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CHAPITRE VI

§ I. — infectiosité des manifestations cutanées et muqueuses primaires et secondaires.

La clinique nous apprend que le chancre, ainsi que les accidents cutanés et muqueux de la période secondaire, contiennent le virus spécifique en abondance. Nous savons d’ailleurs que ces lésions sont la source la plus fréquente de contagion. L’expérimentation, de son côté, confirme ces notions en démontrant que non seulement les produits spécifiques humains, mais aussi ceux provenant du singe, possèdent ce caractère infectieux. Ainsi elle prouve que parmi ceux-ci, le chancre , de même que les syphilides papulosquameuses et les plaques muqueuses du Chimpanzé et du Gibbon, sont capables de transmettre la maladie à des animaux sensibles, comme il résulte des expériences de Metchnikoff et Roux et de Neisser. Il en est de même des ganglions correspondant au siège de l’accident primaire, ganglions dont l’infectiosité fut mise en évidence par les recherches des auteurs précédents, de Finger et Landsteiner (loc. cit.), et de Hoffmann (1) (singes inférieurs). Ce dernier a montré que, chez l’homme, les glandes lymphatiques contiennent du virus actif à une époque très précoce, avant même que le chancre soit suffisamment développé pour permettre un diagnostic sûr. D’un autre côté,

(1) Hoffmann, Dermat. Zeitsch., 1906, vol. 13, fasc. VIII, p. 561.

Finger et Landsteiner ont constaté le pouvoir infectieux non seulement des glandes lymphatiques régionnaires, mais aussi d’un ganglion situé très loin de l’accident primitif (ganglion cubital dans un cas de chancre de la verge), fait qui apporte une confirmation de plus en faveur de l’extension du virus spécifique par la voie lymphatique.

§ 2. — Infectiosité des lésions tertiaires.

Beaucoup plus importantes sont les recherches faites sur le pouvoir infectieux des manifestations tertiaires. Avant la période expérimentale, on pensait que ces lésions étaient dépourvues de virulence et incapables de transmettre la maladie par contagion. Contrairement à ces données d’ordre clinique, l’étude expérimentale montra que si les accidents tertiaires ne sont pas très riches en virus, ils peuvent néanmoins en contenir suffisamment pour provoquer une lésion primaire typique chez des singes sensibles. Salmon (1), le premier, étudia cette question à l’Institut Pasteur et aboutit à des résultats qui semblaient démontrer la stérilité des gommes syphilitiques. Il inocula à un Macacus cynomolgus et à un Macacus sinicus le pus d’une vaste ulcération gommeuse existant chez un individu dont la vérole datait de huit ans et qui n’avait subi aucun traitement depuis sept ans. L’inoculation, faite par scarifications superficielles, intéressait plusieurs zones cutanées et plus spécialement l’arcade sourcilière. Aucun des animaux ne présenta la moindre trace de chancre au cours des soixante-dix jours pendant lesquels ils furent observés. A ce moment, on essaya leur réceptivité à l’aide d’une nouvelle inoculation d’un virus pris cette fois sur un malade atteint de syphilis secondaire (papules, lenticulaires sèches). Un des singes succomba quelques jours plus tard; l’autre (Macacus cynomolgus) présenta,

(1) Salmon, Comptes rendus de la Société de Biologie , 1904. La Syphilis, 1904, vol. 2, n° 6, p. 404.

après une période d’incubation ordinaire, deux chancres typiques sur la conjonctive palpébrale, avec adénopathie sous-maxillaire du côté correspondant. Salmon conclut de ces recherches que les gommes syphilitiques non seulement sont incapables de transmettre l’infection spécifique, mais encore ne confèrent aucune immunité.

Malgré la netteté de ces résultats, on ne pouvait considérer la question comme définitivement résolue. De ces deux expériences, la seconde seule semble avoir une apparence de valeur démonstrative. Toutefois, si l’animal s’est montré résistant à l’inoculation de produits tertiaires et sensible à celle des lésions secondaires, cela pouvait fort bien tenir à une certaine immunité passagère; on rencontre, en effet, assez souvent des singes qui réagissent à une seconde inoculation, quoiqu’ayant résisté à une première tentative. D’un autre côté, Salmon s’est servi, comme matériel infectieux, du pus prélevé au centre d’une lésion ulcérée. Or, on sait actuellement, grâce aux études microbiologiques et histo-pathologiques des accidents primaires, secondaires et tertiaires, qu’il y a un certain antagonisme entre la présence du Treponema pallidum et la pullulation des agents d’infection banale. Nous verrons plus loin que si les tissus syphilitiques situés à distance de la zone ulcérée et infectée secondairement, abondent en spirochètes, ces derniers, par contre, sont totalement absents au voisinage immédiat des parties nécrosées et purulentes. Il en résulte que les expériences de Salmon auraient pu fournir d’autres indications, si, au lieu d’employer le pus d’une ulcération gommeuse, l’auteur avait prélevé soit un fragment de tissu périphérique, soit, mieux encore, le contenu d’une gomme complètement fermée.

Les recherches plus récentes de Finger et Landsteiner (1), qui ne sont pas passibles des objections précédentes, ont abouti à des résultats tout opposés. Ces observa-

(1) Finger et Landsteiner, Sitzungsbericht. der Kaiserl. Akad. der Wis senschafien in Wien, 1905, vol. 114, fasc. III, p. 497.

teurs se sont servis de produits tertiaires pris chez une malade syphilitique depuis dix-sept ans et qui présentait, à l’extrémité supérieure du tibia, une lésion gommeuse fermée, avec ramollissement central et nettement fluctuante. Après avoir incisé aseptiquement cette gomme et en avoir raclé le contenu, ils l’inoculèrent, après broyage, à un Cynocephalus hamadryas au niveau de l’arcade sourcilière (par le procédé des poches et aussi par scarifications). Au bout de vingt jours, l’animal présenta, au point inoculé, les premiers signes d’un chancre qui évolua normalement et dont l’aspect histologique prouvait sa nature syphilitique. Il fut d’ailleurs réfractaire à une nouvelle inoculation faite avec un virus provenant de papules secondaires humaines.

Ce résultat a été confirmé par Neisser, Bærmann et Halberstàdter (1), qui, deux fois sur trois, ont réussi à démontrer l’infectiosité des gommes complètement fermées. Dans les deux expériences positives faites sur un Gibbon et un Macaque, l’incubation de l’accident primaire fut exceptionnellement longue, ce qui laisse penser sinon à une atténuation du virus syphilitique tertiaire, du moins à la rareté de l’agent pathogène dans ces produits. Malheureusement, les auteurs Lie purent préciser l’âge de l’infection syphilitique des malades qui fournirent le matériel d’expérimentation. Plus tard, Neisser (2) a rapporté de nouvelles expériences faites à Breslau, dont les résultats ont été complètement négatifs.

Après ces recherches; signalons celles plus récentes de Finger et Landsteiner (3) qui, dans deux cas de syphilis tertiaire typique, ont réussi à prouver l’existence du virus actif. Voici d’ailleurs les détails de ces expériences :

Un individu âgé de cinquante-trois ans et syphilitique depuis douze ans, présentait, en dehors de plusieurs ulcéra-

(1) A. Neisser, Bærmann et Halberstædter, Deutsch. mediz. Woch., 1906, nos 1 à 3.

(2) A. Neisser, Die experim. Syphilisforschung , Berlin, Springer, 1906, p. 28.

(3) Fin-ger et Landsteiner, Sitzungsber., der Kaiserl. Akad. der Wissenschaften in Wien., 1906, \ol. 115, fasc. III, p. 497.

tions tertiaires sur le cuir chevelu, deux gommes fluctuantes et complètement fermées. Après incision aseptique de ces gommes, on évacua leur contenu et on racla l’infiltration de la zone périphérique; des particules provenant de ce raclage furent inoculées par le procédé des poches, à l’arcade sourcilière et au bord palpébral d’un Cynocephalus hamadryas. Après une incubation de vingt et un jours, apparurent trois nodules qui se couvrirent bientôt de quames et s’ulcérèrent. L’aspect histologique de ces efflorescences montra leur complète analogie avec l’accident primaire habituel du singe.

Dans la seconde observation, il s’agit d’un malade âgé de trente-deux ans et syphilitique depuis trois ans, qui présentait, en plus de tubercules cutanés tertiaires, deux gommes fermées. Le contenu, prélevé de la même façon, fut inoculé à un Macacus rhésus et donna lieu, après une incubation d’environ un mois, à l’éclosion de quelques petits nodules qui disparurent rapidement (1).

Citons, pour être complet, les constatations recueillies tout dernièrement par Hoffmann (2) et par Buschke et Fischer (3). Le premier inocula un singe (dont il ne précise pas l’espèce) avec des produits prélevés sur le bord d’une syphilide tertiaire ulcéreuse typique ; l’animal présenta, vingt-sept jours après, un accident local serpigineux qui put être transmis en série. Il obtint un résultat négatif avec une syphilide tertiaire papuleuse excisée chez un autre malade. Buschke et Fischer se sont servis de tissus provenant d’une syphilide tertiaire ulcéreuse extirpée chez un sujet syphilitique depuis dix-sept ans et traité à plusieurs reprises. Le Macaque réagit au bout de dix-huit jours, par une lésion locale de l’arcade sourcilière, lésion dont l’examen histo-

(1) Étant donnée la fugacité de ces lésions, les auteurs hésitent à affirmer leur nature syphilitique.

(2) Hoffmann, Dermat. Zeitschrift, 1906. vol. 13, fasc. VIII, p. 562.

(3) Buschke et Fischer, Mediz. Klin., septembre 1906.

logique démontra la nature spécifique et qui conféra une immunité absolue (réinoculation d’épreuve avec papules humides).

Toutes ces observations nous instruisent sur la présence et la distribution du virus dans les différentes manifestations de la syphilis tertiaire habituelle. Mais dans les formes graves, dites malignes , où les accidents se précipitent sans présenter les périodes d’accalmie habituelles et se caractérisent par leur tendance à l’ulcération et à l’envahissement rapide des tissus, l’inoculabilité des lésions n’a pas fait le sujet d’une étude suivie. Deux expériences- seulement, réalisées en Allemagne par Buschke et Fischer, nous donnent quelques renseignements sur le pouvoir infectieux de ces lésions. Elles tendent à prouver que si les syphilides pustuleuses malignes contiennent du virus, celui-ci ne semble pas être très abondant, ni très actif, puisque les animaux inoculés ont réagi de la même façon que vis-à-vis d’un virus spécifique ordinaire. Cette malignité semble donc s’expliquer plutôt par une sensibilité spéciale de certains individus, ou par une association microbienne, que par une exagération de la virulence de l’agent pathogène.

Il résulte de l’ensemble de ces recherches que, contrairement à ce que nous enseigne la clinique, les manifestations tertiaires jouissent d’un pouvoir infectieux très net et peuvent être contagieuses. Il faut remarquer cependant que si le virus existe indubitablement dans ces lésions, il n’y est pas abondant, puisque dans la majorité des cas, ces accidents ont été incapables de provoquer la maladie chez le singe.

Doit-on attribuer ce faible pouvoir infectieux à la qualité ou à la quantité des parasites ? Rien ne permet d’être affirmatif; cependant, quelques faits tendent à prouver que la virulence des tréponèmes n’a subi aucune modification appréciable, puisque la lésion engendrée par ce virhs ne diffère ni en plus ni en moins de celle qu’on obtient Syphil. expér. 5

lorsqu’on se sert de produits primaires ou secondaires. C’est donc plutôt la rareté de l’agent pathogène dans les gommes et les syphilides ulcéreuses tertiaires qui paraît le mieux expliquer leur faible contagiosité. Nous savons d’ailleurs, que pour réaliser leur inoculabilité, il faut employer une grande quantité de produits infectieux et que l’examen microscopique a montré, lui aussi, leur pauvreté en tréponèmes.

Quant à l’hypothèse d’une forme spéciale du parasite, propre au tertiarisme, hypothèse envisagée par Buschke et Fischer, elle nous semble invraisemblable, surtout depuis la constatation de spirochètes typiqués dans l’intimité de ces tissus.

§ 3. — Infectiosité des produits de l’hérédo-syphilis.

D’après les résultats positifs obtenus, comme nous venons de le voir, par l’inoculation des lésions syphilitiques primaires,, secondaires et tertiaires du singe et de l’homme, il est facile de prévoir le pouvoir infectieux des différents produits provenant d’enfants hérédo-syphilitiques. Nous savons* en effet, que grâce à son accoutumance et grâce aussi à la faible résistance de l’organisme, le tréponème est, chez les spécifiques héréditaires, dans les meilleures conditions pour pulluler et exalter sa virulence. Aussi les quelques expériences faites à ce sujet, entre autres celles de Neisser et de ses collaborateurs, ont-elles montré que non seulement les organes reconnus très riches en parasites par l’examen microscopique, mais aussi le mucus nasal des enfants atteints de coryza syphilitique , sont capables de transmettre la vérole aux singes sensibles (trois expériences).

§ 4. — Infectiosité du sang.

Les cliniciens se sont demandé depuis longtemps si le sang charrie le virus syphilitique au cours des diverses manifesta-

tions spécifiques. Hoffmann (1), qui s’est adressé tout récemment à l’expérimentation pour élucider cette question, donne un aperçu historique de ce qui avait été fait avant lui. Nous croyons utile de le rappeler en quelques mots.

Waller (2), pour combattre l’opinion de Ricord qui affirmait que les manifestations secondaires sont dépourvues de virulence, recherche si le sang des syphilitiques en puissance d’accidents, est capable de transmettre la maladie lorsqu’il est inoculé à l’homme sain. Il fit trois expériences concluantes, dont voici un exemple : Après avoir prélevé du sang par des ventouses chez une fillette présentant des accidents secondaires, il l’inocula, par application de charpie imbibée de ce sang, dans la plaie préalablement scarifiée d’un enfant atteint de lupus. Trente-quatre jours après, parurent deux tubercules d’un rouge pâle qui s’indurèrent et s’ulcérèrent rapidement. Ces lésions furent suivies, après soixante-cinq jours, d’un exanthème maculeux et d’une angine spécifique. Comme Hoffmann le remarque, les expériences de Waller, malgré la concordance des résultats qu’elles ont fournis, sont passibles de quelques objections. Rien ne prouve, en effet, que les ventouses n’aient pas été placées au niveau d’un accident secondaire quelconque, et que le sang recueilli à ce niveau, ne se soit pas contaminé en traversant les lésions de la peau.

L’Anonyme du Palatinat (3) procéda d’une autre façon que Waller: il prit du sang chez une jeune fille en pleine période secondaire et le déposa sur des ulcérations de la jambe chez six individus atteints de varices. L’opération resta sans effet chez trois d’entre eux, cependant que chez les trois autres il observa l’éclosion d’éruptions maculeuses, d’ulcérations de la gorge et de papules cutanées. Aucune lésion n’apparut au point inoculé.

(1) Hoffmann, Deutsche med. Wock., 1906, n° 13.

(2) Waller, Prager Vierteljahrschr. /. praht. Heilkunde , 1851, vol. 29, p. 112; vol. 31, p. 51.

(3) Anonymus, Aerztliches Intelligentzblatt, 185Ç, p. 426.

Lindwurm (1) chercha, lui aussi, à démontrer l’infectiosité du sang syphilitique. Il prit, également au moyen de ventouses, du sang chez une femme enceinte de huit mois et qui présentait un accident primaire au niveau des organes génitaux, des ganglions inguinaux et cervicaux et des syphilides maculo-papuleuses. Il eut soin d’appliquer la ventouse sur une région cutanée absolument saine. A remarquer que quatre jours après la saignée, la malade accoucha d’un enfant qui, plus tard, fut atteint de pemphigus et mourut avec des signes manifestes de syphilis congénitale. Le sang fut injecté avec une seringue sous la peau d’une femme qui présentait une tumeur maligne. Quatre semaines après l’injection, un nodule rougeâtre se manifesta, puis s’ulcéra et se recouvrit de croûtes; il fut suivi d’une hypertrophie ganglionnaire et d’une éruption de syphilides maculo-papuleuses. Ce résultat est surprenant, si l’on songe que l’injection du sang fut faite dans le tissu cellulaire sous-cutané et si l’on se rappelle que, d’après Neisser et Metchnikofï, l’introduction du virus sous la peau des singes est inefficace. Il est possible pourtant, qu’à cause des instruments défectueux dont on se servait à cette époque, Lindwurm ait déposé une partie du virus dans une zone superficielle des téguments.

Plus démonstratives sont les recherches de Pellizzari (2), qui, en 1862, expérimenta sur trois jeunes médecins ayant voulu se prêter à l’inoculation, afin de contribuera résoudre ce problème auquel ils s’intéressaient particulièrement. Après avoir, chez une malade en pleine syphilis secondaire, nettoyé une zone cutanée complètement dépourvue d’exanthème, Pellizzari fit une saignée de la veine céphalique et inocula le sang par scarifications au niveau du deltoïde; un seul sujet montra un accident local après vingt-six jours d’incubation et une roséole typique soixante-cinq jours plus tard.

Voici un tableau emprunté à Hoffmann, et qui résume

(1) Lindwurm, Würzburger mediz. Zeitschrift , 1862, vol. 3, p. 148.

(2) Pellizzari, Lo Sperimentale, Florence, 1862, n° 4.

INFECTIOSITÉ DES DIVERS PRODUITS DE L’HOMME ET DES ANIMAUX. 69 toutes les recherches positives faites sur l’homme :

Inoculations positives de sang syphilitique faites chez l’homme (1).

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