CHAPITRE VIII
§ I. — Accident primaire.
Metchnikoff et Roux (1) ont été les premiers à découvrir le Treponema pallidum dans les accidents primaires des singes syphilisés. A la suite de quelques examens infructueux, ils réussirent à déceler ce parasite dans le chancre d’un Macacus cynomolgus datant de vingt-cinq jours; ils firent une constatation analogue chez un autre Macaque, qui présentait au point d’inoculation, une tache « ovale à peine différenciée des tissus sains », par conséquent dans un syphilome tout à fait au début de son évolution. Ils observent déjà à cette époque, que la quantité de tréponèmes, examinés sur frottis, varie sensiblement d’un cas à l’autre, voire même d’une préparation à l’autre; ainsi, chez le second Macaque, une seule des cinq lamelles examinées contenait de rares parasites. Metchnikoff et Roux obtinrent dans cette première série de recherches, quatre résultats positifs sur six examens.
Dans un mémoire paru plus tard (2), ces savants résument leurs nouvelles expériences et affirment avoir rencontré le tréponème chez 23 singes sur 31. Ils ont remarqué que les résultats varient suivant l’espèce à laquelle on s’adresse. Ainsi chez le Chimpanzé, ils ont enregistré 8 résultats positifs sur 10, chez le Cynocéphale 4 sur 6, chez le Macaque 11 sur 15. Tout en constatant l’absence constante du Spirochæta refr ingens
(1) Metchnikoff et Roux, Bull, de V Acad, de Médecine , séance du 16 mai 1905, et Bulletin médical, 1905.
(2) Metchnikoff et Roux, Annales de V Institut Pasteur, 1905, vol. 19, p. 673.
dans les chancres expérimentaux, Metchnikofï et Roux insistent de nouveau sur les grandes variations du nombre des tréponèmes dans ces lésions : « En examinant, disentils, l’exsudât d’un même chancre du même singe, retiré à peu de jours d’intervalle, tantôt on trouvait des spirilles, tantôt on n’en trouvait pas du tout ».
Ces recherches furent reprises à Vienne par Kraus et Prantschofï (1), qui firent, en plus, des examens de contrôle sur des singes porteurs de lésions cutanées non syphilitiques (tuberculeuses ou autres). Ils décelèrent le tréponème dans l’accident primaire obtenu par inoculation de virus humain chez quatre rhésus , tandis que ce parasite était absent dans les manifestations non spécifiques et même dans les ganglions lymphatiques correspondant au chancre.
Ajoutons que les constatations de Finger et Landsteiner, ainsi que celles plus récentes de Flügel (2), concordent avec celles de Kraus et Prantschofï et de Metchnikofï et Roux.
En France, Thibierge, Ravaut et Burnet (3) ont étudié minutieusement, non seulement sur frottis, mais aussi sur coupes, le rapport entre la présence du Treponema pallidum dans le chancre expérimental et la transmissibilité du virus spécifique d’un singe à l’autre. En partant de manifestations syphilitiques de l’homme (chancre et papules), ils réussirent à découvrir le spirochète dans presque toutes les lésions qu’ils ont engendrées en inoculant ce virus en série chez le Macacus cynomolgus ; les quelques résultats négatifs obtenus par ces auteurs s’expliquent par le fait que le chancre simien est relativement différent de l’accident primaire de l’homme, en ce sens qu’il est moins développé que ce dernier et surtout moins riche en parasites. Rappelons enfin qu’en Allemagne ou à Batavia, Neisser, Baermann et Halberstâdter firent des
(1) Kraus et Prantschoff, Wien. klin. Woch ., 1905, n° 37.
(2) Fluegel, Deutsch. mediz. Woch., 1905, n° 44.
(3) Thibierge, Ravaut et Burnet, Comptes rendus de la Société de Biologie, 1906, vol. 60, p. 298.
constatations analogues non seulement chez les singes infé*rieurs, mais aussi chez l’Orang-outang et le Gibbon.
Il est donc hors de doute que le Treponema pallidum , à part quelques rares exceptions, existe presque constamment dans le syphilome expérimental, à l’exclusion de toute autre espèce de spirochètes. Quelle que soit la région où siège ce syphilome, quelle que soit l’origine du virus employé et quels qu’aient été les observateurs, les constatations ont été concordantes et ont contribué à confirmer le rôle étiologique du microbe découvert par Schaudinn et Hoffmann.
§ 2. — Lésions secondaires et organes.
La recherche du tréponème dans les manifestations secondaires de la syphilis expérimentale des anthropoïdes, a fourni des résultats positifs à Metchnikoff et Roux. Ces auteurs ont retrouvé ce parasite dans les produits prélevés sur une plaque muqueuse du Chimpanzé, cependant qu’il leur fut impossible de le rencontrer dans une papule cutanée d’unautre animal de la même espèce. De son côté,Baermann (1) put le déceler dans les syphilides secondaires d’un Gibbon.
Quant aux organes des singes syphilisés et sacrifiés à divers moments de l’évolution de la maladie, jamais, par la méthode des frottis, on ne put y découvrir le spirochète. Une seule fois, surcoupes imprégnées à l’argent, Zabolotny (2) parvint à colorer ce microorganisme dans la rate d’un Cynocéphale infecté. Neisser lui-même qui, le premier, démontra la virulence de la rate, de la moelle osseuse et des ganglions lymphatiques des singes syphilisés, a recherché vainement le microbe de Schaudinn dans ces organes. Il y a là incontestablement une contradiction entre cette virulence et l’absence de ce microbe sur frottis, et le fait a servi d’objection à certains auteurs (Siegel) qui n’admettent pas le
(1) Baermann, cité par Neisser, Deutsch. mediz. Woch., 1906, n° 13.
(2) Zabolotny, Verh. der Deutsch. dermat. Gesell., Berne, 1907, p. 304.
rôle étiologique du tréponème. Toutefois, il est facile de concevoir que la présence d’un très petit nombre de spirochètes dans ces organes peut leur conférer un certain degré d’infectiosité, sans qu’il soit cependant possible d’y mettre en évidence ces parasites par les moyens d’investigation, relativement imparfaits, dont nous disposons actuellement.