‹ La syphilis du cerveauChapitre 61 sur 151 · DÉPRESSION INTELLECTUELLE SIMPLE · texte numérisé non relu

DÉPRESSION INTELLECTUELLE SIMPLE

es

ment. Pendant plusieurs mois, elle s’en est tenue là, sans se compliquer d’autrés symptômes. Si bien que, d’emblée, ce jeune homme a passé près des siens et de ses camarades pour avoir «la tète dérangée». Employécomme placier dans une maison de commerce, 1l est devenu par degrés incapable de remplir ses modestes fonctions. Il n'avait plus l'intelligence nécessaire pour aller proposer une marchandise, en débattre le prix et conclure un marché. Il commettait journellement des oublis, des maladresses, des inepties. Dès qu'une affaire présentait quelque chose en dehors du courant usuel, «il n’y entendait plus rien », de son propre aveu. Il avait perdu la lucidité, le discernement, le bon sens, « s’arrêtant, comme nous le racontait son frère, aux menus détails, aux petites choses, et perdant de vue le but principal, essentiel ». Exemple : un jour, ilest chargé d’aller discuter une facture chez un client: il s’absente quatre heures, puis revient sans pouvoir dire le résultat de sa démarche. Aux questions qu'on lui adresse 1l répond par toutes sortes de naiseries, racontant « qu'il a pris tel chemin, qu'en route il a vu ceci et cela, qu'il a été reçu par un monsieur très-distingué, ete.» ; mais impossible de savoir de lui ce qu'il a obtenu sur le fond même de l’affaire. Bref, c'était, dans la force du terme, « un simple d'esprit», et l’on avait pris l'habitude, à son magasin, de le considérer comme un grand enfant, incapable, inepte, à qui l’on ne confiait plus que des commissions sans importance. L

Mèmes phénomènes, exactement, chez une autre malade de la salle Saint-Thomas (lit n° 22). Cette femme, actuellement affectée d’une hémiplégie gauche et de dou-

leurs ostéocopes des plus intenses, a débuté dans la sy- FOURNIER. 18

philis cérébrale par des accès violents de céphalée et une dépression rapide de l'intelligence. Caissière dans une maison de parfumerie, elle a dû quitter sa place parce qu'elle était devenue — et cela en l’espace de quelques mois — incapable de la remplir. Dans les calculs, dans les comptes qu’elle avait à faire, elle commettait incessamment des erreurs graves; elle se trompait, nous dit-elle, dans l'addition la plus simple. La balance de sa caisse était pour elle une « affaire d'état, dont elle ne venait à bout qu’au prix de mille efforts ». Également faible de mémoire et d'esprit, 1l lui arriva d'envoyer des factures à des clients qui avaient soldé leur compte, et réciproquement elle négligeait d'envoyer des factures en souffrance. Elle « n'avait plus d'idées pour écrire une lettre» ; souvent elle recommençait la même lettre jusqu'à t'ois et quatre fois de suite avant d'aboutir à quelque chose dé satisfaisant. Elle avait désappris l'orthographe et Le style; elle commettait des fautes qu'elle n'avait pas l'habitude de commettre ; elle laissait des mots tronqués par absence d’une syllabe, des phrases inachevées, etc. Finalement, le travail intellectuel lui devint intolérable : elle y renonça, et, ne se sentant plus capable que d’une occupation manuelle, elle entra dans un atelier de coutürière.

Les troubles purementintellectuels dont nous venotis de parler ont toujours pour symptômes connexes des troubles d’un autre genre, consistant en des modificaions de caractère, d'habitudes et d'humeur. Mais ceuxci, bien que non moins remarquables, sont souventmoins réemarqués que les précédents, et cela parce qu'ils ne se lraduisent pas d’une façon également sensible, également

TROUBLES MORAUX 275 appréciable pour lemédecin. A l'hôpital, parexemple, ils nous échappent, en partie tout au moins, parce que nous manquons de points de repère pour comparer l'état actuel du malade avec son état antérieur. En ville, au contraire, ces #roubles moraux ne manquent pas de frapper les familles qui nous renseignent fidèlement à ce propos. Et c’est alors que nous les voyons prendre une large part dans la scène morbide, en conférant aux malades une physionomie nouvelle, assez particulière pour mériter toute l'attention du médecin.

Quels sont-ils ?

Je vous le répète, ils consistent en des modifications notables de caractère, d'habitudes et d'humeur. Le mas lade se transforme par degrés en un homme différent de ce qu'il était autrefois. {1 perd son entrain, son ardeur, sa vivacité habituelle, I se détache de ee qu'il affectionnait; ilchange de manière de vivre. Jadis, par exemple, travailleur et actif, il tourne au désœuvrement ét à l’inertie; jadis causeur et bavard, il ne parle plus ; jadis ami de la vie mondaine, il ne sort plus de chez lui, il ne va plus nulle part. Il devient concentré, sombre, taciturne, absorbé, — D'autre part, il se préoccupe moins de ce qui l'entoure, de ce qui le touche, et de ses affaires et de ses plaisirs, et de sa famille et de lui-même. Il néglige ses intérêts, ses relations. Il se néglige luimême, dans les soins de sa personne, de sa toilette, ete. I] tombe dans l’insouciance l'indifférence, le dégoût, l'ennui, l’apathie.— Enfin sa volonté faiblit; ilse laisse volontiers diriger par ceux qui l'entourent; il s’'abandonne, en un mot. Puis, par instants, il sort brusquement de sa torpeur, et sa vitalité engouïdie se réveille alors sous forme d'impatiences, de colères, d’emportements non motivés, etc.

Et ainsi d’autres phénomènes, variés à l'infini, attestant un changement profond survenu dans ce qu'on appelle l’état moral.

C’est par cet ensemble de symptômes, à savoirpar la réunion de ces troubles intellectuels et moraux, que s’accuse en certains cas la syphilis cérébrale, à une époque initiale ou jeune encore de son développement. C’est ainsi qu'elle se présente parfois, avant toute autre manifestation d'un genre différent, avant les symptômes d'ordre congestif, les accès épileptiformes, les paralysies, etc.

Sans doute la dépression intellectuelle et les modifications morales que je viens dedécrire ne se présentent pas dans tous les cas sous une forme aussi accentuée. Elles sont susceptibles de degrés multiples, cela est presque superflu àspécifier. Ainsi, elles peuvent être légères relativement ; elles peuventmèême être assez affaiblies en tant qu'expressions cliniques pour n'être pas remarquées comme elles mériteraient de l'être. On les méconnait alors ou l’on n’en soupconne pas la gravité. Puis survient quelque phénomène important qui démasque la situation véritable, tel qu'un ictus apoplectique, une crise épileptique, une paralysie; et c’est à ce moment que le médecin, en reconstituant par l’anamnèse toute la série morbide, arrive à reconnaître comme prélude aux accidents actuels une plus ou moins longue période marquée par ces troubles intellectuels et moraux.

Au milieu des nombreux symptômes morbides qui précèdent, il en est un, vous ai-je dit, qui, par sa fré-

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