PSEUDO-PARALYSIE GÉNÉRALE D'ORIGINE SYPHILITIQUE
I. La paralysie générale peut-elle être une conséquence de la syphilis? — Opinions diverses et contradictoires émises à ce sujet.
IT. Examen des faits donnés comme exemples de paralysies générales syphilitiques. — Deux groupes absolument distincts :
10 Paralysies générales survenues chez des sujets syphilitiques. — Interprétation des faits de ce genre. — Il est avéré que la syphilis peut aboutir à la paralysie générale, mais elle n’y aboutit pas d'une facon qui soit assez commune pour atlester un rapport de causalité. — En dehors de son action spécifique, la syphilis peut-elle servir de cause à la paralysie générale en tant qu'influence perturbatrice vulgaire ?
20 Pseudo-paralysies générales d’origine syphilitique. — La syphilis réalise assez fréquemment un ensemble pathologique plus ou moins analogue à celui de la paralysie générale. — Exemple clinique. — D'autre part, analogie de lésions non moins frappante entre la paralysie générale et certains cas de syphilis cérébrale. — De ces analogies, faut-il conclure à l'identité des types morbides?
HI. Parallèle clinique ent'e la paralysie générale vraie et la pseudoparalysie générale de la syphilis. — Différences multiples. — Différences relatives aux troubles de l'intelligence. — Absence du délire ambitieux chez les syphilitiques, etc. — Différences relatives aux troubles de motilité. — Tremblement. — Troubles d'ordre paralytique. — Fréquence des troubles de ce genre (paralysies partielles, hémiplégie, etc.) dans la syphilis cérébrale ; absence de phénomènes semblables dans la paralysie générale. — Différences relatives au
mode de début, d'évolution, de durée. — Différences relatives à l'état général des malades. — Enfin, différences au point de vue de la curabilité.
Parallèle anatomique. — Localisations semblables de lésions,
mais prédominance de ces lésions vers la substance grise dans la paralysie générale, et vers les méninges (sclérose méningée) dans la syphilis cérébrale.
IV. Conclusions. — La paralysie générale syphilitique n’est que l’analogue, comme symptômes et comme lésions, de la paralysie générale vulgaire ; elle ne lui est pas identique. — Dénomination proposée de pseudo-paralysie générale spécifique.
Messieurs,
C'est à dessein que j'ai laissé de côté jusqu'à présent, pour vous en parler avec tout le soin, tous Les détails qu’elle comporte, une question des plus graves et: des plus controversées, celle de Ia paralysie générale d'origine syphilitique.
La paralysie générale peut-elle être, oui ou non, une conséquence de la syphilis? Existe-t-il, oui ou non, une paralysie générale qui puisse être étologiquement rattachée à la syphilis ? Tel est le problème que je me propose de discuter aujourd'hui devant vous.
Si vous consultez sur ce point l’état actuel de la science, vous n'y trouvez, au milieu d'opinions diverses et contradictoires, qu'obscurités et confusion.
Ainsi — commençons par le dire — pour la plupart des pathologistes la question que nous allons débattre
n'existe même pas. Elle ne se pose même pas pour eux, tant ils sont éloignés de croire, de soupçonner qu'un rapport quelconque puisse exister entre la syphilis et la paralysie générale. De cela voulez-vous la preuve? Parcourez les traités généraux ou spéciaux, voire bon nombre de monographies dues à de savants aliénistes, et voyez comment y figure la syphilis au chapitre de l'étiologie. Tantôt il n'en est même pas question ; tantôt, cela est vrai, elle se trouve signalée: comme cause possible de paralysie générale, mais signalée comment? D'un mot, vaguement, et comme à regret. L'auteur ne fait que la mentionner en passant, à l'écart, et simplement pour se tenir en garde contre le reproche — éventuellement possible à la rigueur — d’une omission. Pour qui sait lire entre les lignes, cela veut dire qu'il ne croit pas ou qu'il ne croit guère à cette cause, et qu'il en parle uniquement par pur acquit de conscience.
__ Du reste, causez entre médecins de cette paralysie générale de provenance syphilitique et vous rencontrerez à son égard, je vous l’affirme en connaissance de cause, une défiance presque universelle. Très-peu de nos confrères se prêtent à l'idée de faire dériver jamais la folie paralytique de la vérole et de la lui rattacher comme symptôme.
A cette manière de voir opposons tout aussitôt une opinion diamétralement inverse. Quelques auteurs (peu nombreux, 1l est vrai) ont avancé que la paralysie générale reconnaît la syphilis comme origine dans la grande majorité des cas. A les en croire, la syphilis figurerait comme cause principale,
336 FORME MENTALE essentielle, dans la pathogénie de cette dernière affec-
tion (1).
Enfin une opinion moyenne, si je puis ainsi dire, plus modérée et plus sage (à mon gré tout au moins), a été présentée et défendue par un praticien d'un grand talent, M. le D° Coffin. D'après ce distingué confrère, la syphilis serait la cause la plus fréquente d'un certain ordre de paralysies générales, de celles qu'il appelle précoces, c’est-à-dire de celles qui font leur apparition dans la jeunesse, entre 25 et 35 ans. Cette opinion du D’ Coffin repose sur un grand nombre d'observations très-soigneusement recueillies et étayées pour quelques-unes de l'autorité de MM. Blanche et Ma-
gnan (2).
Comme vous pouvez en juger par ce rapide aperçu, nous voici donc aux prises, Messieurs, avec une question des plus controversées, avec un véritable conflit de doctrines adverses. Aurons-nous moyen de nous tirer de cette passe périlleuse et de dégager la vérité au milieu des difficultés multiples de ce grave et important sujet? Peut-être oui, si nous envisageons les faits cliniques comme ils méritent de l'être, c'est-à-dire sans
(1) « Dernièrement on à émis l'idée que {ous les cas de paralysie générale des aliénés doivent être attribués à la syphilis. C'est là une hypothèse très-invraisemblable, mais qui, peut-être, a cela de bon qu'elle a appelé dans ces derniers temps l'attention des médecins sur cette circonstance étiologique importante dont on ne tenait peut-être pas assez compte jadis. » (V. Griesinger, trad. de Doumic, Paris, 1873, p. 229.)
(2) Comptes rendus des travaux de la Société des Ve et XIIIC arrondissements de Paris, 1868. — Communication orale,
PSEUDO-PARALYSIE GÉNÉRALE 337 parti pris, sans idées préconçues, sans préférence anticipée pour telle doctrine plutôt que pour telle autre. Essayons de procéder ainsi.
Si l’on analyse attentivement les faits qui ont été donnés comme exemples de paralysies générales syphihtiques, on arrive bientôt et facilement à se convaincre qu'ils se distribuent d’une façon toute naturelle en deux groupes, en deux séries.
Les uns sont évidemment relatifs à des paralysies générales vraies, incontestables, ayant présenté les symptômes les plus classiques de cette terrible maladie, en ayant présenté l’évolution usuelle, voire les lésions caractéristiques. Ce sont là bel et bien, au-dessus de toute controverse possible, des exemples de paralysies yénérales survenues chez des sujets syphilitiques (1).
Un second groupe comprend des cas d’un autre genre, offrant bien encore la plupart des attributs de la paralysie générale, mais différant de cette dernière par des traits nombreux et variés. Les faits de ce genre — cela est indéniable — ressemblent par certains côtés à la paralysie générale, jusqu'à s’en rapprocher parfois d'une facon surprenante; et cependant ils s’en éloignent, s’en séparent, s’en différencient par d’autres
(4) V. The Morisonian Lectures on insanity, par David Skae et T.S. Clouston (The Journal of mental science, avril 1875, p. 4). — Je partage absolument l'opinion des médecins précités, interprétant dans le sens que je viens de dire les cas relatés par Meyer, Westphal, Oedmansson, Griesinger, etc.
eS =
338 FORME MENTALE caractères, au point qu'ilest impossible de les confondre avec elle, de les assimiler à cette dernière entité pathologique.
Ces deux catégories de faits demandent à être examinces et discutées séparément. Un mot d’abord sur Ja première.
1, — Il est certain qu'on a observé des paralysies vénérales sur des sujets syphilitiques. Personne n'y contredit. Les dissidences et les controverses commencent seulement alors qu'il s’agit d'interpréter de tels faits et d'en établir la pathogénie.
Pour les uns, ce seraient là purement et simplement des paralysies générales ordinaires, accidentellement survenues chez des sujets syphilitiques. La syphilis n°y figurerait que comme coïncidence éventuelle et non à titre étiologique ; elle ne serait pour rien dans le développement des phénomènes cérébraux.
Pour d’autres, au contraire, la vérole aurait ici une influence pathogénique ; ce serait elle qui aurait déterminé de son fait, par son action propre, la production des accidents de méningo-encéphalite (1).
Le problème se trouvant posé dans ces termes, 1l semblerait que la solution dût s'en trouver dans une question de chiffres. Et, en effet, de deux choses l'une :
(4) V. Essmarcu et JESSEN, Agemeine Zeitschrift für Psychiatrie. 1857.
KiezBerG, (a Paralysie progressive des aliénés et de la syphilis, Vierteljahrschr. für Psychiatrie. 1868.
JesPensEN, Syphilis cause de paralysie progressive, Copenhague, 1874. — Analyse dans la Revue des Sciences médicales de Hayem, t. VI, 1875.
HuGuexix (Société des médecins de Zurich, 1875. — Analyse dans la Revue de Hayem, t. VIX, p. 243); ete., etc.
Ou bien la paralysie générale se produit chez les syphilitiques avec une fréquence marquée ; et le seul fait de cette fréquence témoigne d’une relation nécessaire entre ces deux facteurs, syphilis et paralysie générale ;
Ou bien la paralysie générale ne s'observe que rarement, exceptionnellement, dans la syphilis; et alors il n'est plus de lien, de rapport pathogénique à établir entre ces deux états morbides ; la pure coïncidence de hasard reprend tous ses droits. |
Or, dans l'espèce, Messieurs, la question de chiffres ne résout rien, et voici pourquoi :
C'est que, si la paralysie générale s’observe bien chez les syphilitiques, elle ne s'y observe que quelquefois, quelquefois seulement, c'est-à-dire, au total, trop peu souvent pour qu'on soit autorisé à la considérer comme un résultat, un effet manifeste de la vérole. IL est avéré que la syphilis aboutit parfois à la paralysie générale; mais c’est tout. Elle n’y aboutit pas d’une façon qui soit assez habituelle pour devenir significative, pour attester par évidence numérique un rapport de causalité.
Donc le problème reste sans solution. Et tout ce qu'il nous est permis de dire à ce propos, dans l'état actuel de nos connaissances, se réduit à ceci :
1° Rationnellement, il est très-acceptable que la syphilis puisse avoir une part étiologique dans la production de la paralysie générale. Une diathèse en elfet qui, comme la syphilis, influence aussi énergiquement et aussi profondément l’ensemble de l'organisme, une diathèse susceptible comme elle de troubler, de boule-
verser le système nerveux, est certes bien faite pour prendre rang au nombre des causes capables de déterminer la paralysie générale.
Notez d’ailleurs que, dans cette manière de voir, la syphilis n’agirait pas comme cause spécifique, mais simplement comme influence perturbatrice vulgaire, c'est-à-dire au mème titre que tant d’autres influences banales, inscrites à l’étiologie de la folie paralytique et acceptées sans discussion. De même que nous la voyons parfois déterminer la phthisie pulmonaire par l’action dépressive, anémiante, débilitante, qu'elle exerce sur l’économie, de même ici elle favoriserait ou déterminerait l’affection cérébrale par l'intermédiaire des troubles qu'elle est susceptible d'importer dans le système nerveux.
2° Mais, si ce mode d'action de la diathèse est admissible théoriquement , il ne constitue encore qu'une hypothèse, qu'une conception à priori, dont la démonstration clinique reste à établir sur des faits nouveaux.
Tel est exactement l'état des choses.
Au surplus, ce n’est là, Messieurs, que le petit côté de la grave question que nous avons à débattre. Venons à un second point, bien autrement important et pratique.
IT. — Je vous ai dit qu'on observe dans la syphilis un certain nombre d'états qui se rapprochent singulièrement, comme ensemble symptomatologique, de la paralysie générale, et qu'on serait tenté au premier abord de rapporter à cette dernière maladie. Mais je vous ai dit aussi que,ces états, à une analyse attentive, se diffé-
PSEUDO-PARALYSIE GÉNÉRALE 341 rencialent, se séparaient de la paralysie générale par des caractères importants, qui ne permettent pas une ‘assimilation, une confusion de ce genre. Ce sont les cas de cet ordre, voisins, mais différents de la folie paralytique vulgaire, que j'ai essayé de qualifier le plus simplement possible sous une dénomination nouvelle, celle de pseudo-paralysie générale d'origine syphihiique. Et c'est d'eux qu'il me reste à vous parler actuellement.
Vous connaissez tous, Messieurs, la paralysie générale commune. Inutile donc de vous en tracer ici le tableau. Je vous rappellerai simplement qu'elle se compose : 1° comme phénomènes essentiels et de premier rang, de éroubles intellectuels et de troubles moteurs, les uns et les autres de notion trop vulgaire pour que j'aie à en faire la description ; — 2° comme phénomènes de seconde ligne, de symptômes variés, tels que vertiges, céphalalgie, ictus congestifs, accès épileptiques, accès maniaques, troubles sensoriels, etc.
Or, cet ensemble morbide, la syphilis le réalise quelquefois pour son compte et de son fait. Sans doute, ainsi que nous le verrons dans un instant, elle ne le réalise pas trait pour trait, d’une facon absolument complète, absolument exacte, fidèle et photographique, si je puis ainsi parler. Mais elle le reproduit tout au moins d'une facon approximative, par les gros côtés, par les caractères les plus saillants, les plus apparents. |
C’est ainsi qu'on rencontre, parfois dans la syphilis cérébrale des types symptomatologiques plus ou moins complexes, se décomposant à l'analyse de la facon suivante :
1° D'une part, troubles intellectuels, sous telle ou telle des formes que je me suis appliqué à vous décrire précédemment, à savoir : excitation cérébrale simple, exaltation; — excitation incohérente; — excitation avec mélange d’hébétude ; — délire ; — délire maniaque, etc. ;
2° D'autre part, troubles moteurs variés, dont Îles plus remarquables en l'espèce consistent (comme pour la paralysie générale vulgaire) en une incertitude des mouvements sans paralysie, c’est-à-dire en une incertitude motrice se traduisant par la maladresse des mains, les ébranlements subits d'équilibre, les oscillations et les litubations de la marche, les hésitations de la parole, le balbutiement, etc.
Parfois encore à ces troubles de modalité toute particulière s’en ajoutent d’autres non moins importants, tels surtout que le. #'emblement, symptôme majeur en pathologie cérébrale ; — et certaines parésies partielles, soit éphémères, soit plus ou moins durables.
3° Joignez à cela, comme phénomènes plus variables, quelques autres symptômes empruntés aux formes diverses qu'est susceptible d’affecter la syphilis cérébrale, à savoir : troubles d'ordre congestif : lourdeurs de tête, éblouissements, étourdissements, vertiges ; — troubles sensoriels, spécialement vers la vue et l’ouïe ; — accès épileptiques ou A — Ictus résolutifs ou apoplectiques, etc.; — et vous aurez constitué de la sorte, par cette réunion, cette association de symptômes, un ensemble morbide qu'il est assez commun de rencontrer comme expression d’un état cérébral d’origine syphilitique. Voilà, en un mot, un des types possibles de la syphilis du cerveau.
Or, mettez maintenant cet ensemble pathologique, ce type morbide, en regard de la paralysie générale, et comparez. N'est-ce pas de part et d'autre le même ordre de phénomènes? n'est-ce pas de part et d'autre le même groupe, la même réunion de symptômes? Est-ce que ce type de syphilis cérébrale ne rappelle pas, ne reproduit pas comme aspect, comme physionomie pathologique, la paralysie générale vulgaire, celle que nous rencontrons si fréquemment dans nos hôpitaux ou dans les asiles d’aliénés?
Au surplus, pour ne laisser aucun doute dans vos esprits, laissez-moi vous placer sous les yeux un spécimen du genre, Le voici, très-fidèlement copié sur nature.
Un-homme d’une quarantaine d'années, syphilitique depuis neuf à dix ans, commence par éprouver de violents accès d’épilepsie convulsive, en même temps que des exostoses multiples se manifestent sur le crâne, spécialement au niveau de la région fronto-temporale. Le bromure de potassium est d’abord administré par l’un de nos confrères, mais sans le moindre succès. Mieux inspiré, un autre médecin prescrit l'iodure, et les accidents sont aussitôt réprimés. Les exostoses disparaissent ; les crises épileptiques ne se reproduisent plus.
Se croyant guéri, le malade abandonne prématurément la médication spécifique. Il expie bientôt sa faute par l'invasion de phénomènes nouveaux, portant surtout sur les fonctions intellectuelles. Méconnus encore comme nature et soumis derechef à l’action du bromure de potassium, ces troubles ne font que s’accroître. Plu-
sieurs mois plus tard seulement, je suis appelé à examiner le malade avec deux de mes collègues, et nous le trouvons dans l’état suivant :
C’est un homme en état d’excitation incohérente et d'hébétude tout à la fois. Ainsi 1l ne se rend que très-imparfaitement compte du motif qui réunit plusieurs médecins autour de lui. Quand nous l’interrogeons sur sa santé, il nous répond à peine quelques mots évasifs à ce sujet, puis commence le récit d’une aventure de chasse, qu'il nous raconte avec une animation et une volubilité excessives. Nous le laissons parler. À cette première histoire en succède bientôt une autre, qui s’enchevêtre avec une troisième, laquelle en appelle une quatrième, et ainsi de suite. Chacun de ces récits a un fond de vérité, de raison, de cohérence ; mais l’incohérence et la déraison résident dans le fait même de ces narrations successives hors de propos, n'ayant aucun trait à la situation actuelle.
La parole (que cette loquacité exubérante ne permet d'étudier que trop facilement) est libre et claire, mais brève, saccadée, heurtée, entrecoupée de temps à autre (comme dans la paralysie générale) d’hésitations, de balbutiements, d’arrèts sur un mot ou sur une syllabe.
L'attitude n’est pas moins étrange ni moins caractéristique. Ainsi, pendant qu'il nous parle, le malade, évidemment dominé par un besoin irrésistible de mouvement, change de place à toute minute. Assis d’abord entre nous, 1l se lève soudain pour parcourir le salon à grands pas. Il va s'étendre sur un canapé à l’extrémité de la pièce, puis se promène de nouveau, prend une chaise, la quitte bientôt pour une autre, et ne cesse
PSEUDO-PARALYSIE GÉNÉRALE 345 de voyager ainsi dans toute la chambre pendant la durée de notre visite.
Nous apprenons par des renseignements divers que l'intelligence s’est notablement altérée, obscurcie, abaïissée, depuis quelques mois. Comme dans la paralysie générale, le début de l'affection a été particulièrement signalé par des troubles moraux : changement de caractère, d'humeur, d'habitudes ; renoncement aux occupations journalières, aux travaux comme aux plaisirs qui composaient la vie antérieure; apathie progressive, avec accès intermittents de suractivité intellectuelle et phystique. Peu à peu le malade est devenu indifférent à toutes choses : commerce, affaires, politique, arts, intérêts petsonnels, etc. Il ne s’est plus occupé ni de sa famille, ni de ses parents, ni de ses amis; il témoigne mème vis-à-vis des siens une antipathie et une défiance non motivées, alors qu'il accorde sa sympathie et sa confiance à des personnes étrangères ou presque inconnues. — La volonté s’est affaissée à l’égal de l'intelligence. Une docilité enfantine est la disposition prédominante, habituelle ; mais elle fait place par moments à des stades d’irritabilité excessive, à des emportements, des colères, voire des violences sans raison.
Malgré un extrême désordre de paroles et d'actions, le malade n’a pas de délire, à proprement parler ; il n’a pas surtout de conceptions délirantes spéciales et suivies. Dans les extravagances qu'il commet journellement, 1l est, si je puis m’exprimer ainsi, plutôt #npulsif que délirant. Notons spécialement qu'il n’a jamais manifesté d'idées ambitieuses. Tout au plus met-il quelque emphase dans le récit de ses exploits de chasseur, mais ce n'est là, à tout prendre, qu’un symptôme bien léger.
— La mémoire s'est affaiblie notablement dans ces derniers mois ; mais, chose singulière et bien des fois remarquée déjà, elle reste vive et nette pour les faits anciens, alors qu'elle retient à peine les faits récents ou actuels. — Enfin, d’une facon générale, l'intelligence a subi une dépression telle qu'aujourd'hui le malade ne serait certainement plus capable de gérer son commerce, de s'occuper de ses affaires, ni même de se conduire, sans l’assistance de sa femme et de ses parents. Sa vie intellectuelle ne se compose plus que d'une série de réminiscences éloignées qu'il évoque à tout propos (non moins que hors de propos), dont il parle sans cesse et qu'il prodigue à tout venant.
En outre, le malade parait avoir éprouvé dans ces derniers temps trois crises maniaques, véritablement maniaques, de courte durée, pendant lesquelles il a été en proie à une agitation excessive, avec délire, extravagances continuelles de paroles et d'actions, colères, menaces, violences, ete. On ne l’a calmé qu’en l’obligeant par force à se coucher. Alors seulement il s'est apaisé par degrés et a été pris d'un long sommeil. Puis, à la suite de chacune de ces trois crises, il est resté au lit pendant plusieurs jours, sans vouloir consentir à se lever, sans articuler un seul mot, sans prendre la moindre nourriture.
Nous analysons avec soin la motilité et constatons (comme dans la paralysie générale) l'absence de tout symptôme paralytique ; mais, de mème aussi que dans la paralysie générale, nous observons certains troubles d'un genre spécial. Aïnsi la main, qui serre avec beaucoup de force, est cependant maladroite dans les actes habituels de la vie, par exemple pour manger et pour
PSEUDO-PARALYSIE GÉNÉRALE 347 écrire (1). La marche est libre, facile, et le malade dit qu'il ferait bien encore « dix lieues par jour ». Cependant, de temps à autre, des oscillations d'équilibre, des saccades, des faux pas, témoignent de défaillances soudaines et passagères dans le système locomoteur. — Nul tremblement, il est vrai, de la langue et des lèvres: mais trépidation musculaire très-évidente dans l’avantbras, alors que le membre est maintenu dans la situation horizontale,
Enfin quelques autres phénomènes nous sont encore fournis par un examen minutieux. Ce sont, à ne citer que les principaux : des accès assez fréquents de « lourdeur de tête » plutôt que de céphalalgie véritable: — des verliges passagers ; — un affaiblissement marqué de la vue depuis quelques mois; — une extinction presque complète des désirs vénériens et de la puissance virile. :
Du reste, santé générale excellente et intégrité absolue de toutes les fonctions. Cependant le malade. paraîtal, a quelque peu maigri dans ces derniers temps. — Appétit plus que normal, exagéré. presque vorace par instants. — Diarrhées fréquentes , par ingestion surabondante d'aliments,
(1) Des lettres du malade nous ont été montrées à une époque ulté. rieure. L'écriture en était parfois incorrecte, et le sens très-habituellement défectueux. On y remarquait des omissions assez fréquentes portant sur un mot ou sur un fragment de mot, quelquefois aussi des phrases tronquées et sans suite. Mais le fait le plus frappant consistait, d’une part, dans le décousu de la lettre qui ne semblait pas répondre à une intention nette, lucide; et, d'autre part, dans le laisser-aller, le sansgêne du malade, prenant pour écrire tout ce qui lui tombait sous la main, une facture, un verso de prospectus, un chiffon de papier maculé, un bout de journal, ete.; « ce qui en tout autre temps, nous disait sa femme, eût été considéré par lui, homme du monde et esclave des convenances, comme une infraction des plus graves aux lois du savoir-vivre ».
Eh bien! Messieurs, que vous en semble? Ne retrouvez-vous pas dans le tableau que je viens de vous présenter la plupart, si ce n’est la presque totalité, des symptômes qui composent la scène usuelle de la paralysie générale ? Ne retrouvez-vous pas aussi et surtout un certain ensemble, une certaine association de phénomènes, qui rappelle au plus haut degré cette dernière entité morbide?
Or, je vous le répète, des cas de ce genre, des cas semblables à celui que je viens de vous relater, ne sont pas absolument rares chez nos malades, tant s’en faut. Et plus d'une fois vous rencontrerez la syphilis cérébrale sous des formes qui de la sorte, tant par le caractère de leurs manifestations que par le concours de ces manifestations, se rapprochent cliniquement du type pathologique dit paralysie générale des aliénés.
Il y a plus même, Ce n’est pas seulement une analogie, une ressemblance clinique qui se trouve en cause ici, c'est aussi une analogie, une ressemblance anatomique. Vous allez en juger.
Quelques autopsies de sujets syphilitiques, affectés comme je viens.de le dire, ont été faites déjà par divers médecins et par moi. Qu'ont-elles révélé? Exactement les mêmes localisations morbides que dans la paralysie générale. A savoir : d’une part, lésions des méninges, devenues épaisses, hyperplasiées, opaques, coriaces, etc.;
et, d'autre part, lésions de la substance grise, devenue fortement adhérente aux méninges (symphyse méningo-cérébrale), et de plus altérée à des degrés divers, infiltrée, ramollie, dissociée, dégénérée, etc.
PSEUDO-PARALYSIE GÉNÉRALE 349 Rien ne manque donc à l’analogie, à l'identité apparente de ces cas de paralysie générale syphilitique avec la paralysie générale vulgaire. Symptômes et lésions, tout concourt ou semble concourir à rapprocher, à confondre ces deux états morbides. Et ce n’est pas sans raisons valables, il nous faut le reconnaître, qu'en présence de tels faits certains auteurs ont pu dire : « Voici la syphilis aboutissant à la paralysie générale; voici de la paralysie générale de provenance syphilitique. » Eh bien! non, cependant, Messieurs, ce n’est pas là « de la paralysie générale », et les faits dont je viens de vous entretenir n’ont avec cette dernière maladie qu’une identité spécieuse, fictive, bien plus apparente que réelle. Je vous ai montré comment et jusqu'à quel point ils s'en rapprochent; laissez-moi vous dire maintenant comment et en quot ils en différent,