‹ La syphilis du cerveauChapitre 2 sur 151 · MOUVEMENT SCIENTIFIQUE CONTEMPORAIN · texte numérisé non relu

MOUVEMENT SCIENTIFIQUE CONTEMPORAIN

De même, pour Astley Cooper, le cerveau était «un de ces tissus qui ne paraissent pas susceptibles d’être altérés par l'influence du virus vénérien (1) ».

Enfin, il y a plus : en 1861 (je ne remonte, vous le voyez, qu à seize ans en arrière), en 1861, dis-je, un éminent critique, un des professeurs le plus justement illustres de notre Faculté, M. Lasègue, faisant dans les Archives de médecine la revue des plus récents travaux sur les affections nerveuses syphilitiques, rangeait ces affections au nombre des manifestations diathésiques « rares et indécises, destinées au moins jusqu'à nouvel ordre à ne figurer dans la description de la syphilis qu’à titre d'appendice, » et considérait entre autres l’aliénation syphilitique «comme simplement conjecturale, possible, présumable, et rien de plus (2) ». |

Or, depuis les seize années qui viennent de s’écouler, les choses ont bien changé de face; et ce que l’on pouvait en 1861 considérer comme un simple appendice à l'histoire de la syphilis en est devenu l’une des parties constitutives les plus authentiques, les plus chargées comme symptômes et comme lésions, les plus importantes comme intérèt pratique non moins que comme gravité.

Et, en effet, depuis lors, la science a marché; elle a marehé à grands pas : elle a marché dans tous les pays, et plus vite peut-être à l'étranger qu'en France, j'ai regret à le dire. En tout cas, les observations de syphilis cérébrale se sont multipliées à l'infini ; si bien qu’aujourd'hui c'est par centaines qu'il faudrait les compter.

(1) Œuvres chirurgicales. Traduct. de Chassaignac et Richelot. Bruxelles, 1835, p. 361. |

(2) Archives générales de médecine, 1861, t. IT, p. 210 et 219,

Des travaux importants, des traités spéciaux, des monographies, etc., ont été publiés sur ce sujet dans tous les pays de l’Europe et en Amérique. Aucun sujet peutêtre n’a été plus étudié, plus fouillé, plus renouvelé, plus changé de face, je reprends le mot à dessein, depuis quelques années.

Or, de ce vaste mouvement scientifique, il est résulté ceci, à SAVOIT :

Que nombre d’affections ou de symptômes qu’on laissait innominés autrefois quant à leur nature, ou qu'on rangeait sans qualification dans la classe trop facilement compréhensive des maladies nerveuses vulgaires, reconnaissent la syphilis comme origine et ressortissent à son domaine.

De cela voulez-vous des exemples ? Je citerai au hasard, n'ayant que l'embarras du choix.

Voyez d'abord l’hémipléqie des jeunes sujets, j'entends des sujets au-dessous de trente-cinq ou quarante ans. Qui pensait autrefois, en pratique, à rattacher à la syphilis un tel accident? Eh bien, aujourd'hui, de par la clinique, 1l est acquis que cette hémiplégie est très-fréquemment, le plus fréquemment, une manifestation de la syphilis; à ce point qu'on a pu poser ceci en principe :

«Toute hémiplégie survenant chez un sujet âgé de

moins de quarante ans, non affecté d’alcoolisme ou de

lésions du système circulatoire, est au moins 8 fois sur 10, 9 fois sur 10 peut-être, d’origine syphilitique. »

De même (et ceci ne sera pas moins justifié par ce qui va suivre), lorsque l’épilepsie se manifeste pour la première fois chez un sujet au-dessus de vingt-cinq ou trente ans, cette épilepsie, 9 fois sur 10, est d’origine syphilitique. |

FRÉQUENCE | 5 De même encore pour les paralysies oculaires. Consultez les vieux traités d’ophthalmologie, et voyez si leurs auteurs ont jamais songé à rapporter à la syphilis l'immense majorité de ces paralysies. Or, à l'heure actuelle, on doit considérer comme une chose positive et parfaitement acquise que les paralysies oculaires relèvent de la vérole dans une proportion de fréquence considérable, 75 fois sur 100 en moyenne, si ce n’est plus. Et de même pour tant d'autres symptômes que je passe actuellement sous silence, mäis que nous retrouverons chemin faisant, au cours de cet exposé ; tels par exemple que les névralgies, l’aphasie, l’aliénation mentale, la paralysie générale, la paraplégie, l’ataxie, etc.

De ce mouvement, de ce progrès scientifique, 1l est tout naturellement résulté que la fréquence des altérations syphilitiques du cerveau et de la moelle, considérée autrefois comme insigniliante et minime, et, plus récemment, comme fort restreinte, s’est singulièrement accrue de nos jours, ou, pour mieux dire, à semblé s'accroître. Ces altérations qu’on regardait jadis comme tout à fait exceptionnelles, nous pouvons affirmer ar: jourd’'hui qu’elles sont excessivement communes. Elles le sont à ce point que dans tous les services d'hôpitaux, quels qu'ils soient, vous en rencontrerez toujours quelques exemples. Parcourez nos salles aujourd’hui même, et vous y trouverez une dizaine de cas environ relatifs à diverses affections spécifiques du cerveau ou de la moelle.

Il serait puéril de vouloir sortir de ces termes généraux, et de chercher à déterminer numériquement le degré de fréquence relative ou absolue de ces affections.

Nous ne sommes pas encore en mesure d'établir une pareille statistique. Faisons donc le sacrifice d’une préeision impossible à obtenir, et bornons-nous à affirmer simplement la fréquence des localisations de la syphilis vers les centres nerveux, notamment vers le cerveau.

C'est la syphilis cérébrale, Messieurs, qui nous occupera tout d'abord. J'y consacrerai toutes nos conférences de cette année, me réservant de compléter cette étude l'an prochain par celle des affections syphilitiques de la moelle et des nerfs.

Commençons par établir quelques points relatifs à la chronologie et à l'étiologie.

I. — À quel äge de la diathèse se produisent les accidents cérébraux d'origine syphilitique ?

La réponse la plus générale qu'on puisse faire à cette question, c’est que les accidents dont il s’agit sont susceptibles de se développer à tout âge de la période tertiaire.

Et d’abord ils peuvent être plus ou moins précoces, jusqu'à empiéter sur la période secondaire. De même en effet qu'on voit nombre d'accidents de forme tertiaire, tels par exemple que des syphilides ulcéreuses ou gommeuses, devancer l'heure de leur éclosion régulière et surgir à courte échéance dès la seconde ou la première année de la diathèse, de mème aussi voit-on parfois des manifestations cérébrales apparaître prématurément, vers la même époque. On a observé des accidents de ce genre dans le courant de la seconde ou de la première année de maladie, voire à partir du septième, du sixième ou «lu cinquième mois.

ÉPOQUE D'APPARITION y

Ce sont là, j'ai hâte de le dire, des faits rares, et naturellement d'autant plus rares que la date d'apparition des accidents s’y montre plus précoce. Mais ce sont là des faits authentiques, irrécusables, qu'il faut enregistrer avec soin pour n'être pas surpris par eux dans la pratique.

Inversement, les accidents cérébraux de la syphilis tertiaire peuvent être érès-tardifs. On les a vus plus d’une fois se manifester au delà de la vingtième année après le début de l'infection, par exemple vingt-deux, vingt-quatre et vingt-six ans après le chancre. On a mème cité des cas où ils n'étaient apparus qu'après trente ans et au delà.

Cette seconde catégorie de faits est, je crois, tout aussi rare que la première.

Entre ces deux extrèmes se placent, au contraire, des cas d’une bien autre fréquence. En effet, on peut dire que de la troisième à la dix-lutième année de la diathèse les cas de syphilis cérébrale sont relativement communs.

Et, dans cette période, ils se distribuent approximativement de la manière suivante, au moins d'après mes chiffres personnels :

Les deux tiers des cas, de la troisième à la dixième année ;

Un tiers des cas, de la dixième à la dix-huitième année.

De telle sorte que le maximum de fréquence des accidents cérébraux de la syphilis parait contenu entre la troisième et la dixième année après la contamination première.

J’ajouterai que, du reste, ces résultats de mon expérience propre concordent presque absolument avec la

8 DE LA SYPHILIS CÉRÉBRALE plupart des faits actuellement contenus dans la science.

IT. —Venons à l'étude des causes.

Ici, deux points à établir :

19 Quelles causes incitent la syphilis à se porter sur le cerveau ?

Établissons tout d’abord un fait essentiel, à savoir que la syphilis n’a nul besoin, n’a que faire de causes adjuvantes pour se porter sur le cerveau. Elle existe, et c’est assez. Du moment qu'elle est en puissance de l’erganisme, elle n’a que trop le droit (et elle en use) d’envahir tout organe, toute partie de l’économie, aussi bien le cerveau que tout autre viscère, aussi bien tout viscère que les systèmes extérieurs.

Et c'est là, en effet, ce qui se produit dans l'énorme majorité des cas. Le plus habituellement, la syphilis affecte le cerveau sans y être appelée, ou du moins sans paraître y être appelée, c’est-à-dire sans le secours d’aucune incitation locale, d'aucune provocation pouvant servir de cause occasionnelle. Quantité d'observations déposent en ce sens, observations dans lesquelles on voit des sujets en parfait état de santé être pris tout à coup de symptômes cérébraux, et cela sans la moindre raison actuelle, sans aucune prédisposition héréditaire ou acquise aux déterminations encéphaliques.

Cela posé, reconnaissons d'autre part que, pour un certain nombre de cas (et, je le répète à dessein, pour un certain nombre seulement), il est ou il paraît être des causes adjuvantes qui dirigent vers le cerveau l’action de la diathèse.

Quelles sont ces causes? À l'avance vous les avez devinées.

C'est une loi générale qu'une diathèse en puissance

ÉTIOLOGIE 9

dirige de préférence ses manifestations vers les organes en état de suractivité physiologique ou d’excitation morbide. De cela les exemples fourmillent, non pas seulement dans l’histoire de la syphilis, mais dans l’histoire de toutes les diathèses, scrofule, dartre, rhumatisme, goutte, etc. C’est ainsi, en ce qui concerne la syphilis, que l'usage et surtout l'abus du tabac appellent les manifestations diathésiques vers la cavité buccale. Les fumeurs syphilitiques, comme chacun le sait, ont la bouche rudement éprouvée par la vérole; et il n’est pas rare qu'il se fasse chez eux, dans le cours de la période secondaire, jusqu'à 10, 15, 20 explosions successives d'accidents spécifiques vers la bouche, alors que, sur des malades qui ne fument pas, la cavité buccale reste relativement épargnée.

Dans un organisme diathésé, c'est presque toujours l'organe surmené ou l’organe malade, faible, faré, qui devient le siége des localisations diathésiques. La diäthèse, comme on l’a dit, a toujours tendance à se porter vers l'organe de résistance moindre, « ad locum minoris resistentiæ (1) ».

Eh bien! le cerveau n'échappe pas à cette loi. Toutes les causes qui le constituent en état d’excitation habituelle ou éventuelle l’exposent, par cela même, à subir plus facilement l'impression de la diathèse.

(1) C'est là un point dont il a été fréquemment question dans ces dernières années, et qui, au point de vue chirurgical surtout, a été parfaitement étudié par M.le professeur Verneuil et ses élèves.

Voir: Petit, De la Syphilis dans ses rapports avec le traumatisme (Thèse de Paris, 1875). — Cet excellent travail contient la plupart des indications bibliographiques relatives à la question ;

Paul Berger, De l'influence des maladies constitulionnelles sur la marche des lésions traumatiques (Thèse pour l'agrégation, Paris, 1875). — Etc., etc.

Au nombre de ces causes, mentionnons, pour ne parler que des plus actives et des mieux éprouvées :

Les fatigues intellectuelles, le surmenage cérébral par des travaux assidus, par la tension d'esprit, par les veilles, ete. ;

L'excitation cérébrale dérivant de causes morales (préoccupations, craintes, inquiétudes, émotions, chagTins, etc.);

L'excitation cérébrale provenant de l’alcoo!, des excès vénériens, etc., etc. (1).

L'action de ces diverses causes apparaît d’une façon manifeste, irrécusable, dans bon nombre d’observations déjà publiées. Je l'ai constatée également plusieurs: fois, pour ma part, dans des conditions qui laissaient vraiment peu de prise à contestation. Ainsi j'ai observé des accidents cérébraux, avec un degré de fréquence vraiment remarquable, chez des gens adonnés par profession aux travaux de l'esprit, aux fatigues intellectuelles, chez des littérateurs, des avocats très-occupés, des professeurs, des médecins. À ce propos, un des faits qui m'ont le plus vivement frappé est relatif à un médecin, grand travailleur, qui se prédit à lui-même ses futurs accidents cérébraux, alors que rien encore n’en annonçait l'invasion. « Vous verrez, me disait-1il souvent, que ma syphilis se portera quelque jour

(1) Le traumatisme crânien est-il une cause d'appel pour la syphilis cérébrale? Personnellement, je n'ai rien vu jusqu'ici qui m'autorise à l’'admettre. Quelques fails cependant, épars dans la science, semblent déposer en faveur de cette opinion. (Voir entre autres une intéressante observation du Dr Broadbent dans le journal The Lancet, novembre 1876, p. 741.)

Toujours est-il que, dans l'état actuel de nos connaissances, il serait prématuré de rien affirmer de positif à ce sujet.

ÉTIOLOGIE 11

sur le cerveau; c’est par le cerveau que je finira. » L'événement ne confirma que trop justement ses prévisions.

J'ai observé de même trois cas dans lesquels des accidents de syphilis cérébrale éclatèrent à la suite et certainement sous l'influence des terribles émotions du siége de Paris et de la Commune.

J'ai vu aussi quatre fois des manifestations semblables se produire à la suite de grands excès vénériens. Et, d'une façon générale, je ne mets pas en doute que l'excitation cérébrale dérivant d’excès vénériens habituels ne constitue une cause prédisposante majeure à l'invasion de la syphilis dans le cerveau.

L'action de ces mêmes causes, disons-le immédiatement, nest pas moins évidente sur la produetion des récidives ou des rechutes dans la syphilis cérébrale. Nombre d'observations témoignent que des accidents de syphilis cérébrale, guéris une première fois et bien guéris pendant un temps plus ou moins long, se sont reproduits plus tard $ous l'influence d’incitations du genre de celles que je viens d’'énumérer. De cela j'ai vu récemment un exemple trop frappant pour que je résiste au désir de vous le citer en quelques mots.

Un malade avait éprouvé divers accidents cérébraux d'origine manifestement syphilitique : paralysie de la. langue dans une première attaque; et, plus tard, hémiplégie passagère. J'avais réussi à le guérir par un traitement spécifique longtemps continué. Il se trouvait rétabli, complétement rétabli depuis plusieurs mois, lorsque, malgré mes avis, malgré mes instances, il se marie. Privé de femmes depuis longtemps, il s'empresse aussitôt (le mot est de lui) de « rattraper Le temps perdu ». Or, le

dixième jour de son mariage, à la suite d’excès vénériens, et à la suite aussi des fatigues d’un long voyage, ilest repris subitement d'hémiplégie. Sa jeune femme le ramène à grand'peine à Paris dans le plus lamentable état, paralytique, hébété, délirant! Les accidents s’aggravent en dépit du traitement, et la mort termine cette triste scène dans l’espace de quelques mois.

2° Est-il des syphailis qui, plus que d'autres, prédisposent aux accidents cérébraux ?

En d’autres termes, la syphilis cérébrale est-elle plus commune dans certaines formes de la diathèse que dans certaines autres?

À priori, par induction théorique, on serait tenté de croire que les manifestations cérébrales, constituant l’ordre d'accidents les plus graves que puisse produire la diathèse, doivent s’observer de préférence dans les formes graves de syphilis, dans les formes malignes, tout au moins dans les formes sérieuses à des titres divers.

Eh bien! iln’en est rien, et cette prévision rationnelle est loin d’être confirmée par l'observation.

Il y a plus même; et, du moins au dire de certains auteurs, ce seraient surtout les syphilis originairement bénignes qui, plus tard, exposeraient les malades à des accidents cérébraux. C'est ainsi, par exemple, que M. Broadbent, dans les excellentes lecons qu'il vient de publier récemment et que vous pourrez lire dans /a Lancette anglaise, dit en propres termes : « Des cas que j'ai vus, j'ai déduit cette opinion, que les sujets qui sont le plus exposés aux accidents du système nerveux sont ceux chez qui les symptômes secondaires ont été transitoires ou légers, ete. »

ÉTIOLOGIE 13

Pour ma part, examinant à ce propos une série d’observations personnelles dans lesquelles les antécédents initiaux de la diathèse ont été soigneusement relevés, je suis arrivé aux résultats que voici:

Sur 47 cas de syphilis cérébrale :

Deux seulement ont succédé à des syphilis antérieurement graves ;

Un a suivi une syphilis assez grave;

Mais trente se sont manifestés consécutivement à des syphilis très-ordinaires, moyennes comme quantité et qualité d'accidents secondaires ; |

Enfin quatorze sont relatifs à des syphilis véritablement bénignes, assez bénignes pour que, sur ces 14 cas, plusieurs aient pu passer longtemps inaperçues et être abandonnées sans traitement à leur évolution naturelle.

En résumé, donc, sur 47 cas :

3 cas de syphilis antérieurement graves ou tout au moins sérieuses ;

Et 44 cas de syphilis moyennes ou bénignes.

Ces chiffres sont vraiment assez significatifs par eux- . mêmes pour que tout commentaire soit superilu.

Et cependant, Messieurs, en dépit de ces chiffres, je n'oserais me rallier complétement aux conclusions formulées par les médecins dont je viens de vous parler; je n'oserais déclarer comme eux que les syphilis originairement bénignes sont celles qui prédisposent le plus particulièrement aux accidents cérébraux. Une telle affirmation aurait besoin, cemesemble, d’un nombre de faits plus considérable que celui dont nous disposons actuellement et d’une expérience plus prolongée. Plus prudemment, je crois que nous sommes encore tenus à une certaine réserve, etque nous devons simplement nousborner à dire

ce qui ressort des faits avec plus d’évidence, à savoir : 1° Que toute syphilis, bénigne, moyenne ou grave

dans ses premières manifestations, psuf ètre suivie d’ac-

cidents cérébraux ;

2° Que la Denon lé originelle d’une syphilis (traitée ou non traitée, peu importe!) n’est en rien une garantie contre l'éventualité d'accidents cérébraux ultérieurs ;

3° Et que même, à consulter les faits aujourd’hui contenus dans la science, ce sont les syphilis originairement moyennes ou bénignes qui paraissent fournir aux accidents de cet ordre le plus fort contingent.

S'il en est ainsi, que devient donc la prétention de certains auteurs qui ont voulu pronostiquer l'avenir d'une syphilis, en tirer l’horoscope (passez-moi le mot), d’après la qualité de ses accidents d'origine, primitifs ou secondaires? « Les syphilis bénignes à leur début, ont-ils dit, resteront ultérieurement er et ne réclament qu'un traitement léger, si même elles ne guérissent pas sponte sua sans le secours d'aucun traitement. » Eh bien! Messieurs, ces auteurs ont dit ce qu'ils ne savaient pas, ce qu'ils n'avaient pas scientifiquement le droit de dire. Ce rapport théorique, purement hypothétique, entre les étapes successives de la diathèse, est loin d’être légitimé par l'observation; et le présent, en matière de syphilis, n'est rien moins que le miroir de l'avenir. Telle syphilis qui commence bien n'est pas moins exposée pour cela à mal finir. Telle syphilis qui s'annonce comme bénigne aux périodes primitive et secondaire peut fort bien devenir maligne, tragique et fatale à l'étape tertiaire. Elle n'a même que trop de voies ouvertes pour la conduire à un tel dénouement.

Donc, en ce quinous concerne aujourd'hui, affirmons

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bien, établissons de la façon la plus formelle, contradictoirement à la doctrine dangereuse dont nous venons de parler, que la syphilis la plus bénigne originairement peut aboutir et n’aboutit que trop souvent aux accidents cérébraux les plus graves, voire à des accidents dont il n'est pas permis à l’art de conjurer l'issue fatale.

Que de faits n’aurais-je pas à relater, si vous me

demandiez de légitimer la proposition qui précède! Laissez-moi tout au moins vous en eiter un Comme exemple, afin de mieux graver dans vos souvenirs ce point trèsessentiel, ce point auquel se rattache une importance pratique considérable.

J'ai eu la douleur de perdre il y a quelques années, par suite d'accidents cérébraux (non pas seulement diaonostiqués du vivant du malade, mais vérifiés par l’autopsie), un ami qui m était cher, et dont voici en quelques mots la déplorable histoire.

Cet amicontracta la syphilis dix-septans avant l'explosionpremière des manifestations qui devaient êtrefatales. Comme accidents syphilitiques d’origine, il n’eut rien autre que ceci : un petit chancre, un chancre «de rien», comme il l’appelait, lequel fut cicatrisé en trois ou quatre semaines; puis, dans les mois qui suivirent, une syphilide papuleuse discrète, et quelques légères érosions gutturales. À cette époque, il suivit un traitement de quelques mois au proto-iodure mercuriel, traitement bien insuffisant comme durée, inutile de le dire. Consécutivement s'écoulèrent dix-sept années d'une tranquillité parfaite, dix-sept années pendant lesquelles ne se révéla pas le moindre aceident, le plus léger réveil de la diathèse. Tout autre qu'un médecin eût pu croire cette diathèse définitivement éteinte, lorsque se fit soudain une ex-

plosion d'accidents cérébraux formidables : épilepsie, hémiplégie, troubles intellectuels, hébétude, démence progressive, etc. Les accidents ne furent qu'un instant amendés par la médication spécifique, et bientôt-le malade succomba, en dépit de tous les soins qui lui furent prodigués par divers médecins, par M. Ricord et par moI.

Et c'est ainsi que bien souvent, Messieurs, une syphilis légère au début, une syphilis «de rien », pour reprendre le mot du pauvre malade dont je viens de vous parler, se termine à longue échéance par une catastrophe qu'il n’est pas toujours en notre pouvoir de conjurer.

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