‹ La syphilis du cerveauChapitre 66 sur 151 · DÉLIRE SIMPLE · texte numérisé non relu

DÉLIRE SIMPLE

trois ans, commence par éprouver une forte douleur mastoïdienne qui devient continue, puis des éblouissements et des vertiges. Bientôt il est pris de diplopie ; en taillant ses arbres, il voit deux branches au lieu d’une. Quelques jours après, un violent mal de tête, accompagné de vomissements, le force à s’aliter. M. Luton l’examine à ce moment, l’étudie avec le soin que ce distingué confrère apporte à tous-ses malades, et diagnostique une congestion cérébrale, — Saignée, sinapismes.

Les symptômes s'aggravent, et se compliquent d'un strabisme interne du côté gauche, avec mydriase du côté droit. — M. Luton ne croit encore qu'à une encéphalite locale, simple, et prescrit successivement l’émétique en lavage, le calomel à dose altérante, des sangsues aux apophyses mastoïdes, un vésicatoire à la nuque, etc.

Puis, à quelques jours de date, éclatent des phénomènes cérébraux plus accentués : délire ; insensibilité subite ; indifférence à la douleur; le malade ne se croit plus malade, il veut à toute force s'habiller et aller à son travail; loquacité; somnolence par intervalles, ete.

Le lendemain, même délire, et, de plus,accès de jureur. Le malade veut se lever. Il demande un fusil pour tuer ceux qui lui résistent. L'état est tel qu'on porte un «pronostic désespéré ».

C'est alors seulement que, devant un état aussi bizarre, aussi extraordinaire, M. Luton commence à soupconner la nature syphilitique des accidents. « Mis pour la première fois, dit-il, en présence d’un pareil cas, je fus un peu lent à former mon jugement; mais heureusement il était encore temps d'agir. »

Et, en effet, le soupçon de syphilis une fois admis,

le traitement spécifique (iodure et frictions mercurielles) est aussitôt prescrit, et le bénéfice ne s’en fait pas longtemps attendre.

Dès le premier jour de cette médication nouvelle, le malade paraît plus calme. Les jours suivants, l’amélioration s’accentue « avec une rapidité étonnante ». — Bref, tous les accidents disparaissent comme par enchantement, le délire en premier lieu, puis la céphalée et les vomissements. Le strabisme seul, comme cela devait ètre, persiste encore un certain temps. — Finalement, guérison complète (1).

Ainsi donc, en résumé : 1° ensemble morbide où un délire intense, furieux, prend rapidement place comme phénomène majeur, prédominant, à côté d’autres symptômes attestant un état cérébral; — 2° erreur commise tout d’abord, et, disons-le, erreur presque impossible à ne pas commettre : on croit à une congestion cérébrale, puis à une encéphalite, et les traitements vulgaires appropriés à ces élats vulgaires restent, bien entendu, sans résultat heureux; — 3° enfin, soupcon de syphilis; intervention du traitement spécifique, et aussitôt amendement, disparition de tous les accidents.

Soit ditentre nous, Messieurs, combien de cas semblables ont dù être méconnus en pratique, et méconnus par ce fait qu'ils ne présentent rien de spécial, rien qui dirige le diagnostic vers la syphilis, rien qui éveille le soupçon de spécificité! — Et que de fois aussi des cas de ce genre ont dû aboutir à la terminaison qui semblait

(1) A. Luton, De la paralysie syphilitique du nerf moteur externe de l'œil (Union médicale, 1860, nouvelle série, t. VII, p. 597).

EXCITATION, EXALTATION CÉRÉBRALE 301 inévitable ici, alors qu'est venue au médecin l’heureuse inspiration qui a sauvé le malade!

Certes, de tels cas demandent à être signalés. Peu remarqués jusqu 11, ils sont bien dignes d’être recommandés à l'attention des praticiens.

Nous venons de voir un délire aigu, subit, violent, traduire l’action de la syphilis sur l'encéphale.

Ailleurs, et plus souvent, les troubles intellectuels de la syphilis cérébrale prennent une allure différente. Ils se rapprochent alors bien davantage des formes dites mentales, des formes de l’ahénation proprement dite.

Ici encore vont se présenter de nombreuses variétés qu'il me serait impossible de signaler toutes et de classer méthodiquement. Du moins m'efforcerai-je de vous caractériser les principales.

Un premier type, inconnu dans nos services d'hôpitaux, mais se rencontrant dans la pratique de ville avec une certaine fréquence, est celui qui affecte la forme d'une simple excitation cérébrale sans délire.

Les malades qui rentrent dans cette catégorie ne sont pas à coup sûr des aliénés, suivant l’acception vulgaire du mot; mais ce sont des excilés, des eragérés, des exaltés. S'ils n'ont pas de conceptions véritablement délirantes, s'ils ne disent et ne font rien qui puisse être taxé d’incohérent, 1l n'est pas moins vrai que leurs paroles, leurs actions sont empreintes d'un caractère d'exagéralion qui se rapproche de la vésanie, Toujours

et en tout ils dépassent la mesure, si je puis m'exprimer ainsi. [ls sont dans un état continuel de suractivité mentale, de dépense intellectuelle surabondante. Ils forment divers projets, qui n’ont rien d'insensé par eux-mêmes, mais ils ne les forment que pour les abandonner aussi vite qu'ils les ont conçus. — Ils ont comme: un besoin de parole immodéré; ils deviennent discoureurs, discuteurs, ergoteurs, et en même temps décousus, prolixes, diffus. — À l’unisson de leurs paroles, leurs actes sont précipités, irréfléchis, tumultueux. Ces malades semblent toujours affairés. D'un bout à l’autre de la journée, ils sont en mouvement; ils vont et viennent sans propos: ils ont perpétuellement un motif qui les appelle là où ils ne sont pas. — Facilement irritables, ils se fâchent pour un rien, et tombent dans des emportements disproportionnés avec les oppositions qu'ils peuvent rencontrer. — Et amsi de leurs diverses manifestations cérébrales, qui concourent toutes à attester

un déréglement intellectuel indéniable.

Ces individus, vous disais-je, ne viennent pas à l'hôpital; et il est une bonne raison à cela, c'est qu'ils ne se croient pas malades. En ville même, le médecin les surprend dans la vie du monde bien plutôt qu'il ne les reçoit dans son cabinet. Ce n’est le plus souvent qu'après coup, €c'est-à-dire à la suite d'incidents ultérieurs, consécutifs à la phase d’excitation première, qu'on est appelé à juger de cet état par les commémoratifs, par le témoignage de personnes connaissant le malade de vieille date, Et ces personnes alors sont unanimes à vous dire ce que je n'efforce de spécifier en ce moment, à savoir : «que le malade, depuis un certain temps, leur

EXCITATION, EXALTATION CÉRÉBRALE 303 paraissait modifié comme intelligence : qu'assurément # n'était pas fou, mais qu'il était singulier, bizarre, semblable à ce qu'on appelle vulgairement un excentrique, un cerveau brûlé; et rien de plus ». Eh bien! là précisément, Messieurs, est la limite difficile, mais importante à définir. Comprenez donc bien ceci. L'état dont il s’agit actuellement n'est pas l'incohérence, la vésanie,; c’est l'excitation cérébrale pure et simple, c’est l'eraltation. mais l’exaltation non encore délirante.

Au surplus, un exemple vous donnera mieux que je ne pourrais le faire la mesure exacte de ce curieux état.

Un de mes clients a débuté dans la syphilis cérébrale de la façon suivante: tout d'abord, accès de céphalée, avec vertiges intenses, allant parfois jusqu’au vomissement; insomnie, amnésie, polyurie. Puis sont apparus des troubles intellectuels et moraux dont j'ai été témoin, que j'ai pu observer avecexactitude, etqui se résumaient en ceci :

Excitation cérébrale continue. De nature indolente, molle, presque apathique, le malade se transforme, et cela dans l’espace de quelques mois, en un homme d'une activité singulière, Il s'occupe d’affaires avec une ardeur insolite; il veut, dit-il, étendre son commerce, ses relations. Puis, en même temps, il se laisse distraire de ces beaux projets, et, contre ses habitudes, se lance à toutes brides dans la vie mondaine, dans la vie du sport, des clubs, des courses, ete. Il prend le goût des cartes et se met à jouer sans mesure, à tous égards, passe ses nuits au cercle. [risque au jeu des sommes importantes, tout à fait disproportionnées avec sa fortune : il perd naturellement, el beaucoup, jusqu'à 30,000 francs dans une nuit,

304 FORME MENTALE et aboutit de la sorte à compromettre sa situation. Il se rend compte de sa faute alors, — remarquez bien ceci, Messieurs, — car il a conscience, caril n’est pas Incohérent à la facon du paralytique général par exemple, lequel, s’attribuant des richesses imaginaires, ne se désolerait pas pour une perte d'argent, quelle qu’elle fut. Mais, tout en déplorant son erreur, il continue à jouer. — Par mesure de diversion, on lui conseille de voyager; et, tout aussitôt, le voici voyageant avec frénésie; il va d’une ville d'eaux dans une autre ville d'eaux; il ne veut plus rentrer chez lui. Simple bourgeois, il voyage en grand seigneur, prodiguant l'argent, « qu'il saura bien regagner ». — [n’a pas moins besoin de parler que d'agir; il se mêle à toutes les conversations; 1l passe pour le « boute-en-train » de toutes les réunions; c’est un causeur infatigable, un discoureur à perte de vue. — En même temps il devient irritable, agressif, presque violent: il se fâche pour un mot, pour unrien; puis, un moment après, tout le premier il reconnait ses torts et s'en accuse. Dans une consultation, par exemple, que je réunis pour lui, il prend à partie un de mes collègues relativement à une expression qu'il a mal comprise; il linjurie presque, et tout aussitôt l’accable d'excuses, de politesses, de témoignages plus que respectueux, etc. En un mot, vous le voyez, Messieurs, excitation cérébrale sur toute la ligne; excitation dans les paroles, dans les actes, dans tout l’ensemble des manifestations intellectuelles; et excitation simple, n’allant jamais jusqu'au délire vrai, jusqu'à l'incohérence, Exagération, exaltation mentale, mais non perversion, tout est à.

Aux yeux des gens du monde, cet état particulier peut

INCOHÉRENCE MANIAQUE, MANIE 305 bien passer pour de la bizarrerie, de l’excentricité, « des travers accidentels, momentanés, de caractère et d’humeur, etc. ». Mais, pour un médecin, cet état a une portée toute différente et prend une signification bien autrement considérable. Pour un médecin,detels phénomènes attestent un #rouble mental, et un trouble mental grave, d'abord fort alarmant par lui seul, et ensuite destiné presque sûrement à dégénérer, si la cause n’en est pas suffisamment combattue. Que le terme d’aliénation ne soit pas encore de mise, parce que ce gros mot est peut-être disproportionné avee les symptômes actuels, soit! je n’y contredirai pas. Mais tout au moins est-ce la de l'aliénation en germe, en élaboration. Et la preuve, c'est que, non traitée, non réprimée, et parfois même en dépit du traitement, cette excitation cérébrale fait place plus tard à un délire vrai, fait place à la folie proprement dite, comme de nombreuses observations l'ont surabondamment établi.

Tel est, Messieurs, un premier type des formes mentales par lesquelles peut se traduire l'influence de la Syphilis sur le cerveau.

Venons maintenant à une autre forme où lestroubles morbides vont décidément prendre l'allure de la folie. de la manie véritable.

Le malade de ce second type n’est plus seulement un excité, comme dans la forme précédente: c’est un mamaque. Ici la perversion intellectuelle est acquise, et

elle va s’accuser par des conceptions délirantes parfaitement caractérisées, quelquefois même par des hallucinations.

Ce qui caractérise plus spécialement cette nouvelle forme, c’est, d’un seul mot, l’extravagance des paroles et des actes.

Des propos incohérents, des phrases sans suite, des successions rapides d'idées qui se produisent sans enchaînement, sans association, témoignent tout d’abord du désordre intellectuel. Ce désordre, en l'espèce, est d'autant mieux sensible généralement que le malade, obéissant à un besoin de parole immodéré, se prodigue à tout venant, si je puis ainsi dire, et met chacun au fait de ses élucubrations délirantes. Souvent même il se trahit de prime abord rien que par cette loquacité exubérante, absolument caractéristique.

A cela s'ajoutent dans le même temps des troubles moraux corrélatifs. Le malade n’est plus l’homme d’autrefois. Il est devenu indifférent à tout, à ses affections intimes, à ses occupations préférées, à ses plaisirs de prédilection ; il ne fait plus attention aux siens, il ne se préoccupe plus de rien, ni de sa famille, ni de ses enfants, ni de ses amis: il néglige ses intérêts, il n'y songe même pas; bref, il se désintéresse, 1l se détache de ce qu'il avait jadis le plus à cœur.

D'autre part, les actes sont au diapason des troubles intellectuels et moraux. Dominé par un irrésistible besoin de mouvement, qui n’a d'égal que ce besoin de parole dont il vient d'être question, le malade est dans un état d’agitation continue, Ilerre à l'aventure; il va, il vient sans propos, semblant toujours à la recherche de quelque chose qu'il ne trouve pas, s'asseyant et se rele-

vant cent fois par heure, s’habillant, se déshabillant, se couchant on ne sait pourquoi; en un mot, commettant toute une série d’actes déraisonnables, extravagants, incohérents, qui varient à l'infini, soumis qu'ils sont au hasard de conceptions vagabondes.

Ajoutez, comme complément, l'animation du regard, l'aspect égaré de la physionomie: — le caractère brusque, rapide, tumultueux des mouvements: — l'intonation de la voix qui est brève, saccadée, élevée, bruyante; — les rires non motivés; —les gesticulations délirantes; — l’irascibilité excessive: —les emportements subits, les accès de colère imprévus, avec exclamations, vociférations, injures, menaces ; — parfois même les violences, qui ne laissent pas d’être dangereuses : — plus rarement enfin les tentatives d'homicide ou de Suicide, ‘étc, 2 Ajoutez encore ce symptôme curieux d'une insomnie persistante et d’une absence singulière du besoin de sommeil, en dépit d'une fatigue musculaire excessive, Puis, réunissez tout cet ensemble et dites-moi, Messieurs, si un tel tableau ne vous rappelle pas une scène bien connue, une scène classique, celle de la manie vulgaire,

À coup sûr, les phénomènes qui précèdent sont exactement ceux qui composent l’accès de manie vulgaire, A coup sûr, ils constituent une véritable manie, dans l’acception du mot la plus formelle.

Vainement, en effet, chercheriez-vousunsigne propre à distinguer l’état cérébral que je viens de décrire de la manie Commune; ce signe, vous ne le trouveriez pas, je crois. Quant à moi, du moins, je déclare avoir tenté plusieurs fois ce diagnostic irréalisable, sans parvenir à

308 FORME MENTALE rien de satisfaisant, sans rien découvrir qui püt éclairer mon jugement.

Tout au plus existe-t1l entre ces nr états morbides une différence unique, tirée non pas de la nature des symptômes, mais seulement de leur degré d'intensité. Cette différence — qui, du reste, n'a rien de constant — consiste en ceci : forme relativement plus calme de la manie syphilitique par rapport à la forme suragitée de la manie vulgaire

Il est à remarquer, en effet, que l'accès maniaque d'origine syphilitique ne présente pas ex général (je dis en général, et rien de plus) le dévergondage d'actes et de paroles qui caractérise habituellement l'accès de manie commune. Réserve faite pour quelques exceptions rares, il m'a presque toujours semblé, d'après mon observation personnelle, que le maniaque par syphilis était moins excité, moins tumultueux, moins mobile, moins violent, que le maniaque vulgaire. Ou bien encore, si l'accès syphilitique se produit pour un temps avec l’exaltation prodigieuse de la manie commune, il s’apaise bientôt et laisse place à un état plus calme, moins agité, voire parfois à un état auquel le nom de manie conviendrait moins que le qualificatif atténué d'éncohérence maniaque.

Mais à cela près, à cette différence près d'intensité, Le maniaque par syphilis, je vous le répète, reproduit ou peut reproduire trait pour trait l’ensemble des phénomènes constitutifs de la manie commune. Voilà le fait.

Et ce fait est si vrai — je n'en veux pas de meilleure preuve — que nombre de fois la manie d'origine syphilitique a été méconnue comme nature, taxée de folie vulgaire , rapportée à telle ou telle forme d’aberration

mentale vulgaire. Les exemples de semblables erreurs abondent dans la science. Laissez-moi vous citer le suivant, très-instructif à tous égards, et véritable type de la forme morbide que nous venons d'étudier.

Un jeune homme contracte la syphilis, et reçoit mes soins, au début, pendant plusieurs mois. N'ayant plus rien de visible sur le corps, il se croit guéri, — comme c’est le cas de tant de malades, — et bientôt je ne le revois plus.

Six ans plus tard, il est pris d’une paralysie delatroisième paire,avec céphalée et accès de somnolence.Traité par l’iodure de potassium, il se débarrasse rapidement de ces accidents.

L'année suivante, il éprouve une perte passagère de connaissance à laquelle on ne prête pas attention. — Puis, un mois après environ, débutent des troubles intellectuels qui atteignent en peu de temps un haut degré d'intensité. Le malade ressent d'abord une inaptitude singulière au travail, dont il s'inquiète, dont il se plaint à maintes reprises. Il devient indifférent à tout ce qui l’entoure, et ne s'occupe plus ni de sa profession, ni de sa jeune femme, ni de son enfant. Sa volonté s'éteint. Il commence à déraisonner; et, bientôt, 1l déraisonne d’une facon continue, habituelle, Il tient toute espèce de propos incohérents, passant d'un sujet à un autre, et ne daignant même pas répondre aux objections qu'on lui adresse. Il commet une foule d'actes extravagants, insensés. Îl est toujours en mouvement, el sa démarche empreinte de raideur, de maladresse, traduit un trouble évident des puissances locomotrices. — Ultérieurement le désordre intellectuel s'accroît encore, et le malade passe décidément pour «un fou » près de tous ceux qui

l'approchent, même un seul instant. Tantôt il se livre vis-à-vis des siens à des protestations enfantines d'amitié et de tendresse, et tantôt il les accable d’invectives. Un jour il se jette aux genoux de sa femme, lur déclarant un amour passionné, et, deux minutes après, il l'insulte grossièrement. Recevant la visite d’un médecin qu'il ne connaît pas, il commence par vouloir l’'embrasser, et aussitôt après l’agonit d’injures. Il entend des voix qui lui conseillent les actes les plus cruels ou les plus stupides ; constamment, jour et nuit, il se voitenvironné « d’hommes noirs » qui l’excitent à des crimes épouvantables. Il éprouve également des hallucinations de l’ouiïe. Par instants, enfin, il devient furieux, frappe sa domestique, frappe sa femme; il veut tout jeter par les fenêtres ; il exprime l'intention formelle d'en finir avec tous ceux qui l’ennuient, qui le tracassent, qui le persécutent ; « il les tuera tous, dit-il, et il se tuera lui-même ensuite, » etc.

Que pouvait être un tel état, et à quoi le rapporter? Diagnostic difficile et périlleux s'il en fut; difficile à ce point qu'un homme des plus experts, qu'un aliéniste

ustement estimé, s’y trompa lui-même. Ce distingué collègue crut à une « paralysie générale » et porta un pronostic désespéré.

Qu'arriva-t-11?C'estqu'à ce momentintervintun autre médecin. Ami du malade, connaissant sa vie, ses antécédents spécifiques, connaissant aussi ses ascendants, tous exempts d'affections mentales, l'honoré confrère à qui j'emprunte cette observation ne put se résigner à accepter le diagnostic de paralysie générale. Il soupçonna une encéphalopathie syphilitique et proposa de recourir au traitement spécifique, « ne fût-ce qu'à titre d'essai ».

Encouragé dans cette voie par M. le D' Millard, dont vous connaissez tous la sagesse clinique, il institua ce traitement. Et, tout aussitôt, changement à vue, modification aussi rapide que prodigieuse dans la scène morbide. En quelques jours, — le délire se calma, l’agitation disparut, tous les symptômes psychiques s’évanouirent. Au bout de trois à quatre semaines, — pas davantage, — l’état mental

en quelques jours seulement,

avait repris son équilibre, et toujours il est resté sain depuis lors, c’est-à-dire depuis quatre années actuellement (1).

Quel fait à méditer, Messieurs, et quel fait instructif pour la pratique ! Par les résultats heureux qui ont suivi l'administration opportune du traitement spécifique, jugez le service rendu au malade dans une situation qu'on avait pu croire « désespérée » ! Et, d'autre part, la syphilis restant méconnue dans le cas actuel, inutile de dire à quelle terminaison eussent abouti de tels aceidents. À

Voyez donc quelie importance majeure prend ici la notion de cause; voyez ce que réalise en l'espèce la médecine étiologique, cette médecine intelligente, élevée, philosophique, qui, au lieu de se borner à enregistrer des symptômes et à les traiter en tant que symptômes, s'efforce de remonter à leur source, de les rattacher à leur origine, et de les combattre par un traitement approprié à leur nature, à leur essence.

(1) Je n’oublierai pas de dire que je dois ce fait si curieux à M. le Dr Bastin (d’Asnières). C’est à la sagacité clinique de notre honoré confrère que le malade en question a certainement dû la guérison et la vie,

Après les divers types que nous venons d'étudier, peut-être devrais-je actuellement vous en présenter d'autres, comme expressions possibles de la syphilis cérébrale.

D'un certain nombre d'observations, en effet, il paraît résulter que les troubles psychiques de la syphilis sont susceptibles d’affecter telles ou telles modalités plus ou moins différentes de celles qui nous ont occupés jusqu'alors. C’est ainsi qu'on a décrit ou que j'ai observé personnellement un certain nombre de cas qui pourraient servir à constituer 1c1 des formes morbides particulières, telles que les suivantes, par exemple :

1° Formes de délire hallucinatoire, remarquable surtout par la prédominance des hallucinations. — Tel est, comme exemple, un cas relaté par le docteur Batty Tuke (1), cas dans lequel le malade « se croyait transporté au ciel, assistait aux spectacles les plus ravissants, entendait la musique la plus délicieuse, ete. » ; -

2° Forme de /ypémanme aiguë, assez fréquente au début de la maladie, mais ne tardant guère à se confondre dans un délire plus général ;

3° Forme à délire monomaniaque prédominant; — celle-ci beaucoup plus rare, et constituée Le plus souvent par un délire de persécution (2);

(1) The Journal of menta. science. Londres, 1873-74, vol, XIX, p. 564. (2) V. GRAINGER STEWART, Syphilitic Insanily (The British medical Journal, 1870).

DEUX MODES D'INVASION 313 4° Forme à défire impulsif, déjà signalée à propos de l'épilepsie et consistant, comme vous vous le rappelez, en un délire subit et passager, lequel se manifeste par des actes déraisonnables, désordonnés, souvent agressifs et violents, parfois même criminels, etc.; tous actes commis sous l'influence d'une sorte d’impulsion automatique, irréfléchie, inconsciente, irrésistible.

Mais le petit nombre de faits dont nous disposerions encore à propos de chacune de ces formes (d’ailleurs infiniment plus rares que les précédentes) m'interdit de vous en donner quant à présent une description dogmatique. Je me bornerai done à vous les signaler simplement, en attendant que de plus amples documents me permettent de vous en tracer l’histoire.

Les troubles d’excitation intellectuelle que nous venons de passer en revue se produisent dans deux ordres de conditions différentes, qu'il est très-essentiel de bien spécilier :

Ou bien ils sont associés à des manifestations cérébrales d’un autre genre, soit antérieures, soit contemporaines ;

Ou bien ils se produisent isolément, c’est-à-dire non précédés, non accompagnés d'aucun autre désordre cérébral.

De ces deux conditions, la première est infiniment la plus commune.

Le plus habituellement, en effet, ces troubles psychiques s’observent à la suite ou au cours d'accidents divers d'origine encéphalique.

Ce qu’on peut appeler la règle, c’est de les voir apparaître consécutivement soit à des crises violentes de céphalée, — soit à des accès plus ou moins répétés d’épilepsie ou d’aphasie, — soit encore à des ictus apoplectiformes, — soit enfin à des phénomènes paralytiques, notamment à l’hémiplégie.

Deux exemples pris au hasard :

Un malade de M. Ricord, après avoir présenté une paralysie partielle de la troisième paire, puis une hémiplégie gauche progressive, commença à être affecté de troubles intellectuels. Il perdit la mémoire ; son intelligence s’affaiblit, puis il fut pris d’aliénation mentale. Pendant un mois, il déraisonna sur toutes choses, d'une facon calme et tranquille.

De même, sur un malade très-minutieusement observé par M. Zambaco (1), nous voyons se succéder la série des accidents suivants : d’abord céphalée violente et accès d’épilepsie qui, abandonnés à leur évolution propre pendant deux ans, deviennent de plus en plus fréquents, jusqu'à se répéter quotidiennement, voire plusieurs fois par jour. — Intervention du traitement mercuriel après ce long délai, et suspension immédiate des crises. — Abandon prématuré du traitement, bientôt suivi de récidive des mêmes accidents. — Puis, à la suite de deux nouveaux accès de forme comateuse, invasion subite d'une véritable manie furieuse qui dure quatre jours. — A dater de ce moment, dépression pro-

(1) Ouvrage cité, p. 514.

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