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I. — Action du corps sur L'esprit

1" Dans \b. perception sensible. La représentation d’objet, qui est le produit de la perception sensible, présente un caractère d’unité; l’activité cérébrale concomitante, consiste, nous l’avons vu, en un certain nombre de transmissions, intéressant plusieurs centres. L’unité dans la

(1) Voir § II de ce chapitre.

représentation d’objet ne provient pas des mouvements cérébraux qui sont multiples et se produisent en diverses régions du cerveau, mais de l’acte de l’esprit. Il ne se forme pas d’image cérébrale et ce que nous savons du cerveau ne nous conduit pas au delà d’une multitude d’actions physico-chimiques, qui n’ont aucun caractère commun avec le fait montai de la représentation d’objet. Ici donc, dualité insurmontable.

Où 1 acte de l’esprit et l’activité cérébrale se rapprochent, ce n’est pas dans la représentation, mais dans les conditions psycho-physiologiques qui la rendent possible, dans l’attention. Ici, l’acte de l’esprit et l’attitude corporelle se correspondent en ce sens que d’une part l’attention est un « monoïdéisme », un choix parmi la multiplicité de sensations possibles, une restriction de la perception, et d autre part qu’elle se dessine comme inhibition ou arrêt momentané d’un certain nombre de mouvements auprolitde ceux-là seuls qui sont utiles àla perception (1). La limitation dans la représentation et dans les mouvements caractérise l’attention. L’attitude corporelle correspond à 1 attitude mentale. Ce qui soutient cette double attitude, c’est l’état affectif éveillé par une impression; on dit généralement que cet éveil est ou spontané ou volontaire : spontané, quand l’état aftectif se produit sans que la conscience ait à consentir et comme malgré ele; volontaire, lorsque l’attention dépend de l’idéation consciente : un raisonnement, par exemple, exige que successivement et dans un ordre logique volontairement suivi et consenti, nous formions certains concepts et ixions notre attention sur eux à l’exclusion des impressions multiples et des courants d’idéation qui nous solli-

(I) Ces caractères ont été très nettempntfl6p,.:te i >•

de Ribot, Psychologie de Vatlenüon, Paris, V. AlLn

citent constamment. Dans l’attention spontanée, le travail subconscient prédomine ; dans l’attention volontaire, c’est la conscience. Là, l’état affectif qui soutient l’attention est éveillé par une activité subconsciente dans laquelle prédominent les facteurs organiques; ici, l’état affectif, c’est l’intérêt même qui s’attache au raisonnement, à l’idéation voulue et nous permet de soutenir l’effort.

L’attention ne s’expliquera pas, dans le cas où elle est volontaire, par le seul effort efférent de la volonté; elle repose plutôt sur l’état affectif, sur l’intérêt direct et vivant que nous prenons au raisonnement. 11 semble qu’ici nous touchions l’insertion du mental dans le physique. Un état affectif auquel l’organisme ne semble pas étranger sous-tend l’adaptation attentive, et celle-ci à son tour se manifeste à la fois comme monoïdéisme et comme attitude musculaire sans que l’on puisse dire que l’acte cérébral dépende de l’acte mental, ni celui-ci de celui-là.

Cependant le résultat de cet ensemble très complexe de processus où se manifeste la vie affective aussi bien que l’intelligence et la volonté, sera une représentation d’objet, un fait conscient concret, tandis que le corps aura accompli des mouvements d’adaptation des muscles, réglés par l’activité de plusieurs centres cérébraux. Ce qui est commun au corps et à l’esprit, ce sont exclusive" ;;; ment des processus, des actions qui règlent les mouve- | ments d’adaptation. Et l’on doit se contenter de constater un accord entre le monoïdéisme ou restriction de l’idéation à des groupes déterminés de représentations, et l’arrêt des mouvements musculaires qui ne s’adapteraient pas a ces représentations.

Restent les états affectifs qui jouent ici un rôle essentiel dont on ne tient pas toujours compte, parce qu’ils ne

figurent pas dans le résultat final qui est une représentation. Nous allons en reparler. Ce qui est en tout cas inexpliqué, c’est le passage de l’adaptation et des processus moteurs qui l’accompagnent, au fait conscient qu’est la

représentation. Nous voyons bien en quoi consiste l’adaptation, nous ne savons pas comment, du point de vue psycho- physiologique, les excitations extérieures auxquelles eJle s ajuste peuvent provoquer dans la conscience une représentation d’objet.

2° Passons aux états affectifs. Quel est le rôle de l’organisme dans la vie des sentiments? Ni les intellectualistes, ni Lange et James n’ont suffisamment indiqué la double tendance qui s’y manifeste ; ils ne voient que Tune d’elles, mais les premiers ont tort quand ils croient

expliquer la vie affective par des rapports entre représen tations. La vie affective s étend au delà de ce qui est représentatif et intellectuel; le problème est insoluble en partant du système tout artificiel des Herbartiens. Les seconds tombent dans la même erreur quand, incapables d’expliquer par l’organisme seul les sentiments supérieurs, ils abandonnent l’estimation de ces derniers au jugement’; ils intellectualisent, en dépit d’eux-mêmes, ce qui ne se ramène pas exclusivement à des rapports rationnels Du moment que l’on admet l’origine organique des états affectifs, il n’est pas possible d’isoler de ceux-ci les « sentiments intellectualisés ». Nous préférons la théorie de H, bot qu, a montré avec beaucoup de netteté que « tout sentiment perd de sa force dans la mesure où il S intelleclualise; et c’est une source inépuisable d’illusions e cireurs, dans la pratique, que la foi aveugle < ans la puissance des idées ». Une idée qui n’est qu’une ee un simp e fait do connaissance, ne produit ri!n, ne peut rien . elle n agit que si elle est sentie, s'il y a un

■état affectif qui l’accompagne, si elle éveille des tendances, ■c’est-à-dire des éléments moteurs» (1).

La difficulté de la question provient de ce qu’à la fois le corps et l’esprit dessinent dans les états affectifs une double tendance. Elle se manifeste de la manière suivante : les sentiments supérieurs, tout en relevant du tempérament de l’individu et en plongeant par toutes leurs racines dans la vie organique, acquièrent, grâce à une association constante avec le rationnel, une durée que ne partagent pas les émotions et une stabilité, un équilibre, une organisation qui n^’appartiennent pas aux passions. En d’autres termes, par l’intermédiaire des sentiments moraux, l’harmonie de la vie spirituelle atteint l’organisme lui-même et le dirige, au lieu d’être dirigée par la multiplicité variable des influences extérieures dont l’or- ■ganisme est le siège. Tout le corps est en quelque sorte suspendu alors à ces sentiments supérieurs et ils le transforment de façon à lui donner une résistance inouïe aux actions du dehors, comme on le constate en fait, dans la vie de tous ceux qui ont cru à une mission idéale. La vie ■des sentiments s’est transformée en eux sous l’influence ■des idées à un tel point que l’organisme est doué d’une force particulière. Cela n’est possible que parce que les sentiments supérieurs conservent leur relation intime -avec le corps. Sinon, ces faits sont totalement incompréhensibles.

Par contre, à l’extrémité opposée, nous assistons à la désagrégation de la vie des sentiments soit par un manque de résistance tel que toute émotion déprime l’individu livré ainsi aux actions du dehors, soit par une rupture de l’équilibre des sentiments au profit d’une passion

(1) Ribot, Psychologie des sentiments, Paris, F. Alcan, p. 19.

déterminée ; cette passion se maintient grâce à la prédominance d’un certain groupe d’actions extérieures qui s’exercent sur l’organisme ; dans ce cas, les associations subissent toutes les influences et le déséquilibre prédomine au détriment de la vie spirituelle et de l’harmonie qui la définit.

Ces deux tendances existent dans la vie affective. Où celle-ci touche de plus près aux processus organiques, c’est évidemment dans l’émotion. L’expérience permet de relever ici l’effet de l’excitation sur les fonctions de l’organisme et la cohésion entre les modifications organiques et les états affectifs. Nous n’avons pas à discuter la thèse de Lange ni celle de James (1). Nous admettons ce qu’il y a de commun à toutes les deux, ce que Descartes déjà avait observé : le fait affectif subit l’action des facteurs organiques ; les transformations viscérales, celles des rythmes de l’organisme et celles des attitudes musculaires qui suivent par voie réflexe une excitation, entrent dans la composition des émotions, c’est-à-dire des changements brusques de la vie affective (comme un accès de peur ou de joie débordante, des manifestations exubérantes d’enthousiasme, des désirs soudains et impérieux). 11 semble, dans ces exemples, que l’on touche l’acte d’insertion du physique dans le mental, d’aussi près que tout à l’heure dans les processus d’attention. Mais là se borne tout ce que les méthodes physiologiques peuvent constater. Même la transmission nerveuse des mouvements qui entrent dans la composition de l’émotion est inconnue. On tend à admettre que les processus nerveux de l’émotion suivent les mêmes voies que la transmission sensible, avec cette différence que la sensation est localisée et rapportée

(1) Voiries livres de Lange et de James sur les ÉmoLions, F. Alcan.

à un objet (soit une partie de notre corps, soit un corps extérieur) et que l’émotion est rapportée à l’ensemble de l’activité corporelle, spécialement aux attitudes expressives et aux mouvements de défense. On constate ensuite que, comme fait conscient, l’émotion n’est pas isolée de l’ensemble des faits conscients, mais qu’elle participe à la vie de ceux-ci, dans son entièreté, transformée avec eux et soumise comme eux à la réflexion. On sait ensuite que la préparation organique des états affectifs durables, dont l’apparition n’est pas brusque comme pour certaines émotions, passe inaperçue et peut être très longue avant que le résultat en devienne conscient. Mais comment se produit le passage des mouvements organiques à la conscience, comment se passent ces multiples transformations dans lesquelles sans doute la chimie de l’organisme joue un rôle important et tout à fait inconnu aujourd’hui, c’est ce qu’aucune physiologie ne nous explique. Ici encore la dualité subsiste. Elle s’accuse plus encore dans l’influence de la vie spirituelle sur les sentiments et dans les modifications qu’elle entraîne au point de vue de la résistance même du corps. Qu’il y ait ici un échange constant, çela paraît évident. Qu’il y ait monisme ou parallélisme, nous nous permettons d’en douter.

IL — L’action de l’esprit sur le corps se retrouve dans les faits d’habitude; l’habitude s’exerce aussi bien sur la sensation que sur les mouvements volontaires; sous son influence, les sensations fréquemment renouvelées perdent leur intensité du début, mais elles créent en même temps une nécessité organique qui se manifeste clairement quand l’objet de la sensation vient à manquer : c’est ainsique les objets qui nous entourent, auxquels nous avons prêté attention dans les premiers temps que nous

les possédions, nous requièrent de moins en moins et nous vivons au milieu d’eux presque sans les remarquer; mais qu’on vienne à les déplacer ou que l’un deux disparaisse, nous éprouverons un vide, parfois sans nous en expliquer immédiatement la cause ; avant de nous rendre compte du déplacement ou de l’absence de l’objet, nous subissons tout d’abord une impression organique de vide ou de gêne. La sensation, en s’atténuant peu à peu, s’est transformée et em quelque sorte incorporée. C’est ce qui rend aussi plus aisée la perception des objets usuels et quotidiens : une simple indication suffît à les faire reconnaître.

L’effort volontaire obéit aussi à la loi de l’habitude ; au début il est très marqué, puis il s’atténue graduellement, ,et les mouvements qui ont exigé dans les premiers temps l’application de la volonté, se font en quelque sorte automatiquement lorsqu’ils se sont répétés souvent. S’ils restent, dans leur ensemble, sous le contrôle de la conscience, la facilité avec laquelle ils se suivent indique une mécanisation qui ne s’explique que par le rôle de l’organisme. Ce sont là des faits trop connus pour qu’on y insiste ; nous nous contentons de les rappeler.

Ils nous placent, eux aussi, à l’insertion de l’esprit et du corps; nous voyons la conscience agir sur l’organisme, les actes de conscience atténuent leur caractère tout en ne s en dépouillant pas complètement. La sensation gagnée par 1 habitude n’a pas entièrement passé de la conscience dans le corps, pas plus que le mouvement volontaire . il suffit, dans les deux cas, de très peu de chose pour que la sensation ordinairement inaperçue redevienne aussi intense qu’au premier jour; un simple état affectif accomplira en un instant cette transformation; que les mouvements automatisés se heurtent à la plus légère

résistance, les voici aussi conscients et aussi voulus que la première fois qu’ils furent accomplis.

Nous croyons donc trop simpliste la représentation qu’on se fait généralement de la « mécanisation » par habitude. Cette mécanisation ne consiste pas en une transformation complète du mental en physique; le mental subsiste même dans les sensations et les mouvements mécanisés; l’observation le prouve surabondamment. Ni une sensation, ni un effort, pas plus qu’un sentiment ou une idée ne se transforme totalement de « moral » en « physique » ; il reste toujours quelque chose de psychique dans ce qui le fut dès l’abord. Quant aux caractères sur lesquels se base la loi de l’habitude, on peut constater qu’ils existent et dans le cerveau et dans la vie consciente. Pour Je cerveau, il semble vrai que toute action répétée devient plus aisée et l’on est convenu d’admettre qu’il existe des phénomènes d’habitude dans la nature vivante, ailleurs que chez les animaux supérieurs. Pour la conscience, l’habitude consiste à imiter la matière, à se rapprocher d’elle, c’est-à-dire à répéter successivement des séries d’actes sans former de nouvelles synthèses. Ainsi quand une impression, au lieu de provoquer une représentation nouvelle synthétisant le passé et le présent, est suivie de réactions apprises et fixées par l’exercice, nous constatons une tendance à la restriction dans la vie mentale, une paresse à l’effort et une absence de nouveauté qui font ressembler les séries de faits conscients à des suites de mouvements mécaniques. En ce sens, l’esprit s’insère dans la matière ou du moins s’en rapproche à tel point que la ligne de démarcation disparaît entre corps et conscience. Mais l’esprit perd en cela sa richesse et son mouvement propre : pour se rapprocher de la matière il doit s’appauvrir indéfiniment, cesser d’être pénétration et action

pour devenir succession d’états mécaniquement enchaînés. Pourtant il ne devient jamais entièrement matière, même s’il se rapproche de celle-ci; car il peut à chaque instant ressaisir sa nature propre. Même en se diminuant et en se répétant, l’esprit ne disparaît pas tout à fait; il se conserve dans les plus automatisés des actes un peu de conscience qui suffit à rattacher à la vie de l’esprit ceux des faits psychiques qui semblaient s’en éloigner le plus. En mettant à nu par l’hypnotisme les fonctions automatisées de la conscience qui, chez les individus normaux, servent uniquement au bon exercice et aux progrès de la vie mentale, et eq isolant ces fonctions, le docteur Pierre Janet retrouve en chacune d’elles les caractères de la conscience et non ceux du mécanisme; la loi de totalisation s’applique aux associations qu’on y découvre; une attitude évoque la représentation totale de l’acte auquel elle se rapporte et le souvenir revient grâce à la synthèse qui Eenglobe. L’automatisme n’abolit pas la conscience, mais avec la mécanisation se produit un passage graduel de la conscience à l’inconscient, ainsi que nous l’étudierons au chapitre suivant.

IIL — L’idéation prise dans son sens restreint, alors que notre attention se concentre sur le raisonnement et ne se porte ni sur la sensation ni sur le mouvement, s’accompagne, dit-on, de processus nerveux ; et en effet la mise en jeu de l’attention seule suffit à le prouver. Mais si l’on range à part l’attention et que l’on vise uniquement le concomitant physique de l’idéation, on suppose que les centres supérieurs (centres d’aperception pour Wundt, centres d’association pour Flechsig) sont particulièrement actifs et qu’ils fournissent le substrat matériel des concepts qui s enchaînent dans le raisonnement.

Il y a tout lieu d’admettre en effet que l’idéation s’accompagne d’une activité intense des cellules corticales et que les centres d’association jouent ici un rôle essentiel. La mémoire qu’implique le raisonnement exige, nous l’avons vu, un rappel des éléments moteurs grâce auxquels les représentations renaissent ; chaque liaison entre concepts, chaque jugement a comme corrélatif l’activité synergique de nombreux groupes de cellules situés en des régions différentes du cerveau.

Cela ne permet pas de dire que le mécanisme cérébral suffise à expliquer nos jugements. En effet, si le raisonnement dépendait du cerveau, il faudrait que les idées se présentassent dans un ordre déterminé par les mouvements cérébraux qui leur ont donné naissance, c’est-à-dire dans l’ordre des excitations. Raisonner consisterait à éprouver la reviviscence de séries d’excitations. La nature déterminerait ainsi la suite de nos idées, qui ne ferait que reproduire la succession des excitations.

Or, le travail de la réflexion consiste le plus souvent à intervertir l’ordre dans lequel les termes nous ont été suggérés par la sensation. De plus, la sensation ne se présente jamais à l’état pur dans la conscience, mais elle subit dès sa genèse les transformations que lui impose l’activité perceptrice. Les centres nerveux reçoivent des impressions qui restent parfois à l’état latent avant d’être conscientes ; d’autres se changent en mouvement sans provoquer aucun fait conscient. Enfin, les connaissances tout à fait rudimentaires que nous possédons sur les faits essentiels de l’activité cérébrale, ne permettent pas de déterminer les rapports entre celle-ci et l’idéation. Ceux que l’on connaît se résument en quelques généralités grossières et l’on fait fausse route si l’on essaie de trouver des analogies ou des séries parallèles. 11 faudrait

admettre pour cela que la matière cérébrale eût la capacité d’inventer, de créer, de combiner ; une semblable théorie romprait avec toutes les lois de la matière.

On ne sait pas plus comment se transmettent héréditairement les dispositions. 11 est probable que les dispositions dites intellectuelles sont simplement des aptitudes motrices, des propensions à certains genres habileté, qui viennent en aide au développement de l’intelligence, si les circonstances dans lesquelles vit l’individu lui permettent de les employer ; elles se perdent et dévient dès que les événements favorables font défaut.

En résumé, on perd de vue la question véritable en voulant attribuer au cerveau un rôle qu’il n’a pas, la formation d’images, l’activité dépensée, l’idéation. Ni monisme ni parallélisme strict : voilà ce que l’analyse des faits nous permet d’affirmer.

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