CHAPITRE III
PORTE D’ENTRÉE DU VIRUS
Nous avons décrit, dans le chapitre précédent, l’aspect clinique et l’évolution de la syphilis expérimentale des singes et des autres animaux sensibles. Beaucoup plus importants, au point de vue théorique et pratique, sont les problèmes qui se rapportent à la pathogénie de l’infection spécifique.
L’étude de la voie de pénétration du virus syphilitique et des conditions qui y président, est particulièrement intéressante. Savoir ce qui favorise ou ce qui entrave l’envahissement de l’organisme par le microbe, c’est déterminer les conditions dans lesquelles peut se produire la contagion et les mesures à prendre pour s’en préserver.
L’expérimentation a démontré tout d’abord que la peau est, dans ses différentes régions et chez une même espèce simienne, inégalement sensible vis-à-vis du virus. Tous les auteurs sont d’accord pour reconnaître que si chez les singes supérieurs, en particulier le Chimpanzé, tout le revêtement cutané peut être inoculé avec succès et donner lieu à la formation d’un chancre, par contre, chez les catarrhiniens inférieurs, certains points se montrent beaucoup plus sensibles que d’autres. Ainsi, chez les anthropoïdes (Chimpanzés, Gibbons, etc.), on réussit chaque fois à reproduire l’accident primaire lorsqu’on choisit l’arcade sourcilière, le bord palpébral ou la peau glabre du ventre et de la face interne des cuisses. Il n’en est pas de même chez les singes éloignés de l’homme. Chez les Macaques, par exemple, les arcades sour-
cilières et le bord libre de la paupière sont les seules régions de choix, l’inoculation au bord palpébral donnant, d’après Thibierge et Ravaut, des résultats plus constants même que la région frontale. Le Cynocéphale, à ce point de vue, se rapproche des anthropoïdes, car il a pu être inoculé avec succès dans la région abdominale.
Il serait intéressant de préciser la raison d’être de ces différences de réceptivité des diverses zones cutanées chez un même animal. On a émis à ce sujet les hypothèses les plus variées. D’après Fingeret Landsteiner, cette particularité pourrait s’expliquer par des différences de structure anatomique ou, ce qui nous paraît le plus simple, par le fait que certaines régions sont plus exposées que d’autres au contact, et par conséquent à la possibilité d’être débarrassées du virus déposé à leur surface. De son côté, Neisser voit dans la vascularisation plus ou moins grande des divers territoires cutanés une des causes qui expliquent ces différences. On sait, en effet, que la peau qui saigne le plus facilement est celle de l’extrémité céphalique qui, d’une façon générale, est plus sensible au virus que les téguments du ventre et du thorax, lesquels sont plus anémiés. Neisser invoque en faveur de son hypothèse, le fait que les jeunes singes, dont les arcades sourcilières sont revêtues d’une peau mince, molle et peu vasculaire, sont plus résistants que les vieux animaux de la même espèce, dont le tégument des sourcils est épaissi, difficile à plisser et présente en certains points, une grande richesse vasculaire. Il explique cette résistance des jeunes animaux, mise en évidence par Metchnikoff et Roux, non pas par une immunité générale, mais par une immunité toute locale intéressant les diverses zones cutanées. L’influence favorable de la richesse vasculaire sur l’inoculabilité du virus syphilitique est rendue également probable par cette observation Jde Neisser : ayant déposé du virus dans unejrégionj^dont l’épiderme avait été enlevé par un vésicatoire, Irmais dont les vaisseaux n’étaient pas intéressés, il lui a été impossible de
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provoquer un accident primaire. Auparavant, Ch. Nicolle, lui aussi, avait remarqué qu’il obtenait de meilleurs résultats en rasant la peau du front avec un rasoir peu tranchant, qui, tout en faisant une lésion très superficielle, lésait le réseau vasculaire sous-épidermique (1).
Quant à nous, nous pensons que si une légère suffusion sanguine peut faciliter la .pénétration du virus, par contre, une hémorragie un peu forte peut l’empêcher. On comprend, en effet, facilement comment la formation d’un petit caillot au niveau de l’ouverture vasculaire, peut emprisonner et retenir longtemps sur place le Treponema pallidum. Il ne serait pas impossible, d’ailleurs, que la sérosité et la fibrine qui recouvrent les points scarifiés, ne soient momentanément un milieu favorable pour la conservation ou même le développement du parasite.
Nous venons de voir les différences de sensibilité suivant les diverses zones de la peau; mais, dans une même région, on constate également une réceptivité très variable, suivant que le virus est déposé dans une couche plus ou moins profonde du revêtement cutané. La méthode la plus habituelle, donnant, chez le Chimpanzé, des résultats constants, consiste à scarifier superficiellement l’épiderme et à y déposer le virus par frottement. A côté de ce procédé, Finger et Landsteiner ont proposé de pratiquer sous V épiderme, c’est-à-dire dans la couche toute superficielle du derme, de petites poches dans lesquelles on introduit le virus en quantité abondante. Cette méthode leur a permis de vaincre la résistance naturelle de certains singes et d’obtenir ainsi un pourcentage supérieur à celui de leurs prédécesseurs. Leur succès s’explique, à notre avis, beaucoup plus par le mode d’inoculation que par le choix de la région intéressée. L’accumulation en un point précis et bien circonscrit, d’une forte quantité de matière virulente, assure, plus que le simple étalement en surface, sa pullulation et, par
(1) C’est d’ailleurs là un excellent moyen pour inoculer la vaccine sur la peau des lapins.
suite, l’éclosion d’un accident primaire plus intense et plus caractéristique. Quoi qu’il en soit, l’ensemble de ces recherches montre suffisamment que Yépiderme et les couches superficielles du derme sont V endroit de prédilection pour la pullulation du microbe de la syphilis.
Il n’en est pas de même du tissu cellulaire sous-cutané qui, d’après tous les observateurs, ne réagit d'aucune façon à l'égard du virus spécifique. Que l’on injecte sous la peau des singes sensibles (anthropoïdes ou simiens inférieurs) du suc d’accident primaire ou de condylome, du sang syphilitique ou des émulsions d’organes de singes syphilisés (1), comme le firent Neisser et d’autres, les résultats sont les mêmes : on n'obtient ni chancre , ni immunisation de l'organisme vis-à-vis d'une nouvelle infection spécifique. Ainsi Neisser, dans 51 cas d’injections sous-cutanées, n’eut aucun résultat positif; 33 singes se montrèrent sensibles à une nouvelle inoculation par voie épidermique et certains d’entre eux, qui résistèrent à une première scarification, réagirent à une seconde. Ceci prouve que dans la grande majorité des cas, l’introduction du matériel infectieux dans le tissu sous-cutané ne confère aucune immunité ni locale, ni générale. Il est vrai que parmi les animaux qui servirent aux expériences de Neisser, il y en eut un certain nombre (13), qui opposèrent une résistance absolue à toutes les inoculations d’épreuve. Mais cette constatation, comme le fait remarquer Neisser lui-même, ne saurait être invoquée en faveur de l’influence immunisante des injections sous-cutanées, car le fait pourrait fort bien dépendre d’une immunité naturelle individuelle, encore assez fréquente chez les singes inférieurs, f| Il est à remarquer pourtant que l’absence d’accident local à la suite de l’injection sous-cutanée, n’exclut pas kTpossnbilité de la pénétration du virus dans les organes et, par «conséquent, l’existence d’une infection généralisée sans
(1) Nous verrons que ces organes contiennent du virus syphilitique inoculable par la voie épidermique.
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manifestations extérieures. Afin de résoudre ce problème, Neisser sacrifia à divers moments des animaux injectés sous la peau et inocula leurs organes à des singes neufs {scarifications cutanées). Sur dix expériences, huit fois ces organes se sont montrés stériles; mais dans deux autres cas (il s’agissait de deux Macacus cynomolgus ), la rate et la moelle osseuse donnèrent lieu à l’apparition d’un chancre typique. Malgré ces deux résultats exceptionnels, il y a lieu de conclure que le microbe de la syphilis, introduit dans le tissu souscutané des singes sensibles, y subit une destruction complète et ne pénètre pas dans les organes profonds. En effet, comme le reconnaît Neisser lui-même, dans ces deux expériences positives, l’accident primaire qui suivit l’inoculation de la rate et de la moelle osseuse survint après une incubation d’une durée inusitée, de sorte que la lésion a pu fort bien être le résultat d’une infection accidentelle indépendante de l’inoculation des organes. D’un autre côté, rien ne prouve que quelques tréponèmes n’aient été déposés dans l’épiderme, où ils ont pu déterminer un chancre à manifestations discrètes, passées inaperçues.
Il nous reste à expliquer cette innocuité de l’injection souscutanée. Plusieurs hypothèses ont été formulées à ce sujet, mais à l’heure actuelle on n’a pu résoudre ce problème d’une façon bien satisfaisante. Pour Neisser, le virus introduit sous la peau serait détruit par des principes bactéricides qui n’agiraient pas d’une façon aussi efficace dans les couches superficielles du derme. Il serait également possible, d’après ce savant, qu’il y ait une relation de cause à effet entre l’absence de développement du microbe et l’intégrité des vaisseaux. Il est évident qu’en introduisant avec précaution ce virus dans le tissu cellulaire, on lèse beaucoup moins ces vaisseaux qu’en faisant des scarifications multiples à la surface des papilles dermiques. Toutefois, ces interprétations sont peu convaincantes. Il nous paraît plus sûr de chercher la raison de cette innocuité dans des phénomènes bien connus et nette-
ment définis, c’est-à-dire les phénomènes phagocytaires . Nous savons que l’agent pathogène de la vérole, le Treponema pallidum , devient facilement la proie des phagocytes, comme cela a lieu par exemple, dans le poumon, le foie et la rate des nouveau-nés hérédo-syphilitiques, chez lesquels ont voit des macrophages et même des globules blancs polynucléaires englober et détruire ce parasite dans leur protoplasma. A ce point de vue, les spirochètes se comportent comme les autres représentants de la famille des spirilles (les spirilles de la Tick-fever entre autres), qui se laissent phagocyter sous l’influence des Opsonines contenues dans le sérum sanguin (Levaditi et Roché) (1). Or, il est très possible que l’introduction de produits syphilitiques dans le tissu cellulaire souscutané, provoque un appel plus considérable de leucocytes, que dans les couches superficielles de la peau. Cette réaction phagocytaire locale assurerait, dans notre hypothèse, la destruction des parasites, et expliquerait facilement l’impossibilité dans laquelle se trouve le microbe de pulluler sur place et de se généraliser (2). Quant à l’absence de vaccination observée dans ces conditions, elle n’a rien de surprenant ; en effet, le virus, ne pénétrant pas dans les organes hématopoiétiques, est incapable de déterminer la production de substances défensives.
Il en est du revêtement muqueux comme du revêtement cutané; pour que l’infection se produise, il faut une solution de continuité, si minime soit-elle, qui permette la pénétration du virus. On a pu ainsi inoculer avec succès les muqueuses génitales, en particulier le pénis et le prépuce clitoridien, cela de préférence chez les singes supérieurs. Mais les résultats furent négatifs toutes les fois que les expé-
(1) Levaditi et Roché, C. R. de la Soc. de Biologie , 1907, vol. 62, p. 619 et
(2) Cette hypothèse, formulée par Levaditi en 1906 ( Folia Hæmatologicat 1906, vol. 3, nos9-10), a été confirmée tout récemment par A. Neisser ( Kongress der deutsch. dermatolog. Gesellsch ., Francfort-sur-Main, juin 1908). Ce savant affirme que l’introduction du virus spécifique sous la peau engendre une infect tion généralisée chez le singe, à la condition d’empêcher la leucocytose locale et la phagocytose qui s’ensuit.
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rimentateurs tentèrent de provoquer l’infection en frottant des produits spécifiques sur les muqueuses intactes [génitale, buccale, conjonctivale et amygdalienne; cf. Neisser (1)].
Quant à la pénétration du virus par la voie oculaire (cornée et chambre antérieure), elle fut étudiée surtout à l’aide d’expériences faites sur le lapin. Nous avons vu dans le chapitre précédent, les résultats obtenus sur cette espèce animale par Bertarelli, ainsi que par les auteurs qui ont confirmé ses recherches. Chez le singe, il semble que la voie cornéenne se prête moins bien à la pénétration du parasite que le revêtement cutané. C’est là du moins l’opinion de Neisser et de ses collaborateurs. Toutefois, Hoffmann (2), après Salmon (3), a réussi à obtenir, après une incubation de quatre semaines, une kératite typique, en injectant dans la chambre antérieure de l’œil d’un Cercocebus fuliginosus un fragment de ganglion syphilitique.
D’un intérêt tout à fait spécial sont les résultats obtenus à la suite de tentatives faites pour transmettre la syphilis par les voies intraveineuse et intrapéritonéale. Tous les essais sont restés jusqu’à ce jour absolument infructueux (4). De même que pour le tissu cellulaire sous-cutané, Y introduction du microbe de la vérole dans les veines ou dans le péritoine ne détermine aucune manifestation spécifique apparente , ni aucune immunité consécutive (Neisser, Baermann et Halberstàdter). Ces résultats peuvent paraître paradoxaux, surtout si l’on songe que l’agent de la syphilis appartient à la famille des microorganismes spirillés, lesquels manifestent précisément une préférence marquée pour le milieu sanguin. Ils ne peuvent cependant être mis en doute et se trouvent confirmés par les nouvelles études microbiologiques de la syphilis acquise,
(1) A. Neisser, Die experimentelle Syphilisforschung, Berlin, Springer, 1906.
(2) Hoffmann, Dermat. Zeitschrift , 1906, vol. 13, fasc. VIII, p. 561.
(3) Salmon, C. B. de la Soc. de Biologie, 1904, vol. 56, 11 juin, p. 953-955.
(4) D’après les recherches toutes récentes de Neisser ( Kongress der deutsch. dermatolog. Gesellsch., Francfort-sur-Main, juin 1908), d’introduction du virus dans les veines serait suivie d’une infection généralisée’
qui ont montré l’extrême rareté du tréponème dans le sangr même pendant les périodes aiguës de la maladie. Il semble donc que ce microbe se heurte, dans le système circulatoire et dans le péritoine, à des moyens de défense qu’il ne rencontre pas au même degré ailleurs.
En dehors de ces voies par lesquelles on introduit habituellement les produits infectieux, plusieurs expérimentateurs, entre autres Neisser, essayèrent d’inoculer le virus directement dans les organes. Si, en déposant le microbe dans le parenchyme même d’un ganglion lymphatique préalablement sectionné, ce savant n’a obtenu ni syphilis locale, ni immunité, par contre, il fut plus heureux en se servant du testicule. Une première fois, Neisser observa une immunité générale sans lésion locale ; dans un second cas, il put retrouver le virus actif dans la moelle osseuse de l’animal sacrifié cinquante-six jours après l’opération. Il est intéressant de remarquer que le tissu testiculaire offre un milieu propice au développement de l’agent pathogène de la vérole, ou est tout au moins une porte d’entrée favorable. On ne peut, en effet, s’empêcher de faire un rapprochement entre cette constatation d’une part, et d’autre part la fréquence des lésions testiculaires ( orchite spécifique ) chez les syphilitiques, la présence du virus actif dans le testicule des singes infectés par voie cutanée (Neisser et ses collaborateurs), et aussi la possibilité de la transmission directe de la syphilis paternelle au rejeton, par l’intermédiaire du sperme vecteur du parasite.
De toutes ces considérations, il y a lieu de conclure que la pénétration du virus dans V organisme nécessite une porte d' entrée r V agent pathogène de la syphilis étant incapable de traverser la peau et les muqueuses saines , comme peuvent le faire certains autres microorganismes (le cocco-bacille pesteux par exemple). Mais il n’est pas nécessaire que cette porte d’entrée soit profonde ; bien au contraire, l’expérience montre que lesplaies largement ouvertes et saignantes sont plutôt un obstacle à la pénétration du microbe. Nous venons de voir, en
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effet, que, contrairement à l’épiderme et aux couches superficielles du derme, le tissu sous-cutané oppose une résistance efficace au tréponème pâle. Ces notions font ressortir Yimportance exceptionnelle des petites érosions superficielles et souvent méconnues dans la contagiosité de la syphilis.