SEIZIEME LEÇON
La syphilide desquamative de la langue.
Ces conférences du dimanche sont la suite de celles que j’avais commencées l’année dernière, et qu’une maladie m’obligea d’interrompre brusquement. En les reprenant, je ne fais que poursuivre le but que je m’étais proposé, et qui est de vous prouver que le rachitis descend en ligne directe de la syphilis héréditaire. Je vous le disais dès notre premier entretien, et je vous le répète aujourd’hui : cette démonstration ne peut être donnée que lorsque le diagnostic de la syphilis aura été établi sur une base solide et large. Je dois donc préalablement vous apprendre à reconnaître cette maladie sous toutes ses formes, sous toutes ses variétés et à toutes les périodes de la vie de ceux qu’elle aura atteints. Par là je serai conduit à modifier d’une manière assez notable les limites de son domaine. Je l’amoindrirai sur quelques points, mais je l’élargirai considérablement sur d’autres, en lui attribuant un certain nombre d'affections dont jusqu’ici l’on avait méconnu l’origine.
Je m’efforce depuis longtemps à cette œuvre d’équité, et, bien qu’elle soit encore imparfaite, je crois devoir vous la faire connaître, ne fût-ce qu’à titre d’essai. Mais laissez-moi préalablement vous dire la méthode que j’ai suivie.
En clinique, lorsque les premiers faits d’un mal encore inconnu se présentent à notre observation, leurs points de contact nous échappent souvent, nous distinguons malaisément leurs relations étiologiques, et si, comme il advient souvent, ces faits sont rares, s’ils n’apparaissent qu’à des intervalles éloignés, si l’esprit n’est pas constamment animé par quelque nouvel exemple de la sorte et n’est pas mis dans cet état de clairvoyance qui, fécondant les moindres indices, mène à une découverte ; il peut arriver que la lumière ne se fasse pas et que l’on ne tire aucun parti des matériaux accumulés.
De là pour l’observation médicale l’importance du milieu où elle se fait. Il faut que, par leur retour incessant, par leur grand nombre, par la variété de leur physionomie, les cas d’une même espèce pathologique fassent
DIAGNOSTIC
naître la conviction et la forcent. C’est quand on a vu passer sous ses yeux tous les degrés, toutes les nuances, toutes les modalités d’un même mal ; c’est quand on a pu remonter jusqu’à sa source, apercevoir toutes ses conséquences, que l’on est suffisamment informé pour en faire l’histoire.
Dans le milieu où vous êtes aujourd’hui avec moi, où je suis depuis longtemps, la syphilis héréditaire abonde; j’ai donc pu l’y étudier. Comment l’ai-je fait ?
Je ne pouvais ni ne devais refaire son histoire tout entière, car depuis longtemps déjà, les affections cutanées et viscérales qui en dépendent sont bien connues, et aujourd’hui on les diagnostique à peu près sûrement. Ce résultat a été acquis par la connaissance exacte de la santé des générateurs ; par la certitude qu’ils étaient syphilitiques.
J’ai accepté ces notions, sanctionnées par une longue expérience, et j’en ai fait ma hase d’opérations, je les ai prises comme point de départ pour une marche en avant.
Tenant pour syphilitiques tous les enfants qui présentaient une des lésions sus-indiquées, j’ai étudié leur squelette, et j’ai vu que presque toujours, 98 fois sur 100 au moins, une ou plusieurs de ses pièces présentaient des altérations du même ordre et souvent identiques chez les sujets du même âge. J’en ai tiré cette conclusion que les os ainsi altérés l’étaient du fait de la syphilis héréditaire. Elle me semble inattaquable, et l’on n’en peut formuler de plus légitime en pathologie. Je ne formule pas d’exception pour les deux cas dans lesquels la lésion osseuse faisait défaut; car l’on peut admettre et l’on doit admettre que, chez ces malades, la syphilis n’a porté son action que sur le système cutané ou les viscères. Pour diagnostiquer une pneumonie, exige-t-on tout à la fois le frisson initial, l’hyperthermie, le point de côté, les crachats rouillés, le souffle tubaire et labronchophonie? iNon,l’on ne demandepas cette accumulation depreuves, l’expérience ayant appris que l’existence de la maladie est suffisamment assurée par deux ou trois et même par un seul de ces symptômes. 11 ne faut pas être plus exigeant pour la syphilis que pour la pneumonie et vouloir que dans quelques cas, d’ailleurs fort rares, il ne lui suffise pas d’un signe pour se faire reconnaître.
Les lésions osseuses se trouvent avoir ainsi au point de vue du diagnostic la même valeur que les svphilides cutanées, et. lorsqu’une affection, quelle qu’elle soit, coïncidera habituellement avec elles ou avec ces dernières, ce qui est tout un, on pourra dire qu’elle est sous la dépendance de la syphilis héréditaire.
En suivant cette méthode rigoureuse et contre laquelle je ne crois pas que l’on puisse élever une objection digne d’être réfutée, je n’hésite pas à diagnostiquer la maladie chez les enfants, bien que des renseignements