DURÉE
DE L’INCUBATION du chancre des animaux ayant fourni le sang.
NOMBRE DE JOURS écoulés depuis la saignée jusqu’à l'apparition du chancre.
Le sang n’est pas d’ailleurs seul à contenir le principe virulent, car le même expérimentateur a pu montrer qu’à des époques variables au cours de l’incubation, certains organes peuvent transmettre la maladie. Il cite à ce sujet des expériences prouvant que la rate contient du virus actif déjà quatorze jours après l’inoculation cutanée. A plus forte raison ces organes sont-ils nettement virulents après l’apparition de l’accident primitif, comme l’a démontré Neisser à la suite de recherches dont les détails seront exposés plus loïfi.
Il est donc certain que le virus syphilitique abandonne rapidement l’endroit où il a été déposé, pour se répandre dans l’organisme. Quelles voies suit-il dans cette marche envahissante ? Les syphiligraphes, se basant sur des arguments cliniques et anatomo-pathologiques, ont incriminé tantôt ~ la voie sanguine , tantôt la voie lymphatique, ou bien les deux à la fois. L’expérimentation est venue confirmer en partie ces faits. Elle a mis en lumière l’importance de la
(1) A. Neisser, Die experimentelle Syphilisforschung, Berlin, Springer, 1906.
circulation lymphatique comme moyen de transport, en prouvant la présence du virus dans les ganglions plus ou moins éloignés de la porte d’entrée. Sans insister sur ce point, traité ailleurs, nous rappellerons lés résultats positifs obtenus par Hoffmann, par Metchnikofï et Roux, par Finger et Landstemer, et par Neisser et ses collaborateurs qui se sont servis de ganglions provenant de l’homme ou du singe. L’étude expérimentale a également mis en lumière le rôle de la circulation sanguine, comme le prouvent les recherches démonstratives publiées par Neisser. De son côté, l’examen histopathologique du chancre dans ses rapports avec le Treponema pallidum , a sanctionné pleinement ces notions expérimentales. Grâce à l’emploi des méthodes à l’argent, on a pu découvrir les spirochètes non seulement à l’intérieur des vaisseaux, disséminés parmi les hématies [Levaditi et Manouélian (1), Queyrat et Levaditi (2)], mais aussi dans les espaces lymphatiques dilatés qui sillonnent le tissu chancreux. On doit donc conclure de ces faits que l'agent pathogène de la vérole se répand dans V organisme et par la voie sanguine et peut-être, de préférence, par la voie lymphatique.
Un des problèmes les plus intéressants que la clinique n’a jamais pu que poser, et sur lequel l’expérimentation a jeté une certaine lumière, est celui de savoir où se loge le virus syphilitique pendant la période floride de la maladie et surtout pendant les accalmies qui séparent les poussées aiguës. C’est encore à Neisser (3) et à ses collaborateurs, Baermann et Halberstâdter, que l’on doit de précieux renseignements à ce sujet. En se servant de la méthode employée pour l’étude de l’infectiosité du sang, ces observateurs ont démontré que de tous les organes provenant de singes syphilisés, la moelle osseuse, la rate, les gan-
(1) Levaditi et Manouélian, C. R. de la Soc. de Biologie , 1905, vol. 59, p*. 527.
(2) Queyrat et Levaditi, Bull, de la Soc. méd. des Hôpitaux , séance du 30 mars 1906.
(3) A. Neisser, Die experimentelle Syphilisforschung, Berlin, Springer, 1906.
ENVAHISSEMENT DE L’ORGANISME PAR LE VIRUS
glions lymphatiques et le testicule sont seuls capables de transmettre l’infection par scarifications cutanées. Ils examinèrent des simiens appartenant à peu près à toutes les espèces sensibles : Gibbons, Orang-outangs et singes inférieurs. Chez ces derniers, il fut plus facile de déceler le virus actif dans les organes que chez les anthropoïdes. Parmi les catarrhiniens éloignés de l’homme dont les tissus furent examinés, 59 avaient été inoculés avec des produits syphilitiques humains et 34 avec du virus simien de passage. C’est dans la première série que le pourcentage des résultats positifs fut le plus fort (56 p. 100 au lieu de 47 p. 100), ce qui semble prouver que la généralisation de l’agent pathogène de la vérole est plus fréquente chez les animaux ayant reçu du virus provenant de l’homme. Voici un tableau qui montre la fréquence de ce virus dans les différents organes doués de pouvoir infectieux :
Expériences.
Inoculations positives.
Raie.
Moelle osseuse.
Ganglions.
Testicule.
Ce tableau montre que la rate et surtout la moelle osseuse sont les organes qui renferment le plus souvent le germe infectieux. Il prouve d’autre part que, exception faite pour le testicule , c'est dans les tissus hématopoiétiques que vient se loger de préférence le Treponema pallidum.
Ces conclusions permettent quelques réflexions au sujet du mécanisme de la conservation du virus pendant les périodes qui séparent les trois principales étapes de la syphilis. On ne peut s’empêcher de faire un rapprochement entre la richesse •de ces organes en globules blancs et la présence dans leur intimité, pendant un temps quelquefois très long, de trépo-
nèmes virulents (Neisser constata l’infectiosité des organes jusqu’à deux-cent quatre-vingt-trois jours après l’inoculation). Par analogie avec ce qui se passe dans d’autres processus infectieux (cas des lapins immunisés contre le choléra des poules par exemple), on peut penser que certains leucocytes de la rate et de la moelle osseuse englobent le parasite, mais ne parviennent pas à le détruire complètement. Ils réussissent néanmoins à le mettre momentanément dans l’impossibilité d’agir et de se généraliser jusqu’au jour où, pour une cause encore ignorée, il pullule de nouveau et devient la source de nouveaux accidents. D’autre part, il y a lieu de remarquer que ce sont précisément les tissus où se loge de préférence le virus de la syphilis, qui, d’une façon générale, se chargent d’élaborer les anticorps spécifiques. Il est en effet admis actuellement, à la suite des expériences de Pfeiffer et Marx, de Deutsch, de Wassermann, de Levaditi, que les anticorps cholériques, typhiques, pneumococciques et spirillolytiques sont fabriqués par la rate, les ganglions lymphatiques et surtout par la moelle osseuse, puisque c’est dans ces tissus qu’ils apparaissent avant qu’on puisse les déceler dans le sang.
Non moins intéressante est la constatation du virus dans le testicule des singes syphilisés. Elle prouve son affinité pour les glandes génitales et concorde avec ce que nous venons de dire au sujet de l’inoculabilité de la syphilis dans l’organe séminal. Cette question se rattache d’ailleurs intimement au mécanisme de la transmission héréditaire directe de la syphilis paternelle au rejeton. Étant donné que, même en dehors de toute manifestation spécifique apparente, le virus existe dans le tissu testiculaire et est capable, comme l’ont démontré Finger et Landsteiner, de passer dans le sperme, il en résulte que l’infection peut être transmise aux descendants sans engendrer l’accident primaire chez la femme. Il s’agit, dans l’espèce, d’une inoculation ovulaire produite par le sperme vecteur du parasite.
ENVAHISSEMENT DE L’ORGANISME PAR LE VIRUS
En dehors de ces données concernant le mécanisme de la conservation du microbe et l’hérédité syphilitique, ces expériences permettent de formuler quelques conclusions au sujet de l’opportunité de l’excision du chancre. Il est évident, que, très longtemps avant l’éclosion de l’accident primaire, le virus spécifique s’est déjà répandu dans l’organisme par l’intermédiaire de la circulation sanguine et lymphatique et s’est logé dans les tissus hématopoiétiques. L’extirpation du syphilome primaire ne peut donc empêcher nullement la généralisation de l’infection, puisque l’envahissement est déjà accompli au moment où cette opération peut être pratiquement tentée. Si elle a l’avantage de supprimer un des principaux foyers riches en microbes, elle offre l’inconvénient d’ouvrir de nombreux vaisseaux et de faciliter ainsi une nouvelle invasion de tréponèmes dans le torrent circulatoire.
Quant à la forme sous laquelle peut se conserver l’agent pathogène de la vérole dans l’intimité des organes et quant à ses rapports avec les tissus, c’est là une question que nous traiterons en détail dans la troisième partie de cet ouvrage. Rappelons ici que Schaudinn et Zabolotny ont réussi soit sur des frottis, soit sur des coupes imprégnées à l’argent, à déceler des tréponèmes typiques dans la rate de l’homme et des singes syphilisés.