RECRUDESCENCES ET RÉCIDIVES
Les récidives qui se produisent ainsi dans la syphilis cérébrale ont des échéances variables comme apparition. Parfois elles suivent de très-près la guérison, à distance de quelques semaines. Plus souvent elles lui succèdent après plusieurs mois ; enfin il est des cas où elles ne se manifestent qu’à long terme, après deux, trois, quatre années, voire au delà.
Je n'ai pas à dire si cette facilité regrettable de recrudescences et de récidives constitue en l’espèce une condition aggravante pour le pronostic.
Plus d’une fois on a vu une première terminaison heureuse delamaladie être suivie d’une seconde ou d’une troisième invasion à dénouement d’un tout autre genre. Et, pour ma seule part, je pourrais citer plusieurs malades qui, ayant eu le bonheur d'échapper à une première
qui les a guéries. C’est ainsi que certaines syphilides (notamment des syphilides tertiaires de forme ulcéreuse) repullulent presque immédiatement après guérison, dès qu'on vient à suspendre la médication spécifique; et cela, non pas une fois, mais plusieurs fois de suite. — De même, il est des exostoses qui présentent une faculté de récidive non moins extraordinaire que désolante. J'ai relaté le cas d’un malade que j'ai guéri quatorze fois d'une volumineuse exostose de la région frontale. Dès que le traitement mercuriel ou ioduré était mis en œuvre, cette exostose disparaissait très-rapidement. Mais à peine le traitement était-il suspendu qu'elle se reproduisait presque aussitôt. — De même encore, les lésions tertiaires de la langue sont parfois sujettes à des récidives multiples, se produisant à satiété. « Un malade, que j'ai eu l’occasion de traiter en ville, a été affecté pendant neuf années consécutives de gommes linguales multiples qui, suivant son expression, «ne fai- « saient qu'aller et venir, apparaître et disparaître, » en alternant avec le traitement spécifique. Sous l'influence de liodure, ces gommes se résorbaient rapidement pour se reproduire dans l’espace d’une quinzaine à un mois après la cessation du remède... Dans le cours d'une année, le malade ne compta pas moins de dir de ces récidives, qui d'ailleurs se produisaient sous la seule impulsion de la diathèse, sans aucune provocation surajoutée.» (Des glossites tertiaires, lecons recueillies par H. Buzot, Paris, 1877.)
RÉSUMÉ 591 atteinte de la syphilis cérébrale, ont fini par succomber à des assauts ultérieurs.
Ici, en effet, comme pour tant d’autres états morbides, il est d'observation que les récidives comportent presque toujours un caractère particulièrement grave. D'une part, elles sont constituées par des manifestations plus importantes ou plus fortement accusées que dans une première attaque. D'autre part, elles semblent moins accessibles, moins dociles aux influences thérapeutiques. Enfin et surtout, elles sont graves en cela qu'elles témoignent d’une disposition tenace, persistante, que le traitement n’a pu effacer, extirper de l’organisme (passez-moi le mot), disposition trop souvent destinée à se montrer, longtemps rebelle, si ce n’est même réfractaire et supérieure aux ressources de l'art.
Chacun des grands symptômes qui constituent la syphilis cérébrale a été l’objet, dans ce qui précède, d’une étude diagnostique spéciale. Ce serait donc m’engager actuellement dans des redites inutiles que de vous tracer à nouveau un diagnostic général de la maladie. Cependant, si vous le voulez bien, jetons un coup d'œil en arrière sur le chemin que nous venons de parcourir, etréunissons à grands traits dans un résumé succinct les particularités principales qui distinguent l’encéphalopathie de la vérole et qui peuvent servir à la caractériser cliniquement.
I — La syphilis cérébrale est remarquable tout
592 RÉSUMÉ d’abord par la #ulhiplicité et la diversité des formes morbides qu’elle est susceptible d’affecter.
IL. — Ce polymorphisme, toutefois, n'appartient guère qu'aux périodes initiales, où la maladie se présente généralement sous telle ou telle des six formes suivantes : forme céphalalqique ; — forme congestive ; — forme épileptique ; — forme aphasique ; — forme mentale ; — et forme paralytique.
D'ailleurs, loin d’être exclusives, ces formes particulières s'associent fréquemment entre elles, de façon à constituer de véritables formes mixtes.
IT. — Dans une période plus avancée, la maladie tend à devenir tout à la fois plus complexe et plus uniforme par le fusionnement habituel de ses types initiaux.
IV. — Finalement, si elle n’est pas enrayée dans ses progrès, elle aboutit à des formes ultérieures et ultimes qui se reproduisent à peu près dans tous les cas et qui, comme expression générale, se rapprochent plus ou moins de deux types d’affections vulgaires, à savoir : le ramollissement cérébral et la démence paralytique.
V. — Cliniquement, elle n'a pas un seul symptôme qui lui soit propre, elle ne présente pas un seul signe pathognomonique.
Et, cependant, elle emprunte une physionomie quelque peu spéciale, voire presque caractéristique en certains cas, soit à divers symptômes qui lui servent d'expressions habituelles, soit aux caractères particuliers que revêtent ces symptômes, soit enfin à leur mode de groupement, de combinaison.
VI. — Au nombre des particularités cliniques qui contribuent à lui imprimer ce que nous venons d'appeler
RÉSUMÉ 593 une physionomie quelque peu spéciale, mentionnons surtout :
1° Cette céphalée prodromique, prémonitoire, si commune comme accident de début, et si caractéristique quelquefois par son triple attribut d'intensité excessive, de ténacité singulière et d'exacerbation nocturne ;
2° Ces crises épileptiques, faisant invasion pour la première fois dans une période relativement avancée de la vie, et si remarquables en nombre de cas par leur modalité partielle et consciente ;
3° Ces paralysies motrices de l'œil, portant presque avec elles, comme on l’a dit, « le cachet de la spécificité syphilitique » ;
4° La fréquence particulière de divers symptômes : troubles intellectuels, et surtout troubles intellectuels de forme dépressive, d'évolution lente ; — amnésie, sous son double type d’amnésie progressive ou soudaine ; — aphasie ; — troubles congestifs ; — troubles de la vue et de l’ouie ; — névrite optique ; — phénomènes paralytiques variés(paralysies crâniennes, monoplégies, hémiplégie), très-souvent multiples, souvent aussi partiels, incomplets, à distribution irrégulière, etc. ;
5° L’hémipléqie précoce, précoce comme invasion dans un âge peu avancé, voire dans la jeunesse; — se produisant d'habitude sans ictus apoplectique initial ; — très-souvent incomplète et partielle; — progressive d’évolution;— etsurtout moins exclusivement circonscrite, moins pure comme type paralytique, que la plupart des hémiplégies vulgaires ;
6° Parfois, enfin, troubles rapidement survenus dans la santé générale, l’habitus, la physionomie : phénomènes d'amaigrissement, de détérioration organique,
594 | RÉSUMÉ et surtout d’anémue, de décoloration tégumentaire, ete.
VIE — Comme particularités d'ensemble, rappelons surtout les deux suivantes :
1° Coexistence fréquente de symptômes cérébraux non habituellement associés en pathologie vulgaire. Exemples : hémiplégie coexistant avec une ou plusieurs paralysies oculaires ; — hémiplégie double ; — hémiplégie faciale avec blépharoptose ; — épilepsie avec paralysie motrice de l'œil ou amaurose ; — accès maniaques avec strabisme ; — troubles intellectuels avec hémiplégie faciale ou paralysie oculaire, etc., etc.
Ces associations insolites de phénomènes qui ne marchent pas habituellement de compagnie confèrent à l’ensemble morbide une bizarrerie d'allure qui,sans rien avoir de pathognomonique, ne laisse pas de constituer un signe précieux, suffisant tout au moins à donner l'éveil, à exciter le soupçon de spécificité.
2° Un autre signe diagnostique ressort,en quelques cas plus rares, de l'expression indécise de l'ensemble morbide. lequel, en raison de la multiplicité des symptômes ou de leur groupement insolite, ne répond plus à aucun type classique et se recommande à l'attention par le fait même de cette singularité exceptionnelle.
VII. — D'autre part, un très-utile appoint est fourni au diagnostic différentiel par la considération de l'âge des malades, la syphilis cérébrale faisant invasion le plus communément dans une période de la vie moins avancée que celle où se produisent les encéphalopathies vulgaires.
IX. — Au total, le diagnostic de la syphilis cérébrale ne comporte jamais ce qu'on pourrait appeler la certitude absolue, mathématique. Mais il repose sur un
RÉSUMÉ 595 ensemble de symptômes, de particularités cliniques et de considérations diverses qui, laissant peu de prise à l'erreur, réunit une somme de sérieuses et suffisantes garanties.
X. — Un seul critérium irrécusable de spécificité réside à posteriori dans les résultats rapidement heureux du traitement antisyphilitique. |
. XI. — Comme évolution, la syphilis cérébrale se présente en général (et réserve faite pour quelques cas exceptionnels) sous forme d’une maladie à marche lente, continue, progressive.
XII. — Elle est particulièrement sujette à recrudescences et à récidives.
XIIL. — Enfin ils y rattache un pronostic des plus graves, tempéré seulement par l'influence puissante, mais non toute-puissante, du traitement spécifique.
Telle est sommairement, Messieurs, la maladie que nous avons étudiée en détail dans la série des conférences qui précèdent; tels en sont à grands traits les caractères constitutifs majeurs ou principaux.