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CHAPITRE IV

DE L’INCUBATION

On entend par incubation la période qui sépare la pénétration du virus dans l’organisme de l’apparition des premiers signes qui traduisent l’infection, c’est-à-dire, pour la syphilis, des premières manifestations de l’accident primitif.

L’observation clinique montre que, chez l’homme, cette incubation est très variable; considérée comme très courte par les anciens auteurs, puisque Diday, entre autres, parle d’un maximum de trente jours et d’un minimum de un jour, elle est en réalité sensiblement plus longue. Ainsi Fournier donne-t-il comme moyenne, trente et un jours (minimum dix-sept, maximum soixante-dix jours), et Auspitz (1) vingt-quatre jours (minimum dix, maximum quarante-deux jours).

Chez le singe, comme nous l’avons déjà vu, l’espace de temps qui précède l’éclosion du chancre est également variable. Ces différences peuvent dépendre d’ailleurs de la façon dont on comprend l’incubation. Si on s’accorde toujours sur son début, qui coïncide forcément avec le moment de l’introduction du virus, il est difficile de préciser exactement l’époque à laquelle elle finit. Pour Finger et Landsteiner, l’incubation se termine au moment où apparaissent les tout premiers signes qui indiquent la formation du chancre ; pour Neisser, au contraire, elle ne prend fin qu’une fois l’accident primaire nettement constitué. Néanmoins, les variations qui résultent de cette façon personnelle de calculer la durée

(1) Auspitz, Die Lettre vont syphilitischen Kontagium, 1866, Vienne. Cité d’après Finger et Landsteiner, Loc. cit., p. 25.

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de l’incubation, ne peuvent entraîner que des écarts insignifiants. Aussi les chiffres enregistrés par les différents expérimentateurs sont-ils jusqu’à un certain point comparables. Ayant déjà résumé précédemment les résultats qui découlent des expériences de Metchnikoff et Roux et de Finger et Landsteiner, nous ne ferons que les rappeler sommairement. D’après les premiers auteurs, la moyenne est de trente jours chez les singes supérieurs et de vingt-trois jours seulement chez les catarrhiniens inférieurs ; ces données concordent avec celles obtenues à Vienne, qui ne se rapportent d’ailleurs qu’aux singes éloignés de l’homme. Nous citons ici, comme complément, les observations de Neisser, sans tenir compte des variétés de singes employées :

Incubation de 15 à 20 jours Chez 16 animaux.

Ces résultats prouvent que si la durée moyenne de l’incubation est, dans la syphilis expérimentale, assez variable, elle se rapproche en moyenne de ce qu’elle est chez l’homme, puisqu’elle ne dépasse pas sensiblement le chiffre de trente jours, chiffre qui concorde avec ceux de Fournier et d’Auspitz. Cependant, il n’en est pas moins vrai que la variabilité de cette période, constatée chez les différentes espèces de singes, est assez marquée; elle mérite par conséquent d’attirer spécialement l’attention, et il est intéressant de rechercher si, du rapprochement de toutes ces données, il n’est pas possible de dégager certaines notions d’ordre général.

Metchnikoff et Roux font remarquer que chez les catarrhiniens inférieurs, l’incubation est manifestement Syphil. expér. 4

plus courte que chez les anthropoïdes. Ils essaient d’établir une relation de cause à effet entre la durée de cette incubation d’une part, et la réceptivité des diverses espèces de singes d’autre part. On remarque, en effet, que précisément les simiens les plus résistants vis-à-vis du virus syphilitique et qui jouissent par conséquent d’une certaine immunité naturelle, offrent l’incubation la plus courte. Or, ceci s’explique bien si l’on admet avec Metchnikoff (1), que le chancre, en tant que lésion locale, témoigne de l’effort fait par l’organisme pour retenir sur place les tréponèmes et se débarrasser d’eux. Mais cette hypothèse est loin d’être acceptée unanimement à l’heure actuelle.

Ainsi, d’après Neisser (2), la durée de l’incubation ne dépend ni du degré de la virulence du parasite, ni de la résistance spéciale des différentes espèces simiennes, mais seulement de la quantité du virus introduit. Le suc d’un même chancre humain ou simien, inoculé de la même façon à un certain nombre de singes appartenant à la même espèce, provoque des lésions qui apparaissent après des périodes d’incubation variables. Dans une expérience, huit Macacus cynomolgus , scarifiés avec un même virus humain, ont donné deux fois une incubation de quarante-trois jours, une fois une incubation de cinquante jours et cinq de cinquantehuit jours.

D’accord avec Finger et Landsteiner (3), nous pensons que ces différences ne dépendent pas d’une seule cause, mais que plusieurs facteurs entrent probablement en jeu. Parmi eux, les plus importants sont certainement la résistance inhérente à l’espèce et même particulière à chaque individu, et aussi la virulence du microbe.

Nous sommes encore loin de connaître dans tous ses détails

(1) Metchnikoff, Conférence faite à la Société de l’Internat des Hôpitaux de Paris, 25 mai 1905. Arch. générales de médecine , 1905, p. 1623.

(2) A. Neisser, Die experimentelle Syphilisforschung, Berlin, Springer, 1906.

(3) Finger et Landsteiner, Sitzungsber. der Kaiserl. Akad. der W issenschajten in Wien., 1905, vol. 114, fasc. III, p. 497 ; 1906 vol. 115, fasc. III, p. 179.

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le mécanisme intime de l’incubation. Grâce aux recherches de Neisser et de ses collaborateurs (loc. cit.), nous savons cependant que le virus, introduit dans le derme ou l’épiderme, persiste non seulement au point inoculé, mais s’étend rapidement dans les tissus voisins. Cette notion découle d’expériences qui consistent à déposer ce virus par scarifications cutanées, et à extirper à des intervalles variables, le point scarifié. Chez six animaux, chez lesquels l’excision fut faite dix et trente minutes, deux heures, quatre heures, dix heures et douze jours après l’opération, Neisser réussit à empêcher l’éclosion du chancre. Il n’en fut pas de même dans une autre série de recherches, où, malgré l’ablation du point inoculé, il apparut une lésion primaire typique. Or, parmi les singes de la dernière série, deux furent opérés quatorze heures et même huit heures après l’inoculation.

Il n’est donc pas douteux que parfois presque immédiatement après l’inoculation, le tréponème se répand dans les tissus voisins. Sur quelle étendue se fait cet envahissement et par quelle voie, on ne peut le préciser. On sait cependant, qu’avant l’éclosion de tout accident local macroscopique, il existe une période que l’on peut appeler la période des lésions histologiques, caractérisée par la présence de modifications microscopiques assez accentuées. Elles consistent, comme l’un de nous l’a vu en collaboration avec Manouélian et Yamanouchi, en une accumulation de lymphocytes a.utour des vaisseaux papillaires et en un épaississement de l’endothélium vasculaire. Ces constatations abrègent donc sensiblement la durée de la période réelle de l’incubation ; mais elles ne la suppriment pas totalement, et il reste toujours un moment où ni macroscopiquement, ni même microscopiquement, on ne décèle rien qui puisse indiquer la réaction des tissus à l’égard du parasite.

Deux hypothèses peuvent expliquer le mécanisme intime de cette incubation réelle. D’après la première, on peut penser que le tréponème, avant d’engendrer les altérations

qui caractérisent le syphilome primaire, doit traverser un cycle évolutif analogue à celui de certains protozoaires. Cela pourrait paraître d’autant plus vraisemblable que, d’après quelques auteurs, entre autres Schaudinn et Krzysztalowicz et Siedlecki, ce parasite appartient à la famille des protistes. Mais, il faut reconnaître qu’aucun fait précis n’est venu confirmer cette conception qui, d’ailleurs, se trouve en contradiction avec les résultats enregistrés récemment par Levaditi et Yamanouchi (Voy. IIIe partie).

Il nous semble plus naturel d’admettre la seconde hypothèse, d’après laquelle la durée de la période d'incubation est due à la lenteur de la multiplication des tréponèmes transportés dans un milieu nouveau pour eux. Comme nous aurons l’occasion de le montrer plus loin, le spirochète est, en effet, non seulement très délicat, mais encore il se multiplie assez lentement, témoin sa rareté dans les organes de l’homme et du singe syphilisés. Ce n’est que chez les êtres peu résistants, tels les nouveau-nés hérédo-syphilitiques, et dans des conditions permettant son accoutumance, qu’il réussit à pulluler abondamment. Il est donc vraisemblable que le parasite de la syphilis, transporté d’un organisme dans l’autre, se trouve dans un milieu nouveau qui s’oppose à sa multiplication. A l’appui de cette conception, nous pouvons invoquer les recherches récentes de Metchnikofî et Roux (1) concernant les modifications subies par le virus spécifique après de nombreux passages sur les Macacus rhésus. Ces observateurs ont constaté qu’un virus qui, avant de passer par le rhésus , donnait une incubation de dix-neuf jours , produisait des chancres très précoces (, septième jour ), après une série de onze passages sur la même espèce simienne.

Ceci prouve qu’au fur et à mesure que l’accoutumance du microbe s’établit, sa pullulation s’opère plus rapidement,

(1) Metchnikof.f et Roux, Annales de V Institut Pasteur, 1906, vol. 20, p. 784.

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las lésions deviennent plus précoces et par conséquent la durée de l’incubation plus brève (1).

(1) Ceci a trait seulement à la première incubation, celle qui précède le chancre, et non pas à la seconde incubation qui sépare ce chancre des accidents secondaires et dont nous parlerons plus loin.

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