‹ La syphilis du cerveauChapitre 62 sur 151 · AMNÉSIE · texte numérisé non relu

AMNÉSIE

quence et son importance, réclame une attention particulière. Ge symptôme, c’est l’amnésie. Déjà, dans ce qui précède, j'ai eu plusieurs fois l’occasion de vous le signaler incidemment, surtout à propos des troubles concomitants ou consécutifs de la forme épileptique. Le moment est venu d’en parler avec les développements qu'il mérite.

A coup sûr, iln’est pas de faculté cérébrale que la syphilis affecte d’une façon plus commune que la mémoire. Chez la plupart, je puis presque dire sur la totalité des malades dont il est question iei, l’amnésie figure comme symptôme de la scène morbide, à des deorés divers et à des époques variées. J’en atteste les observations déjà publiées dans la science, auxquelles les miennes serviraient au besoin de confirmation.

Cette amnésie peut être précoce, et c’est en cela qu'elle nous intéresse surtout quant à présent. Elle peut s’observer dès les premiers temps de la maladie. Et même, à une époque jeune encore, 1ln’estpas rare qu’elle soit remarquable par son intensité, notablement supérieure au désordre contemporain des autres facultés de l'intellect.

Les troubles de mémoire qui accompagnent la syphilis cérébrale se produisent suivant tel ou tel des trois modes que voici, modes très-inégaux de fréquence, comme nous allons le dire :

1° Le fait le plus commun est l’affaiblissement graduel, progressif, de la mémoire. Peu à peu, par degrés, la faculté du souvenir devient de plus en plus infidèle, de plus en plus débile ;

2° Assez souvent encore, l’amnésie s'établit et s’ac-

croit pur saccades. Gela s’observe surtout, comme nous avons eu l’occasion de le signaler précédemment, à la suite des ictus congestifs, des crises apoplectiformes et des accès épileptiques. Soit indemne, soit déjà lésée avant une attaque de ce genre, la mémoire subit aussitôt le contre-coup de cette attaque et le traduit par un affaiblissement soudain, immédiat.

Il est même des cas où plusieurs ictus, plusieurs accès convulsifs d’épilepsie ont marqué, chacun pour sa part, un pas notable dans les progrès de l’amnésie. D'une facon très-nette, très-positive, chaque crise laisse alors à sa suite une débilité plus considérable de la mémoire ;

3° Mentionnons enfin, mais ceci à titre purement exceptionnel, la possibilité d’une extinction instantanée, d’une véritable sidération de la mémoire, rappelant tout à fait ce qui se produit pour la motilité après une attaque d’aploplexie. C’est là ce que, sans exagération, on pourrait appeler l’icfus amnésique.

Dans un des cas que j'ai le plus longtemps suivis et dont la spécificité m'a été démontrée par l'autopsie, j'ai vu un malade devenir absolument amnésique dans l’espace d’une nuit. Ce malade s'était couché avec une mémoire déjà quelque peu affaiblie, il est vrai, mais passable encore néanmoins ;il se réveilla le lendemain dans un état de complète amnésie,

Comme degré, les troubles de mémoire qui dérivent de la syphilis cérébrale comportent de nombreuses variélés, disons mieux, toutes les variétés possibles.

Le plus habituellement, surtout à une époque voi-

sine du début, ils ne sont que légers ou moyens, ne

AMNÉSIE 279 consistant qu'en une faiblesse relative de la faculté du souvenir.

Mais ce premier degré peut être dépassé, surtout alors que l'absence de traitement laisse un libre essor à la maladie. La mémoire, dans ce cas, va s’affectant de plus en plus; les oublis se multiplient; les erreurs, les répétitions, les omissions deviennent plus fréquentes. Et, finalement, une amnésie vraie se confirme.

Un pas de plus, et la mémoire serait presque éteinte. Seulement, ce pas se fait rarement, ou ne se fait en tout cas que dans une période avancée de l'affection. Pour ma part, je n'ai constaté qu'une seule fois ce haut degré de l’amnésie, et cela précisément chez le malade dont je vous entretenais à l'instant et qui fut frappé de la sorte dans l’espace d’une nuit. À son réveil, 1l avait à ce point perdu la mémoire qu'il ne se rappelait pas, à une minute d'intervalle, ce qu'il avait dit ou fait, ce qu'il venait d'entendre, les personnes qu'il venait de voir, etc. Chaque fois par exemple qu’une personne de sa maison, de sa famille, entrait dans sa chambre, il la saluait et lui demandait de ses nouvelles, comme s’il ne l’eût pas vue depuis longtemps. Il n'avait conservé aucun souvenir des événements mémorables auxquels 1il avait assisté, auxquels il avait pris part, ni de la guerre de 70, ni de la catastrophe de Sedan, ni du siége de Paris, ni de la Commune, etc. Très-curieux des affaires politiques, il en parlait sans cesse, demandant à tout propos «où l’onen était, ce que faisaient les Chambres, ce que faisait l'empereur » ; et,quand on luiracontaitles tristes scènes que vous savez, tout cela était pour lui chose absolument nouvelle, dont il s'étonnait chaque fois, dont il s’'émouvait chaque fois jusqu'aux larmes. Père de plusieurs enfants qu'il ché-

rissait, il avait oublié s’il avait des enfants ! Ou bien, s'il se le rappelait quelquefois, c'était pour demander combien 1l en avait, quels étaient leurs noms, leur âge ! On lui répondait à tout cela dix fois par heure, et c'était toujours à recommencer.

Particularité curieuse, plusieurs fois signalée déjà à propos de l’amnésie syphilitique, et commune du reste à des amnésies d’autre origine : absolument éteinte pour certains faits, la mémoire peut rester presque intacte pour d’autres. Ainsi, à côté d’une amnésie complète pour les choses récentes, contemporaines, actuelles, 1l est possible que le souvenir des choses anciennes reste conservé.

Tel était encore le cas du malade précité. Get homme qui avait oublié toute l’histoire contemporaine, tous les événements tragiques dont il avait été spectateur et acteur, cet homme qui ne se rappelait pas ce qu'il avait dit ou entendu une minute auparavant, avait conservé néanmoins le souvenir de nombre de faits anciens. Il racontait d’une facon très-précise et très- exacte certaines anecdotes de sa jeunesse, de son enfance. Un jour, il me récita toute une scène de Corneille, et, un autre jour, une décade des racines grecques.

La mémoire ancienne, si je puis ainsi parler, la mémoire « des vieux souvenirs », comme on dit vulgairement, subsistait donc chez lui, parallèlement à une abolition absolue de la mémoire actuelle.

Sans doute, Messieurs, les divers troubles de mémoire dont je viens de vous entretenir n’ont rien qui soit spécial à la syphilis, rien qui lui appartienne en pro-

pre. Cependant ils ne sont pas moins dignes de toute votre attention. Par eux-mêmes, d'abord, ils constituent des phénomènes cliniques importants, curieux, essentiels à connaitre. Et de plus, comme vous en avez pu juger, ils sont remarquables à divers titres, notamment par la fréquence avec laquelle ils prennent place au nombre des symptômes de la syphilis cérébrale, et par l’intensité qu'ils peuvent revêlir en certains cas particuliers. |

Les désordres psychiques qui nous ont occupés jusqu'ici constituent une première forme que nous avons qualifiée du nom de dépression intellectuelle simple. Venons actuellement à une seconde, que nous pourrons appeler, par opposition, dépression intellectuelle avec incohérence, où plus abréviativement, si vous le voulez, hébétude incohérente.

La scène morbide précédente se résumait en ceci : affaiblissement, mais non perversion, de l'intelligence. Plus complexe, la scène actuelle va comprendre ces deux termes réunis.

Le malade que nous avons étudié jusqu'alors était un pauvre d'esprit, un simple, un incapable, un hébété ; mais il n'était que cela au total. Le malade dont nous allons parler sera en plus un ataxique d'intelligence, un incohérent.

Dans cette seconde forme, en effet, l'intelligence n'est pas seulement affaiblie; elle est affectée en outre suivant une modalité autre, qui est celle de l’'égarement,

de la déraison, de la vésanie. Et c’est à ce double titre que la variété de troubles dont 1l va être question peut ètre qualifiée, comme je vous le disais, du nom d’hébétude incohérente.

Cette forme n’est que très-exceptionnellement primitive. Presque toujours elle a pour prélude la forme de dépression mentale dont nous venons de parler, et ne se combine à celle-c1 qu'après un certain temps. En d’autres termes, c'est la débilité intellectuelle pure et simple qui généralement ouvre la scène, et, plus tard seulement, elle se complique de déraison.

Notons cependant qu'en certains cas, très-essentiels à bien spécilier , l'intelligence s’égare et dévie dès le début mème des accidents, dans le mème temps qu'elle commence àfléchir.

L'incohérence est l'expression dominante de cette nouvelle situation morbide.

Le malade est à la fois incohérent dans ses paroles et dans ses actions. Exemple : il commence une chose et ne Ja finit pas; il prend un objet et le laisse, sans même s’en être servi; il forme un projet, le nourrit un certain temps, puis l’abandonne pour passer à un autre; parfois 1l émet une phrase sans suite, un propos dépourvu de sens. Il commet une série d’'actes sans intention suivie, et la plupart en dehors du sens commun ; il s’habilleet se déshabille, secouche et se relève plusieurs fois par jour sans savoir pourquoi; ou bien encore 1l reste au lit pendant des journées entières sans vouloir se lever. Il oublie où il est et ce qu'il s’est proposé de faire. Il ne se rend plus que vaguement

compte du temps, des dates, des lieux, etc. Il devient incapable de se diriger, de se conduire. Il semble à la fois abruti, machinal, automatique d’une façon continue, en même temps que déraisonnable, extravagant et maniaque par intermittences.

Cet état, en un mot, se résume en ceci : sur un fond d'incapacité et d'hébétude intellectuelle, sorte de dékire de paroles et d'actions; — délire calme ettranquille, à part quelques moments d’exeitation passagère; — et délire général, non systématisé, portant sur l’ensemble des actes de la vie, sans prépondérance d’une forme particulière de déraison monomaniaque, sans idée fixe prédominante. (Je ne fais que signaler ce dernier point sur lequel j'aurai à revenir dans ce qui va suivre.)

Un tel état ne laisse pas d’être assez commun à une étape plus ou moins jeune encore dela syphilis cérébrale. On l’observe notamment à la suite des formescongestive, épileptique ou paralytique. Pour ma seule part, j'ai dans mes notes l'histoire de plusieurs malades qui, conséeutivement à une série d'ictus ou de crises épileptiques, ont abouti progressivement à cette forme d’hébétude incohérente, susceptible d’ailleurs de degrés divers. J’en ai mème sous les yeux actuellement un exemple des plus typiques, que je dois vous citer.

Un homme dans la fleur de l’âge, jouissant d’une constitution vigoureuse et d’une excellente santé habituelle, mais syphilitique depuis sept ans, commence par éprouver divers troubles qu'il néglige, tels que vertiges, absences momentanées, obnubilations passagères. Deux fois il est pris d’ictus résolutif. Il se traite alors par la médication spécifique dont il éprouve un bénéfice immé-

diat, mais qu'il abandonne prématurément. — Des accidents analogues se reproduisent bientôt, et 1l s’y joint des crises épileptiques, dont les premières restent méconnues parce que, survenant la nuit, elles ne se traduisent que par une évacuation des matières au lit. J’examine les veux à ce moment (précaution indispensable en pareil cas, je vous en dirai le pourquoi), et je reconnais, avec le concours de mon savant confrère le docteur Galezowsky, unenévrite optique double. — La démarche ne tarde pas à devenir chancelante, avec ébranlements subits de temps à autre. De nouvelles crises épileptiques se succèdent, et l’une d'elles est même suivie d'une légère parésie hémiplégique.

Cependant le moral et l'intelligence s’affectent d’une facon parallèle. La mémoire se prend la première : le malade commet des oublis; il est forcé (chose qu'il ne faisait jamais) d'écrire sur un agenda l'emploi de sa journée; sans quoi il manquerait la plupart de ses rendez-vous. Très-actif de nature autrefois, en mème temps que très-intelligent, très-travailleur, il ne s'acquitte plus que péniblement de ses occupations habituelles. IT devient lourd, somnolent (lui qui ne dormait jamais plus de cinq ou six heures par nuit), puis apathique, indifférent, engourdi. Ami des plaisirs, des théâtres, des réunions, mondain par excellence, il ne va plus nulle part, même chez sa maitresse, parce que, suivant son expression, « cette femme et toutes les autres ne lui disent plus rien ». [ne lit plus aucun livre, aucun Journal, pas même le cours de la Bourse, qui le passionnait jadis et dont il n’eût négligé pour rien au monde de prendre connaissance le soir, en se couchant.

Peu à peu, en un mot, son intelligence décroît, s’aflaisse ; et son caractère, au dire de ceux qui l'entourent, se modifie d’une façon non moins sensible.

Le traitement spécifique, du reste très-irrégulièrement suivi, n'apporte qu'un amendement transitoire. En dépit de tous mes efforts, en dépit des conseils de plusieurs de mes collègues (qui s'accordent tous avec moi pourrapporter à une syphilis cérébrale de tels accidents), la situation se complique et s'aggrave de jour en jour.

Bref, pour arriver à l’état actuel de ce malade, sur la guérison duquel il est désormais impossible de compter, cest aujourd'hui un homme tout à fait en état de déchéance intellectuelle et morale. Sans doute il continue bien encore (et cela malgré moi, malgré tout ce que j'ai pu dire et faire) à s'occuper de son commerce; mais, en vérité, 1l ne s’en occupe plus que pour tout embrouiller, pour commettre toutes sortes de maladresses, de sottises, d'inepties, qu'ont souvent peine à réparer les employés de sa maison. Il passe des heures, quelquefois des journées enüères, à écrire des lettres à tout le monde, et souvent des lettres absolument inutiles ou contradictoires. Il forme cent projets de déplacement, de voyage à des eaux minéraleslointaines « quine pourrontmanquer dele guérir », et il ne met aucun de ces projets à exécution. Ilala ferme volonté dese traiter,de «bien faire tout ce que je luirecommande » ,etil'oublie constamment de prendre ses remèdes, ou bien il les refuse lorsqu'on les lui propose. Successivement il a renvoyé de chez lui — et sans motif valable — divers employés qui lui étaient cependant indispensables ; il a été jusqu’à congédier sa sœur, son frère, sa mère, sans parler de plusieurs gardes-malades, « parce que, dit-il, tout ce monde-là en veut à sa

286 FGRME MENTALE

fortune, tout ce monde-là le trompe, le gruge, le vole ». Il trouve des ressemblances extraordinaires entre les personnes ou les choses qui se ressemblent le moins, Par moments, il ne se rend compte ni des Heux ni du temps. Ainsi, le mois dernier, il s’est cru pendant huit jours dans le petit village qui l’a vu naître, et cela pour la raison qu’une des rues de Paris qui donne en face de sa maison présente une ressemblance (sans doute bien éloignée) avec la grand’rue dudit village. Lundi dernier, il voulait absolument qu'on füt à dimanche ; et, comme il croyait que tout le monde chez lui conspirait à le tromper, il prit le parti de descendre son escalier, sans rien dire à personne, et d'arrêter un passant en le priant (de la façon la plus polie, du reste) de vouloir bien le renseigner «sur le jour où l’on en était réellement ». Et ainsi d’autres excentricités et insanités dont je vous fais gràce.

Et cependant — particularité curieuse à relever incidemment— ce même malade à cerveau si troublé présente de temps à autre des instants de lucidité parfaite. Quand j'arrive près de lui, par exemple, invariablement dans les premières minutes de mon examen je le trouve très-différent de l'homme que je viens de vous décrire : et ce n’est que plus tard, après quelques instants de conversation, qu'il se révèle enfin sous son côté pathologique véritable, Lors d’une consultation médicale, devant des visages nouveaux, il s'observe, il se tient en quelque sorte, il répond d’une façon correcte, presque irréprochable, Vient-on alors à lui parler de ses erreurs, de ses oublis, des actes déraisonnables qu'il a pu commettre, 1len rit le premier ou s’en afflige suivant sa dis-

HÉBÉTUDE INCOHÉRENTE 287 position actuelle; en tout cas, il les apprécie comme ils doivent l'être, avec une apparente sûreté de jugement qui surprend tout le monde. On dirait un homme en pleine possession de lui-même. Puis laissé seul, ou bien en compagnie des siens, des personnes qu'il a coutume de voir, il dévie tout aussitôt et recommence à divaguer. Bizarre mélange de raison et de déraison; singulière alternance entre des moments de lucidité en apparence absolue et un état de déréglement cérébral presque constant !

Cet étonnant contraste, à coup sûr, ne présente rien de spécial à la syphilis, et nous savons tous qu’il s’observe dans nombre d'affectionsmentales de divers genres. En l'espèce, cependant, iln’est pas moins utile à signaler, en raison de l’intérèt scientifique qui s'y rattache, en raison aussi des questions médico-légales si difficiles et si graves que les situations de cet ordre sont de nature à soulever,

Tel est, Messieurs, l'ensemble de phénomènes que j'ai eru pouvoir qualifier du nom d’hébétude incohérente, et qui, vous le voyez, ne mérite que trop cette dénomination. C'est à ce triste ensemble qu'aboutit fréquemment lasyphilis cérébrale à une période plus ou moins avancée de son évolution. Encore n'est-ce pas toujours là son dernier terme. Plus tard, nous la verrons conduire les malades à des états bien autrement affligeants et graves, pour se terminer, comme étape ultime, par la démence confirmée,

Si je me suis bien fait comprendre, vous avez dû remarquer, Messieurs, que, dans la dernière forme de troubles morbides qui vient de nous occuper, la perturbation intellectuelle se traduit exclusivement par une incohérence générale, par un délire d'ensemble, portant sur tous les actes de la vie, sur toutes les manifestations extérieures. C’est là, en effet, le caractère que revêtent presque invarlablement les désordres psychiques de la syphilis cérébrale.

Notons cependant, pour être complet, qu'il est certains cas où les choses ne se présentent pas absolument suivant la règle précédente. Dans ces cas rares, presque exceptionnels, l’incohérence, au lieu d’être générale, revêt l'allure d’un délire plus systématisé, d'un délire parüel, se rapprochant de la monomanie.

C'est ainsi qu'on a vu quelquefois les troubles psychiques de la syphilis cérébrale affecter la forme /ypémamaque, mélancolique où hypochondriaque, caractérisée par des idées délirantes de nature triste, avec dépression générale, intellectuelle et physique. Comme exemple du genre, rappelez-vous une femme que vous avez pu voir récemment dans le service de mon collègue et ami le D' Besnier. Cette malade, affectée de divers accidents de syphilis tertiaire, présentait dans le même temps un véritable délire mélancolique, qu'après mür examen, et avec la sagacité clinique que vous lui connaissez, M. Besnier n’hésita pas à considérer comme une manifestation

VARIÉTÉS RARES 289 d'ordre spécifique. Elle se croyait ruinée, perdue, disait-elle; « elle n'avait plus qu'à mourir, et sa mort était proche ». Constamment on la trouvait à la mème place, dans un coin de la salle, triste, silencieuse, abattue, absorbée dans un état de stupeur mélancolique. Pendant plusieurs semaines, elle refusa tout aliment, et il fallut, pour la nourrir, avoir recours à la sonde œsophagienne.

Plus rarement, on à rencontré des malades chez lesquels l’hébétude générale se compliquait d’un délire spéclal à 2dées fixes, à idées de persécution,paï exemple. Tel était le cas d’une de mes clientes, qui — déjà très-déprimée d'intelligence depuis quelques mois — fut poursuivie pendantun certain temps par desidéesde ce genre. Tout le monde lui en voulait, et elle n'avait plus que des ennemis. Tantôt c'était son propriétaire qui la persécutait incessamment, qui allait l’expulser de son logis, vendre ses meubles, la citer devant le juge de paix, la déshonorer, l’affliger de toute espèce de vexations infamantes, etc. Tantôt, c'étaient des voleurs qui la guettaient de jour et de nuit, des ennemis de tout genre qui devaient la dévaliser, l’assaillir, la battre, l’assassiner, etc., et contre lesquels elle demandait protection à tout venant (1).

On a dit aussi que le délire de la syphilis cérébrale pouvait prendre la forme du suicide. Cela est vrai, absolument vrai, mais à coup sûr cela est rare.

Sans doute, des suicides ou des tentatives de suicide

(1) Quelques faits semblables existent déjà dans la science. — Voir, comme exemples, les cas cités par H. Grainger Stewart (Syphilitic Insanity, dans le British medical Journal (1870, p. 406).

ont été observés dans la syphilis cérébrale; j'en pourrais citer moi-même quelques exemples. Mais, d’après ce que j'ai vu, il m'a semblé que le plus souvent, en pareil cas, le suicide dérivait d’un délire conscient bien plutôt que d’une idée arrêtée, 2ntentionnelle, longuement méditée, d'en finir avec la vie.

En d’autres termes, ce que j'ai vu sous ce rapport a consisté presque toujours en ceci : soit en des menaces passagères, éphémères, non suivies de tentatives d’exécution, et se mêlant au délire avec tant d’autres conceptions non moins fugitives; — soit en dés tentatives non raisonnées, non conscientes, c’est-à-dire en des suicides de hasard, purement accidentels et indépendants de la volonté. Un de mes malades, par exemple, faillit se précipiter un jour par la fenêtre, et l’on avait cru tout d’abord qu'il avait voulu se tuer. Mais, après plus amples informations, on dut reconnaitre qu'il avait pris la fenêtre pour une porte d'escalier, et qu'il se serait tué de la sorte sans $e rendre compte de ce qu'il faisait.Jamais, d'ailleurs, au préalable il n'avait exprimé d'idées de suicide, et jamais plus tard il ne commit de tentatives de ce genre.

En résumé, done, si les troubles psychiques de la syphilis cérébrale sont susceptibles de revêtir la forme des délires partiels, systématiques, cela ne s’observe que dans un nombre de cas très-restreint. Cette forme/ronomaniaque est possible, avérée; mais elle ne constitue dans l’espèce qu'une exception rare.Et, je vous le répète encore en terminant,c'est presque toujours par un délire général que se traduit chez les malades qui nous occupent la perversion des facultés mentales.

Page 1