‹ La syphilisChapitre 14 sur 97 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

DE L’IMMUNITÉ. — ESSAIS DE VACCINATION, DE SÉRO- THÉRAPIE ET DE PROPHYLAXIE.

§ I. — L’immunité au cours de la période primaire de la syphilis.

On entend par immunité dans la syphilis un état particulier caractérisé par l’insensibilité plus ou moins absolue du revêtement cutané et muqueux vis-à-vis de l’inoculation d’un virus capable de déterminer, chez l’homme ou l’animal sain, les accidents habituels de cette infection. Cette immunité se développe progressivement en même temps qu’évolue le processus spécifique. Quand débute-t-elle? Quand atteint-elle son maximum et quand commence-t-elle à décroître ? Quels sont ses caractères et sonmécanisme intime ? Ce sont là des questions que nous nous proposons d’élucider, en nous appuyant non seulement sur les données cliniques et l’expérimentation faite sur l’homme par les anciens observateurs, mais aussi sur les résultats des recherches modernes entreprises sur le singe.

Nous étudierons cette immunité successivement avantr pendant et après l’accident primaire.

A. — L’immunité avant le chancre. — Les anciens chercheurs, à la suite d’expériences faites sur l’homme, avaient remarqué qu’aucune immunité n’apparaît pendant la période d’incubation. Il est, en effet, possible de-provoquer des chancres successifs chez un même individu, en faisant plusieurs inoculations à intervalles assez rapprochés les uns des autres

Des observations venant à l’appui de cette constatation*

DE L’IMMUNITÉ

ont été publiées par Belhomme (1), Gibert (2), Wallace (3), Lindwurm (4) et Puche (5), et réunies par Sabaréanu (6) dans sa thèse (Paris 1905). Nous croyons intéressant de résumer ici quelques-unes de ces observations :

Observation de Belhomme. — Un malade scrofuleux est inoculé à quatre reprises et à plusieurs jours d’intervalle (le 5, le 6, le 11 et le 13 octobre), avec du virus syphilitique prélevé sur un chancre induré. Les lésions primaires apparurent aux points inoculés le 10 et le 14 novembre, ainsi que le 10 et le 21 janvier.

Observation de Lindwurm. — Une fille publique fut inoculée à la cuisse droite et en trois points différents, avec du suc de chancre induré ; quelques jours plus tard, la même opération fut pratiquée au bras gauche. Les traces des cinq piqûres disparurent, mais, après dix-neuf jours d’incubation pour la cuisse et vingtquatre jours pour le bras gauche, on constata l’apparition de tubercules qui s’ulcérèrent superficiellement et se couvrirent de croûtes.

Observation de Puche. — Un homme atteint de carie osseuse, est inoculé sur la ligne blanche avec le pus d’un chancre induré datant de six semaines ; vingt-deux jours après cette première inoculation, il fut scarifié une seconde fois à la même région, mais à quelque distance, avec du suc d’un accident primaire âgé de vingt jours. Trente-neuf jouj*s après la première inoculation et dix-sept après la seconde, apparurent aux deux points infectés, des accidents locaux qui évoluèrent comme des chancres typiques et qui furent suivis d’une éruption papuleuse généralisée.

Dans I’Observation de Wallace, les deux inoculations successives furent séparées par un intervalle de sept jours; dans celle de Gibert il s’agit de plusieurs scarifications dont deux seulement furent suivies de succès, mais l’auteur n’indique ni leur nombre, ni l’époque à laquelle elles furent pratiquées (Rollet).

Il ressort de ces expériences, que V organisme, déjà envahi par V agent pathogène de la vérole, n’offre, pendant la première incubation , aucune immunité appréciable vis-à-vis d’une nouvelle inoculation de virus syphilitique. On pourrait donc penser que, malgré la pénétration précoce du tréponème dans le sang et les tissus (Cf. Neisser), l’organisme ne se ressent en aucune façon de cet envahissement; sa manière de réagir à l’égard d’une nouvelle infection venue du dehors, paraît, en effet, être la même que celle d’un orga-

(1) Belhomme, Bulletin de la Société des sciences méd. de Lyon, 1864.

(2) Gibert, Traité des maladies de la peau, vol. 2, p. 483.

(3) Wallace, Annales Cazenave, vol. 4, p. 36, cité d’après Rollet, Maladies vénériennes, Paris, Masson, 1866, p. 514.

(4) Lindwurm, Cité d’après Rollet, Maladies vénériennes, p. 499.

(5) Puche, Cité d’après Rollet, Maladies vénériennes, p. 495.

(6) Sabaréanu, Chancres syphilitiques successifs. Thèse de Paris, Steinheil, 1905.

nisme normal. Certains faits, qui se trouvent d’ailleurs confirmés par l’expérimentation sur le singe et sur lesquels nous reviendrons plus loin, semblent pourtant démontrer que si, au cours de l’incubation qui précède le chancre, on ne révèle aucune immunité absolue, il s’est opéré cependant un certain changement dans la réceptivité et dans le mode de réaction. Nous venons de voir que dans l’observation de Puche, l’incubation du second accident primitif fut sensiblement plus courte que celle qui précéda le premier chancre. D’un autre côté, les savants que nous avons cités ont observé parfois certaines particularités dans l’évolution et la gravité du syphilome provoqué par l’inoculation du virus au cours de l’incubation.

Non moins intéressantes, à ce point de vue, sont les constatations des chercheurs qui étudièrent la question au moyen de l’expérimentation sur les simiens. A part quelques résultats publiés par Metchnikoff et Roux, nous possédons toute une série d’expériences précises entreprises par Finger et Landsteiner (1) à Vienne, et par Neisser (2) et ses collaborateurs à Breslau et à Batavia. Les premiers étudièrent la réceptivité du Macacus rhésus vis-à-vis d’une nouvelle inoculation pratiquée à des moments divers au cours de la première incubation ; voici les détails de l’une de leurs expériences :

Un rhésus est inoculé avec du virus syphilitique à l’arcade sourcilière gauche, le 7 décembre 1905 ; le 16 du même mois, nouvelle inoculation à l’arçade droite. Le 21 décembre on constate, à l’endroit de la première scarification, une rougeur diffuse de la peau et des nodules disséminés qui augmentèrent progressivement de volume. Le 26 décembre, on remarque à l’arcade sourcilière droite quelques rares nodules de couleur rougeâtre qui s’accroissent, mais qui n’égalent jamais ceux développés au point où fut pratiquée la première inoculation. D’ailleurs, ces nodules guérissent déjà le 15 janvier, cependant que les syphilomes de l’arcade gauche ne disparaissent que le 24 du même mois.

(1) Finger et Landsteiner, Sitzungsbericht. der Kaiserl. Akad. der Wissenschaften in Wien, 1906, vol. 115, fasc. III, p. 188.

(2) A. Neisser, Die experim. Syphilisforschung, Berlin, Springer, p. 73.

DE L’IMMUNITÉ

Nous résumons dans le tableau suivant les résultats fournis par les cinq'expériences de Finger et Landsteiner :

NUMÉRO de l’expérience.

Ire INCUBATION.

2e INOCULATION (Nombre de jours comptés à partir

de la lre inoculation).

IIe INCUBATION.

Ce tableau montre que dans la grande majorité des cas (quatre fois sur cinq), l’incubation qui a précédé l’éclosion du second accident primaire a été sensiblement plus courte que la première.

Neisser et ses collaborateurs, Halberstadter, Baermann et Schucht, ont réussi presque toujours à provoquer l’apparition d’un second chancre en inoculant le virus spécifique pendant la première incubation ; ils n’ont eu, en effet, que deux insuccès sur dix expériences. Leurs recherches, faites sur l’Orangoutang, le Gibbon et le Macacus cynomolgus avec du virus humain et simien (chancres, sang, organes), sont résumées ci-dessous :

Page 1