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dant les quelques années que j'ai passées au Bureau cen-
TROUBLES INTELLECTUELS 531 tral, je me suis attaché, pour mes études spéciales, à rechercher sur ce théâtre si fécond en misères de tout genre les épaves de la syphilis cérébrale; et, à ne parler pour l'instant que de ce qui a trait à notre sujet actuel, je puis vous affirmer que j'ai trouvé quantité de malades sur lesquels une hémiplégte rebelle, dégénérée en infirmité permanente, n'avait d'autre cause originelle que la vérole. J'ai rencontré trop de cas de ce genre pour ne pas être en droit de les dire /réquents. Gette fréquence réelle à été méconnue, elle a passé inaperçue jusqu'ici; il est bon, je pense, de rétablir la vérité sur ce point.
Les troubles intellectuels forment le second groupe de ces symptômes majeurs qui constituent, comme je vous l'ai dit, le fond commun de la syphilis cérébrale, à une époque avancée de son évolution.
Étudions-les comme nous venons de le faire pour les troubles moteurs, et voyons ce qu'ils deviennent après s'être produits à l’origine sous telle ou telle des formes que je vous ai décrites précédemment.
Alors que des troubles intellectuels se manifestent sur un malade comme symptômes de syphilis cérébrale, on peut avancer sans crainte de contradiction possible que, s'ils ne sont pas réprimés par une médication énergique, 1ls suivront une pente fatale pour aboutir finalement, en se compliquant ou non d’autres accidents, à des états de déchéance psychique connus sous les noms d'hébétude et de démence.
Parcourez, en effet, les nombreux cas de syphilis cérébrale déjà contenus dans la science ; vous y verrez
532 ÉVOLUTION ULTÉRIEURE presque invariablement, à mesure que la maladie progresse, les troubles psychiques initiaux dégénérer par degrés en des états de ce genre, différemment qualifiés par les observateurs sous les noms « d'incapacité intellectuelle, d'abrutissement, de stupidité, d’imbécillité, d'hébétude, d'idiotisme, d'enfance, de démence, » ete. ete. Souvent aussi, d'ailleurs, vous y verrez la mort interrompre cette décadence progressive, en abrégeant la scène à échéance variée.
Donc, un fait bien certain, ici, c’est la tendance de ces troubles à l’aggravation continue, alors qu'ils sont abandonnés à eux-mêmes ou bien alors qu'ils ne trouvent pas une résistance suffisante dans le traitement qui leur est opposé. Sous des formes variables comme début, ils convergent tous plus tard vers une même modalité terminale, à savoir la déchéance, l'extinction plus ou moins complète des facultés intellectuelles, affectives et morales.
Ont-ils fait invasion de prime abord sous la forme dite dépressive, plus tardils se continuent et s'accentuent sous cette forme, avec ou sans incidents d’excitation passagère.
Débutent-ils au contraire par des symptômes d’excilation (délire, exaltation, manie), ils ne conservent cette allure que pour un temps, passé lequel ils rentrent dans la catégorie plus commune des cas à forme dépressive.
C’est ainsi, dans la première alternative, qu'on voit nombre de malades qui, commençant une syphilis cérébrale par des symptômes de dépression intellectuelle (alourdissement des facultés, lenteur et difficulté de conception, faiblesse de mémoire, aptitude moindre
aux travaux de l'esprit, ete.), descendent par degrés la pente de l’asthénie mentale, et arrivent finalement à un état qui n’a plus d'autre nom que l’'hébétude ou la démence.
Et c’est ainsi, d'autre part, que des malades, débutant dans la syphilis cérébrale par des phénomènes d’excitation, d’exaltation, de délire, d’incohérence maniaque, de manie véritable, etc., ne tardent guère en général à présenter des manifestations différentes, qui portent l'empreinte de la dépression imtellectuelle, de l’hébétude progressive. [Il se peut que la modalité initiale de leurs troubles psychiques reste prédominante pour un temps plus ou moins prolongé, et que plus tard elle fasse des retours incidents. Mais toujours vient un moment où l'agitation des premières périodes laisse place à un état plus calme, qui met en évidence l’état d’affaissement, de dépression des facultés. Et c’est alors qu'entrent en scène tous symptômes d'idéation affaiblie, languissante et confuse, d’apathie cérébrale, d'indifférence morale et affective, de volonté amoindrie, de docilité niaise, puis d'inconscience, d'hébétude, d’imbécillité, d’abrutissement, etc. Finalement, les malades descendent un dernier échelon et tombent dans la démence véritable.
Somme toute, vous le voyez, quels qu'ils soient originairement, les troubles psychiques de la syphilis cérébrale aboutissent à des états qui sont à l'intelligence ce que la paralysie est au mouvement, c'est-à-dire à un affaiblissement variable comme degré, voire à une abolition complète des facultés.
Cela dit relativement à la tendance naturelle des
534 ÉVOLUTION ULTÉRIEURE phénomènes que nous étudions, deux points très-essentels se présentent à spécilier actucllement.
I. — Tout d'abord, établissons bien ceci : iln’est pas impossible — loin de là — qu'un traitement spécifique intervenant à temps avec une énergie suffisante parvienne à dominer ces troubles psychiques, à les enrayer dans leur développement, ou même à les dissiper d’une facon complète. En un mot, le traitement peut contenir ou guérir ces désordres variés de l’intellect.
C'est ce dont témoignent maintes et maintes observalions contenues dans la science, auxquelles j'en pourrais joindre bon nombre pour ma seule part. Déjà, d’ailleurs, je vous en ai cité quelques spécimens. Il est absolument acquis et au-dessus de toute contestation possible que des syphilis cérébrales se traduisant par des symptômes d’excitation ou de dépression, voire par l’ensemble de phénomènes plus complexes qui constitue ce que nous avons décrit sous le nom de pseudo-paralysie générale, peuvent être justiciables d'une médication spécifique bien ordonnée. Cela est patent, cela n’est plus à démontrer aujourd'hui.
Seulement, il nous faut reconnaitre que les diverses formes de troubles intellectuels qui peuvent dériver de la syphilis cérébrale ne se prêtent pas également à subir l'influence répressive, corrective, du traitement. Il en est assurément qui guérissent plus facilement et mieux que d’autres; il en est qui se montrent bien plus persistantes, sinon toujours absolument rebelles.
Le délire simple, par exemple, est généralement passager, peu durable. On en à facilement raison dans la grande majorité des cas
Il en est de même des formes d’ercitution aiquë, que je serais tenté, pour ma part, de rattacher, comme le délire, à de simples états de congestion ou d’inflammation symptomatiques, secondaires, se produisant au voisinage de lésions spécifiques. Je les comparerais volontiers à ces phlegmasies qui se développent autour d’une blessure et qui s'éteignent, se dissipent rapidement, sans avoir besoin pour guérir que la lésion dont elles procèdent soit elle-même en voie de guérison.
Déjà bien plus rebelles et bien autrement redoutables se présentent ces états moins aigus que nous avons décrits précédemment sous le nom générique d’hébétude incohérente, ete. Méfiez-vous, Messieurs, de ces cas où la raison s’égare à froid, où l'intelligence dévie d’une facon sourde, calme, tranquille, et lente. Ce sont là des cas qui comportent toujours un pronostic sérieux, et cela pour une double raison : d'abord, parce qu'ils sont moins influencés que d’autres par le traitement spécifique; et, en second lieu, parce qué leur tendance naturelle les porte à dégénérer en des formes plus graves de dépression intellectuelle irrémédiable.
À fortiori, les chances de succès diminuert-elles encore, et de beaucoup, alors qu’on a affaire à ces formes où prédomine la dépression intellectuelle. Et cela, sans doute, parce que de telles formes se relient à des lésions plus profondes, mieux confirmées, voire parfois à des désorganisations acquises, irréparables. Disons même que, si des troubles de ce genre datent déjà d'un certain temps, s'ils ont acquis le degré de lhébétude vraie, ils ne sont guère plus modifiables par n'importe quel traitement, ils restent absolument et définitivement au-dessus des ressources de l’art.
Mais, de tous ces troubles, les plus graves et les plus réfractaires, à coup sûr, sont ceux quid’emblée présentent un mélange d’excitation et d'hébétude, avec association de phénomènes multiples intéressantla motilité, les sens, les modalités diverses du fonctionnement cérébral. Les cas de cet ordre constituent, vous vous le rappelez, la forme que nous avons décrite sous le nom de pseudoparalysie générale de la syphilis. Or, par ce qui précède, vous savez quelle importance et quels dangers s’y rattachent. Il n’est pas impossible qu'ils guérissent, avonsnous dit ; mais le plus souvent ils résistent au traitement, où bien ils ne sont qu’enrayés dans leur marche et laissentle malade dans un état d'infériorité intellectuelle que bientôt nous aurons à caractériser.
IE. — Je viens de vous montrer tour à tour quelle est la tendance naturelle qu'affectent dans leur évolution progressive les troubles intellectuels de la syphilis cérébrale, et dans quelle mesure le traitement spécifique peut exercer sur eux une Influence corrective.
De là ressort une déduction qu'il me reste à formuler et que vous avez déjà pressentie, relativement à la gravité extrême et à l'incurabilité fréquente des troubles psychiques dérivant de la syphilis cérébrale.
Sans contradiction possible, c'est là l’ordre de symptômes le plus redoutables qu'engendre lasyphilis, autant parce que les mamifestations de ce genre lèsent la foncion dominante de la machine humaine qu’en raison de leur résistance particulière à l’action du traitement. De ces deux considérations, la première est patente et n’a guère besoin de commentaires : tout trouble d’intelli-
gence est spécialement grave par cela seul que lintelli-
gence se trouve offensée. Quant à la seconde, on ne saurait la prévoir, et elle ne ressort que de l’expémence.
Or l'expérience est formelle sur ce point. Les troubles intellectuels sont ceux qu'influence le moins activement la médication spécifique, ceux qui lui résistent le plus opiniâtrément, ceux qui nous laissent le plus souvent désarmés. Explique le fait qui pourra; n'importe, il n’est pas moins constant. Et, pour ma part, je déclare que, de toutes les formes de la syphilis du cerveau, celle que je redoute le plus, celle qui m'a valu le plus de mécomptes et d'échecs, c’est la forme mentale. Tant qu'un malade se présente à moi avec des accidents cérébraux ayant laissé l'intelligence indemne ou presque indemne, je conserve espoir, j'ai confiance; je sais que j'ai par devers moi de nombreuses chances pour lutter avec succès contre la maladie, réserve faite, bien entendu, pour les cas à lésions anciennes, confirmées, manifestement incurables. Tandis qu'en face d’un malade dont l'intelligence est déjà troublée (et troublée surtout suivant tel ou tel mode que je précisais tout à l'heure), je me sens plus défiant; je m'attends à plus de résistance de la part des symptômes morbides, avec une action moindre de la part du traitement. Et il a été bien rare jusqu’à ce jour que mes prévisions ne fussent pas confirmées par l'événement.
Aussi la syphilis fait-elle de nombreuses victimes par les troubles qu'elle exerce sur l'intelligence; et je partage absolument à ce point de vue lopinion du D' Buzzard écrivant ceci dans un excellent livre que déjà je vous ai plusieurs fois cité : « Je suis persuadé qu'il existe un grandnombre de sujets qui, à la période moyenne
538 ÉVOLUTION ULTÉRIEURE de la vie, deviennent des énvalides chroniques d'intelligence par le fait de la syphilis du cerveau » (1).
Sous quelles formes se présentent ces troubles persistants de l'intelligence, . alors que l'affection a été abandonnée à son évolution propre, ou bien alors qu'elle a résisté au traitement? Cela, Messieurs, vous le savez en substance par ce qui précède. Mais la précision est de rigueur dans un sujet aussi grave, et besoin est d’insister. Déjà je vous ai décrit les infirmes du mouvement par syphilis cérébrale; je dois vous présenter actuellement les èn/irmes d'intelligence.
Plusieurs degrés, plusieurs formes même, dirai-je (le mot n’a rien d’exagéré), s'offrent à distinguer 1c1. Je crois qu'on peut en reconnaitre #04, se caractérisant de la facon suivante :
I. — Une première forme, de beaucoup la plus légère, consiste dans un simple affaiblissement relatif de l'intelligence.
On l’observe sur nombre de sujets qui, après avoir présenté du fait de la syphilis cérébrale des troubles psychiques plus ou moins intenses (accompagnés ou non de symptômes d'ordre différent), reviennent à la vie intellectuelle avec un cerveau quelque peu fatigué, mais en somme maitre de lui, raisonnable et presque valide. Dans cetétat, qu'on pourrait encore à la rigueur qualifier de guérison imparfaite, les malades sont des gens d’intelligence passable ou médiocre, mais pouvant aller de pair avec beaucoup d’autres. Ils sont parfaitement aptes à rentrer dans la vie commune, à s'occuper de com-
(4) Clinical Aspects of syphilitic nervous affections ; Londres, 1874, p. 26.
merce et d'affaires. Mais ils ne supporteraient pas une tension d'esprit prolongée, ils ne seraient pas à la hauteur d’une fonction exigeant une dépense soutenue d’activité cérébrale. Bref, ils ne sont plus ce qu'ils étaient autrefois ; ils sont devenus enyérieurs à eux-mêmes. Ils n'ont plus la même puissance de travail, la même facilité de conception, la même fidélité de mémoire, «les mèmes capacités, » en un mot. ls le sentent bien, ils le disent parfois, ils le déplorent. Et, plus qu'eux, leur entourage s'en aperçoit aisément.
IE. — Ce n'est là qu'une ébauche. Exagérez maintenant cet affaiblissement relatif d'intelligence, et vous constiluerez un second degré, encore assez commun, méritant bien le nom de débrihité intellectuelle absolue, ou, si vous me permettez le mot, de parésie intellectuelle, servant de pendant à ces parésies musculaires dont je vous ai entretenus précédemment.
Les malades de cette catégorie sont ce qu'on peut appeler des « simples d'esprit », suivant l'expression vulgaire, c’est-à-dire des individus enfantins d’allure et de manières, bornés, niais, dépourvus de spontanéité, incapables d'un travail sérieux, incapables même de gérer leurs affaires, faciles à émouvoir dans un sens ou dans un autre, riant et pleurant sans grand motif, subissant aisément des influences étrangères, fortement déprimés au total, et cependant ne commettant aucune exiravagance, se conduisant d’une façon passablement correcte, et très-différents en somme soit des aliénés, soit des idiots proprement dits.
Au surplus, mieux que toute description, un exemple pris sur nature vous mettra au fait de cet état de débilité
mentale. En voici un, qui m'est fourni par un malade que je vois fréquemment et que j'ai pu en conséquence étudier à loisir.
Cet homme, jeune encore, a été affecté 1l y a quelques années d'une syphilis cérébrale qui s’est traduite, comme phénomènes prédominants, par des troubles intellectuels du genre de ceux que nous avons qualifiés d'hébétude incohérente. Il à même présenté pendant quelques semaines de véritables accès maniaques, qui ont nécessité sa séquestration, car il était devenu dansereux pour lui-même et pour autrui. Dans la maison d’aliénés où il fut alors interné, on l’a soumis à un traitement spécifiqueintense, combiné à lamédication hydrothérapique. Après quelques mois de séjour, ila recouvré suffisamment la raison pour qu'on dut le rendre à la liberté. Au dehors, grâce aux soins et à la surveillance de sa famille, il a continué le même traitement et obtenu une amélioration telle qu'on à pu le croire voisin de la guérison. À ce moment, 1l a voulu, en dépit de tous les conseils qui lui étaient prodigués, reprendre ses anciennes occupations. On lui a cédé, et il s’est « remis aux affaires ». Mais bientôt 1l a été forcé de vendre sa maison de commerce, se reconnaissant lui-même incapable de la gérer : « les affaires l’ennuyaient, l’accablaient, disaitil; 1] n'avait plus la tête à cela ». Or, depuis cette époque, c'est-à-dire depuis quatre ans actuellement, la médicaüon spécifique longtemps continuée n’a plus produit aucun effet, et cet homme est resté, comme :ïl reste encore aujourd'hui, #mnobilisé dans le même état de débilité mentale. C’est un pauvre d'esprit, un imbécile, dans toute l’acception du mot. Il ne délire pas. il ne divague pas : il ne commet en paroles ou en actions aucune
TROUBLES INTELLECTUELS 54l extravagance. Mais ses conceptions sont plus que bornées. Il vit machinalement, ne s’occupant à rien de sérieux. [1 va et vient sans but; il se promène, flâne, lit son journal quil ne comprend guère, mange, boit, dort, et cest tout. Pendant plusieurs mois de suite, il lui a pris fantaisie de suivre les ventes publiques; chaque Jour, très-ponctuellement, il se rendait à l'hôtel Drouot, où 1l passait de longues heures, mais sans jamais prendre part aux enchères, sans jamais acheter rien. Trèsinquiet de sa santé (qui cependant est excellente), il vient souventme rendre visite et me consulte longuement pour des futilités imaginaires. Chaque fois alors la scène se passe d’une facon absolument identique. Premiers efforts de ma partpour le rassurer, mais efforts toujours infructueux. Pour en finir, je prends le part de lui formuler une prescription inoffensive. Mon ordonnance à peine terminée, il s'en empare avec une sorte de joie enfantine, la serre précieusement dans son portefeuille, puis ne manque jamais de me demander « si mon remède ne va pas lui faire du mal ». S'apercevant de l’inconvenance, il s'excuse, m'accable de témoignages de confiance, puis se met à rechercher anxieusement dans toutes ses poches l'ordonnance qu'il craint d’avoir égarée. Enfin il s’en va, mais non sans oublier très-régulièrement ou ses gants, où sa canne, ou son chapeau.
IH. — Dans un troisieme degré, la débilité intellectuelle s’exagère encore et aboutit à divers états mal définis, impossibles à dénommer avec exactitude, confinant à la démence, mais ne se confondant véritablement avec elle que dans une période avancée.
C’est alors qu'on a affaire à des malades chez lesquels
l'intelligence s’est abaissée d’une façon excessive, extraordinaire ; -— à des malades qui ont rompu avec toute occupation, tout travail; — chez lesquels l’idéation est presque éteinte, ou qui n’ont plus que quelques conceptions vagues, confuses, obscures, souvent mème absurdes, vésaniques, délirantes ; — qui sont devenus apathiques, oublieux, inconscients, incultes, négligés; — qui sont désintéressés, désaffectionnés de tout ; — qui ne vivent plus guère, au total, que d’une existence 1mbécile, automatique, végétative.
J'ai déjà vu plusieurs de mes clients dégénérer de la sorte et tomber peu à peu dans ce lamentable état de dégradation intellectuelle. Il est vrai que chez tous ces malades, sans exception (qu'il me soit permis de le dire à ma décharge), la cause spécifique n'avait pas été soupçonnée au début de l'affection, et que le traitement spécifique ne futinstitué par moi qu'à une période où déjà les accidents étaient au-dessus des ressources de l'art.
Quelques-uns de ces tristes exemples ne seront pas inutiles à citer; car, d'après ce que j'ai pu voir, on ignore ou l’on ne sait pas assez, en général, jusqu'à quel degré d'abaissement, de déchéance psychique, affective et morale, la syphilis est capable de conduire ses victimes.
Je traite — ou plutôt je visite encore aujourd'hui, car tout traitement serait superflu — un malade qui, après avoir présenté dans ces dernières années une nombreuse série d'accidents des plus graves (crises épileptiques, ictus congestifs, accès maniaques, etc.), est tombé finalement dans un état mental singulier, difficilement qualfiable, se caractérisant surtout par une sorte d'hchétude calme, indifférente, apathique. Complétement dépourvu
TROUBLES INTELLECTUELS 543 de toute spontanéité, il n’a plus, pour ainsi dire, de besoins intellectuels. Inconscient de ce qui l'entoure, insouciant, détaché de tout ce qu'il avait à cœur jadis, il ne s'occupe plus ‘de rien, ni de sa famille, ni de ses enfants, n1 de sa personne, toujours inculte et négligée. Il n a plus souci ni de ses affaires, ni de sa fortune, ni de la politique qui l’occupait beaucoup autrefois, ni de ses devoirs religieux dont 1il était un très-fidèle et très-fervent observateur. (A ce propos mème, une particularité curieuse consiste dans l’aversion que le malade à prise pour tout ce qui touche à la religion ; depuis un an, en dépit des instances de sa famille, 1l n'a pas consenti une seule fois à entendre la messe : « c’est plus fort que lui, dit-il en propres termes; il ne peut mettre les pieds dans une église ».\ [ne conserve qu'une notion très-imparfaite des temps et des lieux. Perpétuellement oisif, il nese prête que sur desinvitations réitérées à lire ou à faire semblant de lire un journal, auquel d'ailleurs il n'attache qu'une attention distraite. Tranquille, calme, doux, il ne s’anime que par instants sur des réminiscences éloignées, qu'il raconte alors avec une volubilité maniaque, et qu'il raconte sans le moindre propos, à tout venant, sans s'inquiéter si son interlocuteur est ou non au courant des personnes ou des choses en question.
Un autre malade de ma clientèle, âgé de trente ans actuellement, a abouti, du fait de la syphilis cérébrale, à une sorte d'état de stupeur muette. Depuis deux ans, il a perdu toute spontanéité. D'une part, ilvit littéralement immobile ; ilresterait immobile toutela journée, si on ne le forçait à quitter son lit, à se promener dans sa chambre ou au dehors. Dans la rue, on a l'obligation de le con-
duire par la main comme un enfant, « sans quoi il resterait indéfiniment à la même place ». D'autre part, il ne dit pas un mot, un seul mot, de son initiative propre. Quand on l’interroge, ou bien il ne répond pas, ou bien il répond d'un ton ennuyé par quelques monosyllabes ; bien rarement il fait la grâce d'une phrase très-courte. Il a perdu complétement la mémoire. Il ne se rend plus compte de rien, ni du temps, ni des lieux, n1 des personnes, ni de la valeur de l'argent, ete. Il Hit constamment, mais 1l lit toujours le même livre, etil ne peut dire ni le titre de l’ouvrage ni le sujet dont 1l y est question. De temps à autre, on lui change son livre, par pitié, et 1l ne s’en aperçoit même pas. Ilest indifférent à tout ; à peine témoigne-t-il un désir enfantin pour quelques gourmandises, par exemple pour les sucreries. En un mot, il est complétement annmihilé d'intelligence, abruti. Du reste, 1l se prête docilement à tout ce qu'on lui demande; 1l n'a jamais de colère, et il obéit à sa sœur, qui lui sert de garde, avec une soumission absolument passive.
. Un troisième malade, également âgé d’une trentaine d'années, a été conduit à une situation presque complétement identique par une syphilis cérébrale grave, qui a aflecté sur lui la forme de ces pseudo-paralysies générales dont je vous ai longuement entretenus. Ce n’est plus aujourd'hui qu'un «grand enfant», docile, inoffensif, qu'on est forcé d'habiller et de déshabiller, de conduire par la main dans les rues, comme le malade précédent, et qui est incapable de quoi que ce soit par lui-même, sponte sud. Il passe ses journées sur un fauteuil, sans dire mot. [ne fait jamais rien, 1lne lit jamaus. Lui parle-t-on, 1l répond d’une façon à peu près correcte,
TROUBLES INTELLECTUELS 545 mais très-brièvement. Il n’a plus qu'une idée, une idée unique, qui le poursuit, qui l’assiége constammnet, relative à des insectes, « à des poux, qui, dit-il, lui ont passé du corps dans la tête et lui rongent actuellement la cervelle ».
Un quatrième, à la suite encore d’une pseudo-paralysie générale d'ordre syphilitique, est tombé dans un état d’hébétude absolue. Il passe pour « un idiot » dans le petit pays où l’a retiré sa famille; et, en effet, ses facultés sont assez bornées pour lui avoir valu ce triste renom. Jadis peintre distingué, il n’a plus touché à ses pinceaux depuis plusieurs années. Tout ce dont il est capable actuellement, c’est de venir à Paris une fois par jour régulièrement , à heure fixe, pour prendre les journaux du soir, qu'il rapporte à un libraire de sa localité. Il remplit assez correctement, et d’une façon en quelque sorte machinale, ce petit office qui l’aide à vivre. Mais ne lui demandez pas autre chose; car, de l’aveu même de ses parents, «il n’est propre à rien en dehors de cela ». Un ami, par exemple, vient-il à l’interpeller quand il fait sa petite excursion quotidienne, ou bien il ne répond pas, ou bien 1l marmotte quelques mots, avec une parole lente, traïnante, embarrassée, scandée ; puis bientôt il se tait, il ne comprend même plus ce qu'on lui dit, comme si lasomme d’attention et de raison dont il dispose se trouvait en quelque sorte épuisée.
Tels sont, Messieurs, pour faire pendant aux infirmes du mouvement dont je vous parlais au début de cette conférence, les in/irmes de l'intelligence par syphilis du
cerveau.
[SL] (Sr
Je viens de vous décrire séparément les troubles moteurs et les troubles intellectuels qui composent les étapes successives et ultimes de la syphilis cérébrale. Un seul point me reste à ajouter actuellement pour compléter le tableau, et ce point est relatif aux cas où ces deux ordres de mamifestations, au lieu de se présenter 1solément, se trouvent associés, combinés.
Les cas de ce genre sont fréquents, bien plus fréquents même que ceux où figurent isolés les deux ordres d'accidents qui précèdent. Vous les décrire en détail serait reprendre le double exposé symptomatologique que vous venez d'entendre. Je vous épargnerai donc des répéüitions inutiles en me bornant à vous dire simplement ceci:
Que, sur nombre de malades, la syphilis cérébrale se compose, dans ses stades avancés, de troubles moteurs associés à des troubles psychiques ;
Et qu'alors, prenant une allure nouvelle, elle se présente le plus souvent sous tel ou tel des deux types que voiel+
1° Sous le type du ramollhissement cérébral chronique, ou, plus généralement encore, sous celui des états postapoplectiques, post-hémiplégiques ;
2° Sous le type de la démence paralytique.
Quelques développements sont ici nécessaires relativement à ces deux formes terminales.
[. — La première, constituant ce que nous appeller'ONS le TYPE POST-HÉMIPLÉGIQUE, se compose de ces deux
TYPE DU RAMOLISSEMENT CHRONIQUE 347 éléments : d'une part, des paralysies vraies, confirmées, d'ordre hémiplégique; — et, d'autre part, des troubles intellectuels de forme dépressive, rappelant l'hébétude, l'enfance, rappelant ce qu'on observe de préférence dans le ramollissement cérébral chronique, avec ou sans mélange d'incidents passagers d’excitation, d’agitation, etc.
Dans ce type, le malade qui finit ainsi la syphilis cérébrale se rapproche étrangement des sujets affectés de ramollissement ou des sujets tombés en état d’hébétude consécutivement à des hémiplégies de diverses origines. Jugez-en au surplus par le cas suivant, que j'emprunte à mes notes.
Un homme vigoureux, dans la force de l’âge, syphilitique depuis une dizaine d'années, commence une syphilis cérébrale par des accès viosents de céphalée, bientôt suivis de l'apparition d’une exostose frontale. Quelques mois après, 1lest pris de troubles intellectuels et perd la mémoire. Surviennent à brève échéance deux accès d'hémiplégie. À dater de ce moment et en dépit du traitement spécifique (qui du reste ne fut jamais que très négligemment et très-incomplétement suivi), s'établit un état progressif de décadence intellectuelle, caractérisée surtout par la dépression des facultés, avec incidents passagers d’excitation, voire d’agitation presque maniaque. On est forcé à deux reprises d'interner le malade dans une maison d’aliénés. Il en sort chaque fois quelques -mois plus tard, très-notablement amélioré par un traitement énergique à l'iodure de potassium. Mais bientôt une recrudescence se manifeste dans les troubles d'intelligence. L'état mental décline de plus en plus. Bref, le malade aboutit à l’hébétude véritable, et à
l'hébétude calme, enfantine, simplement troublée de temps à autre par des accès d’excitation vésanique.
Or, cette forme ultime de la maladie, qui ne dura pas moins de dx ans, et cela sans modifications bien appréciables, se caractérisait dela façon suivante : d’une part, restes d'hémiplégie gauche, incomplète : bouche légèrement déviée; jambe trainante; bras à demi paralysé; main très-débile, serrant à peine et maladroite; parole embarrassée, lente, hésitante, etc.; — et, d'autre part, intelligence extrèmement déprimée; conceptions confuses, vagues, le plus souvent incohérentes; pleurs et rires sans motifs; mémoire quelque peu conservée pour les faits anciens, mais tout à fait nulle pour les faits récents ; abdication de la volonté; docilité habituelle, alternant avec de subites et redoutables colères; absence presque totale d'initiative, sauf par éclairs, et alors incohérence de propos et d'actions. 1
Aussi, pendant cette longue période, la vie du malade fut-elle incidentée d’extravagances de tout genre. D'abord, 1l se laissa à demi ruiner, parce que, crédule à l'excès, incapable de résister à des influences étrangères, 1l accorda sa confiance et sa signature à des escrocs qui abusèrent de lui. Puis il tomba sous la domination d'une femme qui l’exploita jusqu'à sa mort et qui obtint de lui un testament en sa faveur. — II se livrait à des dépenses folles. Il achetait cent choses dont il n'avait que faire, et vendait à vil prix ce dont il avait le plus besoin. — Il collectionnait comme antiquités rares des ustensiles vulgaires de jardinage qu’il me montrait avec orgueil. — En dépit de son insanité patente, il parvint à obtenir un port d'armes, et partit un jour à la chasse dans le plus burlesque équipage,