FRÉQUENCE DE LA SYPHILIS DANS L’ARMÉE
Tous les grands mouvements des peuples — guerres, pèlerinages, expositions — provoquent une recrudescence des maladies contagieuses en général. Les maladies vénériennes, en particulier, augmentent de fréquence durant toutes les guerres.
Pendant les guerres de la Révolution (1), on a pu estimer la morbidité vénérienne au quart de la morbidité totale des armées.
La guerre actuelle, par l’immensité des armées en présence, par sa longue durée, par le nombre considérable d'hommes mobilisés dans les usines de guerre, semble laisser loin derrière elle les guerres antérieures sous le rapport de la fréquence des maladies vénériennes.
Les statistiques des armées belligérantes sont encore inconnues (2) ; elles ne pourraient d'ailleurs donner qu’une faible idée de cette fréquence, car elles sont des plus incomplètes, et cela pour plusieurs raisons ;
(1) Voir Spick. La gale et les maladies vénériennes dans les armées de la Révolution et de l’Empire. Annales de dermatologie, octobre 1908, p. .593.
(2) Bàlzer (Prophylaxie et traitement des maladies vénériennes en temps de guerre, Presse médicale, 14 octobre 1913, p. 40), rapporte que d’après une statistique allemande allant jusqu’à la fin de février 1915, les troupes allemandes avaient déjà fourni, à cette époque, sur le seul territoire de la Belgique, 30.000 cas de maladies vénériennes, alors que pendant la guerre de 1870-71, le total des maladies vénériennes ne s’était élevé qu’à 32.528 cas, soit 70,6 pour 1000 des malades hospitalisés.
En premier lieu, la surveillance médicale des hommes sous les drapeaux n’est pas toujours, pour des raisons diverses, exercée avec une rigueur suffisante pour donner des chiffres exacts.
D’autre part, les maladies vénériennes ne sévissent pas que dans les unités combattantes ; elles sévissent encore chez les soldats évacués dans les formations sanitaires pour blessures ou maladies et chez les ouvriers mobilisés dans les usines de guerre, lesquels doivent être considérés, au point de vue sanitaire, comme des soldats.
Or, dans les formations sanitaires de l’arrière, la syphilis est fréquente, sans qu’on puisse obtenir de données précises : beaucoup de ces formations ne déclarent pas les vénériens en traitement,- beaucoup les ignorent, les malades atteints de blennorrhagie ou de syphilis profitant volontiers de leurs sorties pour se faire soigner à l’insu des médecins traitants et se faire soigner souvent par des charlatans.
Quant aux usines de guerre, les conditions de la surveillance médicale y sont, malgré de très louables efforts, des plus insuffisantes ; par suite d’influences diverses et néfastes, la visite sanitaire paraît, dans la plupart, ne pas se faire même sommairement, et sûrement un grand nombre de vénériens s’y dissimulent, non soignés ou mal soignés, à leur grand dommage et au plus grand dommage encore de la société.
Autant que j’en puis juger par mon expérience personnelle et par les conversations avec de nombreux médecins de régiment et avec les médecins chargés de services militaires de dermatovénéréologie, la fréquence de la blennorrhagie a augmenté très notablement depuis la guerre, surtout dans certaines régions. Le chancre simple qui, ainsi que l’a montré Mauriac, augmente au moment des grands mouvements de population, paraît affecter une fréquence sensiblement moyenne.
Quant à la syphilis, qui seule doit m’occuper ici, elle a, de l’avis de tous, augmenté notablement depuis le commencement de la guerre, et paraît en voie d’accroissement presque constant.
Les statistiques, je l’ai déjà dit, ne donnent qu’une idée très incomplète de cette augmentation, parce qu’elles ne comprennent que les cas observés dans les hôpitaux militaires, que beaucoup de cas leur échappent ; de plus, pour apprécier l’augmentation de fréquence, il faudrait posséder des statistiques antérieures à la
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guerre, recueillies dans les mêmes collectivités. Or, les collectivités antérieures à la guerre ont été modifiées, bouleversées pour mieux dire par la mobilisation : les corps de troupes du temps de paix ne ressemblaient en rien, comme composition, à nos régiments du front, les ateliers industriels de 1913 n’avaient rien de comparable aux usines de guerre.
• L’avis des dermato-syphiligraphes a beaucoup plus de valeur que les statistiques. Or cet avis unanime est que la fréquence de la syphilis est beaucoup plus grande actuellement que pendant les périodes qui ont précédé la guerre : tous ceux de mes collègues de Paris et de province que j’ai consultés à ce sujet sont unanimes à le déclarer.
Cela dit, je citerai seulement quelques statistiques.
Gaucher (1) sur 2.457 militaires traités dans son service d’août 1914 à décembre 1915 poùr affectations cutanées ou vénériennes a relevé 277 cas de syphilis récente et sur 88 militaires traités ambulaloirement 24 cas de syphilis récente.
Il a observé dans le même service, du l«f janvier au 31 juillet 1914, sur un total de 2.295 malades, 276 chancres ou syphilis récentes, soit en chiffres ronds 300 syphilis récentes sur 3.000 malades, et du 14 août 1911 au 31 décembre 4915, dans le même service, 4.912 malades, à la fois des civils et des militaires, sur lesquels 793 syphilis récentes, soit 800 sur 5.000 malades.
Si on traduit en proportions centésimales ces deux données statistiques, elles représentent, sur l’ensemble des maladies cutanées et vénériennes, 12 0/0 de maladies vénériennes avant la guerre et 16 0/0 depuis la guerre, soit une augmentation de 4 0/0 ou de 1/3, qui certainement est inférieure à la réalité et n’en donne pas une idée exacte.
Dans le service des maladies cutanées et vénériennes d’un
(t) Gaucher. Les maladies vénériennes pendant la guerre à l’hôpital Villemin et dans ses annexes. Bulletin de l'Académie de médecine, 28 mars 1916, p. 352. — Gaucher et Bizabd. Statistique des syphilis contractées par des militaires depuis la mobilisation et traitées dans le service dé clinique de l’hôpital Saint- Louis (août 1914-décembre 1915). Annales des maladies vénériennes, mars 1916, p. 129.
corps d’armée colonial, Rousseau (1) a, sur un effectif probable de 60.000 hommes, traité du 12 mars au 1'=''juillet 1916, 27 cas de chancre syphilitique, ce qui correspondrait à 89 cas de contaminations pour un an, et il y a lieu de croire que tous les cas ne sonfpas pi’ésentés à lui.
Les éléments de la statistique des maladies vénériennes dans l’armée française sont recueillis seulement depuis l’année 1916 et depuis des époques variables pour les trois grandes maladies vénériennes ; le tableau ci-contre établi d’après les renseignements qui m’ont été tournis, avec la gracieuse autorisation de M. Justin Godart, sous-secrétaire d’Etat du Service de Santé au Ministère de la Guerre, par l’Inspection permanente de l’hygiène des troupes donne mois par mois le nombre des contaminations signalées par les médecins des diverses formations sanitaires.
Pour ce qui concerne la syphilis, ce tableau permet de se rendre compte des oscillations qui se produisent dans la fréquence de la syphilis, des effets des mesures de prophylaxie prescrites; mais il est loin de comprendre toutes les contaminations syphilitiques qui se produisent dans la population militaire, cela pour plusieurs raisons : malgré les ordres donnés, un bon nombre de formations sanitaires ne fournissent pas de renseignements précis ; d’autre part, de très nombreux cas de chancres syphilitiques restent ignorés, en raison de l’insuffisance des visites sanitaires faites dans les régiments et les dépôts ; d’autres sont soignés à l’insu des médecins des régiments. De plus, cette statistique ne comprend que les malades entrés dans les hôpitaux pour un chancre syphilitique et, afin d’éviter les erreurs et les doubles emplois, il n’est pas tenu compte des malades qui, à leur première entrée à l’hôpital, présentent des accidents secondaires, leui- chancre ayant passé inaperçu ou n ayant pas été reconnu pour une cause ou pour une autre. Or sous la rubrique de chancre simple se cachent un grand nombre de chancres mixtes, dont la phase syphilitique échappe ii la statistique.
Enfin, cette statistique ne comprend que les militaires présents s.ous les drapeaux : elle ne tient aucun compte des ouvriers
(1) Rousseau. Traitement et prophylaxie de la syphilis dans un corps d’armée. Presse Médicale, 23 octobre 1916.
mobilisés dans les usines de guerre : pour ceux-ci, il n’existe malheureusement jusqu’ici aucune donnée permettant d’apprécier la fréquence de la syphilis,,laquelle, d’après ce que j’ai vu et ce qu’ont constaté de très nombreux médecins, est énorme.
Pour toutes ces raisons, la statistique des maladies vénériennes dans les troupes, toute intéressante qu’elle soit pour permettre de suivre les variations des contaminations vénériennes et d’apprécier les effets des mesures prophylactiques, ne rend que très incomplètement compte de ce qu’est la fréquence de la syphilis dans la population militaire. Si on pouvait enregistrer le total des contaminations, on arriverait, je crois, à un chiffre de 4 à 5.000 par mois, soit de 50 à 60.000 par an, ce qui pour trois années de guerre ferait 150.000 à 200.000 contaminations.
Pautrier, chef du centre de vénéréologie de la 8' région (Bourges), avait, en février 1916, observé à ce centre qui fonctionnait seulement depuis le mois de septembre 1915, c’est-à-dire dans l’espace de six mois, sur les malades hospitalisés ou venus en consultation, 724 cas de syphilis primaire ou secondaire.
« Si l’on veut bien réfléchir, dit-il (1), que le centre de vénéréologie ne reçoit malheureusement pas encore tous les cas de syphilis de la région, un certain nombre de malades étant conservés à tort dans les hôpitaux généraux ou les Infirmeries régimentaires, d’autres ayant une syphilis méconnue par le médecin ou cachée par le malade, et si l’on admet, ce que nous ne croyons pas exagéré, que ce calcul pour être réel, devrait être multiplié par 4 ou 5, on voit à quel total impressionnant on arriverait pour la 8e région seule. Que l’on multiplie ce chifi're par celui des 20 régions du territoire et que l’on y ajoute le chiffre extrêmement considérable de la zone des armées, on arrivera à concevoir que le nombre de syphilis contemporaines de la guerre, sera non pas de l’ordre des dizaines, mais de l’ordre des centaines de mille. »
Il considère le chiffre de 200.000 syphilitiques comme fort vraisemblable.
(1) Pautrier. Sur l’organisation générale des hôpitaux militaires de vénériens et des services annexes. Rapport présenté à la Réunion des chefs de centres de vénéréologie tenue le 13 juillet 1916. Annales de dermatologie, septembre 1916, p. 233.