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LA MÉMOIRE

La perception sensible est l’affirmation des êtres extérieurs par l’acte de l’esprit. C’est tout d’abord en percevant les choses que nous nous les représentons, et la perception dont le produit est la représentation objective ne s’obtient pas comme une photographie; elle n’est pas une image cérébrale; nous sommes actifs dans l’acte de perception. Cet acte ne s’explique pasnon plus par la juxtaposition ou la fusion de sensations qui correspondraient plus ou moins exactement aux excitations qui le provo- , quent. La perception sensible est une manifestation active I du sujet qui perçoit. f

Le système nerveux traduit, par sa structure, le genre d’adaptation du sujet percevant; il rend possible l’action des choses sur nous et notre action sur le monde extérieur. 11 suit la vie mentale; plus celle-ci est riche, plus le système nerveux est complexe et plastique ; chez les animaux dont l’intelligence est peu développée, les fonctions du système nerveux sont plus simples ; elles se fixent et ne progressent pas ; jusque-là nous admettons la corrélation entre cerveau et conscience.

Avant d’étudier l’acte de l’esprit en lui-même, nous devons nous arrêter à une objection qui pourrait être opposée aux conclusions du précédent paragraphe : s’il ne se forme pas d’images dans le cerveau, il ne s’en conserve

pas non plus ; dès lors, comment, au point de vue psychophysiologique, expliquer la mémoire? Quand je me rappelle un objet, j’en vois en moi-même les contours; j’entends le mot auquel je pense, sans qu’il soit articulé par personne; le système nerveux n’est-il pas, ici, l’organe de conservation des images ? Ne les reproduit-il pas par suite du fonctionnement de certains centres ?

Il est nécessaire de ne pas se laisser abuser par des solutions faciles. Etudions avec précision les conditions physiologiques de la mémoire. Un souvenir ne surgit pas dans la conscience sans appel préalable ; de même que la perception de l’objet se produit à l’occasion d’une excitation extérieure, le fait de mémoire se rattache soit à un autre fait de conscience, perception, représentation, seniment, soit a une excitation dont les effets, demeurés

7ZIZT; souvenirparl’entremise d’asso-

ciations dont nous devons expliquer la loi.

n sait que la loi d association, après avoir été for n.u oe 1, anglaise en terls

.ntellectual.stes et s’aeo appelée loi d’associatLn Tes

idées, a été transformée très heureusement par Hoffding (1) de la manière suivante; « L’essence de toute association, c’est la tendance que nous avons, un élément particulier étant donné, à reproduire l’état total dont cet élément, ou un autre semblable, formait l’une des parties. » Hoffding base avec raison l’association sur la tendance de la conscience vers l’unité. Il écrit(2) : « L’association est une forme particulière de la force unifiante, de l’activité synthétique, qui forme à mes yeux la nature de la conscience. » Les associations ne dépendent pas nécessairement de rapports logiques ; elles relèvent souvent du sentiment ou de la volonté associés aux représentations (3). Une impression fugitive parmi les sensations ou les états affectifs, une disposition émotive mal définie aussi bien qu’un mot, un son, une idée passant dans la conscience comme une lueur soudaine, peuvent provoquer, en vertu de la loi de totalisation, le rappel d’un état conscient antérieur. C’est ainsi qu’une couleur peut suggérer un paysage, vu jadis dans un même ton, et qu’une disposition dans les sentiments évoque des souvenirs. Maintenant, il y a dans ces rappels une particularité importante : une impression, un état affectif, ; une sensation pourront éveiller, selon les moments, chez le même individu, des souvenirs différents; à plus forte raison sera-ce le cas pour des individus différents. L’ex- * plication en doit être cherchée dans les éléments inconscients qui prennent part à l’association. Un état affectif

(1) Hoffding, Psychologie, 2« éd. française, F. Alcan. 1903, p. 208. Les ;f

termes à’élément et de partie, employés dans ce passage, ne doivent pas être pris à la lettre ; l’auteur, en s’en sei-vant, n’entend pas assimiler le fait mental à un composé chimique. 11 s’en explique dans un passage que A nous rapporterons au chap. IV, § 2. g

(2) P. 209, note. 8

{3) Ibid., p. 209. «

résultant de dispositions organiques (comme certains états mélancoliques, un manque du besoin d’agir, une gaîté exubérante) peut s’être reproduit à plusieurs occasions et par conséquent être susceptible de rappeler, en vertu de la loi de totalisation, de nombreux souvenirs (1) ; une représentation donnée est très souvent entrée dans des combinaisons variées ; elle rappellera donc l’une ou l’autre, sans qu’on puisse prévoir laquelle.

D’autre part nos représentations, après le moment où elles naissent, en tant que « présentations », de la perception sensible d’une chose avec laquelle nos sensations nous mettent en un rapport actuel, ne subsistent pas, telles quelles, dans la profondeur de la conscience ou , dans quelque repli du cerveau. Notre pensée leur fera subir des simplifications et leur substituera des signes ou symboles, tels que le mot, le schéma, le geste. Le nombre de ces signes est moindre que celui des représentations ; plusieurs d’entre elles sont traduites par le même signe , c est ainsi que le nombre des mots est très restreint, alors que nos impressions sont en nombre indéfini et que le même mot prend plusieurs acceptions selon le contexte. Entre le signe et la représentation, il n’y a pas parallélisme. Le même signe ou symbole peut donc éveiller de nombreuses associations différentes. L’association n’est pas unilinéaire ; elle devrait plutôt avoir comme image les rayons innombrables qui partent d’un même centre.

Plon 1898 f / n' T (Interrupla, Paris,

s’élève évômJ i exemple. Un chant douloureux qui

ep é'efaUon^S^ ^ l’impression d’un pays féerique, et plusieurs iwfn f différentes s’éveillent à son appel: les ffenéts fleuris

splendide.f tn'"'' musique, un château silencieux et

« Etait-ce en Hongrie? Etait-ce en Bohême 9 veut-ôtre au pays du roi de Thulé ? »

Nous disions que, dans chaque association, il y a des sentiments, des représentations, des tendances volontaires ; on y trouvera le rappel de toutes les composantes des représentations, par conséquent aussi les signes locaux attachés aux mouvements (1), ainsi que les dispositions à fonctionner ensemble affectant les groupes de cellules cérébrales qui ont été plusieurs fois engagées dans une action synergique. U association 'peut se faire j)ar les éléments moteurs aussi bien que par les fonctions ■conscientes. Dans certains cas d’aphasie, il suffît de faire exécuter des mouvements des bras au malade pour provoquer l’émission de phrases entières; il est très fréquent que, pour activer son travail intellectuel, l’écrivain se lève et marche pendant un certain temps. De nombreux exemples ont été cités (2). Dans ce cas, l’idéation est provoquée par le mouvement : celui-ci éveille, par association, des signes locaux, des impressions subconscientes qui ont accompagné, lors d’une perception ou d’une volition antérieure, les mouvements inséparables de l’activité psycho-physiologique. 11 n’est pas nécessaire d’avoir recours à l’hypothèse incompréhensible d’images qui se ■conserveraient dans le cerveau ; il suffît que des mouvements aient fait partie d’associations antérieures, ce qui a toujours lieu. Or, il en est des signes locaux et des mouvements cérébraux concomitants comme des signes du langage : nous constations plus haut qu’un seul signe peut servir de symbole à plusieurs représentations différentes, selon l’ensemble auquel celles-ci se rattachent en vertu de la loi de totalisation. Ce qui se produit dans les

(1) Voir le précédent paragraphe.

(2) Entre autres, dans le théâtre d’Ibsen, les pas de J. Gabriel Borckman que l’on entend marcher à l'étage ; le détail est emprunté à une habitude d’Ibsen lui-méme.

rapports de l’idéation avec le langage existe aussi dans le rapport de l’idéation avec les sensations de mouvement et avec l’innervation cérébrale.

On comprend du reste ce qui se produit dans l’encéphale ; des impressions qui passent inaperçues et restent inconscientes mettent en action certains centres nerveux (sans doute l’un ou l’autre des centres réflexes, selon la nature spécifique de l’excitation) ; de là, l’innervation se propage dans les centres corticaux et y provoque des mouvements semblables à ceux qui furent associés antérieurement au même genre d’excitation. En vertu de la loi de totalisation, il suffit que les éléments moteurs qui ont accompagné une représentation donnée se réveillent pour que cette représentation elle-même revienne à la conscience : ainsi s’expliquent tous les cas d’idéation involontaire. D’où provient maintenant la contingence de ce genre d’associations et comment expliquer le fait qu’une même excitation éveille, selon le moment, des souvenirs différents, sans qu’il y ait entre ceux-ci et celle-là une causalité unilatérale ?

Ün même signe local et une même innervation cérébrale ont fait partie d’un grand nombre d’actes conscients divers, ont collaboré maintes fois à la perception d’objets différents. 11 en est des mouvements cérébraux et des signes locaux comme des symboles dont nous nous servons pour simplifier et fixer nos représentations. Un même mouvement sert à plusieurs représentations, à plusieurs souvenirs. Le parallélisme strict n’explique pas ce genre de faits. Nous nous voyons conduits à admettre au contraire que la vie mentale dépasse, par sa richesse et sa variété, l activité cérébrale qui V accompagne. Il en est du cerveau pour la conscience comme du piano pour l’artiste musicien , 1 instrument a un nombre restreint de touches

et par conséquent le nombre de ses mouvements est très i limité; pourtant, ce que jouera le pianiste pourra varier ; infiniment. I

^ Ce' qui se forme dans le cerveau, ce ne sont pas des images ni des éléments représentatifs, mais des habitudes ^ motrices, en vertu du principe de l’exercice dont nous connaissons l’importance. Une excitation actuelle peut provoquer la perception sensible, mais elle peut provoquer aussi, dans le cerveau, par le principe de l’exercice < et celui de l’association des éléments nerveux, une action synergique reproduisant un état antérieur ; or cet état antérieur a fait partie d’un ensemble perceptif, et en un mot, d’une représentation antérieure (en prenant ce terme dans son sens le plus large, état affectif et volontaire autant qu’intellectuel). Par la loi de totalisation, un seul aspect de la représentation, se renouvelant, provoque la réapparition de la totalité ; ce rappel se fait très souvent d’une manière inconsciente ; l’inconscient ici, c’est le signe local, avec les mouvements qui se produisent dans le cerveau (quelle qu’en soit la nature, physique ou chimique). De cette manière, le rôle du cerveau dans la mémoire s’explique tout à fait clairement sans qu’on ait recours à l’hypothèse inadmissible d’images cérébrales; le cerveau ne « conserve » pas plus les images qu’il ne les « reçoit » dans l’acte de perception, mais son activité a pris part à l’association dont se compose 'chaque représentation.

L’erreur de la plupart des théories psycho-physiologiques de la mémoire provient de ce que l’on considère la mémoire représentative ou intellectuelle comme primaire; or, la mémoire, pour qui étudie sa nature physiologique, est exclusivement motrice; ce qui tend à se reproduire dans le cerveau, ce sont des synergies de

mouvements, des ensembles d’innervation, dans lesquels sont intéressés plusieurs centres, non pas des images. C’est ce que fait comprendre la loi de Ribot (1) : les états affectifs sont plus tenaces et plus fidèles que les représentations, les habitudes motrices le sont plus encore que les états affectifs; les plus récentes de nos acquisitions conscientes, celles qui sont proches encore du travail actif de l’esprit, disparaissent les premières; suivent les connaissances antérieurement acquises, ensuite les états affectifs ; enfin, « les acquisitions qui résistent en dernier lieu sont celles qui sont presque entièrement organiques : la routine journalière, les habitudes contractées de longue date (2) ». Ainsi la mémoire descend ‘progressivement de l’instable au stable (3). Nous dirions qu’elle descend du vivant, de l’actif, à l’automatisé, du conscient au mécanisme. Ce qui est mécanisé, a stabilisé », ce sont les mouvements cérébraux. Nous pensons même que cela seul, dans la mémoire, se conserve et peut se répéter; il ne subsiste là ni images, ni représentations.

Cherchons d’autres preuves des contradictions inhérentes à l’explication représentative de la mémoire et consultons l’expérience : le pianiste qui joue un morceau qu i! connaît, exécute des traits avec une rapidité qui exclut toute intervention d’images. En effet, chaque image exige, pour ‘être perçue, un temps que la psychométrie a mesuré et qui descend rarement en-dessous d’un dixième de seconde. Or, dans un trait rapide, les doigts exécutent des mouvements qui se suivent à des intervalles beaucoup plus petits. L’image n’existe pas ici; elle n’existe jamais dans les actes innombrables qui exigent la succes-

(1) Ribot, Maladien de la Mémoire, ¥. Alcan, p. 92 et suiv

(2) Ibid., p. 94.

sion rapide de mouvements différents. A moins que l’on fasse intervenir des « images inconscientes ». Mais alors il faudrait expliquer ce que peut signifier cette notion. Image désigne la représentation en tant qu’elle est nécessairement sensible. Elle définit simplement une propriété de la représentation. « Image inconsciente » n’a aucun sens. L’inconscient est précisément ce qui n’est pas représenté. Telles sont les contradictions auxquelles aboutit toute théorie qui attribue au cerveau un rôle qu’il n’a pas.

En réalité, seuls les éléments moteurs qui accompagnèrent une représentation peuvent, au sens littéral du mot, se répéter; seuls ils sont dans des conditions analogues à une série de mouvements mécaniques, qui suivront le même cours si on les replace à leur point initial ; la représentation comme fait mental ne se reproduit jamais dans les mêmes conditions ; comme tout fait conscient, elle implique un acte de l’esprit; et comme l’esprit qui se transforme sans cesse par sa propre activité, concentre toute son activité antérieure dans chacun de ses moments, chaque acte de l’esprit est nouveau ; plus il sera « spirituel », plus il sera nouveau et différent des précédents ; il ne se rapprochera de la reproduction de ceux-ci que pour autant qu’il ressemblera au mécanisme, au mouvement spatial, c’est-à-dire au contraire de l’esprit. La mémoire peut être purement motrice, comme dans les exercices mille fois répétés du pianiste, dans la récitation mécanisée de formules apprises, dans tout ce qui se refait par la force de l’habitude, « sans qu’on y pense » et parce qu’on l’a appris ainsi ; alors, l’image est bien superflue et le rôle de l’esprit est réduit au minimum. 'A l’autre extrémité du domaine de la mémoire, nous trouvons les souvenirs mis au service d’une recherche personnelle, d’un raison-

nement nouveau qui exige effort et volonté; mais alors ces souvenirs ne réapparaissent pas automatiquement, ils sont choisis, revus et transformés par la réflexion ; ils sont comparés avec des représentations récentes, synthétisés avec elles de manière à former des idées qui diflèrent des idées acquises autrefois, par leur richesse intérieure et par leur contenu. La mémoire motrice est ici réduite au minimum et le travail de la pensée apparaît au grand jour. Ce travail ne consiste aucunement en acquisition, répétition ou combinaison d’images, mais en formation de représentations toujours renouvelées; ces représentations ne sont ni des choses ni des ombres ou images de choses conservées dans la mémoire; elles n’existent qu’au moment où l’acte de l’esprit les constitue, puis elles ne sont plus ; ce qui en reste, au point de vue physiologique, ce n’est qne la disposition à se reproduire des mouvements, cérébraux concomitants (quelle que soit leur nature), si quelque aspect de la représentation à laquelle ils étaient associés est rappelé dans la suite ou si quelque excitation provoque directement leur déclenchement et fait reparaître, par l’intermédiaire de ces mouvements, certains aspects de la représentation. Au point de vue psychologique, par contre, ce qui importe, ce ne sont pas les représentations isolées, c’est leur lien, leur mouvement intérieur, c’est le passage de l’une à l’autre; de même, dans une phrase, les mots n’ont de sens et de valeur que par leurs rapports logiques ; jelez-les au hasard, ils n’auront plnsde sens, et le Preislied de Walther deviendra la chanson insensée de Beckmesser.

Entre ces deux extrêmes, — la répétition mécanique et la synthèse sans cesse nouvelle caractérisée par les rapports qu’elle implique, — se meut la vie de l’esprit : elle se rapproche tantôt de l’une et tantôt de l’autre. Une

représentation passée ne revient jamais telle qu’elle fut; ce qui revient, c’est, au point de vue physiologique, la suite des mouvements cérébraux, c’est la répétition de’ la mémoire motrice; examine-t-on par contre les représentations et la valeur psychologique de la mémoire, l’acte de pensée n’en est pas absent et, dès lors, il y a quelque nouveauté dans toute représentation sur laquelle l’attention se porte. Mais aucune de ces représentations n’a subsisté, aucune ne s est « conservée ». Il ne se conserve que des dispositions à une synergie de mouvements cérébraux d une part, et d’autre part une pensée toute en puissance et non en étendue, dans laquelle il n’y a pas non plus de représentations, d’images, c’est-à-dire d’objets et de symboles d’objets, mais une virtualité pure, une potentialité dont le caractère est l’interpénétration et non la juxtaposition, l’intériorité mutuelle des moments et non le discontinu et le spatial.

§ III. — l’acte de l’esprit

L’importance de la vie consciente dans la détermination de nos actes n’écbappe à personne. La réflexion nous y ramène sans cesse. Nous savons par l’introspection que tous nos actes raisonnés sont précédés de la conception d’un but et des moyens à employer pour l’atteindre, et que dans les actes impulsifs nous nous rendons compte des sentiments qui nous poussent à agir et auxquels parfois nous obéissons avec regret; mais nous nous sentons incapables de nous défendre d’eux, car ces sentiments, c’est nous, c’est notre caractère. Dès que nous examinons l’action consciente, qu’elle soit raisonnée ou impulsive, nous constatons l’im por lance du moi et de ses états internes ;

il est contraire à une analyse sérieuse du fait concret d’emprunter aux sciences exactes, pour expliquer nos actions, un schéma mécanique, comme le veut la théorie des motifs. Faire de la conscience l’enregistreur d’actions qui se passeraient en dehors d’elle, lui enlever toute efficacité, c’est substituer à l’étude approfondie du réel des notions abstraites valables pour la physique et entièrement impuissantes à expliquer la vie intérieure (1).

Notre conscience réfléchie change essentiellement les conditions des actes, si l’on compare ces conditions à celles des faits physiques. Entre l’action et la réaction, il n’y a pas équivalence dans la vie mentale; une excitation minime peut déchaîner une explosion de passion; et inversement, notre force de caractère peut nous aider à résister aux sollicitations les plus énergiques. Ce qui importe ici, contrairement aux sciences qui envisagent les phénomènes et leurs lois, c’est l’acte individuel, c’est l’affirmation consciente.

Même dans ses manifestations les plus obscures, elle ne peut être négligée. Le désir le plus élémentaire est une cause d action. Pour qu’un être conscient soit poussé à u,gir, il faut qu il y ait un désir ou plus exactement un «tat affectif qui soutienne l’action. Supprimez l’état affectif, les excitations extérieures passeront indifférentes ; les réflexes seuls subsisteront et ils n’ont rien de psycholo- ^'ique. Le terme d’indifférence traduit l’état d’un être conscient qui ne répond pas à l’action du dehors; il y a beaucoup d’excitations qui ne sont pas choisies par l’être vivant, qui sont exclues par lui, d’autres qui s’émoussent

(1) On trouve une réfutation magistrale de l’emploi des hvnothfxîP. camstes en psychologie dans le célèbre ouvra<^e de BkugLn n! ' médiales de la conscience, Paris, F. Alcam ’

devant sa résistance ; à part les actes automatisés pour lesquels il existe un consentement tacite de la conscience et qui ont peu à peu formé, grâce à ce consentement, une nécessité organique, le moindre fait conscient a son importance et la manière dont se comporte l’individu pensant exprime sa conscience, son caractère et non le jeu plus ou moins complexe des motifs.

Dans les mouvements mécaniques, il est légitime de supposer que les mêmes causes produisenl les mêmes effets et d’admettre que l’on puisse expérimentalement reproduire les mêmes séries de phénomènes. L’on reconnaît des degrés dans les causes et les effets et l’on emploie l’induction, parce que l’on considère que la quantité de l’effet croît et décroît avec celle de la cause et qu’il existe une égalité entre l’action et la réaction, une causalité stricte: mais dans la vie consciente, les mêmes situations ne se retrouvent pas, car le fait d’avoir passé par une situation donnée détermine une transformation dans l’idée qu’on s’en fait et dans les sentiments ; si les conditions extérieures de cette situation se retrouvent, l’être conscient s’est modifié ; il peut se comporter différemment. Ajoutez que, dans des circonstances extérieures analogues, un homme qui aura consciemment agi deux ou trois fois de la même manière pourra, dans la suite, adopter une ligne de conduite nouvelle et inattendue. Ce n’est pas que dans la vie consciente les mêmes causes puis, sent produire des effets divers, mais qu il est tout à fait abusif d’employer en psychologie les notions abstraites de cause et d’effet avec le sens qu adoptent les sciences exactes. On a tenté de le faire et, dans ce cas, on est obligé de mécaniser la vie mentale, de transformer le fait conscient concret en phénomène; l’on exclut des lois des phénomènes les caractères propres de la cons-

cience et on rejette ceux-ci dans une classe créée à cet effet, celle des épiphénomènes. Cette manière antiscientifiqne de procéder caractérise l’impuissance des matérialistes vis-à-vis de la conscience; incapables de l’interpréter, ils l’ont exclue de leurs lois, l’ont incarcérée et ont cru s’en débarrasser, comme les tyrans qui croient tuer la liberté en jetant dans des cachots les plus éminents de ses défenseurs.

Au point de vue de la théorie de la connaissance, leur système ne peut être maintenu : car s’il n’y a que phénomènes . et lois et si la causalité mécanique est stricte, comment s’est-il glissé entre ses mailles quelque chose d’inconnu .pour elle, l’épiphénomène? Comment une telle superfétation a-t-elle pu se produire dans un ordre aussi bien réglé que celui des phénomènes? Et comment cette superfétation a-t-elle pris une importance primordiale? L’épiphénomène de conscience a relégué le phénomène mécanique à l’arrière-plan ; on affirme môme que celui-ci pourrait bien n’ètre qu’une interprétation imposée par celui-là à la nature. En fin de compte, le phénomène sera l’illusion, et l’épiphénomène, la réalité: situation inquiétante pour les matérialistes.

La conception mécaniste échoue dans l’explication des sentiments les plus simples. Comment pourrait-elle rendre compte du développement de la conscience et de son épanouissement rationnel et affectif dont personne ne peut prévoir le terme ? Si nous envisageons le développement du rationnel, il consiste en une organisation de plus en plus parfaite des idées qui éclairent la connaissance et l’action, et se produit par une série d’efforts intelligents et volontaires chez les hommes. Ces efforts sont de véritables créations. Chacun d’eux synthétise des aspects nouvellement aperçus de la multiplicité infinie ;

Dwelsiiauveiis.

chaque idée nouvelle retentit dans l’ensemble des idées en vertu de l’interpénétration qui caractérise la conscience ; l’être pensant tend ainsi constamment à se dépasser luimême, il se modifie et se transforme par sa volonté ; il perfectionne l’organisme dont il se sert (1). La vie consciente apparaît ici comme un progrès véritable. Peut-on parler, dans ce cas, d’une liaison mécanique des phénomènes et exclure le moi conscient pour n’envisager que des combinaisons de mouvements, comme dans l’espace ?

La théorie de l’épiphénomène repose sur une genèse erronée des idées ; c’est le sensualisme, défendu depuis l’antiquité jusqu’au dix-neuvième siècle et reconnu insulfisant par les psychologues actuels. On imagine que la conscience consiste à éprouver des sensations qui ne seraient que le prolongement, en elle, des excitations extérieures ; que les sensations laissent des traces qui se combinent suivant leur intensité et leur fréquence ; que par ce mécanisme les concepts naissent des traces laissées par les sensations , qu’ils forment de véritables atomes psychiques et qu’ils s’éloignent et se rapprochent suivant des attractions et des répulsions empruntées à la théorie de la matière. Ainsi la spatialisation de l’esprit ramène celui-ci à la matière.

Or, toutes ces thèses sont également inexactes. La sensation n’est pas la continuation de l’excitation extérieure. L’excitation, étant mouvement, se prolonge en mouvements ; ce sont les mouvements d’adaptation du système nerveux. La sensation est un rapport complexe qu’accompagne l’entrée en activité de nombreux éléments; au. point de vue physiologique, elle suppose un ensemble

(1) Voir au § I du présent chapitre, la citation d EoiNOEn.

d’éléments qui, dans chaque surface sensible, concourent en giand nombre a toute sensation, et un ensemble de mouvements doublé lui-même de sensations de mouvement , de plus, 1 excitation est altérée par l’énergie spécifique des nerfs. Psychologiquement, il faut tenir compte des signes locaux et des états affectifs résultant de l’activité organique ; puis de l’attention et de P’exploration de l’objet; enfin des conditions rationnelles qui rendent possible la perception sensible et impliquent le système de rapports auquel celle-ci se rattache. La sensation n’est donc pas un élément, mais une synthèse relevant d’un acte de 1 esprit qui s’appelle ici perception sensible.

La genèse du concept par des « dépôts » ou « résidus » de sensations est une idée enfantine dont les pages qui précèdent auront montré l’erreur. La sensation ne s’emmagasinant nulle part en nous ne peut y laisser aucun résidu. Le rapprochement des concepts ou leur répulsion n expliquent pas ce caractère del’idéation qu’estle rapport e lien qui confère un sens aux concepts ; ce rapport à son our, ce lien est lui-même le déroulement d’une intuition purement spirituelle, toute en unité et en pénétrationavant de prononcer une phrase dans laquelle s’aligneroni access.veme„t les nous avons l'intuition de ”a cèd^ î exprimera; cette intuition pré-

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LA SYNTHÈSE MENl'ALE.

Dans l’expression d’un jugement comme dans une volition, l’acte de l’esprit est un passage de l’unité à la multiplicité; dans la perception sensible, il est synthèse de la multiplicité dans l’unité. L’acte de l’esprit est donc toujours un rapport entre la multiplicité et l'unité. L’unité, c’est l’interpénétration non spatiale, le dynamisme, la puissance; la multiplicité, c est le déioulement d’états dans le temps et l’espace, la dispersion, la diminution de la réalité, la matière. La synthèse n’est pas, dans la vie de l’esprit, une composition susceptible, par après coup, d’une analyse qui permette d’en retrouver les éléments. Son caractère propre est de ne pas se composer d’éléments; elle est différente, dans la perception sensible, de chacun des états, pris en particulier, qui provoquent celle-ci ; ce qui la détermine, ce ne sont pas les excitations extérieures; elle se détermine elle-même. Prenons comme exemple un état afl’ectif. 11 nous apparaît uni à l’ensemble de notre activité; il nous intéresse à l’objet avec lequel il se manifeste uni dans la représentation; il sous-tend la volition , il est inséparable de notre activité tout entière; saisi par la réflexion, il devient lui-même une idée, il reçoit un nom. Dans toutes ses phases, il tient au système de l’esprit, il forme un tout avec celui-ci. Admettons avec Descartes que les origines de l’état affectif soient à chercher dans la multiplicité des réactions de l’organisme : de ces facteurs physiologiques, rien ne transparaît dans le sentiment dont nous prenons conscience et que nous appelons plaisir ou peine. Aucun des éléments dissemblables qui le provoquent ne se montre en lui : la synthèse consciente du sentiment est autre chose que ce dont elle est synthèse; tentez de la décomposer en éléments, vous n’y parviendrez pas; ni les attitudes et les mouvements des muscles, ni les transforma-

ACTIVITE CÉRÉBRALE ET ACTIVITÉ MExNTALE. 37

tions vasculaires auxquelles on rapporte parfois l’émotion ne ressemblent au fait conscient qui porte ce nom.

Il en est ainsi de tous les produits de synthèse que forme l’acte de l’esprit. On peut tous les considérer comme objets de représentation, si on les décrit et qu’on s’efforce de les fixer. L’analyse de l’objet de représentation, comme l’a montré J. Lagneau (1), conduit à poser toutes les conditions de la représentation, c’est-à-dire les caractères de la pensée. Appliquer, par un acte de synthèse, ces caractères à la multiplicité, subsumer à l’unité ce qui est spatial et dispersé, ou inversement, dérouler dans la succession ce que l’intuition de l’esprit contient en virtualité et en puissance, c’est par là que se manifeste la conscience.

Nous avons parlé un peu plus haut de Yintuilion dans l’acte de l’esprit. C’est à cette notion que nous nous arrêterons: elle nous permettra de saisir en quelque sorte directement le spirituel.

Toute pensée est l’analyse d’une intuition. Avant d exprimer une pensée, nous en avons le sentiment confus ; notre conscience semble tendue par les idées qui vont jaillir et prendre corps dans les mots et les gestes; notre vie mentale est comme concentrée, ramassée sur ellemême, avant de se projeter au dehors. Cet état n’est pas clair pour la conscience; nous ne nous rendons pas compte des rapports en lesquels il nous faudra le traduire si nous voulons l’exprimer; il est émotif.

Son unité n est pas encore l’unité logique, l’unité rationnelle impliquée dans les rapports qui président à 1 expression de la pensée ; nous avons le sentiment d’un

el sur J. Lagneau

et la melUode réflexive, et le § VI de \ Appendice du présent livre.

effort qui se dessine et qui va se traduire au dehors; les parties du discours sont en puissance dans cet effort, sans qu’aucune existe déjà en fait; elles sont virtuellement dans l’intuition de ce que nous allons dire; cette intuition n’est encore, pour la conscience, qu’une direction, une tendance accompagnée d'un état affectif. En nous se passe, quasi inconsciemment, chaque fois que nous allons nous exprimer, c’est-à-dire dans toute idéation, le même processus que celui que l’artiste constate quand le germe d’une œuvre future se forme dans son esprit: c’est d’abord quelque chose de nébuleux et d’indéfini, plus proche d’un état affectif que d’un rapport rationnel s’exprimant en concepts précis, quelquefois un vague dessin, des lignes, des taches de couleur ; peu à peu seulement l’inspiration prend corps et le passage se produit de l’unité intuitive première à la succession logique qui en est la plus proche manifestation.

Lorsque Kant parlait de l’unité transcendentale de l’aperceptionet qu’il la définissait par la conscience de la pensée, parle « Je pense » accompagnant toute représentation, il spécifiait trop. Transcendentale, cette unité l’est par rapport aux représentations qui sont toujours douées d’une certaine objectivité, à cause de leur caractère sensitif, et par conséquent susceptibles de délimitation ; elle l’est a fortiori par rapport à la conscience réfléchie, puisque celle-ci n’envisage dans les représentations que les idées, la participation des concepts à l’unité logique de la pensée, dégagée par l’analyse psychologique telle que l’entendait J. Lagneau. L’idée du « Je pense » est, elle aussi, le résultat de l’analyse réflexive, en tant qu’elle porte sur le rapport entre le moi et les objets de pensée pris dans leur ensemble. Mais l’unité upcrceptive, l’activité unifiante, ne se fixe jamais, pour la conscience, en une

représentation ou en un concept; elle n’est pas pleinement consciente : la réflexion peut, après coup, en dégager le sens, par l’analyse des données de la conscience. D’autre part, elle s’accompagne d’une tension et sous cet aspect elle se manifeste à la conscience par un sentiment d’activité, impression sourde souvent, refoulée par tout ce qui, parmi les objets de représentation, requiert l’attentioil ; mais ce sentiment persiste, subconscient, comme serait une trame continue sur laquelle les représentations d’objet se dessineraient. Si l’on entend par logique ce qui résulte de rapports rationnels, l’unité dans l’acte de l’esprit n’est pas logique, mais prélogique. Si nous la croyons logique, c’est que nous ne l’établissons que par l’analyse réflexive ; mais elle est essentiellement action, elle est donc moins intellectuelle que les rapports logiques par lesquels notre analyse la traduit; elle est une activité plus piofonde et plus directe que la pensée discursive, parce que plus unifiée, plus interpénétrée d’elle-même. On

peut dire que la logique ne commence que là où s’expriment des rapports entre les termes; or les termes sont successifs, ils sont déjà étalés et jusqu’à un certain point mutuellement extérieurs; ils ne sont plus purement virtuels et dynamiques. Sans doute ce n’est pas la spatialisation qui caractérise ces rapports; ils ne sont pas matériels, ils expriment l’esprit; mais l’esprit est cela et encore quelque chose de plus intérieur, de plus vivant.

^ Dans n’importe quel sens, on ne conçoit de rapports qu entre des termes; dans le réel, s’il s’agit de ce qui se représente dans l’espace, on n’en conçoit qu’entre des choses (pour la perception sensible) ou des mouvements pour la représentation scientifique); s’il s’agit de psychologie ces rapports sont conçus comme reliant des tendances, des processus, en un mot l’expansion i’acles

et non des objets. L’intuition par contre porte sur Yacte spirituel lui-même. Elle est nécessairement inséparable de l’émotivité; par conséquent, elle est, au point de vue . de la psychologie classique, confuse. Nous dirons môme qu’elle est condamnée à rester confuse et qu’il est impossible de la rendre claire ; la traduire en une représentation d’objet, la conceptualiser, ce serait l’anéantir. Elle ne se prolonge pas; elle est comme une émotion instantanée qui coïnciderait avec l’acte de l’esprit; mais celuici synthétise en une représentation l’infinité des impressions qui retentissent dans le sentiment de notre vie intérieure. La conscience a ses exigences de délimitation et de clarté ; elle passe outre à l’intuition, sans se douter qu’elle reçoit d’elle la vie. Aussi l’intuition ne se produitelle intégralement qu’au moment où elle s’éprouve. Ce que la réflexion en reconstruit reste extérieur à l’acte de l’esprit. Ce n’est qu’une reconstitution d’après des fragments.

Maintenant, au lieu de nous placer au moment où la virtualité intérieure, concentrée mais déjà toute tendue et prête à se manifester, va se traduire au dehors et s’objectiver, nous allons nous placer le plus loin apparemment de l’acte de l’esprit, dans l’objet, et nous allons chercher si l’affirmation de l’objet peut se passer de l’intuition et se ramène à des conditions purement logiques. Si cela était, l’intuition pourrait n’ôtre pas fondée suffi- i samment ou ne se trouver que dans certaines manifesta-; tiens mentales ; mais si les conditions logiques n’expli-/ quent pas le tout de l’objet, il faudra avoir recours àj l’intuition pour les compléter. |

Le criticisme a établi d’une manière définitive, croyons-f

nous, l’impossibilité de concevoir la représentation d’ob-^

jet comme juxtaposition ou fusion d’^éléments sensibles, et la conscience comme enregistrement passif d’un processus dont l’esprit serait exclu. On est d’accord aujourd’hui pour reconnaître que nous n’aurions aucune notion unitaire et bien définie de l’objet, si l’objet n’était que le résultat d’une composition formée d’un nombre illimité de sensations qualitativement différentes. L’unité de l’objet sous-entend l’unité de l’affirmation qui le pose. Or, seul l’esprit présente ce caractère d’unité, la matière et l’espace étant multiplicité indéfiniment divisible et dispersion. Les lois a priori par lesquelles l’esprit syn thétise la multiplicité sensible sont, pour le criticisme, les catégories. L’analyse réflexive du psychologue est d’accord avec les considérations du logicien pour reconnaître le rôle de l’esprit dans l’affirmation de l’objet de représentation. L’acte de perception n’est pas l’enregistrement d’une image cérébrale ni le produit de la combinaison de différentes sensations; nous avons vu qu’au point de vue physiologique comme dans sa nature psychique, il ne se comprend que par l’activité de l’être qui perçoit. L’acte de perception est acte de pensée et participe aux caractères de la pensée.

Cependant il manque quelque chose d’important au problème ainsi posé : en réalité, les objets sont considérés par nous comme autant de sujets, existant en dehors de nous, auxquels nous attribuons effectivement les qualités qu ils prennent dans notre sensation (1). Si cet objet de verre est transparent, je n’attribue pas sa transparence à la sensation qui me met en rapport avec lui; sans doute je vois ces qualités à ma façon, mais elles correspondent dans ma sensation à des qualités de l’objet, puisque

(1) Voir à ce propos Renouviek, Essais de critique générale, 2* éd. I,

n 1 Fl r»r cmtr Dnv»ic« xont* j o 7 y

d’autres objets me paraissent opaques. Chaque objetestbien le sujet de certaines qualités, de certaines manifestations qui se traduisent différemment dans ma sensation, suivant les objets avec lesquels elle me met en rapport. J’admets donc que chaque objet est en môme temps un sujet. Cette notation vaut non seulement pour les objets animés, mais aussi pour tous les autres.

L’on pourrait tenter d’expliquer ce caractère au moyen de catégories et placer parmi celles-ci la personnalité en la définissant, par exemple, par l’appartenance d’un certain nombre de propriétés à chaque objet et montrer que si d’autres catégories envisagent les caractères communs à beaucoup d’objets, abstraction faite de ces objets eux-mêmes, pour être complet il faudrait ajouter une catégorie qui exprimât la part de l’objet en tant qu’il est sujet.

Quelque légitimes que paraissent, au point de vue de l’abstraction logique, ces considérations, l’analyse des catégories montrera que l’affirmation de sujets en dehors de nous provient d’un processus différent de celui auquel ces catégories se rattachent. Les catégories en effet sont les lois de la représentation et ne valent que pour elle; elles ne vaudraient pour le monde réel que si celui-ci se réduisait à notre représentation; elles régissent l’objet de représentation, car celui-ci fait un avec la représentation, mais elles le régissent en tant qu’objet de représentation, susceptible de se transformer dans la conscience avec la représentation ; une étude scientifique des faits que nous livre la sensation conduit à transformer ces faits pour les rapprocher de nos concepts, les rendre plus intelligibles ; transformés, ils sont toujours objets de représentation et sont devenus plus clairs, mieux adaptés à nos concepts ; leur objectivité n’y perd rien au point de vue logique.

activité CÉRÉJillALE ET ACTIVITÉ MENTALE. «

car l’objectivité logique repose exclusivement sur les rapports bien construits et harmonisés entre représentations.

Les catégories sont donc inséparables de la pensée de l’objet. Cette pensée, nous le reconnaissons, est tout entière orientée vers la transformation du fait de perception en phénomène d’intellection. Elle s’exprime de la manière la plus complète dans le raisonnement scientifique, parce que toute application de la réflexion à un objet conduit à l’abandon du point de vue de la perception prime-sautière; cette dernière affirme en quelque sorte d’un objet qu’il est sujet, elle le pose, comme si, dans la perception, le moi, par un acte spontané, posait d’autres moi ou des non-moi. Ce stade est dépassé aussitôt que la réflexion s attache à un objet et il cède la place à l’intelligence rationnelle, qui décompose le tout de l’objet de perception et recompose des objets nouveaux, de plus en plus conceptuels, avec les caractères de plusieurs objets sensibles ; ce sont les objets « intelligibles » dominés par le concept; les objets sensibles ne sont plus à ce point de vue que des composés instables, et leurs composantes ou leurs éléments apparaissent comme des notions plus claires pour la raison que les objets eux-mêmes.

Poser les objets comme sujets n’est donc pas le fait des catégories et du rationnel qui s’expriment par des rapports et sont inséparables du raisonnement discursif, des combinaisons de concepts ; au contraire, c’est le fait de acte intuitif, dont les produits sont soumis au mouvement conceptuel de l’intelligence, mais qui lui-même est anterieur ù toute position de rapports ; et de même que nous éprouvons la vie en nous dans le sentiment de notre ac ivité, de môme il s’établit, dans la perception d’objets avant toute analyse, au momentoù cette perception se pro-

diiit, une sympathie avec l’ext(^rieur, comme si, au moment de la perception, il y avait coïncidence entre l'acte d'un autre moi et le nôtre. C’est peut-être ce qui explique l’émotion que peut nous causer un être inconnu dans l’instant où nous le voyons pour la première fois; l’attirance ou la répulsion qu’il éveille en nous est inexplicable, inattendue et ne se fonde sur aucune analyse préalable. Chaque fois que ce genre de sentiments se renouvelle vis-à-vis d’un être ou d’une idée, c’est l’intuition qui reparaît en dépit du travail ordonnateur que l’intelligence, avec son développement rationnel, impose aux représentations.

C’est aussi ce qui se produit dans les sentiments d’affection qui nous saisissent tout entiers comme l’amour. Si nous souffrons avec une personne que nous aimons, en la voyant souffrir, ce n’est aucunement par l’intermédiaire d’une association d’idées créant en nous la représentation de la douleur d’autrui par la suggestion de notre douleur; ce n’est par aucune inférence ni aucune induction, mais d’une manière immédiate que ces sentiments se manifestent.

Le fait d’intuition que nous signalons est constant chez l’enfant, pour qui les choses sont plus aisément animées que pour nous. Ce n’est pas par induction qu’il attribue aux choses certains indices de vie qu’il aurait observés en lui ; il s’observe si peu lui-même ! C’est directement, en suivant son impulsion irraisonnée, qu’il considère les objets comme des sujets,, tandis que le développement du raisonnement fera céder cette manière d’éprouver. Or l’artiste ne se distingue-t7Ü pas aussi par le don qu’il conserve de voir les choses comme l’enfant, par l’intuition et le sentiment de leur réalité immédiate, par la communication directe et irraisonnée avec elles, tandis que

l’analyse qui conduit à la connaissance claire et s’exprime le plus parfaitement dans les sciences, relègue l’intuition au second plan et tend sans cesse à la dépasser? Nous pouvons considérer comme doués d’une âme d’artiste tous ceux qui ont conservé le don d’intuition et l’ont développé ; mais ils ne s’attachent plus, comme l’enfant, à une personnification naïve; ils s’aident des corrections que le mouvement rationnel de l’esprit impose à la représentation d’objet et pénètrent plus avant dans cette communication intime que, par éclairs, ils établissent entre la réalité et eux. Tous ceux qui ne sont pas trop mécanisés par la vie pratique ou absorbés par les conceptions abstraites des sciences, éprouvent les émotions de la vie intuitive. Certains penseurs voudraient même fonder sur cette intuition, — qui n’est pas une fantaisie, mais un fait fondamental delà vie intérieure, — leur métaphysique tout entière (1). 11 est entendu que nous nous en tenons à l’étude des faits concrets, sans nous laisser entraîner ici par la perspective que découvre l’espérance d’un renouveau de la métaphysique, mais aussi sans nous laisser envahir par une philosophie de pures abstractions à laquelle entraînent souvent les progrès des sciences. Nous constatons seulement l’importance du rôle de l’intuition chez ceux que les circonstances n’ont pas forcés à renoncer à cette source de vie. Je crois que le génie, inventeur, théoricien aussi bien que poète, se traduit surtout par l’intuition. Quand un savant découvre, après de multiples etforts, la vérité qui éclairera toutes ses recherches, il a de cette vérité une vision intérieure soudaine, comme celle qu’on raconte d Archimède ou de Newton, ou comme celle de Goethe dans son jardin de Weimar. Et il arrive souvent que c’est

(1) Bergsox, Inlrod. à la Métaphysique, Rev. de Met. et de Moi-, janv. '1903*

au moment où l’intelligence qui raisonne s’y attendait le moins et désespérait de trouver une solution, que cette solution éclate dans l’intuition. L’enfant a sans doute, naïvement, des intuitions fréquentes, parce qu’il se laisse aller à ses mouvements de sympathie vers les choses ; et si l’homme en a plus rarement, si la plupart des hommes anéantissent en eux la possibilité d’en avoir, c’est que les circonstances qu’ils traversent, la vie pratique, peut-être aussi la rage impitoyable de raisonner, tueiit dans l’esprit ce pouvoir qui caractérise les artistes et les génies ou simplement les hommes d’une bonté réelle et profonde. Eux, ils sont les voyants, ils aiment les choses, ils devineront dans les objets familiers ce qui passera inaperçu aux autres. Ils parleront de la nature avec affection ; le sens des choses ne leur échappera pas, et les êtres que les autres côtoient avec indifférence leur parleront ce langage silencieux et vrai qui se passe de symboles.

C’est sur l’intuition enfin que repose la croyance au monde extérieur. « Autre chose, écrivait Brochard (1)^ est la nécessité de penser ou de lier des idées, autre chose la nécessité de croire, c’est-à-dire de poser comme vraies absolument les synthèses que l’esprit ne peut pas rompre; à la rigueur on peut comprendre une vérité géométrique et ne pas y croire. » L’intelligence et le raisonnement ne suffisent pas à fonder la croyance. N’aboutissent-ils pas aisément au scepticisme? La croyance au monde extérieur existe dans l’acte qui le perçoit et s’évanouit dans le raisonnement qui le transforme, &Qfait concret qu’il est dans l’intuition, en phénomène qu’il devient par l’analyse. C’est le travail de la réflexion qui en fait notre représentation.

(1) Brochard. Croyance et volonté, Uev. philos. 1884, II, p. li>-

La valeur objective du monde se justifie au point de vue logique ; mais elle se base sur les rapports qui l’expliquent, sur les lois, et repose sur la cohésion des lois entre elles et sur leur systématisation dans la pensée. On accorde une valeur objective, de ce point de vue, à tout ce qui ne contredit pas l’ensemble systématique et rationnel des objets de pensée. C’est dans la pensée, dans le rationnel que cette objectivité se fonde. Au point de vue objectif, le monde est subordonné aux lois rationnelles de la pensée; le monde, ainsi conçu,est celui phénomènes et non

celui des faits concrets. La croyance à la réalité résultet-elle de cette affirmation logique, que les phénomènes et les lois qui forment un ensemble rationnel sont vrais? Kant lui-même, arrivé à cette question, hésita, comme Déscartes avait hésité avant lui. Ils ont eu l’un et l’autre recours à Dieu pour échapper au relativisme.

La croyance au monde extérieur est basée, me semhlet-il, sur l’acte qui affirme l’existence de sujets, c’est-à-dire sur 1 intuition. Cet acte, indistinct au point de vue logique, est antérieur aux raisons logiques qui n^apparaissent que dans son développement (1 ); sans doute il les contient; c’est en lui que se trouve leur fondement; on ne dérive pas l’acte d’affirmation en partant des catégories ; celles-ci ne le conditionnent pas, mais sont conditionnées par lui. En d’autres termes, on ne recompose aucune réalité avec du logique pur; le logique traduit en rapports intelligibles e réel; mais pour qu’il existe des rapports, il faut nécessaiiement une réalité que ces rapports expriment; des rapports vides n’ont aucune portée et aucun sens. Il est utile de trouver un système de rapports comme notation qu, serve à fixer les résultats de l’analyse pour l’intelligence

(f) Voir Hofkdino, Rei). p/tt7os. 1901, II, p. 350-39:1.

obligée de décomposer le complexe et d’y voir clair; mais il serait abusif de prendre ces rapports pour le réel luimême; ils en sont la transposition symbolique en termes accessibles à l’intelligence humaine; aller plus loin, c’est reconnaître un dogme et sacrifier à la Déesse Raison. Que cette transposition soit rendue nécessaire par le développement de l’esprit, amené constamment à dépasser l’intuition et à analyser pour connaître, nous l’avouons; nous ne croyons pas qu’il soit légitime d’établir entre intuition et rationnel une opposition irréductible. Intuition et raison peuvent se compléter sans se contredire.

Mais alors il est bon de fixer les stades par lesquels passe l’esprit dans la représentation qu’il sé fait des cho-* ses. L’acte de pensée est tout d’abord prélogique et intuitif : tel il est chez l’enfant en présence du monde extérieur; tel il est dans toute perception qui requiert vivement le spectateur et l’émeut, l’attache à l’objet, le remue en établissant dès le premier nioment un lien de sympathie entre l’objet et lui. L’acte de perception déborde, par l’émotion qui l’anime, la représentation dans laquelle nous renfermerons l’objet. Tout spectacle émouvant m’empoigne dès l’abord, me projette en quelque sorte hors de moi-meme et m’entraîne dans l’action. Je ne suis plus alors celui qui contemple, qui observe et analyse, mais tous mes sentiments prennent part, directement, à ce qu’on me montre. La représentation est débordée et par mon émotion et par mon action, ma participation à la vie. Tel est l’acte de l’esprit dans son intégrité, affectif autant que rationnel, intuitif avant que de se reconnaître par la réflexion.

Cotte première réaction saisit l’individu et ne lui laisse pas le temps de la réflexion ; la réflexion vi(yidra ensuite; elle apparaît comme second moment, lorsque

l’acte de l’esprit cesse de faire corps avec son objet; tout vécu se répercute en idées; la représentation d’objet est rattachée à l’ensemble des objets de pensée. Les états affectifs se calment et sont réintégrés dans le sujet ; l’objet, au lieu d’absorber le sujet dans une sympathie qui le confond avec lui, est détaché, par l’esprit, de cette première synthèse intuitive : il reprend sa place parmi les. autres objets et à partir de ce moment, au lieu d’éclipser l’ensemble de ceux-ci, il est mis en sa place et soumis aux rapports logiques qui permettent de les comparer, de les examiner; il peut être étudié de plus près; l’observation et l’expérimentation s’y appliquent, la réflexion le décompose en éléments abstraits, en phénomènes dont elle formule les lois. Les lois les plus précises, dont les sciences particulières définissent les moindres applications, partent d’une même démarche de l’esprit que la première analyse et la plus simple des connaissances : les unes et les autres relèvent de la réflexion et des principes logiques ou catégories. Car une habitude se forme de considérer les objets suivant les catégories; un objet inattendu devient de plus en plus rare; on substitue à la vision émotive la représentation dominée par le concept; les sens ne livrent plus que des signes qui nous suffisent à nous représenter l’objet et à le situer, et le débordement de l’intuition s’atténue.

Mais 1 intuition ne s est pas évanouie; elle réapparaît chaque fois que l’esprit aperçoit, en une vue d’ensemble,

1 unité intime qui synthétise ses tendances et devine en elles une harmonie semblable à celle que le sujet conscient ressent en lui-même. L’analyse définit des rapports particuliers; mais sans la pénétration de leur unité, les notions dégagées par l’analyse n’auront pas de portée; c est ainsi que l’esprit génial, en qui s’exprime l’effort le Dwelsiiauvehs.

plus puissant (le la pensée humaine, se caractérise par un développement très complet de l’intuition: souvent en effet, à nn tel esprit, peu de faits suffiront pour qu’il devine le mouvement d’un vaste ensemble auquel ces faits participent. La joie d’une découverte ou la conception d’une œuvre ne s’expliquent pas seulement par des combinaisons de notions abstraites. Et si l’on analyse l’activité de l’homme de génie, soit dans l’action, soit dans le savoir, soit dans la création artistique, on trouvera toujours un fond irrédnctible d’intuition et d’émotion. Tout n’est pas raison dans ces manifestations sublimes de l’esprit : la part dn risque et de la divination y est grande.

L’intelligence logique n’est donc qu’nn moment, le moment analytique, d un cycle qni la dépasse, d un mouvement de l’esprit qui est prelogique et postlogique. La croyance au monde extérieur est à chercher dans l’acte de perception qui 'nous confond avec lui en nn seul tout affectif aussi bien que dans l’acte de création géniale qui en parachève la synthèse; l’acte de perception est aussi un acte de création: toute intuition est création; 7ious affirmons le monde extérieur 'parce qu'en le percevant, nous le créons à nouveau, et qu'à chaque contact avec lin, nous sommes actifs. La vision géniale est la suprême affirmation des choses et d’elle-même; elle est création, croyance et intuition en même temps. C’est de l’mtuition que part l’analyse et c’est à elle qu’elle aboutit. Nous arrivons donc, par une voie différente, an même point que Bergson quand il écrivait (1): « L’acte simple, qui a mis l’analyse en mouvement et qui se dissimule derrière' l’analyse, émane d’une faculté tout autre que celle d analyser. Ce sera, par définition même, 1 intuition. »

(1) Rev. de Mét. et de Morale, janv. 1903, p. 35.

Si la logique admet dans l’ensemble des idées une unité qu’elle explique par leur participation et par le mouvement dialectique, le psychologue étudiera l’acte spirituel qui pose et les idées et le réel, l'ordre des objets avec les rapports rationnels qui l’expliquent et l'ordre des sujets. Le moi est le principe intérieur d’organisation de la vie consciente; s’il s’exprime en concepts, il s’éprouve dans la conscience, par des sentiments d’activité et se constate, par l’analyse réflexive, dans la synthèse mentale; sans l’acte de l’esprit, la jonction du monde sensible et du rationnel ne se produirait pas. On peut même supposer une conscience tout entière projetée dans l’intuiüon et adaptée exclusivement à l’action; il n’y a pas nécessairement un seul type de conscience, caractérisé par une intelligence qui s’oriente vers le savoir objectif; la conscience humaine ne s’est développée en ce sens que dans certains états de civilisation, et même alors il subsiste en elle une intuition qui explique la croyance au monde extérieur et imprime le mouvement à toute notre activité synthétique.

§ IV. — LES RAPPORTS ENTRE l’aCTIVITÉ MENTALE ET LE SYSTÈME NERVEUX

Pas de fait conscient sans mouvements dans le cerveau, dit-on généralement. Et en vérité, l’expérience prouve que toute notre activité consciente s’accompagne de transmissions nerveuses entre plusieurs groupes de cellules dans l’écorce cérébrale. Néanmoins il a été impossible de trouver jusqu’à présent une corrélation stricte entre l’activité consciente et le cerveau; il nous paraît abusif de dire, comme on 1 a fait, que cerveau et cons-

ciencene sont que deux aspects d’un même fait. Il est probable que tous les mouvements dans l’écorce cérébrale ont un corrélatif conscient; mais tous les mouvements dans les autres centres nerveux ont-ils un corrélatif psychique ? D’autre part tout tend à prouver que la vie mentale dépasse en richesse l’ensemble des mouvements cérébraux qui l’accompagnent et qu’elle est, par rapport à l’état du système nerveux, en avance (1). Elle anticipe sur cet état; les voies de communication qui s’organisent pendant la majeure partie de la vie suivent la fonction, et la fonction ici, c’est l’effort, c’est le fait mental avec les caractères inextensifs et dynamiques que nous lui avons reconnus.

Qu’il y ait insertion du mental dans le physique, personne ne le nie. Mais jusqu’à présent il a été impossible de concevoir quels sont leurs rapports et la physiologie cérébrale est, de nos jours, incompétente pour résoudre la question. Examinons-en les données et voyons comment elle se pose. On dit communément qu’il s’exerce une action réciproque du corps et de l’esprit, d’une part dans la sensibilité, d’autre part dans l’habitude; de plus, l’idéation, qui semble se placer entre la sensibilité qui est afférente et l’acte volontaire efférent, s’accompagne, elle aussi, d’un travail dans les centres cérébraux. i\ous examinerons chacun de ces problèmes.

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