‹ La syphilis du cerveauChapitre 119 sur 151 · STATISTIQUE PERSONNELLE · texte numérisé non relu

STATISTIQUE PERSONNELLE

avec infirmités graves, laissant les malades dans un déplorable état pour le reste de leur existence.

Quels résultats ! Quels chiffres lamentables ! Tout au plus un cas heureux ou relativement, incomplétement heureux, contre un cas se terminant soit par la mort, soit (ce qui est parfois à peu près équivalent) par une infirmité sérieuse, incurable, définitive ! — Comparez à cette proportion la proportion des succès ou des insuecès fournis par tant et tant d’autres maladies importantes, graves, telles que la pneumonie, la fièvre typhoïde, la variole, ete., et vous verrez la gravité de ces dernières rester fort au-dessous de celle de la syphilis cérébrale.

C'est qu'en effet, Messieurs, la syphilis cérébrale constitue, comme je vous l’ai déjà dit maintes fois, une AFFECTION DES PLUS GRAVES ; — une affection comportant des risques de mort nombreux ; — comportant des risques plus nombreux encore d'infirmités sérieuses ; —n'offrantaucune chance de guérison spontanée; — accessible, il est vrai, dans une certaine mesure, à l’action du traitement spécifique ; — mais seulement curable en de certaines conditions, alors que, reconnue comme nature à une période voisine de son début, elle est attaquée de bonne heure par un traitement d’une intensité particulière.

Voilà, Messieurs, ce qui ressort de l’expérience commune, et voilà ce que confirme numériquement la désolante statistique que je viens de produire.

Maintenant, il est vrai, cette statistique demande à être commentée, interprétée. Je vous en ai donné les

résultats bruts, mais je ne voudrais pas qu'elle füt

578 STATISTIQUE PERSONNELLE acceptée au pied de la lettre, comme exprimant le pronostic vrai, absolu, dela syphilis cérébrale. Je m'explique.

D'abord, ne la prenez que pour ce qu’elle vaut. C'est un groupe de faits observés par un praticien, mais ce n'est que le résultat d’une observation individuelle.

De plus, c’est un composé de cas de tout genre, recueillis tels que le hasard me les a présentés, à toute période dela maladie, souvent même à une période assez avancée pour que le traitement spécifique fût condamné d'avance à rester impuissant. Aïnsi plusieurs des malades qui figurent dans cette statistique sont arrivés à moi avec des lésions tellement confirmées que je n’avais plus rien à faire pour eux, au moins avec chance de succès, mème relatif. Or les cas de cet ordre demanderaient évidemment à être exclus d'une statistique qui viserait à apprécier comme il doit l'être le pronostic de la maladie, c’est-à-dire en tenant compte des résultats possibles du traitement.

En troisième lieu, je n'ai compris dans les chiffres qui précèdent (besoin est de le spécilier) que des cas de syphilis cérébrales dûment constituées, patentes, en conséquence se caractérisant déjà par des phénomènes plus ou moins graves. Et il en sera de mème forcément pour les statistiques à venir, qu'on s’efforcera d'instituer sur le même sujet; car tout observateur sérieux ne consenira jamais à instituer un caleul que sur des unités dont il sera parfaitement sûr. Or, je vous l'ai déjà dit et je vous le répète, il est nombre de syphilis cérébrales qu'on guérit er germe à une époque où elles s’annoncent simplement par quelques préludes encore peu menaçants, et qu'on se ferait scrupule d'insérer dans une statistique, parce qu’en de telles conditions on ne sait au juste ce

PRONOSTIC 519 qu'on a guéri, parce qu’on n'ose taxer ce qu'on à guéri du gros nom de syphilis cérébrale. Ce sont donc là autant de cas heureux qui se dérobent, qui sont perdus pour la relation numérique qu'on cherche à établir ; et de là résulte que la tee des cas malheureux se trouve accrue d'autant, exagérée d une façon corrélative.

Ces diverses considérations aboutissent à ceci : que la statistique précédente exprime, suivant toute vraisemblance (je puis même dire certainement), un degré de gravité supérieur à ce qu'est la gravité vraie, réelle, de la maladie. De par les chiffres sus-énoncés, nous avons assigné à la maladie un pronostic lamentable : il paraît peu douteux que ce pronostic ne trouve un Pr allésement dans un ordre de cas particuliers qui, pour les raisons que je viens de dire, nous échappent et nous échapperont toujours, nécessairement.

Cesréserves posées, il ne demeure pas moins constant que laSyphilis cérébrale comporte une gravité considérable, et une gravité supérieure (je reprends la comparaison à dessein) à celle des maladies vulgaires auxquelles se rattache le pronostic le plus sérieux.

Or, cette gravité particulière, désolante, de la syphilis cérébrale, limporte au plus haut degré que le praticien la connaisse et s’en pénètre, soit pour diriger sa thérapeutique en conséquence alors qu'il se trouve en face de l'ennemi, soit mieux encore pour s’efforcer, au début même de la diathèse, de conjurer par une médication des plus actives et des plus prolongées la possibilité de tels accidents ultérieurs. Et si j'insiste sur ce point, c’est qu'il y a vraiment urgence à le faire pour

réagir contre un préjugé des plus répandus et des plus dangereux. À entendre certains médecins, on serait bien éloigné de porter sur la syphilis en général ou sur telle ou telle de ses manifestations particulières un pronostic aussi défavorable. D’après eux, tout ce qui est syphilitique serait presque sûrement appelé à guérir par cela seul que «c’est syphilitique », et qu’on est armé contre la syphilis de « deux spécifiques infaillibles ». Eh bien ! c’est là, Messieurs, d’une façon générale, et c’est là surtout, en ce qui nous concerne actuellement, une erreur absolue; erreur qui peut bien être commise par ceux qui voient la vérole par hasard, qui n’ont avec elle que des rapports incidents ; mais erreur que ne sauraient partager les médecins qui, vivant de plus près avec la vérole, la voyant à l’œuvre plus habituellement, ont appris par expérience à Ja connaître mieux et à la redouter davantage. Ces derniers vous diront, comme moi, qu'elle est bien loin de se montrer aussi docile au traitement qu'on se plaît à le dire, qu'elle compte nombre de cas réfractaires soit au mercure, soft à l'iodure, et que, plus spécialement encore, les manifestations syphilitiques de l’encéphale comportent nombre d'insuceès ou de catastrophes que toutes les ressources de l’art sont impuissantes à conjurer.

IE. — Cela établi d’une façon générale , il est presque superflu d'ajouter que le pronostic présente des différences et des inégalités multiples en rapport avec la forme particulière affectée par la maladie, en rapport avec l'intensité de ses phénomènes, sa rapidité d’évolution, son âge, son degré de développement, ete.

Quelques commentaires doivent trouver place ici.

Aïnsi :

1° Les formes superficielles, les formes d'ercitation (épilepsie, délire simple, etc.), se présentent avec un degré de gravité bien moindre que les formes de-dépression ou surtout de désorganisation (paralysies, hébétude, etc.).

2° La forme céphalalgique n'a pas de signification pronostique par elle-même, pour cette simple raison qu'elle sert habituellement de prélude commun à toutes les autres. — Mais, indirectement, c’est une forme favorable en ce sens que, constituée par un phénomène douloureux, elle éveille nécessairement l'attention, elle avertit le malade le plus indifférent, et par suite appelle l'intervention d’un traitement capable de conjurer l’évolution morbide ultérieure.

3° La /orme épuleptique est, relativement, l’une des plus favorables. D'abord, elle s’accuse d'emblée par de grands phénomènes qui ne risquent pas d’être méconnus comme importance.— De plus, ilest assez fréquent qu'elle soit restreinte à ses débuts et reste restreinte pour un certain temps à des symptômes d'ordre convulsif, sans mélange, sans association d’autres accidents : donc elle laisse le temps d'agir. — Enfin, de par l'expérience, c’est une des formes qui obéit le mieux au traitement, qui guérit le plus facilement, du moins alors qu'elle est attaquée à temps par la médication spécifique.

4° La forme congestive est bien autrement redoutable à divers égards. C'est, d’abord, une forme insidieuse, à débuts sourds et presque latents, à évolution progressive, souvent insensible. — En second lieu, c’est une forme qui conduit fatalement à divers accidents dont vous savez la gravité : ictus apoplectiformes, troubles

582 PRONOSTIC intellectuels, paralysies diverses, et surtout hémiplégie.

50 Pour la forme paralytique, le seul caractère des symptômes qui la constituent en atteste suffisamment la gravité. Toute paralysie, impliquant une suspension de l’activité nerveuse dans un centre cérébral ou dans un conducteur émané de ce centre, se relie nécessairement à une désorganisation de tissu, soit en préparation, soit accomplie. — N'oublions pas d’ailleurs que nombre de paralysies de la syphilis cérébrale dérivent de lésions communes, consécutives à des lésions spécifiques, et non accessibles en conséquence à l'action du mercure ou de l'iodure.

6° La forme mentale est toujours grave. Mais elle est grave surtout alors qu’elle revêt d'emblée les caractères de la débilitation intellectuelle lente, sourde, progressive. — Elle est incurable alors qu’elle à atteint le degré d’'hébétude confirmée.

7° De toutes les formes de la syphilis cérébrale, celle qui se montre le plus réfractaire, celle qui comporte le pronostic le plus redoutable, c'est, sans contredit, la forme complexe, à symptômes multiples, que nous avons décrite sous le nom de pseudo-paralysie générale.

8° Enfin, n'oublions pas que certaines formes de la maladie méritent véritablement la qualification de »#aliqnes ou pernicieuses, en raison de l’invasion précoce et imprévue de symptômes d’une très-haute gravité dès les débuts ou dès les premiers temps de l'affection. Nous avons vu qu’une mort rapide peut succéder à un coma soudain, À une crise maniaque, à un accès hémuplégique, etc.

Mais la condition majeure qui domine toutes les au-

INFLUENCE DU TRAITEMENT 583 tres de sa haute importance, celle qui règle, à vrai dire, le pronostic, sinon toujours, au moins dans l'énorme majorité des cas, c’est l'intervention ou la non-intervention du traitement spécifique. Tout est là sans contredit.

Si la maladie est livrée à elle-même, abandonnée à son impulsion propre, elle s’achemine fatalement à des terminaisons mauvaises, c’est-à-dire soit à des infirmités plus ou moins sérieuses résultant de troubles fonctionnels persistants, soit à la mort.

Que si, au contraire, un traitement suffisant (et nous verrons plus tard .ce qu'il faut entendre par ce mot) lui est opposé en temps opportun, elle peut guérir complétement, tout au moins être enrayée dans son évolution, atténuée dans ses symptômes, amoindrie dans ses conséquences. Et ces résultats heureux ou relativement heureux auront d'autant plus de chances de se produire que le traitement sera intervenu plus tôt; comme aussi, réciproquement, ils en auront d'autant moins que la médication répressive aura plus tardé à entrer en lice, jusqu'à n’en plus avoir du tout si cette médication n’est mise en œuvre qu'à une période déjà avancée de l’évoluüon morbide.

C’est là ce qui résulte, au-dessus de toute contestation possible, de l'expérience commune. C’est là, également, ce qui ressort de la statistique que je viens de vous citer; et, à ce point de vue, vos convictions seront fixées par ce qui va suivre.

Cette statistique, vous vous le rappelez, comprend 14 morts. Or, quel rôle à joué le traitement dans ces 14 cas? Voilà ce qui, à coup sûr, sera aussi curieux qu'instructif à déterminer.

Eh bien !sur ces 14 cas, j'en trouve deux, tout d’abord, où le traitement spécifique n'a jamais été institué, pour la très-simple raison que la nature de la maladie était restée méconnue ; — et deux autres où, pour le même motif, 1l ne fut institué qu'à une époque tout à fait voisine de la terminaison fatale, Ce sont donc là, à vrai dire, quatre cas non traités.

En second lieu, j'en trouve six où le traitement n’a été commencé que plus ou moins tardivement, à savoir :

6, 7, 8, 10 et 12 mois après le début des premiers symptômes ; — et deux autres où il a été mis en œuvre seulement vers le troisième mois.

Finalement, il en reste deux où le traitement a marché de pair, chronologiquement, avec la maladie. Mais, dans l’un, il n’a été suivi d'une facon régulière que pendant quelques semaines, au delà desquelles rien de sérieux n'a plus été fait. Et quant à l’autre, il est relatif à un vieillard affaibli par l'âge, épuisé par diverses manifestations diathésiques antérieures, presque cachectique déjà, et incapable en conséquence de tigre une médicalion tant soit peu éner gique.

D'autre part, examinant ces divers cas au point de vue de la qualité du traitement, c'est-à-dire de son intensité thérapeutique, je vois que sept fois sur huit la médication instituée au début a été trop timide, trop insuffisante, trop faible, pour ne pas rester inefficace

De sorte que, tout compte fait, il n’est pas un, pas un seul, de ces quatorze cas qui ait été combattu par un traitement véritable, suffisant.

Résultat : quatorze morts sur quatorze cas !

Voilà, Messieurs, ce que devient ou ce que peut devenir la maladie, soit abandonnée à elle-même, soit sou-

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