, au premier degré, le pouvoir de s’endormir. Il vaudrait mieux, dans ce cas, choisir la faculté de bien respirer, de marcher avec rythme ou de parler élégamment; au moins sont-ce là des fonctions volontaires qui révèlent un équilibre et une précision de mouvements qui nous rapprochent de l’adaptation au réel. Mais le pouvoir de s’endormir et de s’éveiller quand il le faut, et d’autre part l’insomnie, sont les indices d’un état de santé et d’un état de fatigue, non une fonction psychique.
Et quand Pierre Janet relègue le raisonnement au quatrième degré, a-t-il raison? Evidemment, si un homme,, au moment où il faut agir énergiquement, se met à discuter avec lui-même et se perd dans d’interminables ruminations sur les suites possibles de ses actes, on peut douter de son bon sens; mais le raisonnement passe au premier degré chez ceux dont il forme l’occupation principale, comme chez le savant et le philosophe ; les nombreux cas de distraction au réel présent, cités dans les biographies des mathématiciens, suffisent-ils pour qu’on relègue ceux-ci parmi les psychasthéniques ? La rêverie^ d’autre part, classée à un très bas degré par le docteur Janet, n’est-elle pas, pour les artistes, une source féconde d’inspiration? Enfin, lorsque le docteur Janet écrit: «Savoir jouir complètement du présent, de ce qu’il y a de beau et de bon dans le présent, c’est une opération mentale qui semble très difficile et digne d’être rapprochée sur ce point de l’action et de l’attention au réel (1) », il écrit pour ^ les heureux de ce monde. Mais pour jouir constamment du présent quand on est révolté par la somme des injustices qui se commettent en chaque instant, il faudrait J être aveugle, et je me demande si ce n’est pas l’homme in- j différente! jouisseur qui rentredansles cas pathologiques. • Dans sa forme actuelle, la classification de Pierre Janet a comme défaut d’être beaucoup trop abstraite, si l’on envisage la richesse du réel et la variété des ten-’ dances et des aptitudes. Son auteur n’a employé qu’une seule méthode et aboutit à une interprétation unilatérale du fait mental. Enfin, si l’on s’élève à une notion de la synthèse valable pour tous, il faut, pour l’établir, sortir de l’individuel et de l’exceptionnel, sinon l’on obtient un con- ,
1 Obsessions, p. 481.
cept mixte, trop abstrait pour servir de norme au réel, trop empirique pour conduire à une explication rationnelle des faits.
VI. — L’emploi de l’intuition intérieure et la méthode réflexive que nous avons exposés dans des travaux précédents (l)et que nous reprenons dans l’appendice de ce livre, constituent les méthodes psychologiques les plus complètes ; elles impliquent toutes deux la notion de synthèse, mais à des points de vue différents.
Pour Bergson, qui peut être considéré comme le représentant le plus autorisé de la première de ces méthodes, synthèse signifie interpénétration des tendances qui composent la vie psychique de tout être conscient; l’interpénétration décrite ici n’est pas déterminée par des lois abstraites qui régleraient les échanges entre des éléments représentatifs ; elle n’est pas non plus la marque de l’unité rationnelle dans la vie de l’esprit; elle est le caractère, qui s’explique par la qualité, la durée et la liberté. La nature de tout fait conscient, pour Bergson, est qualitative; la durée est la répercussion du vécu dans les tendances qui, en se maintenant, constituent la vie psychique; la liberté est la manière propre d’agir de l’être conscient, dont les actes ne sont pas une réaction mécanique et calculable, résultant de facteurs extérieurs à sa nature, mais l’expression de sa personnalité, de son intimité, de ses tendances propres. Sensations et représentations se rattachent au vécu; pour autant qu’elles ne se mécanisent pas sous l’influence de l’intelligence abstraite, de la science,
(I) Jules Lagneau et la méthode réflexive, Revue du Mois, mai 1906 ; Raison et intuition; étude sur la philosophie de Bergson, Revue des Cours et Conférences, 1906-1907 ; Derfjson et la méthode intuitive. Revue du Mois, septembre 1907.
de la vie sociale et du langage, nos représentations sont qualitatives; leur portée et leur valeur dépendent de ce que nous les vivons intérieurement; les actes qui émanent des tendances qui constituent la personnalité profonde échappent aussi à l’automatisme et traduisent, chaque fois qu’ils se produisent, le moi intérieur, le moi réel. Le sentiment de ce moi, aussi bien que ses explosions de liberté, sont des poussées d’intuition; ce ne sont ni des combinaisons d’atomes psychologiques, ni l’application de principes rationnels au sensible. L’unité véritable de l’être vivant doit être cherchée dans l’intuition. Quant à Taccord rationnel des esprits dans la science et la vie sociale, il est plutôt un produit de l’intelligence, une façon de vouloir et de penser que les êtres conscients acquièrent par la nécessité pratique d’agir sur la matière, une entente intéressée, orientée vers l’extérieur, et non une entente morale et spirituelle.
La synthèse est donc intuitive pour Bergson ; le moment essentiel n’est pas l’action sociale, « la fonction du réel », telle que l’entend Pierre Janet. Celui-ci cherche l’explication de la synthèse mentale dans la réussite plus ou moins heureuse de son expansion au dehors ; Bergson croit qu’elle réside dans une organisation purement dynamique des tendances qui définissent chaque être vivant.
La méthode réflexive, d’autre part, nous fait comprendre le sens que prend la notion de synthèse dans les idées. Elle offre deux aspects essentiels : et d’abord, l’analyse de la vie consciente nous montre que la sensation n’existe pas comme élément simple, et qu’elle nous force à poser la représentation. Mais aucune représentation n’est isolée; entre les représentations il y a des rapports; dans la conscience de l’homme, la seule qui soit accès-
sible à notre observation, les rapports établi? entre les représentations entraînent un travail d’abstraction et de comparaison : nous n’avons pas de représentation purement sensible; toute représentation participe du concept. Mais tout concept implique l’ensemble des lois logiques de l’esprit: en d’autres termes, tout concept est idée, toute idée est rapport et tout rapport est synthèse. Pour l’idéalisme, l’unité est implicitement contenue dans chaque rapport, c’est-à-dire dans chaque acte spirituel. C’est à l’établissement de rapports qu’est suspendue l’unité de la vie mentale (1). Ainsi notre vie mentale est d’un côté image, vécu, sentiment, continuel changement, va-etvient dont notre conscience ne saisit pas la loi ; et d’autre part, elle tend vers l’unité. « Les images participent au sentiment qu’à chaque instant de son existence l’être conscient a de son état général, et elles sont entraînées dans la mobilité du défilé incessant qui constitue le cours spontané de la vie consciente. Le rapport, au contraire, devient un centre fixe qui se détache dans la conscience comme s’il trouvait en lui-même de quoi justifier sa valeur et fonder son existence : par là même, il devient objet d’affirmation. C’est une même chose pour l’esprit de former un concept ou d’affirmer le rapport impliqué dans le concept (2). »
Ainsi 1 intuitionisme et le rationalisme sont d’accord pour admettre synthèse et activité propre de l’esprit. Mais d’acte de l’esprit, pour le premier, est détaché de tout système logique de rapports ; son lien est indéfinissable dans un système de termes logiques, parce qu’il est interpénétration qualitative, retentissement ou durée, et
(1) Bbunschvicg, Introduction à Ici vie de l'esprit, pagos 21-22 • F Alcan
(2) Ibid, p. 22-23.
liberté; le logique ne vaut que pour l’intelligence qui, dominée par l’action, solidifie et matérialise ses produits, ainsi que le démontre Bergson dans Y Évolution créatrice ; en le faisant, elle va à l’encontre de l’intuition vivante. Le rationalisme ne croit pas qu’il y ait contradiction entre la personnalité et la logique des rapports. Mais il lui reste alors quelque chose d’important à ajouter : car en effet, sous la forme d’un système statique de rapports, il donnerait tous les droits à la critique. Nous disions il y a un instant que la synthèse, telle que la dégage la méthode réflexive, offre deux aspects : le premier, c’est la participation de la vie mentale tout entière à l’idée.
L’autre, c’est le mouvement de l esprit. Ce mouvement existe, parce que l’unité à laquelle tend l’esprit n’est jamais réalisée. Elle ne l’est jamais, parce que l’esprit n’est jamais posé dans sa totalité, mais se développe par une longue et complexe évolution, dans d’innombrables individus ; en d’autres termes, l’esprit s’affirme par des actes individuels et non par l’application absolue et intégrale des lois rationnelles auxquelles il participe. Du fait qu’il se développe en une succession d’actes, en chacun de ses actes il réalise une synthèse de la multiplicité de ses moments antérieurs et du présent en une unité nouvelle; mais son progrès est indéfini. Ce qui donne les lois de la synthèse, en fin de compte, ce n’est pas l’équilibre de l’individu pris en lui-même, c’est le rapport entre chaque acte de l’esprit, qui ramasse en un tout les tendances antérieures, et l’idée d’une plus complète unité ; c’est le mouvement qui entraîne l’esprit à se renouveler, à passer de l’état où il se trouve vers un état nouveau, ou, si l’on veut, c’est l’élan vers l’idéal, le besoin irrésistible d’idéal. Voilà ce qui se dégage de tous les efforts tentés par les hommes dans les manifestations
supérieures de leur activité, dans ces créations en les- .quelles toute la vie spirituelle semble se projeter, comme si elle était aspirée par une force suprême, la recherche du vrai, l’art, la science, la morale, la vie religieuse (1). Ces considérations nous conduisent à la conclusion de <;ette étude, la liberté de l’esprit.