QUINZIÈME LEÇON
Diagnostic de la syphilis héréditaire.
La question du diagnostic de la syphilis héréditaire est beaucoup plus vaste et plus complexe que de prime abord elle ne semble l’être, car la maladie doit être reconnue, non seulement durant sa période d’activité, — alors qu’elle sévit avec des apparences diverses, — mais encore lorsqu’elle a cessé d’exister, et que l’organisme n’en porte plus que des traces.
Le diagnostic de la maladie en éruption est le seul qui, à quelques exceptions près, ait jusqu’ici préoccupé les praticiens; l’autre, celui qui consiste à la reconnaître lorsqu’elle est éteinte et que pour cela je qualifierai volontiers de posthume, est à peu près ignoré, bien qu’il soit à plus d’un titre d’une importance capitale. Il sera facile de vous en convaincre, lorsqu’à l’aide de quelques stigmates, de quelques empreintes morbides, j’évoquerai dans tous ses détails les scènes éruptives qui s’accomplissaient parfois un grand nombre d’années avant le moment actuel. C’est pour ne s’être occupé que de la maladie vivante, c'est pour avoir négligé ses débris, ses restes, ses cendres, si je puis ainsi dire, que l’on a méconnu ses conséquences éloignées et son influence pathogénique.
Certes je ne négligerai pas le mal à sa période d’activité ; mais je m’attacherai surtout à la période éteinte, parce que, je le répète, elle est encore peu connue et que j’y dois trouver des renseignements très précieux pour le but que j’ai en vue.
Le diagnostic de la syphilis héréditaire repose sur des règles dont la certitude est à ia hauteur de celles qui régissent les sciences naturelles ; l’enquête qui a servi à les établir est faite et je ne m’attarderai pas à la reproduire pour chaque cas particulier. Connaissant ces règles, vous les appliquerez sans hésitation, et rien ne devra prévaloir contre elles. Les dénégations les plus obstinées, qu’elles soient sincères ou non, la condition sociale de la famille, et ce que l’on est convenu d’appeler la moralité, qu’il s’agisse du père ou de la mère, tout cela devra vous laisser parfaitement impassibles, en présence d’un cas où, après un examen attentif.
DIAGNOSTIC
vous aurez reconnu l’existence de la syphilis héréditaire. Forts de votre conviction, vous maintiendrez votre dire et vous agirez en conséquence.
Laissez-moi donner l’appui de deux exemples à ces conseils d’une importance capitale. Ce ne sont pas des faits rares; vous en rencontrerez certainement de semblables dans votre pratique, et c’est là précisément ce qui fait l’utilité du récit que je vais en faire.
11 y a quelques années, j’étais appelé par deux de mes confrères pour voir un enfant de six semaines environ, dont la santé les préoccupait justement. Sa cachexie profonde avait éveillé dans leur esprit l’idée de syphilis, mais ils n’avaient pu trouver sur les parties apparentes des téguments la justification de leurs craintes; et puis ils croyaient la famille à l’abri de tout soupçon.
Le cas était grave et une décision devait être prise immédiatement, car l’enfant avait une nourrice, qui, s’il était en réalité syphilitique, pouvait être infectée d’un moment à l’autre. Un examen minutieux du petit malade me fit reconnaître deux lésions, que j’avais appris à regarder comme ne pouvant être produites que parla syphilis héréditaire ; c’étaient, sur les lèvres, des fissures très peu profondes il est vrai, mais très nettes, et au pourtour de l’anus, ainsi que sur la partie voisine des fesses, une éruption de petites plaques, légèrement indurées, luisantes et différant de l’érythème athrepsique, en ce que celui-ci est essentiellement constitué par de petites vésicules qui s’affaissent, se desquament et ne laissent à leur suite aucune induration. Fort de l’existence de ces lésions, j’affirmai que l’enfant était atteint de syphilis héréditaire et qu’il fallait immédiatement le séparer de sa nourrice, l’élever au biberon et le soumettre à un traitement spécifique. Mes confrères voulurent bien accepter ma manière de voir, non sans une certaine résistance, car le père, qui, d’ailleurs, paraissait être en cela de très bonne foi, interrogé par nous, niait comme il l’avait fait antérieurement toute atteinte syphilitique.
Cependant la consultation ayant été rédigée, il nous pria d’examiner sa gorge, où, depuis un certain temps, il ressentait de la gêne. Or, il y avait sur les amygdales quatre plaques muqueuses des mieux caractérisées. Il me semble inutile d’iusister sur l’importance de ce fait. La détermination précise de la maladie de l’enfant fit découvrir celle du père, qui, méthodiquement traité, a probablement guéri et a pu avoir des enfants sains, tandis que, dans l’ignorance où il était de son mal, il était peut-être irrémédiablement frappé dans sa personne et dans sa descendance.
Le second cas est celui d’un enfant de trois ans, atteint de violentes attaques d’épilepsie, à propos desquelles le médecin habituel de la famille voulut bien prendre mon avis. Le petit malade portait en outre une éruption ecthymateuse qui couvrait les mollets, et qui depuis huit mois, époque