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CHAPITRE IV

SYPHILIS EXPÉRIMENTALE

Nous avons vu que la syphilis a pu être transmise non seulement aux singes anthropoïdes et aux catarrhiniens inférieurs, mais aussi au lapin, au chien et à la brebis, animaux chez lesquels l’inoculation du virus à la cornée provoque une kératite spécifique contenant des tréponèmes. Nous examinerons successivement l’histologie pathologique des lésions syphilitiques expérimentales chez le singe, puis chez les autres espèces animales.

§ I. — Syphilis du singe.

Les rapports entre le Treponema pallidum et les lésions du chancre du Chimpanzé ont été précisés par Levaditi et Manouélian (1). Ces lésions, en tous points comparables à celles du syphilome primaire de l’homme, consistent en une ulcération couverte de croûtes, dont le fond est constitué par un tissu en partie nécrosé. Le derme est infiltré par des mononucléaires et des plasmazellen, l’infiltration offrant une disposition périvasculaire des plus nettes. Les vaisseaux eux-mêmes sont atteints d’endo- et de péri vascularite, tandis que les espaces lymphatiques sont dilatés et contiennent une masse albumineuse coagulée (Voy. fig. 50). Çà et là on rencontre des vaisseaux sanguins thrombosés renfermant des polynucléaires en voie de dégénérescence. Quant à l’induration du chancre, elle est due à un épais-

(1) Levaditi et Manouélian, Comptes rendus de la Soc. de Biologie, 1905 vol. 59, p. 527 et suiv. ; mêmes Comptes rendus, 1906, vol. 60, p. 30 4.

sissement du tissu conjonctif dans les régions profondes du derme.

Les tréponèmes existent en grand nombre dans le sypliilome expérimental du Chimpanzé. On les retrouve au niveau de l’épiderme, près de l’ulcération, et dans les couches profondes du derme (autour des vaisseaux et dans le tissu

Fig. 50. — Coupe de chancre du Chimpanzé. Vaisseau lymphatique dilaté contenant de nombreux tréponèmes ( D'après une préparation de Levaditi et Maj^ouélian).

conjonctif). De plus, Levaditi et Manouélian ont décelé ces parasites dans la lumière des capillaires superficiels des papilles dermiques et dans le contenu albumineux des espaces lymphatiques dilatés.

Les lésions du chancre des catarrhiniens inférieurs (Mac. rhésus , Mac. cynomolgus , Cynocephalus sphynx) sont sensiblement moins prononcées que celles du syphilome des anthropoïdes. L’infiltration périvasculaire et les altérations des

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vaisseaux sont peu accentuées et il en est de même de l’épaississement du tissu conjonctif. Les tréponèmes ont été retrouvés d’une façon moins constante que dans le chancre du Chimpanzé (Levaditi et Manouélian). Ils existent au niveau des foyers d’infiltration périvasculaire (fig. 51), dans l’épiderme et au voisinage des glandes cutanées. Nous reproduisons une

Fig. 51. — Tréponèmes dans un foyer d’infiltration périvasculaire du chancre, chez le Mac. cynomolgus.

fig are (fig. 52) montrant la présence des spirochètes dans les épithéliums sécréteurs d’une glande sébacée située près de la zone ulcérée (Mac. cynomolgus).

Il est intéressant de remarquer que dans le syphilome expérimental des catarrhiniens inférieurs, les parasites sont localisés le plus souvent dans un endroit bien délimité et forment des foyers circonscrits. Cette constatation explique l’absence des spirochètes dans certaines coupes d’un même chancre. Levaditi et Manouélian, de même que Thibierge,

Ravaut et Burnet (1), ont insisté sur cette irrégularité des

résultats fournis par la recherche des tréponèmes sur coupes, dans le chancre expérimental des catarrhiniens inférieurs (2).

(1) Thibierge, Ravaut et Burnet, Comptes rendus de la Soc. de Biologie , 1906, vol. 40, p. 298.

(2) Les constatations faites par Levaditi et Manouélian au sujet de l’influence exercée par l’extirpation du chancre sur le développement du tréponème, méritent d’être citées ici. Les auteurs ( Comptes rendus de la Soc. de Biologie , 1906 vol. 40, p. 304) excisèrent chez un Mac. cynomolgus deux chancres datant de trois et cinq jours et examinèrent les cicatrices vingt et vingt-deux jours après l’opération. Ils constatèrent que malgré cette excision, les tréponèmes s’étaient multipliés dans le voisinage (fig. 53) et avaient réussi à envahir le ganglion sous-maxillaire correspondant. Ce fait est intéressant, car il prouve l’inutilité de l’extirpation du syphilome primaire, même très jeune , au point de vue de la généralisation du virus.

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Les seuls organes des singes svphilisés qui se soient montrés plus ou moins riches en parasites, sont les ganglions lymphatiques correspondant au chancre et la rate. Dans les premiers, Levaditi et Manouélian ont réussi à déceler des spirochètes non seulement chez le Chimpanzé, mais aussi chez certains catarrhiniens inférieurs. Ils existent de préférence autour

Fig. 53. — Tréponèmes dans la cicatrice formée après l’extirpation du chancre [Mac. cynomolgus).

des vaisseaux et dans le stroma des follicules (fig. 54), et sont en général extracellulaires. Les tréponèmes ont été également rencontrés dans la rate par Zabolotny (1), chez un Cynocephalus babuin qui avait été inoculé par voie cutanée.

En résumé, la topographie des tréponèmes dans les lésions spécifiques de la syphilis expérimentale du singe, montre

(1) Zabolotny, Communication et démonstration faites au /Xe Congrès des dermatologisi.es allemands tenu à Berne, septembre 1906.

l’existence d’analogies étroites entre ces lésions et celles qui caractérisent les manifestations spécifiques de l’homme. 11

Fig. 54. — Tréponèmes dans le ganglion sous-maxillaire d’un Macaque.

n’y a entre les deux processus que des différences de degré, qui s’atténuent d’ailleurs sensiblement ou même disparaissent complètement chez le Chimpanzé, animal le plus rapproché de l’espèce humaine.

§ 2. — Syphilis des animaux autres que le singe.

La kératite provoquée en inoculant le virus spécifique dans la cornée ou dans la chambre antérieure de l’œil du lapin (fig. 55), fut étudiée, au point de vue microbiologique et histologique, par Bertarelli (1), Greef et Clausen (2),

(1) Bertarelli, Rivista d'igiene, 1906, vol. 17; 1907, vol. 18.

(2) Greef et Clausen, Deutsch. med. Woch ., 1906, n° 36, p. 1454.

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Scherber (1), Tomasczewski (2), Grouven, etc. Au début du processus, on constate une dilatation des espaces lymphatiques qui séparent les lamelles et une légère multiplication des cellules étoilées. Plus tard, il se produit une assez forte infiltration constituée par des éléments mononucléés,, infiltration qui peut être disposée en foyers et au niveau de laquelle on décèle des vaisseaux de nouvelle formation. Les altérations sont pour la plupart essentiellement parenchymateuses et n’aboutissent que rarement à l’ulcération. Elles sont presque toujours limitées à la cornée et intéressent parfois aussi l’iris. Ainsi, Tomasczewski et Scherber décrivent des p’etites papules se développant à la surface de l’iris et consistant, microscopiquement, en une accumulation de lymphocytes autour des vaisseaux sanguins. De son côté, Grouven a pu observer chez un lapin, le développement d’une lésion papuleuse ayant débuté sur l’iris, à la suite d’une kératite spécifique.

Pour découvrir facilement le tréponème sur coupes imprégnées à l’argent, il est préférable de suivre le conseil de Greef et Clausen et de sectionner la cornée parallèlement à sa surface. On constate alors un nombre parfois considérable de spirochètes, logés le plus souvent entre les lamelles cornéennes et suivant fidèlement les ondulations de ces dernières (Voy. fig. 56). Levaditi et Yamanouchi (3) ont remarqué dans un cas, que « presque chaque espace interlamellaire contenait de nombreux parasites disposés bout à bout et réunis, au point de contact, par un mince filament colorable

Fig. 55. — Kératite syphilitique du lapin.

(1) Scherber, Verhandl. der Deutsch. dermat. Gesellsch. IXe Kongress. Bern, 1907, p. 255.

(2) Tomasczewski, Müncln. med. Woch ., 1907, n° 21.

(3) Levaditi et Yamanouchi, Comptes rendus de la Soc. de Biologie, 1908, vol. 64, p. 408.

{vnstAnfir) .

Fig. 56. - Tréponèmes dans la cornée d’un lapin atteint de kératite syphilitique.

par l’argent » . Cette disposition a permis de préciser le mode de division du tréponème, qui est celui de la segmentation transversale , précédée par la formation d’un amincissement au milieu du corps du parasite.

Les tréponèmes peuvent exister en grand nombre dans des régions de la aornée qui ne montrent aucune altération

microscopique, ou qui sont peu lésées (Greef et Clausen, Levaditi et Yamanouchi). Ils paraissent être plutôt rares dans les zones les plus atteintes par le processus syphilitique. C’est là une constatation qui concorde avec les données fournies par l’étude de l’hérédo-syphilis et qui démontre l’influence parasiticide des réactions inflammatoires. Ajoutons que les spirochètes abondent surtout au voisinage de la membrane de Descémet et que, rares dans l’iris, ils sont totalement absents au niveau du cristallin et de la sclérotique.

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La kératite spécifique du lapin peut récidiver à longue échéance, la rechute coïncidant avec une nouvelle pullulation du spirochète. Ainsi, Levaditi et Yamanouchi (loc. cit.) ont vu , cent treize jours après la guérison d’une première kératite, apparaître une nouvelle opacité de la cornée; sur coupes, l’altération se montrait extrêmement riche en

Fig. 57. — Syphilome microscopique de la période d’incubation (Chimpanzé).

parasites. Une observation analogue a été publiée par Grouven (1). Ce fait montre que le virus spécifique peut se conserver longtemps au point d’inoculation, sans engendrer la moindre réaction locale visible à l’œil nu. 11 est très probable que ce virus persiste à l’état de tréponème et qu’il n’y a pas d’autres formes de résistance différentes du spirochète type. Ce qui nous le fait penser, c’est qu’après la guérison apparente de la kératite du lapin, il est encore

(1) Grouven, Mediz. Klinik , 1908, n° 8.

possible de déceler sur coupes des tréponèmes ayant conservé leurs caractères morphologiques.

L’étude histologique de la kératite syphilitique du lapin a permis de préciser le mécanisme de V incubation qui précède l’apparition du premier accident spécifique. Levaditi et Yamanouchi (1) ont introduit dans la chambre antérieure de l’œil, chez le lapin, des fragments de cornée riche en tréponèmes, et ont étudié l’éclosion des lésions et le sort des spirochètes. Ces recherches ont montré qu’à chaque instant, pendant les trente à trente-cinq jours de l’incubation, il est possible de déceler des spirochètes typiques, tout d’abord au niveau du fragment inoculé, ensuite dans la cornée de l’animal en expérience. Les parasites pénètrent dans cette cornée et s’y multiplient activement, longtemps avant que les signes de kératite puissent se révéler macroscopiquement. Ces données et d’autres recueillies à la suite d’expériences faites sur le Chimpanzé (incubation du syphilome primaire) (2), ont permis de conclure que « la période d' incubation s'explique par les difficultés que rencontrent les tréponèmes à s'acclimater à de nouvelles conditions de vie et de nutrition ». En outre, la découverte de parasites en voie de développement à chaque instant de V incubation, prouve que celle-ci ne correspond pas , comme on l'a pensé , à un cycle évolutif du tréponème.

Il est intéressant de rappeler que chez le Chimpanzé syphilisé, Levaditi et Yamanouchi ont constaté qu’en absence de toute altération macroscopique de la région inoculée (induration ou rougeur), et malgré l’état indemne de l’épiderme, les tissus dermiques peuvent être le siège d’altérations microscopiques et contenir de nombreux parasites (fig. 57). Les auteurs ont observé ce fait chez un

(1) Levaditi et Yamanouchi, Comptes rendus de la Soc. de Biologie , 1908, vol. 64, p. 50.

(2) Levaditi et Yamanouchi, Comptes rendus de la Soc. de Biologie, 1908, vol. 64, p. 313.

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animal examiné trente-huit jours après l’inoculation de fragments de cornée de lapin, riche en virus. Avant toute apparition des lésions macroscopiques, il existait au point d’inoculation des lésions intéressant principalement les vaisseaux et qui étaient provoquées par une pullulation active du microbe de Schaudinn et Hoffmann. Il en résulte « que la période d’incubation qui précède le chancre, correspond à un développement progressif des lésions histologiques et à une multiplication lente du spirochète. Le syphilome microscopique est donc de beaucoup antérieur à la lésion initiale du chancre visible à l'œil nu (1).

Inutile d’insister sur l’importance de ces conclusions au point de vue de la prophylaxie de la syphilis et de l’inefficacité de l’excision du chancre syphilitique. Elles montrent que cette excision n’est d’aucune utilité en ce qui concerne la préservation de l’organisme contre la généralisation de l’infection spécifique.

Quant à la distribution des tréponèmes dans la kératite du cobaye, de la brebis (Bertarelli) (2) et du chien (Hoffmann et Brüning) (3), elle correspond en tous points à celle que nous avons décrite à propos de la kératite syphilitique du lapin (4).

(1) Cette conclusion est d’accord avec l’opinion avancée antérieurement par Audry {Ann. de Dermat. et de SyphiL, 1906, p. 218).

(2) Bertarelli, Rio. d’Igiene, 1907, vol. 18.

(3) Hoffmann et Brüning, Deutsche med. Woch., 1907, n° 14; Brüning, Berlin, klin. Woch., 1907, n° 9 ( Berl . med. Gesellsch., séance du 20 février 1907).

(4) Tout récemment, Levaditi et Yamanouchi ont réussi à transmettre la syphilis au chat, en inoculant le virus dans la chambre antérieure de l’œil. Ils ont obtenu une kératite riche en tréponèmes ( Comptes rendus de V Acad, des Sciences , séance du 25 mai 1908).

• Syphil. expér.

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