HÉBÉTUDE PROGRESSIVE
Cette hébétude, à son tour, s’accentue et se confirme par degrés. Finalement, après un temps plus ou moins long, le malade aboutit d'étape en étape au dernier échelon de la décadence intellectuelle, à savoir la démence.
Inutile de dire qu'en même temps les facultés morales subissent une déchéance identique. Les affections se perdent. La volonté faiblit. Détachés de tout ce qui les entoure, indifférents à leurs affaires, aux intérêts, aux affections que jadis ils avaient le plus à cœur, les malades semblent ne plus vivre que d’une façon automatique et machinale. [ls s’abandonnent, ils se laissent faire, comme on dit vulgairement ; ils se laissent conduire, mener comme des enfants avec une docilité niaise. Ce qui n'empêche — contraste bizarre — que ces mêmes malades à volonté si remarquablement débile ou éteinte ne redeviennent, par instants, irascibles, méchants, intraitables, emportés; sans le moindre motif, sans provocation d'aucune sorte, on les voit parfois éclater tout à coup en colères, en révoltes, en violences, qui ne laissent pas d’être dangereuses.
J'ai eu longtemps sous les yeux un malade de ce genre, qui, à la suite de nombreuses crises comitiales d’origine spécifique, était tombé dans le singulier état de décadence intellectuelle et morale dont je viens de parler. Lui que j'avais connu autrefois avec un esprit des plus distingués, avec une activité et une vivacité de conception peu communes, avec une verve et un entrain vraiment remarquables, je le vis devenir peu à peu sombre, triste, lent, paresseux, apathique, concentré, puis niais, enfantin, hébété.Grand causeur jadis, il n'ouvrait guère plus la bouche que pour répondre le
plus brièvement possible aux questions qu'on lui posait; à table, par exemple, il mangeait sans mot dire au milieu d'une conversation générale. Indifférent à tout ce qui l'avait le plus vivement intéressé naguère, aux arts, à la politique, aux affaires, il ne s’occupait plus de rien ou ne s’occupait que d’enfantillages. C’est ainsi que, pendant des heures entières, il Hisait ou semblait lire des contes à l'usage des plus jeunes enfants. Prenant un journal (et quelquefois un journal de vieille date), il ne le quittait plus ; il le lisait d'une façon pour ainsi dire indéfinte ; et, comme il avait la mémoire très-affaiblie, souvent il lui arriva (au rapport de son frère, qui s'était dévoué à lui servir de garde) de lire à haute voix le même article jusqu'à trois et quatre fois de suite. Tantôt il avait des épanchements affectueux, des tendresses enfantines qui surprenaient son entourage; et tantôt il était pris d'impatiences, de colères, de violences, qui rentraient moins encore dans son caractère habituel. Finalement, il succomba dans un état voisin de la démence.
En d’autres cas plus rares, les troubles intellectuels consécutifs à l’épilepsie spécifique prennent une forme plus aiguë, celle de l'excitation maniaque, par exemple, de l’aliénation temporaire, sous tel ou tel des types que nous aurons à étudier plus loin. C’est ainsi que le malade dont je viens de vous entretenir devint véritablement fou pendant quelques jours, à la suite de plusieurs crises épileptiques rapprochées et violentes. Il tenait les propos les plus décousus, les plus incohérents, avec une loquacité surprenante. Il se promenait nu dans sa chambre et voulait descendre nu sur la voie publique ;
il se disait empoisonné; il injuriait son frère, que
PARÉSIES INITIALES 183
cependant il chérissait tendrement; il le maltraita même et chercha un jour à l’étrangler.
3° Un troisième ordre de symptômes accompagne constamment l’épilepsie syphilitique à une période plus ou moins avancée. Il comprend, vous le savez déjà, divers troubles de motilité, variables de siége et de degré.
Les troubles moteurs consécutifs à l'épilepsie spécifique sont fréquemment inaugurés par de simples parésies peu durables, se manifestant en général à l'issue des attaques convulsives, quelquefois aussi (mais bien plus rarement) dans leurs intervalles.
Ces parésies initiales intéressent le plus communément soit une moitié de la face, soit un membre, soit même une moitié du corps, la face exceptée ou comprise. - Après un laps de temps variable de quelques jours à un ou deux septénaires, elles disparaissent spontanément, et cela tantôt d’une facon absolue, tantôt d'une facon seulement incomplète.
Il n’est pas rare non plus qu'après'avoir disparu de la sorte elles se reproduisent une ou plusieurs fois à la suite d'attaques ultérieures. Elles sont alors de plus en plus intenses, de plus en plus persistantes, et dégénèrent même habituellement en paralysies définitives. Tel a été, par exemple, le cas d’un de mes clients chez lequel, à la suite de nombreuses crises d’épilepsie convulsive, s'établit tout d'abord une parésie hémiplégique des plus légères. Si minime était cette hémiplégie que le malade s’en aperçut à peine dans les premiers temps, et qu'il fallait l'œil exercé d’un médecin pour la reconnaitre. Puis survinrent des attaques nouvelles, et, chacune d’elles apportant son appoint aux troubles moteurs, la parésie
184 FORME ÉPILEPTIQUE initiale se transforma graduellement, insensiblement, en une hémiplégie vraie, presque complète, et définitive.
À une période plus avancée de l'affection, les parésies transitoires font place à des troubles moteurs à la fois plus intenses et plus durables. Ceux-ci, par l’ensemble de leurs caractères, constituent alors des paralysies, des paralysies vraies, dans toute l’acception du terme.
Ce ne serait pas le moment de vous décrire ces paralysies, dont l'étude nous occupera longuement par la suite. Je me bornerai à les énoncer ici simplement.
Elles sont variables de siége. Aïnsi on les voit affecter soit un ou plusieurs des muscles de l'œil, soit une moitié de la face, soit un membre isolément (ce qui est beaucoup plus rare), soit surtout une moitié latérale du corps. |
Il n’est pas rare non plus que tel ou tel de ces types Fréquemment encore
paralytiques s'associe à un autre. ces paralysies musculaires coexistent avec des paralysies sensorielles vers l'œil ou l'oreille. — De telles associations de types paralytiques divers sont communes,vous le savez déjà, dans la syphilis cérébrale, dont elles constituent même un des caractères les plus frappants. En ce qui nous concerne actuellement, notons qu'elles s’observent d'une facon fréquente à la suite des accidents de forme épileptique. Vous en avez un exemple sur l’une de nos malades actuelles de la salle Saint-Thomas. Cette femme, consécutivement à de nombreuses attaques d’épilepsie spécifique, a commencé par être affectée d’une paralysie de la sixième paire qauche; — quelques semaines plus tard, elle était frappée d’hémiplégie à droite; — puis la
PARALYSIES 185 troisième paire droite a été envahie; — enfin, ultérieurement, estsurvenue une hémapléqre plus complète et plus durable du côté gauche. Additionnons : cela fait bel et bien quatre accès paralytiques s'étant produits successivement chez la mème malade et ayant succédé à des accidents initiaux de forme épileptique.
Mais sachons bien ceci : de ces divers types de paralysies consécutives à l'épilepsie, il en est un beaucoup plus commun que tous les autres ; il en est un auquel l'affection, abandonnée à son ah propre, aboutit d'une façon presque constante; il en est un qui, précédé où non, suivi ou non d’autres paralysies, ne manque guère d'entrer en scène à un moment donné. Celui-ci, vous l'avez nommé à l'avance, c’est le type hémiplégique, c'est l'HÉMIPLÉGIE.
Hémiplégie, voila le symptôme par excellence ver: lequel s'achemine, pour une étape ultérieure, l'épilepsie de la vérole.
Enfin, Messieurs, comme dernier trait au tableau de l'évolution morbide que nous venons de parcourir, mentionnons l’altération croissante de l'état général parallèlement aux progrès des troubles cérébraux.
Déjà nous avions signalé, dès l'invasion des accidents épileptiques, la possibilité de modifications plus ou moins accusées dans l’habitus extérieur, la physionomie, la santé. Or, à mesure que l’affection suit son cours et se complique d'accidents cérébraux d’un autre ordre, ces troubles de l’état général ne font que s’accentuer davantage. [ls varient d'intensité suivant les cas. Mais il n’est pas rare qu'une détérioration véritable de la santé marque les étapes avancées de la maladie, en s’accusant
par un amaigrissement intense, une pâleur anémique des téguments, une altération profonde du facies, un teint blème et plombé, un alanguissement de tout l'être un changement complet de lPindividu. Il n'y a même pas d'exagération à dire qu'en certains cas, à la vérité exceptionnels, ces symptômes de dépérissement proeressif aboutissent à un état réel de cachexie. C’est là ce que, non sans raison, on à pu qualifier du terme de cachexie cérébrale, les malades y étant conduits de toute évidence par leurs accidents cérébraux.
Telle est, Messieurs, cette forme épileptique de la syphilis cérébrale.
Nous ne la connaissons encore que dans ses symptomes et son évolution générale. Dès à présent, néanmoins, ilne sera pas inutile de jeter un coup d'œil en arrière, pour mieux envisager le chemin parcouru. Résumant donc l’exposé qui précède, au moins dans ce qu'il offre de plus essentiel, nous arrivons à ceci :
1° Ilest fréquent que la syphilis cérébrale s'accuse à ses débuts par des phénomènes d'ordre épileptique;
2 Associés ou non à d’autres manifestations, ces phénomènes épileptiques prennent, pour un certain temps, le premier pas dans la symptomatologie des lésions cérébrales, de facon à constituer une sorte d’éptlepsie syphilitique, où mieux de forme épileptique de la syphilis cérébrale:
3° Cette épilepsie syphilitique n'est jamais qu'initiale. SI, pour un certain temps, elle peut prendre le masque d'une épilepsie névrosique, essentielle, toujours elle aboutit plus tard à rentrer dans l'allure d'une épilepsie symptomatique; et cela, en se compliquant de divers
RÉSUMÉ 187 accidents cérébraux d'un genre différent (troubles consestifs, troubles intellectuels, troubles moteurs) ;
4° Dès lors, tout en subsistant comme symptôme, l'épilepsie proprement dite se fond et disparaît dans un ensemble symptomatologique plus complexe, attestant des désorganisations cérébrales plus avancées.
En un mot, la scène morbide commence par de l'épilepsie pure et simple en apparence. Elle se continue et se termine par un groupe de symptômes dont l’épilepsie n'est plus qu'un élément, une expression plus ou moins effacée.
Nous sommes loin encore, Messieurs, d’avoir achevé ce qui à trait à celte grave question de l’épilepsie syphiltique.
Un problème majeur, essentiellement pratique, se présente à résoudre actuellement, comme application de ce qui précède. Et ce problème, que vous avez déjà pressenti, n’est autre que le suivant :
Étant donné un cas d'épilepsie syphilitique, tel que nous venons de le décrire comme début possible d’une syphilis cérébrale, cette épilepsie présente-t-elle quelques caracteres propres, quelques attributs spéciaux, qui permettent de la reconnaître cliniquement et de la disünguer de l’épilepsie commune ?
C'est à la discussion de ce problème que nous consacrerons notre prochaine réunion.