TROUBLES MUSCULAIRES
La motilité, précisons-le bien tout d’abord, est intacte, en ce sens.que le libre exercice de tous les mouvements physiologiques reste conservé. Mais elle est affectée à ce point de vue que les fonctions musculaires sont en quelque sorte alanguies, asthéniées, défaillantes. Les malades ressentent et accusent une diminution plus ou moins notable de leurs forces. [ls marchent moins, ils sont «paresseux à marcher »; ils résistent moins au travail, à la fatigue; ils éprouvent une lassitude, une courbature rapide, au moindre exercice qui autrefois eût été insignifiant pour eux; « leurs jambes ne les portent plus, répètent-ils sans cesse; ils ont des jambes en coton, etc ».
B. — Viennent en second lieu ces défaillances musculaires subites que nous avons déjà signalées précédemment. C’est, par exemple, un membre qui, dans lamarche, fléchit et s’affaisse soudain. Ou bien encore, dans la station, il se produit de temps à autre des pertes instantanées d'équilibre, d'aplomb, par le fait du relâchement brusque d’un musele ou d’un système musculaire. De là des ébranlements subits du corps, des titubations, des oscillations, des faux pas, etc.
Ces éclairs de défaillance musculaire peuvent n'être pas remarqués tout d’abord, tant ils sont fugaces. Mais, après un certain temps, ils finissent par frapper les malades qui, s'ils ne les accusent pas toujours spontanément pour la raison qu'ils y attachent peu d'importance, ne manquent pas de les signaler quand ils y sont invités par le médecin.
C. — Notons en troisième fé le défaut de précision des mouvements. Tous les mouvements, je le répète encore, sont libres et peuvent être exécutés par les mala-
TU FORME CONGESTIVE des; mais ils ne sont qu'imparfaits au point de vue de la précision, de la correction, de la mesure.
Exemples : tel malade vous racontera qu’en se promenant il lui arrive parfois de « manquer le trottoir ». Voulant mettre le pied sur le trottoir, il le pose à côté, dans le ruisseau.
Tel autre, marchant d'une facon correcte dans les rues, éprouvera une certaine indécision dès qu'il marchera dans un appartement, sur un parquet ciré, c'est-àdire dans des conditions qui exigent un degré supérieur de précision musculaire.
Pour une raison facile à concevoir, c'est surtout dans les membres inférieurs, chargés du poids du corps, que ces incorrections de la puissance musculaire sont particulièrement faciles à surprendre. Elles communiquent à la marche une allure quelque peu spéciale, assez analogue à celle du premier degré de l'ivresse, et qu’on pourrait en conséquence qualifier d'incertitude ébrieuse. Les malades, en général tout au moins, ont parfaitement conscience de tels symptômes, notamment de cette sorte d'ébriété musculaire, et plusieurs mème la traduisent sponte sua en disant : «Il est des instants où je marche comme un homme ivre. » — Un de mes clients affecté de la sorte m'écrivait ceei : «Je n'ose plus sortir dans ma petite ville de province, où tout seremarque, où tout secommente. Un de ces jours derniers, j'ai trébuché plusieurs fois ; on m'a vu, paraît-il, et de bonnes langues ont dit que j'étais ivre. »
Des troubles de même ordre s’observent également dans les membres supérieurs.
Ainsi un malade, que je traite actuellement pour des accidents multiples de syphilis cérébrale, éprouve dans
TROUBLES MUSCULAIRES 115 un bras (le bras droit) des phénomènes très-curieux, et en somme tout à fait identiques à ceux que je viens de vous décrire. Quand il essaie, par exemple, de se toucher le nez avec un doigt de la main droite, ce doigt tombe souvent à côté, sur lajoue; ou bien, dans un mouvement exagéré, il vient frapper plutôt que toucher le point prescrit. De même, quand il mange, au lieu de porter simplement la cuiller à ses lèvres, il lui arrive quelquefois de se l’enfoncer profondément dans la bouche, etc. Et cependant ce malade conserve toute sa puissance musculaire ; il serre avec force de la main droite ; il écrit même assez correctement.
Il va sans dire qu’en raison de ce défaut de précision musculaire certains malades ne peuvent plus écrire que d'une façon plus ou moins défectueuse. Tel était le cas d’un jeune avocat que j'ai soigné avec mon collègue et ami le docteur Millard pour des troubles de l’ordre que nous étudions actuellement, Prié de nous donner un spécimen de son écriture, il traça devant nous les quelques lignes suivantes, qui trahissent d’une façon bien inanifeste les hésitations, l'embarras de son système musculaire :
116 FORME CONGESTIVE
Du côté de la lanque, des troubles de même ordre se traduisent par des hésitations de la parole, des balbutiements, qui, rares au début, deviennent plus tard de plus en plus fréquents. — Parfois aussi cet organe éprouve une gêne plus persistante, qui atteste un trouble cérébral plus marqué. C’est ainsi que de temps à autre les malades conservent la parole embarrassée pendant quelques minutes, quelques heures, voire deux ou trois jours. Puis tout rentre dans l’ordre, jusqu à une nouvelle attaque du même genre.
I n’est pas jusqu'aux muscles de la vie orgarique sur lesquels ne retentisse l’état cérébral que nous étudions.
Ainsi, rien de plus commun qu’un certain degré d’enertie intestinale, se manifestant par une constipation plus ou moins persistante et rebelle.
De même la miction est souvent troublée par une paresse évidente de la vessie. Les malades n’urinent plus qu'avec une certaine difficulté ; leur jet est moins plein, moins lancé; ils sont forcés de « pousser » pour vider leur vessie, et d'attendre un certain temps le départ de l'urine.
Souvent aussi la miction est entrecoupée d'arrêts et ne s’accomplit qu'en plusieurs actes. En tout cas, l'évacuation vésicale reste incomplète; et de là, naturellement, des sollicitations plus fréquentes à la miction. Aussi nombre de malades, affectés de pareils symptômes, se croient-ils atteints soit d’une maladie de la vessie, soit d’un rétrécissement de l’urètre ; et même il n’est pas très-rare que des erreurs diagnostiques soient commises en ce sens à leur sujet.
Notez, je vous prie, Messieurs, ce dernier point,
TROUBLES INTELLECTUELS af
digne d'attention. Soit dit incidemment, il est trèspositif qu'un grand nombre d’affections cérébrales ou médullaires (spécifiques ou non) débutent par des troubles vésicaux, lesquels peuvent donner le change sur leur origine et simuler des maladies locales, alors qu'elles relèvent d’une cause essentiellement différente.
5° Les fonctions intellectuelles sont au diapason des autres modalités de l’innervation cérébrale.
C'est dire que, sans être abolie ni pervertie, tout en restant maîtresse d'elle-même, l'intelligence se montre comme engourdie, voilée, sous le coup d’une sorte de torpeur continue.
Le malade est bien compos su ; 1l jouit bien encore de ses facultés mentales, mais 1l n’a plus la même acuité de conception et d'imagination, la même lucidité, la même puissance de réflexion, de jugement, de discernement. [l supporte mal latension d'esprit, 1l tolère mal un travail intellectuel quelque peu prolongé. Sa mémoire et sa faculté d'attention sont émoussées dans des proportions notables. Par instants, il est sujet à des obnubilations, des absences, « comme si un nuage lui passait devant l'esprit ». [se plaint d’une sorte de « vide dans le cerveau »: bref, il ressent et il accuse sous des formes diverses une véritable infériorité intellectuelle.
C’est là, je m'en souviens, ce qu'exprimait fort bien un de mes clients, grand travailleur, gérant autrefois et s'obstinant à gérer, malgré sa maladie, un cabinet d'affaires des plus achalandés de Paris. « Je ne suis plus le même homme, me répétait-il à chacune de mes visites ; moi qui brassais des affaires par centaines et qui er avais présents à l'esprit les moindres détails, je ne suis
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plus capable aujourd'hui de diriger mon étude. Je commets des oublis, des confusions, des erreurs, des âneries; il me faut un quart d'heure pour écrire une lettre qui m'aurait demandé deux minutes autrefois; ma pauvre tête s’en va, et je me sens toujours comme si j'avais {rop diné ou trop bu, avec un cerveau paresseux, fatigué, alourdi. »
Cet état dont les malades se rendent souvent compte — mais qui échappe cependant à un certain nombre — n’est pas, vous le comprenez bien, sans retentir habituellement sur leur caractère. Aussi, les voit-on devenir, par degrés, soucieux, maussades, moroses, préoccupés, taciturnes, apathiques, défiants d'eux-mêmes, timorés, engourdis, comme aussi, par instants, excitables, irascibles, emportés, violents.
6° Ajoutons enfin, comme dernier lrait à ce tableau, une diminution parallèle de la puissance virile (moins de désirs avec plus de difficultés pour y satisfaire), et nous aurons l’ensemble à peu près complet des symptômes constituant l’état de congestion habituelle dont j'avais à vous faire la description.
De tels phénomènes, inutile de le dire, attestent un état cérébral grave, se reliant à des lésions qui, d'un jour à l’autre, devront nécessairement aboutir à des manifestations plus sérieuses,
C'est là, en eflet, ce qui a lieu. Et les symptômes que nous venons de passer en revue ne constituent en quel-
ACCIDENTS CONSÉCGUTIFS 119 que sorte qu'un proloque, après lequel va s'engager l'action véritable. Il en est donc de la forme congestive comme de la forme céphalalgique, que je vous décrivais dans notre dernière conférence. L'une et l’autre sont des préludes, qui témoignent d’une élaboration sourde de lésions cérébrales a marche chronique, lésions fatalement destinées à se révéler tôt ou tard par des troubles moins indécis, plus accentués et plus graves.
Quels vont être ces troubles consécutifs? C'est là ce qu'il me reste actuellement à vous faire connaitre,
Au point où nous en sommes, tout estpossible comme phénomènes wltérieurs. Et, en effet, tous les accidents, toutes les formes qu'est susceptible de présenter la syphilis cérébrale, ont fréquemment pour prélude les symptômes d'ordre congestif, passagers ou permanents, que nous venons d'examiner.
Il'est done possible que, consécutivement à ces symptômes, on voie se produire soit des accès d’épilepste, tels que je vous les décrirai bientôt, soit des crises d’aphasie, soit des troubles intellectuels variés, soit enfin des phénomènes paralytiques. Ne faisons, pour l'instant, que signaler ces divers accidents qui nous occuperont longuement en temps etlieu, et bornons-nous seulement à remarquer que, de la sorte, la forme congestive se trouve fréquemment associée, comme prologue, à diverses autres formes plus avancées, plus tardives, de la syphilis cérébrale.
Mais il est possible aussi—et cela seul nous intéresse quant à présent -— que la forme congestive se continue, se prolonge pour un temps variable avec ses symptômes
120 FORME CONGESTIVE
propres, & vec son allure propre ; ou même que, tout en empruntant quelques phénomènes aux formes voisines, elle conserve pour un temps sa physionomie, son individualité, par le fait de la prédominance de ses manifestations particulières.
En d’autres termes, après s'être annoncée par des symptômes d'ordre congestif, la syphilis cérébrale se confirme parfois dans cette forme, en affectant dans une phase ultérieure le même type de déterminations morbides.
Dans ce cas, qui est loin d’être rare, la symptomatologie de l'affection se continue par l’ordre de manifestations que nous avons étudiées jusqu'ici. Mais, en plus, il s'y ajoute généralement, à une étape plus ou moins avancée, divers autres phénomènes témoignant déjà d'un état cérébral plus grave. Parmi ces phénomènes nouveaux, composant ce qu'on pourrait appeler les accidents successifs ou secondaires de la forme congestive, figurent surtout deux groupes de symptômes dont je ne vous ai pas encore parléetqui méritent actuellement toute notre attention. Ce sont, d’une part, les paralysies avortées, et, d'autre part, les ictus congeshifs.
Voyons aussitôt et avec grand soin ce en quoi con- " sistent ces deux ordres importants de manifestations.
L — Les paralysies que j'appelle Avorrées méritent à double titre cette qualification : d’abord parce qu'elles ne portent qu'une faible atteinte à la fonction musculaure; et, en second lieu, parce qu'elles sont de nature essentiellement fugace, transitoire, éphémère.
Ces paralysies avortées constituent un des symptômes les plus fréquents et les plus curieux de la syphilis
PARALYSIES AVORTÉES 121 cérébrale. Vous les verrez prendre place dans un trèsgrand nombre d'observations. Et elles ne laissent pas de communiquer à la maladie une allure, une physionomie quelque peu particulière.
En quoi consistent-elles comme accidents paralytiques ?
1° Tout d'abord, ce sont, règle presque absolue, des paralysies partielles, circonscrites. Aïnsi il est assez fréquent dans la syphilis cérébrale, à la suite de troubles d'ordre congestif, de voir surgir divers phénomènes paralytiques, se rattachant à tel ou tel des types suivanis :
Paralysie de la #oisième paire ; — pouvant même n'affecter que partiellement la troisième paire, et consister uniquement en un s#rabisme, un plosis, une mydriase ;
Paralysie de la sixième parre ;
Hémaipléqie faciale, également partielle en général ;
Paralysie de la lanque ;
Monopléqies, etc.
Parfois même (cela, il est vrai, n’est plus qu’exceptionnel) ces paralysies peuvent être plus restreintes encore comme étendue, et n’affecter par exemple que l'extrémité d’un membre, la main, quelques doigts de la main, un seul doigt. On a cité des cas de ce genre (1); mais ne les prenez, je vous le répète, que pour ce qu'ils sont, à savoir des raretés, des curiosités pathologiques.
Inversement, ces paralysies sont quelquefois plus étendues, comme lorsqu'elles affectent le type hémiplégique. Mais presque toujours, alors, elles ne constituent
« (4) V. Broadbent, The Lancet, 1874.
122 FORME CONGESTIVE que des hémiplégies partielles, limitées à tel ou tel segment d’une moitié du corps.
Ainsi donc, caractère partiel de ces paralysies, voilà un premier attribut nettement établi.
2° Ce sont, en second lieu, des paralysies remarquablement incomplètes, comme degré d'atteinte portée à la puissance motrice. |
Cela veut dire qu'elles consistent tout au plus en des parésies. Parfois mème ces parésies sont si faiblement accentuées qu'elles mériteraient presque mieux le nom d’engourdissements locaux, d’atonies locales des forces musculaires.
Jamais les parties affectées par les troubles de ce genre ne sont, à vrai dire, privées de mouvement. Elles sont simplement gènées, embarrassées, lourdes, paresseuses, malhabiles, et rien de plus. Est-ce la main, par exemple, qui se trouve intéressée? elle reste capable de saisir, de serrer avec une certaine force ; mais elle se montre maladroite pour un travail délicat, exigeant une dextérité réelle. C’est ainsi qu'un de mes clients, caissier dans une maison de banque, se plaignait à moi de ne pouvoir plus compter l'argent qu'il était appelé à recevoir; par instants, il lui arrivait de laisser glisser les pièces de monnaie entre ses doigts (1).
3° Ce sont, enfin, des paralysies passagères, transilotres.
Pantôt apparues sourdement, sans bruit, sans fracas, 2
La .
(1) À l'œil, ilest vrai, les paralysies de ce genre sont plus apparentes et semblent plus accentuéces qu'ailleurs. Mais là, comme chacun le sait, existe un antagonisme musculaire qui exagère toute débilité relative, en la constituant à l’état de trouble fonctionnel permanent,
PARALYSIES AVORTÉES 123 à la façon d’un simple phénomène épisodique de la forme congestive, et tantôt au contraire consécutives à l’un de ces ictus congestifs dont nous allons parler dans un instant, ces paralysies sont très-généralement remarquables, dans l’un et l’autre cas, par leur peu de durée. Elles peuvent n’exister que pendant quelques instants, et alors elles se bornent à une simple atonie
musculaire essentiellement transitoire. habituellement elles persistent au moins quelques heures. — Souvent encore on les voit se prolonger plusieurs jours. — Toujours est-il qu'elles ont pour caractère constant de se dissiper à brève échéance.
Tel malade, par exemple, éprouve pendant quelques heures un embarras plus ou moins accentué de la langue ; il parle mal; il scande les mots ; il estropie quelques syllabes ;-puis tout cela disparait.
Tel autre reste affecté de diplopie pendant un, deux ou trois jours ; puis la vision normale se rétablit.
Un de mes clients s'aperçoit tout à coup, à la chasse, qu'il ne peut plus tenir son fusil du bras gauche. Effrayé, il rentre chez lui, se couche, s'endort, puis se réveille guéri, ,
Ainsi done, d'une part, paralysies incomplètes, s'élevant à peine au degré de simples parésies ; — et d'autre part paralysies transitoires, éphémères. N'est-ce pas la, Messieurs, un ordre de phénomènes témoignant, . pour ainsi dire, d'une sorte de #nolimen paralytique
À avorté ? Et de telles paralysies ne méritent-elles pas à Lous égards Ta dénomination sous laquelle je vous les ai présentées ?
Eh bien! Messieurs, notez avec soin ces paralysies
124 FORME CONGESTIVE
avortées en tant que symptômes fréquents de syphilis cérébrale. Sans doute je ne vous dirai pas que les paralysies de ce mode constituent un signe certain, pathognomonique, de syphilis; car vous me répondriez aussitôt et avec très-juste raison que des phénomènes identiques ne laissent pas de se produire dans d’autres affections absolument étrangères à la vérole. Mais
je vous dirai — ce qui est l’exacte vérité — que ces paralysies avortées sont plus communes, bien plus communes, dans la syphilis du cerveau que dans toute autre affection cérébrale. Conséquemment, si elles n’attestent pas d'une façon certaine une cause, une origine syphilitique, du moins sont-elles bien faites pour éveiller l'attention vers la syphilis, pour diriger en ce sens les investigations du médecin. Aussi, en nombre de cas, ont-elles fourni un élément des plus utiles au diagnostic différentiel.
Il. — Le second ordre de phénomènes par lesquels se continue souvent la forme congestive est constitué, comme je vous l'ai dit, par des symptômes d’un tout autre genre, je veux parler des ictus congesti}s.
Ces ictus congestifs consistent en des accès de résolution soudaine des puissances musculaires, déterminant la perte d'équilibre, l’affaissement, la chute, et s’accompagnant de sensations d’étourdissement, d’obnubilation passagère, avec ou sans perte de connaissance.
Ils sont de deux ordres qu'on peut qualifier ainsi :
Ictus résolutifs ;
Ictus apoplectiformes.
1° Les premiers, ic{us résolutifs, sont caractérisés,
IOTUS 125 ainsi que leur nom l'indique, par la résolution pure et simple des forces musculaires, sans atteinte portée à la connaissance, c'est-à-dire avec perception conservée des choses extérieures.
Dans cette première forme, l'individu surpris se sent fléchir sur lui-même, s’affaisse, et tomberait, s'il n'avait le temps de s'accrocher à un objet voisin ou de se jeter sur un siége. Get anéantissement subit des forces s’accompagne presque toujours d’un certain vague de l’esprit, d’une obnubilation transitoire, d’une sueur froide qui couvre le visage et le corps, avec sentiment de défaillance générale, «comme si la vie allait s’éteindre». Mais la connaissance, bien que voilée quelques instants. n'est pas perdue ; elle persiste tout le temps de la crise, dont le malade se rend parfaitement compte et dontil conservera même un souvenir Précis.
La crise qui constitue cet ictus est toute passagère. Au bout de quelques instants, le malade revient à lui, se relève, reprend possession de ses forces ; et tout est dit.
Les 1ictus de cette nature, purement résolutifs, sont loin d’être rares dans la syphilis cérébrale. On les observe chez nombre de malades, comme phénomènes prodromiques d'accidents plus graves, notamment de l'hémiplégie.
2° Un degré de plus dans l'intensité des phénomènes nousonduit à des attaques d’un autre genre, constituant Victus apoplectiforme. Célui-ci ne consiste plus seulement dans une résolution pure et simple du système musculaire ; 1l consiste en outre dans une abolition soudaine de la connaissance, dans une suspension plus ou moins prolongée de toutes les perceptions extérieures.
126 FORME CONGESTIVE
Le sujet frappé de cette variété d’ictus tombe subitement et brutalement, comme le bœuf frappé de la massue ; et il tombe privé à la fois de connaissance, de mouvement et de sensibilité. C'est là en un mot la forme d'attaque vulgairement connue sous le nom de coup de sang où d’apoplexie.
Cette seconde variété n'est pas moins commune que la précédente dans le cours de la syphilis cérébrale à
forme congestive.
À quelque variété qu'elles appartiennent, ces crises congestives sous forme d’ictus comportent une gravité évidente, Plus qu'aucun autre phénomène, elles témoionent d'une lésion intéressant le cerveau et devant presque fatalement aboutir un jour ou lautre aux conséquences les plus sérieuses.
Il se peut bien qu'elles ne soient pas immédiatement graves, &'est-à-dire qu'elles ne laissent à leur suite aucun phénomène actuel de caractère alarmant. Tel est le cas usuel avec l’ictus purement congestif, qui se termine en général sans accidents ; tandis que lictus apoplectiforme, au contraire, est le plus souvent suivi de symptômes paralytiques d'intensité et de durée variables, ainsi que nous le verrons dans un instant.
Mais, si elles peuvent n'être pas immédiatement gras ves, ces crises ne manquent guère de le devenir à un moment donné. Elles le deviennent mème nécessairement, fatalement; et cela, par le seul fait de leur reproducüon. Cest qu'en effet, il faut bien le savoir, elles sont éminemment sujettes à récidives. Les récidives de ces ictus congestifs ne constituent pas des accidents éventuels et seulement possibles de l'évolution morbide;
PHÉNOMÈNES DE PARALYSIE 127 elles sont dans l'essence même des choses, elles font partie intégrante d’un processus à phases déterminées et prévues: elles se produisent parce qu'elles sont appelées, incitées à se produire par les progrès naturels des lésions encéphaliques.
Or, qu'arrive-t1l en l'espèce? C'est que telle ou telle de ces crises ultérieures entraine à sa suite des phénomènes de paralysie, exactement comme nous voyons des phénomènes de cet ordre succéder tôt ou tard aux ictus congestifs du ramollissement vulgaire.
Des phénomènes de pArArvste, voilà en effet quel est aboutissant normal, habituel, des crises cong'estives que nous avons décrites sous le nom d'ictus ; voila quelle en est la conséquence ordinaire, presque fatale, si le traitement ne vient pas enrayer l’évolution des accidents. Et voilà aussi quel est le dénouement usuel, le dénouement par excellence, de la forme de syphilis cérébrale à laquelle nous avons donné le nom de congestive.
Si bien que, résumant et envisageant d'ensemble tout le processus symptomatologique qui précède, nous pourrions dire ceci :
La forme congestive, qu'alfecte fréquemment la Syphilis cérébrale à ses débuts, se compose, comme évolution habituelle, d’une série de phénomènes se distribuant en trois stades successifs, de la facon suivante :
1" stade : Phénomènes congestifs, transitoires où habituels :
2° stade : /ctus congestifs ; 3° stade : Paralysies.
Prenez la peine, Messieurs, de parcourir les observa-
128 FORME CONGESTIVE tions contenues dans les monographies, dans les recueils spéciaux, et vous en trouverez un très-grand nombre où les choses aurontmarché de la sorte, c'est-à-dire où vous verrez des malades : 1° débuter dans la syphilis cérébrale par des étourdissements, des vertiges, des troubles fusaces où quelque peu durables du mouvement, de l’intelligence et des sens ; — 2° puis, plus tard, présenter des crises résolutives ou apoplectiformes du genre de celles qui constituent les ictus dont je vous parlais à l'instant ; — 3° finalement, aboutir à la paralysie.
Done, je le répète encore, Messieurs, la paralysie, sous n'importe quelle forme, est le terme naturel et habituel des accidents congestifs que nous venons d'étudier.
Puisqu'il en est ainsi, insistons encore sur cette transition de la forme congestive à la forme paralytique (dont j'aurai d’ailleurs à vous entretenir ultérieurement en détail), et voyons comment s'établit le passage de l’une à l’autre.
Les paralysies qui succèdent aux ictus congestifs ne sont pas toutes d'ordre identiqué (sans parler de leur étendue et de leur siége) comme importance et comme gravité actuelle, immédiate.
Trois cas se présentent et méritent d'être signalés séparément :
1° Tantôt ce qu'on observe à la suite de ces ictus consiste simplement en cet ordre de paralysies avortées, à la fois incomplètes et éphémères, que nous avons décrites précédemment, Dans cet ordre de cas, on voit. consécuti-
PHÉNOMÈNES DE PARALYSIE 129 vement à la crise, le malade rester affecté en un ou plusieurs points de troubles musculaires qui se bornent à une simple faiblesse locale, sans autres phénomènes plus importants. Puis ces troubles s’effacent et disparaissent hâtivement dans l’espace de quelques jours, à la façon de ces paralysies post-épileptiques qui succèdent à une crise comitiale pour s’évanouir à brève échéance.
Les faits de ce genre sont si communs qu'il serait vraiment superflu d’en citer aucun d’une façon particuhère. Vous en avez sûrement observé; en tout cas, vous en trouverez partout de nombreux exemples.
20 Tantôt les paralysies consécutives à l’ictus congestif sont déjà plus durables. Elles ne s’effacent plus d'un jour à l’autre; elles persistent un certain temps.
L'invasion de ces paralysies plus persistantes coïncide presque invariablement avec une aggravation notable des phénomènes congestifs antérieurs. C'est dire qu'avec elles surgit, en général, un ensemble de manifesta tions plus accentuées et plus alarmantes qu'avant l'attaque, consistant surtout en ceei : malaise cérébral assidu; fatigue et lourdeur de tête; paresse intellectuelle; sorte d’obnubilation de l'esprit; état vertigineux presque habituel; indécision musculaire générale; torpeur de tout l'être, etc.
J'ai observé récemment un exemple si complet de ce genre que je ne puis résister au désir de vous le signaler. Il renferme d’ailleurs toute une série de détails qui vous feront repasser sur nature en quelque sorte les divers phénomènes dont il vient d'être question.
Consécutivement à des crises de céphalée intense et à des accidents congestifs divers, un malade, ancienne-
130 FORME CONGESTIVE ment syphilitique, est pris soudainement d’un ictus résolutif sans perte de connaissance. Causant affaires, en pleine lucidité d'esprit, il se sent subitement comme anéanti, «terrassé, frappé d’un coup de massue, » tout en conservant néanmoins possession de lui-même. Effrayé, il fait effort pour se lever, retombe sur sa chaise et s'accroche à son bureau pour ne pas rouler à terre. Mandé aussitôt près de lui, je le trouve étendu sur un canapé, la face très-pâle, le regard effaré. Il essaie de me raconter lui-même ee qu'il appelle « son attaque »; mais il est encore tellement étourdi qu'il ne peut lever la tête ni la bouger, ni même faire un geste en parlant, sans être pris de nausées et d'efforts de vomissements, avec sensation de complète défaillance. Je l’examine et constate (non sans surprise) l'existence de plusieurs paralysies, paralysies la plupart assez incomplètes pour avoir échappé soit au malade même, soit aux assistants, à Savoir :
1° Paralysie faciale droite (œil droit plus largement ouvert; déviation à peine appréciable, presque douteuse, de la commissure labiale du mème côté);
2° Paralysie d’une moitié du voile palatin {voile dévié et abaissé latéralement d'une facon très-manifeste; déglutition gênée; régurgitation nasale des boissons);
3° Parésie hémiplégique gauche, très-incomplète, au point de laisser presque intacte la liberté des mouvements :
4° Enfin, paralysie de la sensibilité dans toute l'étendue de la moitié gauche de la face. C'était là, chose curieuse, le symptôme dont le malade était le plus vivement impressionné, celui sur lequel il ne cessait d'appeler anxieusement mon attention.
PHENOMÈNES DE PARALYSIE 134
Or, à parler seulement de ce qui intéresse notre sujet actuel, que devinrent ces nouveaux symptômes, résultats immédiats d’un ictus congestif?
Pour les paralysies d’abord, elles persistèrent plusieurs semaines, et ne cédèrent qu’à un traitement spécifique énergiquement conduit. De plus, pendant plusieurs semaines, le malade resta en proie à une sensation continue de, « vague cérébral » et d’étourdissement des plus intenses. Dans les premiers temps, il ne pouvait bouger la tète sur son oreiller sans être immédiatement repris de vertiges, avec nausées et vomissements. Plustard, quand il commença à se lever, ilne se soutenait qu'à grand peine, et cela, non pas (comme il le remarquait lui-même) en raison d'une faiblesse des jambes, mais en raison de cet état singulier d'incertitude cérébrale qui le faisait osciller en tous sens. « La tête, disait-1l, lui tournait sans cesse, et c'était elle qui emportait le corps ». Aussi ne parvenait-il à se tenir debout qu'en écartant fortement les jambes, de façon à élargir le plus possible sa base de sustentation, et en s’étayant en avant sur l’appui d'une canne.
Plus tard encore, quand il put marcher, il offrait exactement la démarche et l'allure d’un homme ivre, faisant des écarts, se balançant latéralement, effleurant les murs, décrivant des zigzags, ete.
Si bien que, pour qualifier cet état de vague et de tournoiement cérébral, consécutif à certains ictus de la forme congestive, on ne trouverait pas, je crois, de dénomination mieux appropriée que celle d'incertitude ébrieuse. |
3° Enfin, après les paralysies avortées et les paralysies
132 FORME CONGESTIVE
plus durables, mentionnons comme un résultat fréquent des ictus congestifs en question les paralysies permanentes, définitives; — permanentes et définitives, bien entendu, eu égard seulement à leur tendance propre, et réserves faites pour l'influence que le traitement peut exercer sur elles; — malheureusement aussi, permanentes et définitives quelquefois en dépit de tout effort thérapeutique.
Les paralysies de cet ordre, comme nous le verrons plus tard, sont variables de siégeet d’étendue. Mais dès à présent nous pouvons dire qu'il en estune qui, par sa fréquence et son importance, domine toutes les autres; et celle-ci, vous l’avez nommée à l’avance, c’est l’Hémt- PLÉGIE. Ne faisons que la mentionner à sa place pour l’instant ; nous aurons à en parler avec détails dans ce qui va suivre.
Comme dans le cas précédent, il est de règle que l'invasion de ces paralysies de forme grave soit marquée par une exacerbation, une aggravation plus ou moins intense des phénomènes congestifs antérieurs. Cette aggravation est même assez notable en nombre de cas pour constituer véritablement une scène pathologique nouvelle, que nous aurons à étudier en temps et lieu.
Telle est, Messieurs, la série morbide, et telle est aussi la chronologie habituelle des accidents qui composent la forme dite congestive de la syphilis cérébrale.