CHAPITRE VIII
La séro-réaction de la syphilis est une réaction biologique du même ordre que la séro-agglutination de Widal, permettant de dépister l’infection spécifique par l’examen du sérum sanguin. Elle fut découverte par A. Wassermann et par ses collaborateurs A. Neisser et Bruck (1) et fut soumise, au cours de ces dernières années, tant en Allemagne qu’en France, à un contrôle rigoureux de la part de nombreux observateurs. Nous résumerons dans ce chapitre les recherches qui s’y rapportent, et nous exposerons les détails de la technique dans la quatrième partie de cet ouvrage.
L’étude de la séro-réaction comporte un côté théorique et un côté pratique, ce dernier ayant trait à sa valeur au point de vue du diagnostic de la syphilis (acquise et héréditaire) et de la parasyphilis (tabes et paralysie générale). Si les travaux qui succédèrent aux premiers mémoires de Wassermann ont confirmé pleinement ses affirmations quant à la spécificité de la séro-réaction, par contre ils ont modifié sensiblement l’idée directrice de l’auteur. Au début, le savant allemand pensait avoir trouvé un procédé qui, par analogie avec celui de Bordet et Gengou, permettait de déceler dans le sérum des syphilitiques, dans le liquide céphalo-rachidien des paralytiques généraux et dans les divers produits spécifiques (chancre, papules, etc.), des anticorps et des antigènes identiques aux anticorps et aux antigènes micro-
(1) A. Wassermann, A. Neisser et Bruck, Deutsche med. Woch ., 1906, vol. 39, n° 19, p.745 ; Zeitschr. f. Hyg., 1906, vol. 55, p. 451 ; A. Neisser, Die experimen telle Syphilisforsch., 1906, Berlin, Springer, p. 54.
biens (typhus, choléra). Mais, plus tard, grâce aux constatations de Marie et Levaditi, de Porges et Maier, de Landsteiner, Müller et Pôtzl et de Levaditi et Yamanouchi, on a dû abandonner cette hypothèse et formuler, au sujet du mécanisme de la séro-réaction, une conception théorique nouvelle, à la fois plus simple et plus vraie. Cependant, malgré ce changement, la méthode de Wassermann ne saurait être exposée d’une façon compréhensible sans suivre fidèlement la pensée de l’auteur et sans tenir compte, au moins provisoirement, de l’hypothèse initiale des antigènes et des anticorps.
Le principe de la réaction consiste à rechercher au sein des humeurs et des organes des syphilitiques, d’une part les antigènes dérivés du Treponema pallidum (produits microbiens), et d’autre part les anticorps que l’organisme sécrète sous l’influence du virus spécifique. Ce principe n’est autre que celui du procédé que Bordet et Gengou appliquèrent à l’étude des antigènes et des anticorps dans d’autres maladies infectieuses. Ces auteurs ont publié, en 1901, une méthode permettant la découverte de substances défensives spécifiques dans le sérum des animaux infectés, ou immunisés activement contre le bacille typhique, le Proteus vulgarisez rouget du porc et le cocco-bacille pesteux (1). Grâce à son emploi, ils réussirent tout récemment encore, à démontrer l’existence d’une relation étroite entre un microbe trouvé par eux chez les enfants atteints de coqueluche et cette maladie (2). Cette méthode repose sur les données suivantes :
On sait (3) que la dissolution in vitro des globules rouges par un sérum hémolytique spécifique (4), exige le concours de deux substances. L’une d’elles, le complément d’Ehrlich
(1) Bordet et Gengou, Annales de Vlnst. Pasteur , 1901, vol. 15, n° 3, p. 290.
(2) Bordet et Gengou, Annales de Vlnst. Pasteur , 1907, vol. 21, n° 9, p. 731.
(3) Voy.pour les détails sur les Hémolysines : Levaditi, La Presse médicale , 1900, n° 95 ; 1901, n° 70 ; Hallion, La Presse médicale, 1906, n° 78, p. 621.
(4) Ce sérum est fourni par des animaux ayant reçu du sang d’une espèce animale étrangère.
(alexine de Bordet, cytase de Metchnikoff), est un principe thermolabile , se détruisant après un chauffage à 55° et existant dans tout sérum normal. Ce principe est incapable d’engendrer l’hémolyse s’il est employé seul ; il détermine, au contraire, la dissolution des hématies, dès qu’il est mis en présence d’une autre substance, Yambocepteur (sensibilisatrice de Bordet, fixateur de Metchnikoff). Celui-ci résiste au chauffage à 55° et jouit d’une spécificité absolue. Ainsi, il n’agit que sur l’espèce d’hématies qui a servi à la préparation des animaux dont le sérum contient cet ambocepteur, et se fixe exclusivement sur le stroma de ces hématies.
Ni le complément, ni l’ambocepteur, considérés isolément, ne s’attaquent aux globules rouges ; l’hémolyse n’est engendrée que si ces deux composants du sérum hémolytique se trouvent en présence. Il en résulte que si, par un moyen quelconque, on réussit à absorber et à mettre hors d’action le complément dans un système hémolytique donné (complément -[- ambocepteur 4- hématies), on empêche la dissolution des érythrocytes. Or, Bordet et Gengou ont remarqué que toutes les fois que l’on met en contact un sérum riche en anticorps microbiens (sérum antityphique ou anticholérique par exemple) avec les microbes qui ont servi à la préparation de ces anticorps (antigènes) (1), deux phénomènes se produisent : d’abord l’anticorps se fixe sur le corps bactérien et cela de la façon la plus rigoureusement spécifique; ensuite, et par le fait même de cette fixation, l’anticorps acquiert une avidité intense vis-à-vis du complément hémolytique. Prenons par exemple du sérum de cobaye riche en ce complément hémolysant, et mélangeons-le avec des vibrions cholériques chargés d’anticorps anticholériques ; nous constaterons qu’après l’éloignement des particules microbiennes (centrifugation), le sérum de cobaye a perdu la propriété d’engendrer l’hémolyse, lorsqu’il est mis en présence d’un
(1) On appelle antigène toute substance capable de provoquer une production d’anticorps ( bactéries , cellules, albumines, dérivés microbiens, etc.).
ambocepteur hémolytique donné et des hématies qui contiennent à cet ambocepteur.
Les schémas suivants rendent compte de cette fixation du complément par la combinaison anticorps antigène et de l’absence d’hémolyse que l’on remarque dans ces conditions :