PARALYSIES MOTRICES DROITES
tions paralytiques très-diverses, par exemple avec une hémiplégie gauche, avec une monoplégie gauche, avec une paralysie motrice de l’œ1l, avec une amaurose, voire avec une paraplégie, ete. Cela est rare, je l'accorde, mais enfin cela est; et, à côté de la règle, il importe de placer les exceptions.
Ces exceptions, d’ailleurs, je me garderai de leur donner un sens qu'elles n’ont pas. Je me garderai de vous les présenter comme des infractions à la loi anatomique quirattache les paralysies droites à l’aphasie ou réciproquement. D'abord, vu l’absence de démonstrations nécroscopiques, elles n’ont en l'espèce que la valeur de faits cliniques curieux à enregistrer, mais dont l'interprétation reste encore inconnue. De plus, rien ne dit qu’elles ne soient pas explicables d’une certaine facon qui sauvegarderait l'intégrité de la loi dont il s’agit ici. Dans les cas, en effet, où l’aphasie coïncide avec des paralysies différentes de celles qui sont ses compagnes habituelles, il se peut fort bien que cette anomalie apparente soit un résultat tout naturel de lésions cérébrales multiples ; 11 se peut fort bien qu'il existe dans le cerveau deux lésions indépendantes, l’une servant de cause aux phénomènes aphasiques, et l’autre déterminant les phénomènes paralytiques contemporains. Des cas de ce genre, à lésions multiples, ont été maintes fois observés dans la syphilis cérébrale, dont la tendance à multiplier, à disséminer ses lésions, est un fait actuellement bien connu. |
IT. Une troisième combinaison de symptômes consiste dans la coïncidence de phénomènes épileptiques avec l’aphasie, associée ou non à des paralysies droites.
Chez un grand nombre de malades, on voit la syphilis cérébrale se traduire, soit à ses débuts, soit à une époque un peu plus tardive, par ces trois ordres de phénomènes, susceptibles d’ailleurs de variétés sous le rapport de leur succession réciproque, à savoir : l’apha-
sie; — l’hémipléqgie droite (générale ou partielle, peu importe); — et l’épilepsie, sous telle ou telle de ses
formes indifféremment, plus spécialement néanmoins sous la forme convulsive du grand mal.
Cette triade de symptômes, à laquelle s'ajoutent bientôt des troubles intellectuels divers, notamment des phénomènes d’amnésie, est des plus communes. Je l'ai observée en maintes occasions pour ma part, comme par exemple dans le cas suivant :
Un jeune homme, syphilitique depuis huit années et ne s'étant jamais soumis qu'à un traitement très-1ncomplet, commence par être pris d’un accès violent d'aphasie. Dans les semaines suivantes, il éprouve plusieurs crises d'épilepsie convulsive, sous forme de grand mal. Simultanément, mais d’un façon progressive, s’établit et se confirme une 2émipléqie droite, dont les progrès saccadés coïncident avec plusieurs autres accès d'aphasie. La mémoire se perd; l'intelligence décroit rapidement et finit par s'égarer. À ce moment, un de nos confrères soupconne la spécificité d'origine de ces accidents et prescrit un traitement antisyphilitique vigoureux. Tout aussitôt, suspension des crises et amendement rapide de tous les phénomènes; finalement, guérison complète, obtenue dans l'espace de quelques mois. Le malade, que je continue à voir de temps à autre, est aujourd’hui absolument rétabli.
Notez donc avec soin, Messieurs, cette combinaison
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de symptômes que vous rencontrerez certainement plus d’une fois dans le cours de votre pratique. Sans appartenir en propre à la syphilis, elle est bien faite néanmoins pour éveiller le soupcon de spécilicité et diriger en ce sens les recherches du médecin.
IV. Enfin, dans un certain nombre de cas (moins fréquents à coup sûr que les précédents, sans mériter toutefois d’être taxés de rares), on voit une autre combinaison de symptômes se produire.
Celle-ci consiste dans l’association de l’aphasie avec des troubles de motilité vers la lanque. Ce qu'on observe alors n’est plus seulement de l’aphasie; c’est, avec de l’aphasie réelle, vraie, un certain degré d’embarras, de parésie de la langue; c’est, en un mot, de l’aphasie avec de la glossopléqie.
Tel a été, par exemple, le cas d'un malade que je traite actuellement avec mon confrère et ami, le docteur E. Guéneau. Ce malade (qui, soit dit incidemment, contracta la syphilis par le cathétérisme de la trompe d'Eustache à l’époque où sévit à Paris ce genre de contagion) fut affecté douze ans plus tard d'accidents cérébraux spécifiques, lesquels firent leur début de la façon suivante : accès multiples d’aphasie, avec glossoplégie incomplète et parésie minime du sphincter palpébral. Les accès d’aphasie vraie ne durèrent jamais qu'un quart d'heure à une demi-heure en moyenne, tandis que les parésies linguale et palpébrale s’établirent d'emblée à l'état permanent. En dehors de ses crises aphasiques, le malade conservait la faculté du langage, pouvait causer, trouvait facilement ses mots; mais sa parole, trèsmanifestement gènée par un embarras notable de la
langue, restait toujours défectueuse, lente, entrecoupée, pâteuse. Ainsi qu'il le disait lui-mème, il parlait «comme s’il eût eu constamment la bouche pleine »; il hésitait sur certains mots, il en scandait bon nombre plutôt qu'il ne les énonçait. En outre, la langue ne sortait que lentement de la bouche, était déviée latéralement, et n’exécutait la plupart de ses mouvements qu'avec une difficulté manifeste. Bref, c'était là un cas typique de glossoplégie incomplète et permanente, coexistant avec des accès passagers d’aphasie. — J’ajouterai que le malade en question, grâce à un traitement spécifique longtemps prolongé, est aujourd’hui en pleine voie de guérison.
Un second exemple, qui se rapproche beaucoup du précédent, vous est offert, Messieurs, par un malade actuellement couché au n° 54 de la salle Saint-Louis. La syphilis cérébrale a débuté chez lui, de novembre à f6vrier, par une série de crises aphasiques plus ou moins durables, pendant lesquelles «il ne trouvait plus les mots dont il avait besoin pour traduire sa pensée » ; il était forcé, raconte-t-1l, de « chercher ses mots longuement et péniblement » ; souvent même il se méprenait et employait un terme pour un autre, si bien que plusieurs fois on l’accusa d'ivresse, « alors que cependant il n'avait bu que de l’eau ». Puis, le 13 février dernier, étant de service, en sa qualité de gardien de la paix, à la porte d'un bal public, il fut pris soudainement de ce qu’il appelle une sorte de « crispation subite dans les membres », et se trouva dans le même instant privé de la parole d'une façon absolue, Pendant une douzaine d'heures, il ne put articuler un son. Le lendemain, la parole lui revint avec le souvenir des mots ; mais sa langue, depuis
GLOSSOPLÉGIE CONCOMITANTE 253 ce jour, resta embarrassée, gènée dans ses mouvements, et, de plus, déviée à droite alors qu'il la sortait de la bouche. Quand nous le vimes pour la première fois, cet homme ne s’exprimait que très-lentement; la parole était trainante, entrecoupée, scandée, avec des hésitations, des heurts sur certaines syllabes, du balbutiement, du bégaiement, ete. ; tous symptômes se rattachant d’une façon évidente non plus à une aphasie vraie, mais à une parésie latérale de la langue.
Vous avez pu juger, Messieurs, quelle influence immédiate le traitement spécifique a exercée sur les symptômes en question. Le malade n'était pas resté dans notre service plus d'une quinzaine de jours qu’une modification complète s'était déjà produite dans son état; et vous venez de l'entendre parler ce matin d’une facon à peu près satisfaisante, presque normale.
Cette association à l’aphasie de phénomènes paralytiques intéressant la langue n'est en rien faite pour nous surprendre. Elle a mème, dirai-je, sa raison anatomique, raison au moins probable, si ce n'est absolument certaine. C’est qu'en effet, suivant toute vraisemblance, il existe sur la troisième circonvolution frontale (circonvolution des troubles aphasiques, comme vous le savez) un centre moteur alfecté aux mouvements des mâchoires, des lèvres et'de la lanque. Le rapprochement de ces deux centres, centre de la faculté du langage articulé et centre des mouvements de la langue, explique bien comment une seule et même lésion peut les atteindre tous deux par contiguité, par voisinage. C'est affaire de topographie pure et simple. Si la lésion reste limitée au centre de la faculté du langage, il ne se
produit que de laphasie pure et simple; qu'elle se propage au centre des nerfs moteurs de la langue, la glossoplégie vient alors s'ajouter à l’aphasie (1).
Telles sont, Messieurs, les principales formes sous lesquelles apparaît l’aphasie dans la syphilis cérébrale. Venons maintenant, pour compléter ce qui précède, à quelques détails de symptomatologie.
Considérée en elle-même, en tant que symptôme, l'aphasie syphilitiqueest l’analogue de l’aphasie vulgaire, commune, dont elle reproduit tous les traits, toutes les variétés. Elle est calquée, dirai-je, sur laphasie symptomatique des lésions cérébrales non spécifiques, et elle ne s’en différencie par aucun attribut spécial, propre, pathognomonique. Il en est ainsi, du reste, de tous les phénomènes cérébraux de la syphilis ; et, plus nous avancerons dans cette étude, plus j'aurai à vous répéter que les manifestations nerveuses qui servent d’expressions cliniques à la syphilis cérébrale ne se distinguent par aucun caractère particulier des manifestations correspondantes provenant de lésions vulgaires.
(1) V. Lépine, De la localisation dans les maladies cérébrales (thèse pour le concours d’agrégation, Paris, 1875). — « Selon que le centre des mouvements des lèvres et de la langue, qui siége sur une partie de la troisième circonvolution frontale, sera entamé ou non par une lésion de cette circonvolution, un embarras du mouvement des lèvres et de la langue accompagnera ou non l'aphasie, » (Page 54.)