AVORTEMENT D’ORIGINE SYPHILITIQUE
question s’était mariée à 19 ans, vigoureuse et bien portante. Elle eut trois enfants qui vinrent à terme et fort beaux. Deux sont vivants et leur santé est excellente ; le troisième est mort en nourrice. Après ces trois premières couches, elle a été infectée par son mari, et est devenue enceinte sept fois. Ces sept grossesses se sont terminées trois fois par un avortement, et quatre fois par un accouchement prématuré. Aucun des enfants n’a vécu.
L’époque oit l’avortement se produit dépend de l’àgc de la syphilis des parents. C’est lorsqu’ils présentent des accidents secondaires graves que l’expulsion prématurée du fœtus est le plus à craindre. Lorsqu’il s’agit de la mère, il y a plus de chances pour l’avortement lorsque l’intoxication a précédé la grossesse, que si elle s’est produite durant son cours. Dans ce dernier cas, plus le moment de la contamination est éloigné de celui de la conception, moins il y a de probabilités pour une expulsion prématurée du produit; et celle-ci est très douteuse si l’infection maternelle se fait seulement au cinquième mois.
Suivant M. ltassowitz, lorsque les femmes ne sont pas traitées, toutes les grossesses qui surviennent dans les trois premières années de l’infection se terminent par l’avortement ou par la naissance d’enfants qui meurent au bout d’un temps très court.
Chez les femmes syphilitiques, dit Bàrensprung, l’expulsion du produit a lieu surtout aux 3e, 4e et 5e mois; et quand l’accouchement se fait à terme, la vie de l’enfant n’est que de quelques jours.
D’après des recherches récentes de M. Olshausen (1871), l’avortement peut avoir lieu dès le premier mois, auquel cas il est très difficile de faire la part qui revient à la syphilis dans la production de l’accident ; mais c’est surtout dans la seconde moitié de la grossesse qu’on l’observe; et l’auteur ajoute que si l’enfant est expulsé vivant, il ne succombe pas très vite. Cette opinion est beaucoup trop absolue, et il me serait facile de lui opposer un certain nombre de faits. M. F. Weber (1873), qui a eu l’occasion de voir 109 femmes syphilitiques enceintes, a constaté que l’avortement se produisait, dans un cinquième des cas, en général du 7e au 8e mois. Les enfants succombaient d’ordinaire peu de temps après la naissance. — De toutes les opinions que je vous ai citées, cette dernière est celle que j’estime le plus près de la vérité.
On s’accorde à admettre que la gravité des accidents est dans une relation directe avec l’intensité de l’intoxication. Au dire de M. Kassowitz, l’avortement répondrait au maximum de puissance du virus, puis viendrait l’accouchement prématuré, enfin la non-viabilité du fœtus.
Mais, il faut bien le reconnaître, tout cela est plus théorique que réellement démontré, car nous ne possédons pas de dynamomètre pour les virus.
L’influence des générateurs sur l’expulsion prématurée du produit a
HYDRAMNIOS D’ORIGINE SYPHILITIQUE.
été diversement appréciée. Bârensprung, qui a beaucoup étudié ce point d’étiologie, pense qu’elle est la même pour chacun d’eux. M. Vogel semble attribuer une importance plus grande à la syphilis de la mère, mais il ne donne aucune preuve à l’appui.
Comment se produit l’avortement? L’on n’a pas encore répondu d’une manière précise à cette question. Tandis que Lorain accuse la mère dans le plus grand nombre des cas, pour la plupart des auteurs c’est le fœtus lui-même qui est la cause de l’accident.
Babington, dans les notes qu’il a ajoutées à l’ouvrage de limiter, dit qu’il est dû à la mort du produit, et il en donne pour preuve l’état de macération dans lequel U se présente au moment où il est expulsé. Trousseau et Bârensprung partagent cette manière de voir. M. Kassowitz, beaucoup moins exclusif, pense qu'il n’est pas indispensable que le produit meure pour qu’il soit expulsé, et que dans un grand nombre de cas, il suffit, pour amener ce résultat, de l’état de souffrance où le met la syphilis.
Les lésions du placenta ont été fréquemment incriminées; mais elles ne sont pas encore suffisamment connues pour que l’on puisse émettre sur ce point de pathogénie une opinion formelle.
L’issue de la grossesse, chez les femmes atteintes de syphilis, est notablement modifiée par le traitement. Voici quelques chiffres empruntés à la pratique de M. F. Weber. Cet observateur a traité par les frictions mercurielles 35 femmes enceintes, et toutes ont accouché dans des conditions normales. Le contraire a été constaté dans la proportion de 20 p. 100, chez celles qui soumises au traitement mixte, avaient surtout pris de l’iodure de potassium, le mercure n’étant pas toléré; dans celle de 15 p. 100 lorsque l’iodure de potassium et le sublimé furent pris simultanément; enfin dans celle de 36 p. 100, chez les malades qui ne prirent que de l’iodurc de potassium. Ces chiffres démontrent l’influence favorable du traitement mercuriel.
A ces considérations sur l’avortement, il est assez naturel de rattacher la question de l’hydramnios dont les origines sont multiples, mais qui, dans un certain nombre de cas, paraît être sous la dépendance de la syphilis héréditaire. Cet accident de la grossesse, constitué, vous le savez, par l’accumulation excessive du liquide amniotique dans la cavité de l’amnios, était connu depuis longtemps, lorsque Burns (1839) remarqua, pour un certain nombre de cas, ses relations avec l’existence de la syphilis du père ou
HYDRAMNIOS D’ORIGINE SYPHILITIQUE.
de la mère. Depuis, cette manière de voir a été confirmée par un grand nombre d’auteurs, parmi lesquels je citerai MM. Guillemet, Bourgarel Preel, Depaul, Fournier, Guéniot, Küstner, Charpentier; enfin M. Bar, dont la thèse inaugurale est consacrée surtout au mécanisme de l’affection.
Sans m’arrêter ici à l’étude des cas particuliers connus, renvoyant ceux d’entre vous qui désireraient en prendre connaissance aux publications que je viens de citer, je vous expliquerai brièvement comment les lésions viscérales du produit atteint de syphilis héréditaire peuvent déterminer l’accumulation d’une quantité excessive de liquide dans la poche amniotique. Ces lésions constituent le trait d’union qui rattache l’objet essentiel de notre étude à l’accident de la grossesse que je vous signale en ce moment.
Voici, d’après M. Bar, comment s’enchaînent les phénomènes dans ce processus morbide. Le liquide amniotique provient de plusieurs sources, mais l'une des principales est l’organisme foetal. L’expérimentation met hors de doute ce fait que les liquides contenus dans la veine ombilicale, lorsqu’ils sont soumis à une forte pression, traversent les parois vasculaires pour venir s’épancher à la surface de l’amnios; et l’on peut dire que dans tous les cas où elle est due à des troubles vasculaires, l’hydramnios est pour le fœtus ce que l’ascite par gêne apportée à la circulation de la veine porte est pour l’adulte. Le foie, la rate et les poumons sont les viscères du fœtus que la syphilis atteint le plus lot et le plus souvent. Au point de vue qui nous occupe, il n’y a rien à dire du dernier, parce qu’il ne fonctionne pas encore et ne reçoit que le sang indispensable à sa nutrition; mais il n’en est pas de même de l’appareil splénohépatique.
La cirrhose du foie circonscrite ou diffuse, comme vous le verrez plus tard, a déjà pris sur certains sujets des proportions considérables pendant la vie intra-utérine. L’oblitération des vaisseaux veineux qui en est la conséquence amène une augmentation de pression dans la veine ombilicale et, parce fait, de l’hydramnios.
11 ne faudrait pourtant pas croire que cette cirrhose syphilitique du fœtus entraîne fatalement l’hydropisie de la poche amniotique, car cette dernière est rare relativement au nombre des foies malades. 11 est d’abord indispensable que la lésion soit étendue et avancée, et peut-être aussi qu’une ou plusieurs autres conditions qui nous échappent soient remplies (1).
(1) Ce serait ici le lieu de parler des altérations du placenta dans la syphilis héréditaire. Mais tout ce que l’on a dit sur ce sujet est peu probant ; c’est une étude à refaire complètement.