CHAPITRE II
L’INCONSCIENT
D’après ce que nous avons constaté dans le chapitre précédent, il nous est possible de dégager de la vie psychique certains caractères et de les définir nettement. Tout d’abord nous avons reconnu que le rôle du système nerveux est exclusivement de transmettre des mouvements; l’arc réflexe est le type de toute l’activité nerveuse. L excitation est suivie non d’une image cérébrale, mais d’un ensemble de mouvements cérébraux qui ont pour rôle l’adaptation de l’individu aux choses extérieures Ces mouvements n’ont rien à voir dans l’idéation proprement dite; ,1s l’accompagnent toujours, mais sans aucune équivalence entre activité cérébrale et conscience ; les fonctions du cerveau et celles qui forment l’ensemble de la vie consciente ne peuvent se ramener les unes aux autres. L-n psychologie, le monisme n’a pas de sens.
Nous avons ensuite reconnu la nécessité d’admettre e e 1 esprit et ne reprendrons pas ici l’analyse oui nous y a conduit. Cette analyse a porté sur les caiLtères e acte de 1 esprit sans envisager pourtant ses rapports avec 1 ensemble -de ce qui constitue une conscience Lus
Dwelshauvers.
avons recherché, sous les manifestations delà conscience, les marques de cet acte et nous l’avons exposé en tant qu’il renouvelle la représentation à chaque intervention. Si nous en restions aux explications qui précèdent, il semblerait que la vie consciente consistât en un certain nombre de poussées de l’esprit et que les vides entre elles fussent comblés par un vague sentiment d’activité rappelant la présence de l’organisme et sans effet sur le contenu de la pensée. Bien des faits resteraient inexpliqués. Nous devons maintenant examiner si l’on peut se contenter de poser comme notions explicatives le corps, les sentiments d’activité et le moi qui s’exprime dans l’acte de pensée, et si ces principes permettent seuls de comprendre la vie mentale.
§ I. — LE PROBLÈME DE l’i NCON SCI E NT
La psychologie classique identifie psychique et conscient. Tout fait qui a une portée psychologique est pour elle conscient. La conscience a des degrés de clarté, mais elle a toujours les mêmes caractères : le fait conscient implique qu’il est reconnu comme tel et rapporté au moi pensant. La conscience est, avant tout, pensée. 11 n’y a pas de manifestation consciente qui n’ait ce caractère; il . n’existe pas d’autre conscience que celle-là. Vouloir et ] sentir sont aussi de la pensée. « Par le mot de penser, | j’entends tout ce qui se fait en nous de telle sorte que nous l’apercevons immédiatement par nous-mêmes; c’est pourquoi non seulement entendre, vouloii , imaginei , mais aussi sentir, est la même chose ici que penser (1). »
(1) Descautes, Principes, Impartie, N» 9.
L’INCONSCIENT
Cette idée revient plusieurs fois chez Descartes et presque dans les mêmes termes.
Descartes ne soupçonnait pas l’existence de la vie subconsciente, et si l’on voulait caractériser d’un mot la psychologie contemporaine par opposition à celle des classiques français ou anglais, de Locke et des Écossais comme de Descartes, on dirait qu’elle tend à donner au subconscient une plus grande importance qu’à la conscience (1). Les « états transitoires », les « sentiments de tendances », ces faits très importants de la vie psychique si bien mis en lumière par W. James, n’avaient pas été remarqués par les psychologues des siècles précédents.
La conception classique provient de la domination de la psychologie par la logique; la logique recherche les rapports entre les concepts ; concepts et rapports sont pour elle des éléments fixes; elle opère sur la stabilité, sur les produits immobilisés de l’acte de pensée ; mais, ce qui intéresse le psychologue, c’est la vie intérieure, l’activité mentale avec ses états affectifs et ses tendances; c’est ce
qui est en voie de formation, le passage, le devenir plus que ses produits.
La tâche du logicien et celle du psychologue sont donc très différentes; ce n’est pas au premier à imposer ses décisions ni à inflnencer le second : le danger est grand, ponr le psychologue, de subir les conceptions intellectuaistes du logicien et de se contenter de la tradition et des ivres au lieu d’étudier la réalité vivante. Même des expérimentateurs, comme Wundt, ont, selon moi, quelque peu rétréci la vie mentale. Inlluencé par les rationalistes clasaqnes et par Herbart, Wundt, dans sa célèbre théorie e aperception, délinit la vie spirituelle par les carac-
(1) Voir, entre autres, intéressante du livre du
comme page caractéristique, la conclusion très • iULippE sur l'Image mentale, F. Alcan, 1903.
tcres de la conscience; sa théorie nous rappelle Descartes ; celui-ci disait que nous ne pouvions avoir « qu’une seule et simple pensée d’une même chose en môme temps (1) »; Wundt fixe un point d’aperception au milieu du champ de perception. Perception signifie conscience j moins claire, aperception, conscience plus claire ; les ! hypothèses physiologiques de Wundt sur le centre d’aper- ! ception rappellent singulièrement celles de Descartes, * avec les transformations imposées par les progrès de l’anatomie du système nerveux ; malgré le rôle prépondérant que Wundt accorde à la volonté et l’importance qu’il reconnaît aux sentiments dans la dernière édition de sa Psychologie physiologique, l’intellectualisme reparaît souvent dans l’explication de l’attention et de l’aperception. L’inconscient est omis ; la pensée consciente, plus ou moins claire, est presque seule étudiée.
Or, il est impossible d’admettre ce postulat de la psychologie classique. L’attention en tant que monoïdéisme, mise au point de vision exacte ou aperception, avec la théorie de l’enchaînement de représentations ou d’idées élevées successivement et suivant certaines lois logiques à la conscience, est en somme un schéma commode pour simplifier certains aspects de la vie mentale, rien de plus. L’on pourrait même dire que le monoï-:l déisme de l’attention n’est pas plus fréquent que la,.| .distraction ou dispersion de l’attention. Nous nousï -expliquons.
J’observe un ouvrier qui travaille chez lui, devant un^‘ fenêtre qui donne sur la rue ; et pendant qu’il travaille | sans s’interrompre ni se tromper, il. chante, très exacte-ment, un air connu; en même temps il regarde dans là-
(1) Traité des Passions, H* partie, art. 32. - ;
L’INCONSC lENT.
rue, mais sans se laisser absorber par ce qu’il voit, et, à en juger d’après l’expression de son visage, il songe à quelque fait passé que lui suggère la mémoire; aucune de ces préoccupations ne gêne l’autre; chacune d’elles suit normalement son cours et mon personnage conserve sur toutes ensemble un certain contrôle conscient. Si quelque obstacle arrête le travail de ses mains, aussitôt son attention se portera sur ce point; la chanson s’interrompra un instant pour s’élever de nouveau, la difficulté étant vaincue; la rêverie aussi fera place à l’application pour renaître après, avec d’autres souvenirs, en prenant comme point d attache au réel une impression qui sans doute passera inaperçue ; une fois la nécessité de faire attention n existant plus, 1 état spécial qu’est l’attention fera place à une dispersion d’activité très nettement caractérisée (1).
(1) Une description analogue se trouve dans Folcault, le Rêve, p. 137- 8: « On rencontre... des séries subconscientes qui se développent pendant la veille, tantôt coordonnées, tantôt isolées et indépendantes. En même temps que je réfléchis ici sur la nature de la conscience et que je m’efforce d’elucider mes idées, des images verbales surgissent et s’enchaînent pour les exprimer et pendant que ma main exécute les mouvements graphiques necessaires, je prononce mentalement les mots, comme si l’appareil d articulation les dictait à l’appareil graphique ; de plus, je les lis à mesure que je les écris, et je rectifie à l’occasion une négligence d’écriture ou de langue. Or, effectuer des mouvements d’articulation et des mou-
TesTi! «ffe<=tue, localiser ces sensations,
es unes dans les organes vocaux, les autres dans les doigts, percevoir par la vue les traits de l’écriture sur le papier, et en même temp's suivre une
Su untnSn mouvement,, cela cons-
P dénient n r^ psychiques, qui parfois se succèdent ra-
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LuitlnLem psychiques se déroulant
m.nirp n parfois avec des interruptions. D’ailleurs ces
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Du reste, jamais, même dans l’attention, cette tendance à la dispersion n’est absente; il suffit parfois, dans un travail qui nous absorbe, d’un appel du dehors, très faible d’intensité, pour éveiller en nous, automatiquement, un déchaînement de souvenirs qui nous emporte loin de notre préoccupation actuelle : tant l’attention est une attitude instable; pour qu’elle se maintienne, il faut vraiment que l’intérêt qui nous pousse jusqu’à cet état de tension constituant, en somme, une fatigue et un effort, soit puissant, et que les états affectifs qui le constituent ne soient pas supplantés par d’autres états affectifs différents des premiers : car les tendances possibles pour nous . sont aussi multiples que les actions exercées sur nous par le monde extérieur et les voies que peut suivre, à leur appel, notre idéation.
pièce voisine; tout en écrivant, je vois, d’une façon distraite, la table sur laquelle est placé mon papier; si, cessant un instant d’écrire, je relève la tête, je vois en face de moi le papier qui tapisse le mur; et, pendant ce temps, j’éprouve de vagues sensations organiques, qui pourraient être précises ou même douloureuses... D’une façon générale, il e.\iste pendant la veille, et même pendant la veille attentive, une pluralité de séries psychiques simultanées. »
Voici encore une description que nous empruntons à Pierre Janet, Autom. j)s>jchol. p. 191 . « L’observation de nous-même ne nous montre pas la conscience réduite à l’unité. Pendant que j’écris cette page et que je pense aux différentes opinions des philosophes sur l’étendue de la conscience, je vois mon papier, ma lumière, ma chambre et j'entends en même temps le bruit sourd d’un concert dans la maison voisine, oe qui ne laisse pas de me causer une impression désagréable. Tout cela existe à la fois dans mon esprit; je ne dis pas que mon travail en soit meilleur; non, il vaudrait mieux sans doute ne penser qu’à lui ; mais enfin, tel qu’il est, il avance cependant malgré le bourdonnement de sensations et ■ d’images qui se heurtent en ce moment dans ma conscience. D’ailleurs est-il possible qu’il en soit autrement? Un seul acte, celui d’écrire, ne demande-t-il pas plusieurs phénomènes conscients, la vue du papier, de > ' la plume, des traits noirs, l’image sonore ou musculaire des mots, l’expression parlée des idées, etc? Si je n’avais en tête qu’une seule image, je mexprimerais sans doute parfaitement, car elle serait traduite par tout | l’on corps, mais je ne bougerais plus, je ne pensera is plus, je deviendrais 1 une statue, comme les cataleptiques que nous avons étudiées. »
L’INCONSCIENT
Nous irons plus loin. L’attention a besoin, pour s’exercer, de ce mouvement complexe de la vie mentale. Si elle ne risquait pas d’être déplacée à chaque instant, elle ne constituerait pas un effort, une tension ; elle ne se concentrerait pas, elle n’aurait aucun ressort, et apparaîtrait comme l’index passif d’un appareil enregistreur, capable de subir les mouvements qui le traversent, mais non de les concentrer, de les élaborer à nouveau et de créer, après se les être assimilés, un acte personnel et vivant. L’attention puise sa vie dans la résistance qu’elle oppose aux tendances diverses qui l’ébranlent et dans la nécessité qui en résulte pour elle de ramasser dans une synthèse tout ce qu’il est possible, de se hâter et de se projeter en actes, après avoir synthétisé d’un mouvement ce qu’elle a pu saisir. L application exacte et rapide de la pensée, en un mot le coup d’œil et la sûreté sont les véritables caractèiesde 1 attention. Mais il n’est nécessaire de l’exercer que si nos sentiments ou encore si la nécessité nous y convie ; pour agir, il faut un intérêt à agir. C’est toujours l’aventure du soldat dont parlait Horace (1); aiguillonné par le désir de faire un coup d’éclat qui lui procurerait une récompense, il avait délogé d’un poste escarpé une troupe d ennemis, une fois satisfait, les plus éloquentes exhortations n’avaient pu le décider à se risquer encore. Le sentiment, le besoin, n’existaient plus chez lui. L’état quasi anormal et tendu qu’est l’attention doit être puissamment requis par les circonstances et soutenu par les sentiments.
Il 1 est souvent, parce que, plus l’homme se développe, plus sa sensibilité s’éveille et avec elle ses désirs, son esoin d’action, les tendances les plus variées. Sentiments
(I) Epîlres, Livre II, N* 2.
et besoin d’action sont les forces qui tendent l’attention. L’attention est en même temps un choix parmi les tendances psychiques. Wundt l’a vu exactement, l’aperception, que l’étude de l’attention le conduit à admettre, est également choix et volonté. On comprend que le contenu de l’acte d’attention ne s’isole pas des tendances qui constituent la vie psychique et consiste, par rapport à elles, en un prolongement, avec stabilisation momentanée, de certaines tendances; Ribot l’a très bien montré, l’attention est arrêt et inhibition. Elle arrête même la mobilité naturelle des mouvements d’expression; livrée à l’influence directe des états affectifs et des actions qui modifient l’organisme et provoquent les émotions, l’expression varie d’instant à instant et traduit, par ses changements, la mobilité des émotions; l’attention immobilise au contraire Texpression et réduit les mouvements au minimum : un auditoire attentif ne bouge pas.
Entre ces arrêts momentanés, ces périodes de concentration de l’attention, la dispersion reprend son cours et l’individu est divisé en un nombre indéterminable de tendances. L’attention n’est jamais absolue, disions-nous; la dispersion non plus ; elle présente toujours une certaine systématisation (1); toutes les tendances ne se produisent pas
(1) Paulhan dit dans L’aclivitémentale et les éléments de l’esprit F. (Alcan, 1889, p. 208-9) : « A voir les choses comme elles sont généralement, l’homme n’est pas un, il est plusieurs, et il est plusieurs parce qu’il a été façonné par des séries diverses, par des ensembles tout à fait différents de circonstances extérieures qui, par l’intermédiaire des perceptions, ont déterminé la formation de systèmes non convergents ou opposés et que la force de son organisation a été insuffisante pour unifier et coordonner tous ces contrastes. On voit que les variations de la personnalité à 1 état normal sont, à beaucoup d'égards, un phénomène sociologique. Bien des gens doivent se contenter — ils ne s’en plaignent pas toujours — de cette, coordination morcelée que nous avons étudiée. 11 existe chez eux un certain nombre d’orientations générales de l’esprit, de sous-personnalités quii entrent parfois en conflit, mais qui souvent ne s’aident ni ne se nuisent
L’INCONSCIENT
avec la même intensité, et le caractère synthétique de la vie mentale fait qu’elles se combinent toujours de façon à présenter une certaine suite. La dispersion, à l’état de veille, n’est jamais que relative. Peut-être s’accentuet-elle dans le rêve. En tout cas, ici la multiplicité des > tendances se dérobe complètement à la direction de l’attention volontaire ; on admet qu’il suffît le plus souvent d’une impression qui, comme telle, reste inaperçue, pour provoquer un courant d’idéation, et que les associations dans le sommeil échappent à toute concentration attentive pour obéir aux suggestions les plus obscures.
Les études de Marcel Foucaultsur lerêve(l) noussemblent à ce propos extrêmement instructives. L’idée la plus originale de ce livre, c’est la simultanéité de différents courants d’idéation dans le rêve : les observations recueillies par Foucault lui-même, celles qu’il rapporte d’autres sujets ou qu’il emprunte à divers auteurs le conduisent à admettre une théorie qui nous paraît de nature à expliquer les faits. « Lorsque le sommeil est interrompu d’une façon brusque, on peut, par le procédé de la notation immédiate, saisir une pluralité de scènes de rêve qui ne sont pas liées ou sont mal liées les unes avec les autres : ce sont les matériaux que l’esprit endormi fournit à l’esprit qui se réveille et dont l’esprit qui se réveille va maintenant s’efforcer de faire un ensemble aussi cohérent que possible; ce sont les scènes discontinues dont l’esprit qui se réveille va essayer de faire un drame continu (p. 40). »
Ainsi, dans les rêves non encore systématisés par l’es-
(lirectement, qui présentent seulement un désaccord logique. Mais si nous considérons en elles-mêmes ces sous-personnalités, nous voyons qu’elles consistent essentiellement en une coordination d’un nombre toujours très considérable d’éléments psychiques, unis étroitement par des associations systématiques... »
(1) Le lieue. F. Alcan. I90G.
prit qui se réveille, la vie mentale est divisée en plusieurs courants simultanés qui, selon certaines observations rapportées par Foucault, ont des durées différentes, peuvent être isolés les uns des autres ou, s’ils ont certains traits semblables(l), se rejoindre pour sc disjoindre après. « Si l’on se place par imagination au moment qui sépare la fin du sommeil et le début du réveil, on doit supposer qu’à ce moment les tableaux du rêve étaient entièrement séparés, que chacun de ces tableaux se développait pour son propre compte, bref, qu’il existait dans l’esprit une pluralité de séries simultanées que le réveil a interrompues et que la conscience a brusquement saisies
Plusieurs rêves fournissent les matériaux que, pendant la période du réveil, l’activité logique de l’esprit va transformer, afin de les rapprocher des relations aperçues à l’état de veille. « On peut caractériser l’évolution du rêve pendant le réveil en disant qu’elle est dominée et dirigée par le besoin instinctif de donner à l’ensemble des images et des sensations présentes à l’esprit une physionomie raisonnable, et d’assimiler les représentations du rêve au système de représentation qui constitue notre connaissance du monde réel (p. 49). »
De curieuses observations du même auteur (p. 73 et suivantes) nous montrent que ce travail de systématisation se poursuit quand, à intervalles, on se rappelle ets’efforce de décrire plusieurs fois un rêve dont on se souvient. Nous assistons, dans les observations recueillies par Foucault, au passage delà dispersion à la systématisation; nous constatons que la vie mentale, loin d’avoir la simplicité que les classiques lui attribuaient, est complexe
(1) Un rêve double avec des éléments communs, décrit par M.^üry, est rapporté par Foucault, p. 124.
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et que notre personnalité est l’harmonie d’un grand nombre de courants psychiques, qui portent déjà, chacun en particulier, un caractère synthétique. Le caractère de synthèse est un rappel, dans le rêve, de l’activité spirituelle qui s’exerce à l’état de veille. Cette activité n’apparaît plus ici que dans ce vague rappel; mais elle s’exerce à nouveau dans le passage du sommeil à la veille, pour synthétiser différentes séries de représentations en un récit présentant une succession logique.
La dispersion subconsciente peut se fixer, dans certains cas anormaux, en une dissociation de la personnalité qui se décompose en plusieurs personnalités simultanées (1). Nous prendrons un exemple typique : c’est celui qu’exposa au Congrès de psychologie de Paris, en 1900, le D'’ Morton Prince (2). La personnalité normale de son sujet, M^'® Beauchamp, s’est scindée en deux personnalités, désignées par BI et BlVdans l’exposé; elles ont en commun un certain nombre d’idées; toutes deux donnent, étant hypnotisées, une même personnalité, BIl, de sorte que par l’intermédiaire de celle-ci, prise sur BIV et composée avec BI, on forme la synthèse de la personnalité normale originaire. Mais ce qu’il y a de plus intéressant dans le cas signalé
(1) Les faits de « subconscience » ont été beaucoup étudiés en Angleterre ainsi que par les psychologues français contemporains. Parmi ceuxci je citerai, dans ce domaine, le D' Pierre Janet et A. Binet. Tous deux ont enrichi la psychologie de nombreuses observations, recueillies avec soin et interprétées avec perspicacité. De plus, ces deux psychologues ont, I un comme 1 autre, reconnu qu’il n’était pas légitime de passer à côté des problèmes psychologiques en leur substituant des solutions simplistes empruntées à des schémas imparfaits de la physiologie; ils voient qu’ils sont en présence de problèmes de nature psychologique, se rattachant à a vie spirituelle et inexplicables par les hypothèses mécanistes les plus habiles. Sur la question présente, on lira avec profit : A. Binet, Les altérations de la personnalité, Bibl. scientif. internat. F. Alcan, 1892.
(2) 7F* Congrès international de Psychologie, Paris, F. Alcan, 1901, p. 19-1
et suiv. : Genèse et développement des « personnalités » des demoiselles Beauchamp.
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par le D‘‘ M. Prince, c’est l’existence indépendante d’une autre personnalité encore, Bill, à laquelle se ramène fréquemment le sujet observé et qui est la conscience subliminale du sujet, dégagée à l’état de personnalité distincte. Or, Bill est la plus continue et la plus complète des trois personnalités ; elle se rend compte des deux autres et donne sur les pensées de B1 et sur les actions de BIV des renseignements précis sans que ni Bl, ni BIV ne connaissent Bill. Bill a longtemps tourmenté Bl, comme l’expose en plusieurs exemples typiques le Prince (p. 198-200 ). Physiquement et moralement, la personnalité subliminale est plus vivante, plus naturelle et beaucoup mieux portante que ne l’est Bl et que ne l’était le sujet à l’état normal avant la dissociation. Comme Bill se souvient d’un grand nombre de détails remontant à l’enfance du sujet, il est à supposer que l’on est en présence d’un fait analogue à celui qui maintes fois fut rapporté du rêve : des événements, insignitiants à l’état de veille, reparaissent dans le rêve et y prennent beaucoup d’importance; c’est sans doute une particularité analogue que la conservation dans la conscience subliminale (ou Bill) d’événements qui sont oubliés de Bl. — Ces différentes personnalités se sont dissociées à la suite d’une violente émotion, ainsi que le raconte l’auteur de la communication faite au Congrès. Trois d’entre elles continuent donc à vivre parallèlement ; une seule d’entre elles connaît les deux autres; elles alternent, provoquées souvent par des causes accidentelles et minimes.
Ces faits n’étonneront pas outre mesure les personnes douées d’une grande émotivité et d’une certaine instabilité dans les tendances. Celles-ci sont, selon les moments, emportées à la dérive par une tendance particulière, un sentiment enthousiaste qui les porte à nier ce
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qu’elles admiraient ou à s’attacher tantôt à une idée, . tantôt à une autre. Elles mettent beaucoup d’entrain à tout ce qu’elles font, mais chacun de leurs genres d’occupation semble se dissocier de l’ensemble ; et de même que les différentes personnalités, chez le sujet du Dr Prince, avaient chacune un caractère différent, de même l’enthousiasme du moment nous montre, chez l’émotif, certains traits de nature qui disparaîtront dans une autre période. C’est ainsi que le même individu paraîtra une fois énergique et décidé, une autre fois rêveur, ici précis et presque mathématicien, là poète épris dé nuances et de musique ; il semble que le même homme joue plusieurs personnages. Et n’y a-t-il pas, aufond.de chacun de nous, plusieurs personnalités? Si la suggestion que nous recevons du dehors est très forte, elle fait surgir l’une ou l’autre alternativement. Au théâtre, un spectateur sympathisera avec plusieurs personnages différents, dont il suivra la destinée, en s’incorporant presque dans chacun d’eux. La nature nous prépare intérieurement à toute espèce de destinées. Ce sont les circonstances dans lesquelles nous nous trouvons qui ^décident celle qui l’emportera, c’est-à-dire la personnalité prédominante. Mais les autres ne s’anéantissent jamais entièrement; et de même que certaines circonstances ont dégagé la conscience subliminale du sujet dont nous parlions plus haut, ainsi dans la vie les circonstances peuvent déterminer chez les individus des sentiments et des actions qu’on ne prévoyait pas.
Ces quelques exemples auront suffi, je crois, à montrer combien il est faux de réduire la psychologie à la seule conscience, telle qu'elle se présente à l’introspection. Sans aucun doute, dans la conscience se répercute toute la vie psychique; son importance n’est niée par personne. Mais
il est impossible de se borner à elle seule, et impossible surtout de 1 intellectualiser au point de la réduire à des combinaisons d’éléments représentatifs, d’images aux contours fixes, ou à des lois logiques.
L’importance du subconscient établie, nous tâcherons de classer d’abord les principaux groupes de faits qu’il englobe et de les rapporter ensuite à leurs conditions afin de les expliquer.