ON
Déjà, à plusieurs reprises, j'ai appelé votre attention, relativement à diverses formes de syphilis cérébrale, sur cette céPHALÉE PRÉMONITOIRE. ci plus que jamais je vous la signale, pour vous en montrer les conséquences possibles et vous convaincre de l'urgence d'un traitement énergique à diriger contre elle. Unecéphalée dece genre, sur un sujet syphilitique, doit toujours être attaquée et poursuivie 4 outrance. Car une telle céphalée guérie équivaut plus d’une fois, soyez-en sûrs, àune hémiplégte guérie en germe, guérie avant de naître, à une syphilis cérébrale enrayvée dans son processus originel.
2° Second ordre de phénomènes prodromiques, encore extrèmement communs.
Ceux-e1 consistent en tous troubles d'ordre congestif, à savoir :
Vertiges, étourdissements, éhlouissements, se répétant à intervalles variables ; — parfois même, mais bien plus rarement, accès passagers d'obnubilation, de défaillance ; sortes d'ictus résolutifs à l’état d’'ébauche :
Sentiment de lassitude, de faiblesse générale, et plus spécialement de faiblesse dans les membres infélIQUTS ;
Alourdissement de tout lêtre, physique et moral; — somnolence, surtout à la suite des repas; — engourdissement de l'intelligence; aptitude moindre à un travail soutenu; débilité de mémoire ; absences, ete.; — caracère assombri; —— troubles sensoriels : vision confuse. jusqu’à l’amblvopie ; bourdonnements doreilles ; dureté de l’ouïe, quelquefois même véritable cophose.
Vous reconnaissez là, Messieurs, tous phénomènes précédemment décrits en détail à propos de la forme dite congestive. Je me contenterai donc de les signaler, sans commentaires nouveaux.
3° Fréquemment encore lPhémiplégie spécifique a pour prodromes divers troubles de motilité.
Les plus communs consistent en ceer : faiblesses passagères dans une région du corps, dans une main, dans un membre, dans les deux membres d’un côté, dans la langue; — faiblesses très-peu durables, quelquefois fugaces comme l'éclair, d’autres fois persistant quelques minutes, au plus une demi-heure à une heure, rarement davantage.
C'est la main, par exemple, qui par instants devient soudainement maladroite, mal agile, qui ne peut plus
HÉMIPLEGIE | 127 serrer, qui ne peut plus écrire, qui laisse tomber les objets;
Ou bien, c’est un membre inférieur qui, pris d’une sorte de défaillance musculaire subite, fléchit sous le poids du corps, semble «se dérober », comme disent Les malades ; — de là des ébranlements soudains d'équilibre, des titubations, des faux pas, des écarts, des heurts, ete. ;
Ou bien encore {et cela d'une facon plus commune), c’est la langue qui s’embarrasse sur un mot, qui scande un mot, qui « fourche » sur une syllabe, comme on dit vulgairement; — de là des hésitations de la parole, du balbutiement, du bégaiement, ete.
Quelquefois les troubles parésiques de ce genre sont remarquables par leur circonscriplion singulière. On les a vus se limiter à quelques doigts, comme sur l'un de mes malades qui, préalablement à une hémiplégie gauche, éprouva plusieurs fois une « faiblesse surprenante dans les trois derniers doigts de la main gauche ». Ces doigts devenaient soudainement inertes, « comme morts »;1ls laissaient échapper les objets, ils étaient incapables de tout mouvement. Cela durait quelques minutes seulement, après quoi tout rentrait dans l'ordre.
Signalons enfin, comme derniers troubles de cet ordre, des accès passagers de tremblement, circonscrits dans un membre, dans une main ; — des trémulations vagues dans un segment du corps, ete.
Deux exemples, pris au hasard parmi beaucoup d’autres, sufliront à bien caractériser l’ordre de phénomènes en question 101.
Dans les troismois qui précédèrent un accès d'hémiplégie, un de mes malades éprouva les divers troubles
suivants : plusieurs foisil fut sujet à des embarras passasers de la langue, ne durant guère au delà de quelques secondes. À ce moment, il sentait soudain sa langue «comme engourdie »; il ne pouvait plus parler, ou bien il balbutiait, bégayait, « estropiait les mots », si bien qu'à plusieurs reprises ses amis se moquèrent de lui. — Deux fois il ressentit une sorte d’engourdissement semblable dans le bras droit, qui s’alourdissait subitement et semblait comme «mort»; la main droite ne pouvait plus serrer, ne pouvait plus former les lettres ou ne les formait que d’une facon absolument incorrecte (1). — Un autre jour, 1l éprouva des phénomènes de même ordre vers la paupière supérieure droite, laquelle, pendant quelques minutes, « ne fonctionnait plus comme de coutume, semblait raide et comme engluée ». — Il négligea ces divers troubles, ne se traita pas, et aboutit à une hémiplégie.
Un second malade, dont je vous ai déjà parlé à d’autres points de vue, présenta ceci comme prodromes d’une hémiplégie grave qui l’'emporta rapidement d’abord, trois ou quatre crises passagères de parésie linguale, durant chacune quelques minutes, pas davantage : — puis, deux accès d'engourdissement dans le bras gauche. Un jour, à la chasse, 1l s’aperçut tout à coup qu'il ne pouvait plus soutenir son fusil dela main gauche. Effrayé, 1l rentra chez lui, se coucha, s’endormit, et se réveilla guéri. — Comme le précédent, ce malade n’attacha aucune importance à ces accidents passagers, et, quelques mois plus tard, tomba frappé d'hémiplégie.
(1) Voir un cas ou plutô® une série de cas semblables dans la thèse d’un de mes élèves, le Dr Conçaix (De l'hémiplégie syphilitique, Thèses de Paris, 1877).
HÉMIPLÉGIE 129 Inutile de dire que ces divers phénomènes moteurs peuvent s'associer aux prodromes d'autre caractère que nous avons décrits précédemment. C’est ainsi qu'un jeune homme, auquel je donne actuellement mes soins avec le professeur Charcot pour une hémiplégie de nature incontestablement syphilitique, éprouva comme prodromes les trois ordres de troubles suivants : céphalée, à accès vespérins; — somnolence singulière à la suite de tous les repas; *— et, plusieurs fois, accès passagers d'erngourdissement vers le bras gauche, avec sensation de /roid dans ce membre : double phénomène ne dépassant guère une durée moyenne de dix minutes environ.
En second lieu, un ordre tout différent de troubles moteurs sert quelquefois de prélude à l'hémiplégie.
Ces troubles consistent en des parésies ou des paralystes durables, du genre de celles que je vous décrivais dans notre dernière réunion et qu'il me suffira en conséquence de rappeler brièvement.
Au nombre de ces paralysies prodromiques de l’hémiplégie prennent place en première ligne, par ordre de fréquence, les paralysies motrices de l'œil et plus spécialement encore la paralysie de la troisième paire.
Vient enseconde ligne l’hémiplégie faciale, laquelle, à vrai dire, n’est le plus habituellement qu'un début même de l’hémiplégie.
Quelquefois enfin (mais ceci est infiniment plus rare) des r2onoplégies des membres préludent à l’hémiplégie généralisée,
Ces diverses paralysies — dont il serait superflu, je crois, de citer des exemples — précèdent l'hémiplégie à
430 FORME PARALYTIQUE distance très-variable. Tantôt elles n'en sont séparées que par un intervalle de quelques semaines. Tantôt elles la devancent de plusieurs mois. Souvent encore elles n'en constituent que des préludes très-éloignés, distants d'une ou de plusieurs années. Cela s’observe surtout dans les cas où intervient un traitement qui, suffisant à retarder l'invasion de l’hémiplégie, est insuffisant à la conjurer absolument, c’est-à-dire un traitement {rop peu énergique ou trop écourté pour dissiper, pour effacer complétement les lésions qui préparent et déterminent l’hémiplégie.
4° Enfin un dernier ordre de phénomènes prodromiques consiste en des #roubles divers de la sensibilité générale.
Quelques-uns de ces troubles sont assez communs. Citons comme tels :
Des fourmaillements Vers l'extrémité des membres, vers la main ou le pied du côté qui doit ètre plus tard frappé d'hémiplégie ;
Des sensations de froid, se produisant dans un membre d’une façon passagère, comme sur l’un des malades précités ;
Des engourdissements passagers ou quelque peu durables de la sensibilité au contact. C’est ainsi que certains inalades se plaignent d'avoir par instants la sensibilité émoussée; Qils ne sentent plus alors les objets que d'une façon confuse, comme à travers un gant ».
D’autres troubles de la sensibilité générale s’observent encore en certains cas, mais d’une façon beaucoup moins fréquente. Tels sont :
1° Ces douleurs cérébrales des membres sur lesquelles
HÉMIPLÉGIE 431 jai appelé votre attention dans lune de nos précédentes conférences (1). Méfiez-vous de semblables douleurs. Messieurs, et rappelez-vous qu'elles constituent parfois un symplôme grave, en tant que phénomène avantcoureur d'une hémiplégie.
2° Plus rarement, phénomènes bizarres d'hyperesthésie au niveau de quelques-unes des parties destinées à être envahies par l'hémiplégie. — J'ai constaté ce dernier fait d’une façon très-authentique sur l’un de mes malades, homme fort intelligent non moins que minuüeux observateur, qui, trois semaines environ avant un accès d'hémiplégie gauche, éprouva une hyperesthésie marquée sur la région antérieure de la cuisse gauche, en même temps que la face postérieure du méme membre se montrail au contraire anesthésiée. Cettehyperesthésie singulière se propagea même pendant quelques jours à la cuisse du côté opposé.
Voila, Messieurs, quels sont les phénomènes principaux qui, avec des degrés divers de fréquence, servent de prodromes les plus habituels à l'hémiplégie de la syphilis.
S1je visais à être absolument complet, j'aurais encore. à vous parler d’autres troubles divers qui se trouvent signalés dans quelques observations, à savoir, par exemple : des douleurs névralgiformes, siégeant surtout sur les branches supérieures du trijumeau ; — des vomissements; — des troubles de la miction : tantôt vessie paresseuse, avec début de rétention, et tantôt légère Incontinence de l'urine ; — pollutions nocturnes
(1} Voir page 141,
132 FORME PARALYTIQUE répétées, ete., ete. — Mais ce ne sont plus là que des troubles exceptionnels, dignes tout au plus d'une simple
mention.
Il. — Et cependant, Messieurs, nous n’en avons pas encore fini avec les symptômes avant-coureurs de Phémiplégie. Car il en est un dernier qu'à dessein j'ai laissé à l'écart jusqu’à présent, afin de le mettre mieux en relief par une mention spéciale. Celui-ci, assurément, mérite toute votre attention, comme vous allez le voir.
Il est un certain nombre de cas où l'hémiplégie a pour prodrome l’Aémipléqie mème. Pour mieux dire, 1l est des cas où l’hémiplégie vraie est précédée, à échéances variables, par une ou plusieurs crises d’hémiplégie avortée, ébauchée, essentiellement transitoire, parfois mème tout à fait éphémère.
Les crises d'’Aémipléqié prodromique qui préludent ainsi aux véritables accès hémiplégiques consistent en ceci : desparésies légères affectant une moitié du corps, alourdissant les membres plutôt que les paralysant, et disparaissant d'une facon toute spontanée après un temps toujours très-court, variable de quelques minutes à deux ou trois jours tout au plus.
Un certain nombre d'observations de ce genre existe déjà dans la science. J'en ai recueilli plusieurs semblables pour ma part, telles par exemple que les deux suivantes, dont voici le résumé très-sommaire :
Un jeune homme, syphilitique depuis six ans, commence par éprouver de violents accès de céphalée, avec troubles passagers d’équilibration. Un jour, il est pris brusquement d'une parésie hémiplégique, qui dure
au plus quarante-huit heures, en s'atténuant dès son
HÉMIPLÉGIE 433 début. Puis, deux mois plus tard, hémiplégie vraie, affectant le même côté ; mais celle-ci durable, si durable qu’en dépit du traitement elle a laissé le malade infirme d'un bras. |
Un autre malade, qui est revenu passer quelques jours dans nos salles le mois dernier, a présenté des phénomènes de même ordre, mais encore plus accentués. Son histoire, que je vous ai racontée biensouvent, se résume en ceci : à la suite de maux de tête prolongés, première hémiplégie du côté droit, le 15 mai 1864; — puis, le 11 juin de la même année, seconde hémiplégqie, mais celle-ci affectant le côté gauche.— Ces deux hémiplégies se dissipent, l’une et l’autre, avec une égale rapidité; et le malade se croit hors d’affaire. — Mais, le 30 juin suivant, éroîsième hémipléqie. Cette dernière affecte le côté gauche. Elleest intense, générale. De plus, elle persiste, et ne s’'amende que d’une façon très-incomplète sous l'influence du traitement.
Rien de plus curieux à coup sûr, Messieurs, que ces tentatives, ces ébauches d'hémiplégie, si je puis ainsi parler, préludant de la sorte à l’hémiplégie vraie, et cela sur l’un ou sur l’autre côté du corps.
Les prodromes connus, voyons maintenantcomment s'annonce et débute l'accès hémiplégique.
L'accès hémiplégique est tantôt soudain et tantôt progressif.
Étudions-le sous ces deux types.
[ — Soudain, il fait invasion suivant deux modes très-inégaux de fréquence, à savoir :
Sous forme d’un ctus apoplectique ;
Sous forme d'un cfus simplement résolutif, sans perte de connaissance.
Dans le premier cas, le malade tombe tout à coup, sidéré, anéanti, privé de toute connaissance ; il tombe comme le bœuf frappé de la massue. Après un certain temps, seulement, il revient à lui, pour se trouver hémiplégié.
Ce mode d’invasion est rare, plus que rare même, exceptionnel. L'apoplexie véritable, en effet, le « coup de sang » vulgaire, sont choses qu'on n’observe dans la syphilis cérébrale que sur un nombre de malades fort restreint (1). Notez bien cela, Messieurs, car cette particularité n’est pas, en général au moins, assez connue. Presque invariablement, au contraire, l’hémiplégie soudaine de la vérole s'annonce d’une autre façon que je vais dire.
Le mode usuel del’hémiplégie syphilitique soudaine consiste en une sorte d’ictus simplement résolutif, avec conservation de la connaissance.
Et alors les choses se passent comme il suit : tout à coup, d’un instant à l’autre, le malade se sent «étourdi», défaillant, sur le point de tomber. Il ne tombe pas néanmoins, en général; car, averti de l’imminence
(1) Les cas d'hémiplégie apoplectique de la syphilis cérébrale sont-ils dus, comme on l’a avancé, à l'oblitération d’un tronc artériel volumineux ? Je serais disposé à l’admettre. Mais, il faut bien le dire, nous ne disposons encore que d'un nombre d'observations trop restreint pour juger une question aussi délicate.
HÉMIPLÉGIE 435 d'une chute, il a le temps de s'accrocher à un objet voisin, de s’adosser à un mur ou de gagner unsiége sur lequel il s’affaisse simplement. C’est alors que vaguement, dans un état d'obnubilation plus ou moins accentuée, il ressent une sorte d'engourdissement, d'impuissance, au niveau d’une région du corps, à savoir : soit dans une moitié latérale du corps tout entière, soit dans les deux membres d'un même côté, soit dans un membre seulement, Puis ces phénomènes vont croissant, et, dans un temps variable, ils se confirment à l’état d'hémiplégie positive, mais toujours sans que la connaissance ait été abolie. De telle sorte que le malade assiste conscient à son attaque ; il la voit, il s’en rend compte. Et la preuve, c’est qu’il la raconte après dans ses moindres détails.
Un type du genre nous est offert par un malade de nos salles, Cet homme, tailleur de pierres, était à son ouvrage, bien que souffrant depuis plusieurs Jours d’une Céphalée violente. Subitement, il éprouve un malaise singulier; ilse sent «comme tout drôle », Suivant son expression, comme étourdi. chancelant, et il laisse tomber le ciseau qu'il tenait de la main gauche. Il s’assied alors sur la pierre qu'il taillait, et reste la sans mot dire, «comme s’il allait se trouver mal, voyant tous les objets qui l’entourent tourner en rond autour de lui». Ses camarades l’interpellent, et il ne peut leur répondre. On le couche à terre. Vingt minutes après, 1l essaie de së relever, et s'aperçoit alors que son bras gauche est «comme mort », que sa jambe gauche ne le soutient plus. On l’apporte ici, où l’interne de service constate une hémiplégie incomplète, laquelle se confirme pendant la nuit.
Tel est, Messieurs, le mode usuel de l’hémiplégie syphilitique soudaine, et vous voyez ce en quoi il diffère du mode apoplectique proprement dit. Il en diffère surtout par ce caractère majeur de la conservation de la connaissance pendant l'attaque.
IE. — Second type : hémipléqie progressive.
Dans cette forme, qui est une des plus communes (si ce n'est même la plus commune), l'hémiplégie mérite d'être dite progressive, en raison de la lenteur avec laquelle elle s'établit et se confirme.
Ce second type est progressif de deux façons, d’ailleurs souvent associées, à savoir : progressif comme intensité croissante de troubles paralytiques ; — et progressif comme extension croissante de ces troubles.
Ainsi :
1° Tantôt lhémiplégie débute par une parésie simple, laquelle aboutit graduellement à une paralysie vraie. Les parties affectées ne sont d'abord qu'engourdies, alourdies, affaiblies; et c’est seulement quelques heures, un jour, deux jours après, qu’elles deviennent véritablement impuissantes, paralysées.
Deux exemples :
Un de mes malades se sent pris, à cheval, d’un malaise étrange, avec engourdissement et faiblesse dans toute la moitié gauche du corps. Néanmoins il peut continuer sa route et arriver jusque chez lui. C’est à peine alors s’il est capable de se déshabiller. Il se couche et s'endort. Le lendemain matin, il se réveille paralysé de tout le côté gauche.
Un autre malade éprouve, au théâtre, ce qu'il appelle une sorte de « coup de sang », avec sensation de défail-
lance et faiblesse de tout le côté gauche du corps. Il sort aussitôt « pour prendre l'air », et, ne trouvant pas de voiture, rentre @ pied chez lui, aprèsune marche de vingt minutes environ. Chemin faisant, ses membres gauches s’alourdissent de plus en plus; puis je le trouve, le lendemain, avec une hémiplégie incomplète, il est vrai, mais bien accentuée.
2° Tantôt l'hémiplégie, partielle d’abord, ne se généralise qu'ultérieurement, par addition d’une série de paralysies successives. C'est un membre, par exemple, qui se prend d’abord; puis vient le tour de l'autre membre; puis la face est envahie en dernier lieu. Ou bien, c’est la face qui est affectée seule originairement, et les membres se paralysent ensuite.
L'hémiplégie procède de la sorte par une série de monopléqies successives.
Tel fut le cas d’un malade chez lequel, comme le raconte Prost (1), une hémiplégie se compléta en trois jours, de la façon suivante : le premier jour, paralysie du bras gauche; — le second, paralysie de la face ; — le troisième, paralysie du membre inférieur Ccorrespondant.
Variable d’ailleurs est lé temps que met à se compléter cette hémiplégie extensive. Chez certains malades, ilne dépasse pas quelques heures, un Jour au plus ; et chez d’autres il exige plusieurs semaines, voire davantage.
Gomme exemple de ces deux ordres de cas, laissez-
(1) Prost, Médecine éclairée par l'observation et l'ouverture des Corps, Paris, 1803, T, II, pl. 4, p. 59.
moi vous rappeler les observations suivantes, relatives à des malades que vous avez pu étudier à loisir dans nos salles et chez lesquels l’origine spécifique des accidents ne pouvait rester un instant douteuse.
Le premier est ce jeune courtier de commerce qui, il y a quelques mois, était couché au n° 25 de la salle Saint-Louis. Chez lui, les accidents ont évolué d’une façon assez rapide, comme il suit : un jour, en marchant, il se sent pris d’une sensation bizarre de refroidissement dans le côté gauche du corps ; il continue ses courses néanmoins, mal à l’aise et souffrant surtout d’un violent mal de tête, qui d’ailleurs ne l'avait pas quitté depuis quelques semaines. Le soir, en rentrant chez lui, il s’aperçoit qu'il a perdu l'usage du bras gauche. Il se couche, sans plus s'inquiéter de cela. Après une mauvaise nuit, il va pour se lever, mais sa jambe gauche ne le soutient plus. Enfin, dans la même journée, sa bouche se dévie.
Dans le second cas, au contraire, marche tout autre, évolution bien autrement lente, à savoir : face envahie la première; — puis, quinze à vingt jours plus tard, les deux membres du même côté commencent à s’engourdir et faiblissent progressivement; — enfin lhémiplégie se confirme dans les quelques semaines suivantes.
Les exigences d'une exposition dogmatique m'ont conduit à vous décrire séparément l’hémiplégie progressive comme intensité et l'hémiplégie progressive comme extension. Mais il va sans dire que, dans la plupart des cas, ces deux formes d'évolution se trouvent associées. En d’autres termes, le plus souvent les
HÉMIPLÉGIE 139 troubles paralytiques qui constituent l'hémiplégie progressive vont croissant à la fois comme degré et comme étendue. C’est ce dont témoignent quantité d'observations; et je ne reculerai pas encore devant une citation nouvelle, car nous sommes ici, je vous le répète, en face du type usuel, du type courant de l’hémiplégie syphilitique, dont on ne saurait assez multiplier les “exemples. :
Une femme de 38 ans, syphilitique, après avoir souffert de diverses douleurs et d’une céphalalgie à retours périodiques, commence par ressentir, le 3 janvier, une certaine faiblesse de la jambe droite. Ce dernier phénomène disparaît dans l’espace de vingt-quatre heures, mais pour se renouveler le 6 avec une intensité plus grande; et de plus, ce même jour, le bras droit s’engourdit.— Du13 au17, les troubles paralytiques s’aggravent : la jambe faiblit, Le bras ne peut plus être soulevé. — Le 17, la commissure labiale se dévie. — Complète dès lors, l’hémiplégie achève de se confirmer les jours suivants : le 21, le bras et la jambe sont devenus absolument inertes, et la face est entraînée à gauche; de plus constipation opiniâtre, rétention d'urine, ete. (1).
Au reste, quelque variété qu'elle affecte, la forme progressive de l’hémiplégie n’en conserve pas moins dans tous les cas son caractère essentiel, constitutif. Et ce caractère, c’est d'être une hémiplégie qui s'établit et se confirme d’une façon calme, sans apoplexie et sans ictus ; c'est d’être une hémiplégie placide, si je puis ainsi par ler, qui se produit en pleine connaissance; c'est, en un
(1) Observation empruntée à mon collègue et ami, M. Grancher (V. Thèse de Concçaix, déjà citée),
mot, d’être une hémiplégie exempte de ces secousses, de ces commotions soudaines qui accompagnent le plus habituellement et sembleraient devoir accompagner toujours l'invasion de phénomènes paralytiques d’une telle importance.
Enfin, achevons ce qui a trait au mode d’invasion de l’'hémiplégie syphilitique en signalant un simple détail assez Curieux.
Il n’est pas rare que cette hémiplégie fasse invasion pendant le sommeil, de sorte qu’à leur réveil, seulement, les malades se trouvent paralysés. C’est là un fait que je trouve signalé dans plusieurs observations; et, pour ma seule part, je pourrais citer neuf cas où les choses se sont produites de cette façon.
Je n’attache du reste à cette invasion nocturne de l’'hémiplégie aucune signification particulière.
Nous venons de voir comment s'annonce et s'établit émiplégie syphilitique. Suivons- uellement dan l’hémiplégie syphilitique. Suivons-la actuellement dans son évolution ultérieure, et déterminons quels sympmes constitu tte hémiplégie confirmée.
tômes constituent cette hémiplégie con/irm
Comme phénomènes essentiels, l'hémiplégie de la syphilis cérébrale est et ne saurait être que la reproduction de toute hémiplégie, quelles qu’en soient d’ailleurs l'origine et la nature.
C’est dire qu'elle consiste en des troubles de motilité d'une moitié du corps, lesquels s'accompagnent ou non
de troubles contemporains vers la sensibilité et l’intelligence.
Je ne m'’arrêterai donc pas à vous décrire ce que vous connaissez de reste, à savoir les symptômes paralytiques qui constituent l’hémiplégie. Un seul point m'occupera pour l'instant : rechercher quelles particularités plus ou moins spéciales peut présenter l’hémiplégie syphilitique à l'état confirmé. C’est là uniquement ce que j'aurai en vue dans l'exposé qui va suivre.
Procédons méthodiquement; et, pour cela, envisageons. tour à tour l’hémiplégie syphilitique dans ses troubles moteurs, sensoriels et psychiques.
I. — Au point de vue de la motilité, d'abord, deux points essentiels se présentent à spécifier.
1° L’hémiplégie syphilitique est presque toujours une Aémipléqie incomplète.
Cela veut dire qu'elle est bien capable de paralyser une moitié du corps à des degrés divers, mais que jamais ou presque jamais elle n’y anéantitles puissances motrices d’une facon absolue.
Et, en effet, il est très-rare que l’hémiplégie par syphilis soit ce qu’on appelle une hémiplégie faccide, abolissant le mouvement d’une façon telle que les parties atteintes soient littéralement inertes et mortes.
Presque toujours, au contraire, l'hémiplégie syphilitique, même dans ses formes intenses, complètes, laisse subsister quelques ébauches de mouvement, quelques lueurs de motilité, en certains points. C'est là un fait démontré par des centaines d'observations et que vous avez pu vérifier amplement sur nos malades,
== += ho
Il y a plus même. Le type d’hémiplégie intense, tendant à se rapprocher de l’hémiplégie flaccide, estinfiniment plus rare que deux autres types dont je dois vous parler actuellement, à savoir : l’hémaipléqie incomplète et la simple parésie hémiplégique.
Le premier de ces types nous présente encore un malade bien réellement hémiplégique, dans toute l’acception du terme. Et cependant, sur quelques points, souvent même dans toute la moitié du corps, un certain degré de puissance motrice reste conservé. Si le bras, par exemple, ne peutni s'élever nise détacher du corps, si la main ne peut appréhender et saisir, les doigts sont encore capables d'exercer quelques légers mouvements. De mème, le membre inférieur ne saurait à coup sûr supporter le poids du corps, mais il peut encore se déplacer, se fléchir dans ses divers segments. — Rappelez-vous à ce sujet notre dernier malade de la salle Saint-Louis. Cet homme, lors de son entrée, était hémiplégique de tout le côté droit du corps; et cependant 1l conservait le pouvoir de fléchir à demi l’avantbras sur le bras et de tenir un crayon entre les doigts. Au lit, il déplacait son membre inférieur; il pouvait même — lentement et péniblement, il est vrai — relever la cuisse sur le bassin et fléchir la jambe sur la cuisse, etc.
En un mot, dans ce premier mode, la paralysie hémiplégique n’est pas absolue; elle n’est que relative, incomplète.
Maintenant, atténuez encore cette perte demouvement, et, par une série de transitions que réalise souvent la nature, vous arriverez à constituer un type très-inférieur
: HÉMIPLÉGIE 443 comme degré d'atteinte portée à lapuissance musculaire. Ce type sera la parésie hémiplégique pure et simple.
Dans cette forme, pas de paralysie, à proprement parler; rien qu’un affaiblissement de la puissance museulaire. C’est ainsi qu’à la face l’hémiplégie, inappréciable quand la physionomie est au repos, ne devient légèrement apparente que dans le rire oules grands mouvements du visage, qui révèlent une certaine asymétrie buccale, C'est ainsi qu'au membre supérieur tous les mouvements sont conservés, mais conservés en manquant de force, de vivacité, de dextérité, ete. La main peut saisir, mais elle est incapable de serrer avec vigueur et d'exercer une pression soutenue; elle est maladroite, inhabile, impropre à tout travail délicat. De même enfin, en ce qui concerne le membre inférieur, la marche reste possible, avec ou sans l'assistance d’une canne; mais la jambeest faible; elle fauche, comme on dit vulgairement, en traînant la pointe du pied sur le sol, etc. ;
L'un et l’autre de ces deux types, je le répète, sont communs dans la syphilis cérébrale. Vous les rencontrerez sur un grand nombre de malades, et vous voyez quils sont très-différents de lhémiplégie vraie, à membres inertes et flaccides.
2° L'hémiplégie de la syphilis est souvent, très-souvent, une hémipléqie partielle; — ou, tout au moins, une hémiplégie très-inégale d’un segment à un autre segment de la moitié du corps affectée.
Rien de plus fréquent, en effet, dans la syphilis cérébrale, que de voir l'hémiplégie se limiter, comme phé-
h4E FORME PARALYTIQUE
nomènes paralytiques vrais, à une portion de la moitié du corps, les autres portions restant indemnes, ou ne présentant que des troubles légers, presque insignifiants. |
Toutes les variétés imaginables sont possibles ici et ont été observées cliniquement. C’est ainsi qu'on a vu la face être affectée seule, les membres restant libres; — ou bien, réciproquement, les membres être paralysés, la face restant indemne; — ou bien encore un bras, un membre inférieur, présenter seul des symptômes de: paralysie.
Des exemples sont utiles à citer ici, pour mieux graver dans vos esprits ces espèces morbides très-essentielles à connaître.
Un de mes malades, après avoir souffert longtemps d’une céphalée intense, a été frappé subitement d’un ictus résolutif, avec sensation persistante d’étourdissement et de vertige « en tourbillon ». La conséquence immédiate de cette crise a été une hémiplégie gauche, mais une hémiplégie partielle, qui s’est très-fortement accusée sur la face, en restant presque insignifiante sur les membres. Tout ce que le malade a éprouvé versle bras s’est réduit à une certaine maladresse de la main, à une direction quelque peu défectueuse des mouvements, et cela pendant quelques jours. Quant au membre inférieur, les troubles moteurs y ont été si légers que jamais le malade ne s’en est aperçu; c'est moi seul qui, en recherchant ces troubles attentivement, ai surpris quelques incorrections d’attitudes et de mouvements, lesquelles, significatives pour un médecin, pouvaient parfaitement échapper à un malade.
Sur un autre de mes clients, l’hémiplégie s'est pré-
HÉMIPLÉGIE 445 sentée de la façon suivante : paralysie complète du membre inférieur gauche, laquelle est restée telle pendant un mois et n’a commencé à s’amender qu’au delà, sous l'influence d’un traitement énergique; — vers le bras, inversement, rien autre qu’un léger degré d’engourdissement passager; — et face complétement indemne.
Enfin, sur un troisième malade, le bras a été absolument paralysé, au point qu’en dépit du traitement il est toujours resté dans un état de complète impuissance ; — tandis que le membre inférieur et la face, très-légèrement affectés au début, ont repris en quelques jours l'intégrité de leurs mouvements.