‹ La syphilis du cerveauChapitre 24 sur 151 · TÉNACITÉ, LONGUE DURÉE · texte numérisé non relu

TÉNACITÉ, LONGUE DURÉE

gine fébrile, inflammatoire où accidentelle, sont essentiellement passagers. — Plus persistantes, il est vrai, : sont certaines céphalées diathésiques ou quelques autres variétés particulières, telles que la céphalée urémique par exemple ; mais celles-ci n’atteignent que rarement le degré d'intensité propre à la céphalée tertiaire. — Et, au total, 1l est très-peu de maladies ou de lésions qui s'accompagnent d’un mal de tête présentant ce double caractère d'intensité extrème et de persistance presque chronique.

Or, non-seulement la céphalée qui nous occupe ici est une céphalée intense, comme nous venons de le voir, mais, de plus, c’est essentiellement une céphalée tenace, persistante, durable. Non traitée, elle se prolonge au minimum plusieurs semaines, souvent plusieurs mois, et cela sans atténuation, avec une vigueur toujours égale ou croissante. Il est vrai qu’elle peut disparaître spontanément ; mais 1l n’est pas moins vrai aussi qu'elle est essentiellement sujette à récidives, et ces récidives sont également remarquables par leur longue durée. C’est ainsi que, méconnue comme nature et non traitée, cette céphalée peut faire des retours plusieurs années de suite. Vous trouverez de la sorte maintes observations dans lesquelles des malades, ignorant la nature de leur mal et n'ayant pas été soumis à la médication spécifique, sont restés sujets pendant de longues années (deux, trois, cinq ans et plus) à des crises de céphalée durant chacune plusieurs semaines ou plusieurs mois; puis, qui finalement ont abouti à des formes graves d'encéphalopathie spécifique.

Interrogez à ce propos une de nos malades couchée au n° 35 de la salle Saint-Thomas, actuellement affec-

96 FORME CÉPHALALGIQUE tée d’une hémiplégie syphilitique. Cette femme vous racontera que depuis quatre ans et demi elle n'a pas cessé de souffrir de violents maux de tête. Déjà fort intenses dans les trois premières années, ces maux de tête ont pris une acuité extrème depuis dix-huit mois. Et, ce matin même, vous avez pu entendre la malade se plaindre à moi d’avoir passé toute la nuit dans un état d'angoisse des plus pénibles, « se tenant la tête entre les mains, croyant par instarts que son crâne allait éclater sous l'influence des élancements, des coups de marteau qu'elle y ressentait ». Il faut dire que, comme tant d’autres, cette femme ne s’est pas traitée depuis le début de ces accidents ; comme tant d’autres, elle ne soupeonnait pas que ces maux de tète pussent être en relation avec un « malheur de jeunesse » depuis longtemps oublié. Elle se croyait simplement affectée « de névralgies ou de rhumatismes dans la tête, qui devaient passer un jour ou l’autre »; et conséquemment elle n’avait pas jugé opportun de revenir à son ancien traitement, non plus même que de renseigner sur ses antécédents spéciaux les médecins qu’elle avait consultés. Donc la persistance, la longue durée, les retours des douleurs acquièrent ici une importance diagnostique indéniable.

En résumé, Messieurs, la céphalée de la syphilis cérébrale présente trois caractères, qui, sans être pathognomoniques, sont néanmoins assez spéciaux pour faire soupçonner et rechercher une origine syphilitique. Chacun de ces (rois caractères à une valeur propre: et, tout naturellement, leur association possible, fréquente même, prend une signification d'autant plus péremptoire,

ABSENCE POSSIBLE DE LA CÉPHALÉE 97 À ce point qu'on pourrait presque poser ceci en aphorisme : G Un mal de tête intense, violent, à exacerbations nocturnes, à durée longue, chronique, età retours fréquents, est un symptôme qui atteste presque infailliblement la vérole, ou qui, pour le moins, doit toujours en éveiller le soupçon.

Si la manifestation morbide que nous venons d’étudier constituait un symptôme constant dans la syphilis cérébrale, elle aurait, certes, un inestimable prix. Mais, ainsi que je vous le disais au début de cette étude, ce n’est pas là un symptôme constant; ce n'est là qu'un symptôme fréquent, habituel, et rien de plus. Il importe même de bien le savoir, l'absence de la douleur de tête n'est pas un fait aussi rare, aussi exceptionnel, qu'on le croit et qu'on le professe généralement. De cela, voici la preuve.

De l’aveu commun, tout d'abord, la céphalée n'’accompagne. pas habituellement les cas de lésions tntracérébrales. — De plus, elle peut manquer, incontestablement, dans certains cas où, d’après le peu que nous savons de sa pathogénie, elle devrait le moins faire défaut, à savoir dans les cas de lésions osseuses ou de lésions méningées. On a cité de la sorte plusieurs observations de syphilis cränienne ou méningée dans lesquelles les malades n'avaient jamais subi la moindre atteinte de c6phalée. J'ai fait, pour ma part, l’autopsie d'un sujet qui, ayant succombé à des lésions très-importantes du crâne et des méninges, avec ramollissement presque général de la substance grise et ramollissement étendu de la substance blanche, n'avait jamais présenté le moindre

FOÜRNIER. ÿ

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mal de tête pendant les deux ans que dura sa maladie (1).

Quel qu'il soitcependant, ce symptôme n’est pas moins important et précieux en pratique, et je ne saurais Île recommander trop vivement à votre attention. Rien de plus fréquent, en effet, que de voir la céphalée servir de prélude à des accidents graves de syphilis cérébrale. Sur quantité de malades, la syphilis cérébrale procède de la facon suivante : céphalée tout d’abord ; — puis, consécutivement, phénomènes variés relevant de l’une ou de l’autre des formes morbides que nous aurons à décrire, c’est-à-dire accès congestifs, épilepsie, troubles intellectuels, paralysies diverses, hémiplégie, ete. Telle . est même, dirai-je, la marche habituelle, commune, de la maladie. De cela, j'ai encore observé, ces derniers jours, un exemple des plus frappants, que peut-être il ne sera pas sans intérêt de consigner 1c1.

Un malade, affecté d’une syphilis dont l’origine remontait à onze ans, vient me consulter pour des maux de tête qui, dit-il, l’importunent d'une façon étrange depuis quelques mois. Ces maux de tète «vont et viennent», suivant son expression; ils apparaissent le matin au réveil, deviennent excessifs vers le soir, mais s’apaisent dans la nuit, ou tout au moins n’empêchent pas le som-

(4) L'observation à laquelle je fais allusion ici est aussi authentique que possible. J'ai suivi le malade, que je connaissais particulièrement, d'un bout à l’autre des accidents morbides. Jamais il ne s'est plaint du moindre mal de tête. Cent fois et plus je l'ai interrogé sur ce symptôme dont l'absence m'intéressait singulièrement, et jamais je n’ai obtenu de lui que des réponses absolument négatives. Voilà donc un malade qui, avec des lésions crâniennes et méningées, avec un ramollissement étendu de la substance cérébrale, est resté complétement exempt de la moindre atteinte de céphalée.

CÉPHALÉE PRÉMONITOIRE 99 meil. Du reste, santé excellente et hygiène irréprochable; nulle cause, autre que la syphilis, à laquelle ces maux de tête puissent être rapportés. Conséquemment et sans la moindre hésitation, je preseris un traitement approprié, en avertissant bien le malade de se tenir sur ses gardes et de ne pas négliger ces accidents de céphalée. Suivi avec régularité pendant quelques semaines, le traitement produit un soulagement immédiat et dissipe même complétement les douleurs. Mais, le mal disparu, la médication est abandonnée bientôt. Cependant, quelques mois plus tard, les crises de céphalée reparaissent. Puis, finalement, l’un de ces jours derniers, je suis mandé en toute hâte près de ce même malade qui, dit-on, vient d'être frappé d'une attaque apoplectique. J’accours et le trouve avec une Lémipléqie gauche, associée à d’autres phénomènes ne pouvant laisser le moindre doute sur l'invasion menaçante d’une syphilis cérébrale.

Ainsi cette hémiplégie avait eu et n'avait eu pour phénomènes prémonitoires que des accès de céphalée, s'étant produits et répétés avec insistance pendant plusieurs MOIS.

La céphalée est done — rappelez-vous bien cela, Messieurs — un phénomène prémonitoire, par excellence, de syphilis cérébrale.

Cela posé, c'est affaire à nous de profiter d'un tel symptôme. La céphalée, avons-nous dit, est un premier avertissement que nous donne souvent la syphilis cérébrale, et que souvent aussi elle nous donne avec répit, avec délai intermédiaire, c’est-à-dire avec le temps et la possibilité d'intervenir. Eh bien! cet avertissement, pre-

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nons-en bonne note; et, dès que nous voyons un malade syphilitique présenter une céphalée de l'ordre de celle que nous venons de décrire, hâtons-nous de prescrire le traitement spécifique. Prescrivons ce traitement non pas seulement pour débarrasser le malade d’une souffrance actuelle, mais aussi et surtout en vue de conjurer des accidents ultérieurs plus graves. N'oublions pas qu’une céphalée de ce genre est souvent l'expression première d’une lésion qui bientôt se révèlera par d’autres symptômes plus redoutables. Agissons donc en conséquence. Gardons-nous de demi-mesures et de traitements anodins. Le danger est urgent, il menace. Sachons proportionner à sa gravité les moyens de défense dont nous disposons, et, dans ce but, mettons en œuvre sans hésitation, sans retard, ce que la thérapeutique nous offre de plus actif et de plus énergique en pareil cas, à savoir le traitement mercuriel et ioduré aux doses et sous les formes que je me réserve de vous indiquer à la fin de ces Conférences.

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