CHAPITRE VII
La découverte du tréponème dans les organes et les humeurs des enfants hérédo-syphilitiques fut une des meilleures preuves en faveur de son rôle étiologique. En effet, jusqu’alors on avait dépisté ce microorganisme dans le syphilome primaire et dans les ganglions de la syphilis acquise ou expérimentale, c’est-à-dire dans des conditions qui n’excluaient nullement la possibilité d’une infection secondaire surajoutée. Cette objection fut définitivement écartée lorsqu’on prouva l’existence du spirochète dans l’intimité des organes ou dans certaines lésions cutanées de fœtus dont l’appareil respi ratoire et digestif n’avaient jamais fonctionné, et qui étaient, par conséquent, à l’abri de toute contamination.
Buschke et Fischer (1) furent les premiers à constater le parasite dans le foie et la rate d’un nouveau-né hérédosyphilitique âgé de dix semaines et dont la nécropsie fut pratiquée trente-six heures après la mort. L’enfant présentait de l’œdème pulmonaire, une induration de la rate, des lésions hémorragiques du rein et un foie silex. Malgré le grand intérêt de cette constatation, les auteurs se montrèrent très réservés dans leurs conclusions, et cela pour plusieurs raisons : d’abord il s’agissait de constatations faites sur le cadavre, c’est-à-dire dans des circonstances où l’on pouvait craindre l’existence de microorganismes saprophytes provenant de l’intestin. En outre, l’enfant offrait des manifestations
(1) Buschke et Fischer, Medizin. Klin., 1905, n° 24, et Deutsch. mediz. Woch 1905, n° 20.
spécifiques ouvertes intéressant les organes génitaux, manifestations qui pouvaient être une porte d’entrée pour des germes spirillés venant du dehors et n’ayant aucun rapport avec l’infection syphilitique. Buschke et Fischer, tenant compte de ces objections, se contentèrent d’enregistrer le fait, sans l’interpréter.
Presqu’en même temps que ces auteurs et indépendamment d’eux, Levaditi (1) établit la présence du spirochète dans les vésicules de pemphigus hérédo-syphilitique, chez un nouveauné issu d’un père atteint de spécificité. Certaines de ces vésicules, encore intactes, contenaient des quantités assez considérables de tréponèmes disposés en amas. Chez un second enfant, né de mère syphilitique et âgé de deux mois, Levaditi découvrit dans le foie, la rate et le poumon, ainsi que dans une papule située sur le thorax, des spirochètes caractérisés par leur faible colorabilité et par l’amplitude de leurs tours de spires. De ces observations, l’auteur déduisit les conclusions suivantes : La présence du Spirochæta pallida dans les lésions cutanées de la syphilis congénitale n’est pas due à une infection secondaire, puisque des papules prises au début de leur développement et des bulles de pemphigus, encore non ouvertes, peuvent contenir ce parasite. D’un autre côté, ces constatations faites presque en même temps que celles de Buschke et Fischer, prouvent que la syphilis congénitale est bien une affection due à la pénétration du microbe de Schaudinn dans les organes profondes. L’hérédo-syphilis apparaît ainsi comme une spirillose du nouveau-né offrant plus d’un point commun avec les lésions des spirilloses de l’homme et des animaux (fièvre récurrente, spirillose des oies, spirillose des poules, etc.).
Depuis la publication de ces premières constatations, de nombreux faits vinrent les confirmer ; nous les résumerons dans ce qui suit, et nous suivrons le parasite dans sa voie de
(1) Levaditi, Acad, de Médecine , séance du 16 mai 1905 ; La Presse médicale , 17 mai 1905, p. 317 ; Comptes rendus delà Soc. de Biologie, 1905, vol. 58, p. 845; La Presse médicale , mai 1905, n° 43, p. 337.
Syphil. expér.
migration de la mère au fœtus, en l’étudiant au point de vue de sa distribution et toujours par le procédé des frottis.
Dans le placenta , le parasite n’a été décelé que très rarement et cela malgré de très nombreuses investigations. Doutrelepont (1) est le seul à communiquer une observation positive concernant la présence des tréponèmes dans les frottis faits avec le délivre d’un hérédo-syphilitique dont le cordon montrait des altérations spécifiques. L’étude histologique de ce délivre dans ses rapports avec les spirochètes, montre, comme nous le verrons plus loin, que ces parasites peuvent exister dans les villosités plus souvent que ne le révèle l’examen des frottis. Leur prétendue rareté n’est donc qu’apparente et s’explique facilement, si l’on tient compte de l’extrême richesse du placenta en liquide sanguin, liquide qui dilue forcément le virus. Rappelons qu’on a réussi également à déceler le microorganisme de Schaudinn dans le liquide amniotique ; c’est ce qui résulte de l’observation publiée par Buschke et Fischer (2).
Le tréponème existe dans le sang des syphilitiques héré^ ditaires, quoique moins fréquemment et moins abondamment que dans l’intimité des organes. Buschke et Fischer (3) ayant examiné le sang prélevé pendant la vie de l’enfant dont nous avons cité l’observation, y décelèrent des spirochètes typiques, et cette constatation faite quelque temps après la publication de leur premier travail, les amena à exclure la possibilité d’une infection secondaire post mortem. De leur côté, Babès et Pânea (4) recueillent une observation analogue se rapportant à la présence du microbe de la vérole dans le sang du cœur d’un hérédo-syphilitique ayant succombé quelques minutes après la naissance et ces faits concordent avec ceux publiés par Sauza et Pereira (5) et par Jadassohn ( loc . cit).
(1) Doutrelepont, Sitzungsbericht. der Niederrhein. Gesellsch. zu Bonn, 1905.
(2) BuscHKEet Fischer, Arch. f. Dermatolog. und Syphilis, 1906, vol. 82, p. 63.
(3) Buschke et Fischer, Deutsch. mediz. Woch., 1905, n° 21.
(4) Babès et Panea, Berlin . Min. Woch., 1905, n° 28.
(5) Souza et Pereira, Deutsch. mediz. Woch., 1905, n° 44.
DISTRIBUTION DES TRÉPONÈMES DANS LA SYPHILIS HÉRÉDITAIRE. 2o&
Le cas rapporté par Ravaut et Ponselle (1) est plus intéressant et mérite d’être rappelé en détail. Les auteurs examinent le sang puisé à la pulpe de l’orteil chez un enfant atteint de syphilides papuleuses et de pemphigus. Ce sang, recueilli la veille de la mort, sert à faire des frottis et, de plus, est soumis à une technique spéciale basée sur l’emploi du nitrate d’argent : on dilue 30 gouttes de sang dans 30 centimètres cubes d’eau distillée et, après l’hémolyse, on recueille le caillot que l’on traite comme un tissu ordinaire. Sur les frottis colorés au Giemsa et sur les coupes du caillot^ Ravaut et Ponselle ont découvert un grand nombre de spirochètes, isolés, accolés deux à deux ou même disposés en amas. Ni macroscopiquement, ni à l’examen microscopique la peau, examinée au point où fut pratiquée la piqûre, ne présentait des lésions pouvant contenir des tréponèmes; les microorganismes spiralés provenaient donc bien de la circulation générale.
Les tréponèmes semblent pulluler parfois dans le torrent circulatoire des hérédo-syphilitiques à un moment où le revêtement cutané ne présente encore aucune manifestation spécifique; c’est ce qui résulte d’une observation publiée par Buscbke et Fischer (loc. cit.) qui, ayant examiné le sang d’un rejeton dont la peau était intacte et les organes incontestablement altérés, y décelèrent un assez grand nombre de parasites. Ajoutons que l’emploi de F ultra-microscope, comme l’ont prouvé Hoffmann et Beer (2), facilite sensiblement la découverte des tréponèmes dans le sang des spécifiques héréditaires.
Il est donc certain que le microbe de la vérole envahit la circulation générale des hérédo-syphilitiques beaucoup plus fréquemment que chez l’adulte; ceci se comprend d’ailleurs fort bien, si l’on tient compte et de la voie de pénétration du virus et de la faible résistance des rejetons
(1) Ravaut et Ponselle, Gazette des Hôpitaux , juillet 1906, n° 86, p. 1021.
(2) Hoffmann et Beer, Berlin, klin. Woch., 1907, n° 12.
incomplètement développés. Toutefois, les faits que nous venons d’exposer, de même que les recherches sur coupes, montrent que le spirochète de Schaudinn ne saurait être identifié avec les spirilles de la fièvre récurrente et des autres spirilloses animales, au point de vue de sa prédilection pour le milieu hématique. On constate souvent, en effet, que le foie ou d’autres organes sont farcis de tréponèmes, cependant que le sang en est complètement dépourvu, ou n’en renferme que très peu. D’ailleurs, même dans les cas où à la nécropsie on a décelé de nombreux spirochètes dans le sang du cœur, il n’est nullement prouvé qu’il en ait été de même pendant la vie. Nous en avons la preuve dans l’observation publiée par Levaditi et Sauvage (1), dans laquelle l’examen du liquide hématique, fait chez l’enfant vivant, donna un résultat négatif, cependant qu’à la nécropsie on découvrit d’assez nombreux tréponèmes dans le sang du cœur. « Les spirochètes, absents dans le sang de la circulation générale pendant la vie, peuvent donc apparaître dans le milieu hématique vers la fin de l’évolution de la maladie » (Levaditi) (2).
La présence du tréponème dans les frottis & organes d? hérédosyphilitiques fut constatée par presque tous les chercheurs, qui, après Buschke, Fischer et Levaditi, reprirent l’étude de cette question. La plupart des tissus, et en particulier ceux que la clinique et l’anatomie pathologique nous révèlent comme le plus profondément touchés par le processus spécifique, contiennent des quantités variables de spirochètes. Ainsi, on a décelé ces parasites dans le foie [Buschke et Fischer (3), Siebert (4), Doutrelepont (5), Babès et Panea (6),
(1) Levaditi et Sauvage, Comptes rendus de la Soc. de Biologie , 1905, vol 59, p. 344.
(2) Levaditi, Ann. de V Institut Pasteur , 1906, vol. 20, p.'50.
(3) Buschke et Fischer, Berlin, klin. Woch., 1906, n° 13.
(4) Siebert, Schlessiche Gesell., Breslau, juin 1905.
(5) Doutrelepont, Niederrhein. Gesell ., Bonn, 1907.
(6) Babès et Panea, Berlin, klin. Woch., 1905, n° 28.
Bodin (1) Reischhauer (2)]; la rate et les capsules surrénales (Babès et Panea, loc. cit.) ; les ganglions inguinaux (Hoffmann) (3); les ganglions mésentériques (Siebert) ; le poumon (Paschen, Reischhauer, Doutrelepont) ; la moelle [osseue (Levaditi et Sauvage). Au contraire, on les a retrouvés plus rarement dans le rein , le thymus et les gommes hépatiques (Hoffmann).
On a examiné également la sécrétion conjonctivale, le pus du coryza, de même que le liquide céphalo-rachidien et on y a découvert parfois des tréponèmes, mais en quantité assez minime. D’après une observation de Babès et Panea, la sécrétion recueillie dans le sac conjonctival d’un enfant atteint de conjonctivite spécifique, contenait quelques parasites. D’autre part, Babès et Panea, ainsi que Schriede (4) citent la présence du microbe de la vérole dans le liquide céphalo-rachidien d’enfants mort-nés ou de nouveau-nés issus de parents infectés. Quant à Yurine, elle peut renfermer parfois des tréponèmes même chez des rejetons ne présentant aucune lésion spécifique du rein ou de la vessie. Buschke et Fischer (5) ont réussi, en effet, à découvrir le microorganisme de Schaudinn dans l’urine puisée directement dans la vessie d’un syphilitique héréditaire, urine préalablement soumise à la centrifugation.
Mais c’est surtout dans les manifestations cutanées de l’hérédosyphilis qu’on a rencontré le plus fréquemment le tréponème. Le caractère de ces lésions importe peu, car le pus des phlyctènes pemphigdides, de même que le suc obtenu par le raclage des papules de la peau , se sont montrés riches en microbes spiralés; d’ailleurs, on les a décelés non seulement dans les manifestations cutanées ouvertes, mais aussi dans les bulles de pemphigus complètement fermées et par conséquent non infectées secondairement. Ajoutons que le parasite de Schau-
(1) Bodin, La Presse méd., 1905, n° 57, p. 453.
(2) Reischhauer, Deutsch. mediz. Woch., 1905, n° 34.
(3) Hoffmann, Berlin, klin. Woch., 1905, n° 32.
(4) Schriede, Vortrage Aerztliche Verein, Marbourg, juillet 1905.
(5) Buschke et Fischer , Archiv f. Dermatolog. u. Syphilis, 1906, vol. 82, p, 521.
dinn fut rencontré par Vernicke (1) dans les fissures labiales et péribuccales , si fréquentes chez les syphilitiques héréditaires et si dangereuses pour les nourrices. Rappelons également que, de même que chez l’adulte, les tréponèmes passent chez les hérédo-syphilitiques dans la phlyctène obtenue en appliquant un vésicatoire sur la peau des rejetons spécifiques. L’un de nous, en collaboration avec Sauvage; a pu s’en assurer et même préciser les conditions dans lesquelles s’opère la migration des parasites. Ces données ont* été confirmées par Buschke et Fischer.
Toutes ces constatations concernant la présence du tréponème dans les organes et les humeurs des hérédo-syphilitiques, furent recueillies chez des enfants ayant survécu quelque temps après leur naissance, ou qui ont succombé sitôt après, par conséquent dans des conditions qui n’excluent pas la possibilité d’une infection secondaire. Beaucoup plus probantes au point de vue du rôle étiologique du spirochète,, sont les observations concernant les fœtus macérés. En effet, Brônnum et Ellermann (2), de même que Reischhauer (3) et Grouven et Fabry (4), ont réussi à déceler des tréponèmes typiques dans l’intimité des organes de fœtus dont les tissus étaient profondément altérés par la macération. L’observation de Brônnum et Ellermann est, à ce point de vue, des plus intéressantes : une femme, en pleine éruption secondaire,, accouche au sixième mois de sa grossesse, d’un enfant mort et macéré. Le foie présentait des lésions typiques de cirrhose et nul organe n’était exempt de macération. Ni le foie et les capsules surrénales, ni le placenta ne contenaient des spirochètes; par contre, ces parasites étaient assez nombreux dans la rate. Leur absence dans le tissu hépatique suggéra d’ailleurs à Brônnum l’idée que peut-être la cirrhose était
(1) Vernicke et Elizalde, Seman. med., Buenos-Ayres, août 1905.
(2) Broennum et Ellermann, Deutsch. mediz. Woch., 1905, n° 44.
(3) Reischhauer, Deutsch. mediz. Woch., 1905, n° 34.
(4) Grouven et Fabry, Deutsch. med. Woch., 1905, n° 47.
due non pas à l’action du microbe, mais à ses produits de sécrétion. Il est à remarquer que la présence du tréponème chez les macérés est loin d’être constante. C’est ce que prouvent du moins les observations de Bodin, de Thibierge, Ravaut et Le Sourd (1) et de Doutrelepont ( ioc . cit.), qui ont recherché vainement le spirochète dans le foie et la rate de fœtus macérés spécifiques. L’inoculation de ces organes au singe est restée d’ailleurs sans résultat.
Les constatations faites sur des frottis, quoique moins complètes et moins précises que celles fournies par les études histologiques dont nous parlerons plus loin, ont permis de résoudre certains problèmes concernant la pathogénie de l’hérédo-syphilis.
D’abord elles établissent d’une façon irréfutable l’importance étiologique du Treponema pallidum. Ensuite, elles nous éclairent jusqu’à un certain point sur le mécanisme de la transmission héréditaire de l’infection syphilitique. Déjà dès les premières recherches, on fut frappé de l’extrême abondance des parasites dans le foie, c’est-à-dire dans l’organe qui, le premier, reçoit le sang placentaire et par conséquent est le plus exposé à l’inoculation du virus. On sait que le tissu hépatique est, dans l’hérédo-syphilis, profondément atteint et on connaît les caractères typiques du foie silex. Or, c’est précisément sur les frottis de ces foies sclérosés qu’on a constaté le plus souvent de nombreux spirochètes. Ce fut là une confirmation de la transmission de la syphilis maternelle au fœtus, déjà établie par l’observation clinique. Malheureusement ces études ont laissé en suspens la question de la transmission directe de la vérole paternelle au rejeton par l’intermédiaire du spermatozoïde et de l’ovule. Ce problème n’a pu être résolu, il est vrai en partie, que grâce aux recherches histologiques qui ont permis de révéler la pénétration du tréponème dans l’ovocyte (Voy. p. 310).
(1) Thibierge, Ravaut et Le Sourd, Bull, de la Soc. méd. des Hôpitaux. Séance du 6 avril 1906.
En outre, à la suite de constatations du même ordre, on a put préciser le moment auquel la syphilis de la mère commence à être dangereuse pour l’enfant. Nous possédons une très intéressante observation rapportée par Buschke et Fischer (1), d’où il résulte que la syphilis maternelle peut être transmise au rejeton même avant l’apparition des accidents secondaires. Ainsi une femme, infectée sept à huit semaines avant la naissance de l’enfant, a mis au monde un foetus mort et légèrement macéré dont le foie et la rate, sans lésions apparentes, contenaient des tréponèmes typiques. Le virus est donc transmissible par voie placentaire, à une époque qui suit de très près l’apparition du chancre chez la mère.
(1) Buschke et Fischer, Berlin, klin. Woch ., 1906, n° 13.