RACHITIS ET SYPÜILIS HÉRÉDITAIRE
-compte, admettre un nombre de convulsions colossal. Voulez-vous un exemple : en autopsiant un petit garçon de vingt et un mois, j’ai vu une première molaire atrophiée sur une hauteur de 6 millimètres. En se basant sur le temps nécessaire à l’évolution de cette partie de la couronne, on arrive à trouver que, pour expliquer l’état atrophique par des convulsions, ayant lieu de cinq en cinq minutes, il aurait dû s’en produire 209,664. Enfin je ferai remarquer que la seconde et la troisième molaires permanentes ne sont jamais atrophiées. Pourtant les convulsions ne sont pas rares durant leur évolution intra-alvéolaire ; elles devraient donc être altérées si la théorie de M. Magitot était vraie. Au contraire, toutes ces lésions dentaires et les particularités diverses qui s’y rattachent sont dans un accord parfait avec l’évolution de la syphilis héréditaire.
J’espère, mon cher Collègue, que vous voudrez bien mettre les observations qui précèdent à l’actif de la doctrine que je soutiens, et me dis bien à vous,
Parrot.
Une maladie préhistorique
[Article inséré dans la Revue scientifique, 1882.
Tout récemment, M. le professeur Rollet, de la faculté de médecine de Lyon, a publié dans les Annales de dermatologie et de syphiligraphie deux articles sur les anciens foyers de la syphilis, où l’on trouve une érudition de choix, une argumentation méthodique et pleine de sincérité. Cette étude commande l’attention et dispose à adopter la manière de voir de l’auteur.
Il pense que cette maladie est très ancienne dans l’humanité; que l’Inde, d’après les documents empruntés aux Védas, est un de ses plus anciens foyers ; que la Chine, comme l’a prouvé le commandant Dabryr l’a connue de temps immémorial ; que le Yaws d’Afrique est identique à la syphilis, mais que rien ne démontre que celle-ci n’y ait pas été transportée par les mahométans et les juifs que Ferdinand le Catholique et Isabelle chassèrent d’Espagne ; qu’elle existait en Amérique, avant l’arrivée des Européens, comme l’affirme Oviedo; que les compagnons de Christophe Colomb l’introduisirent sur plusieurs points de la péninsule espagnole (1493), d’où elle s’étendit rapidement sur toute l’Europe, lorsque Gonzalve de Cordoue conduisit les troupes espagnoles au secours du roi de Naples, que Charles VIII avait chassé de ses Etats ; enfin que les Portugais,, les Vénitiens et les Génois la répandirent au loin, en sorte qu’elle arriva comme un apport nouveau, même dans les pays où elle pouvait exister plus anciennement à l’état d’endémie locale.
L’Europe seule, suivant M. Rollet, n’aurait pas connu la syphilis avant la fin du xve siècle, aucun document écrit n’y attestant son existence. Et il ajoute que les fouilles faites dans les terrains d’alluvion et dans les anciens cimetières, bien qu’ayant mis à jour un grand nombre de crânes, qui remontent soit aux époques préhistoriques, soit aux temps les plus reculés de notre histoire, n’ont fait découvi'ir sur aucun d’eux des lésions caracté-
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ristiques de la syphilis. Le squelette de femme trouvé à Solutré porte bien sur les tibias, et en particulier sur celui du côte droit, des exostoses syphilitiques (Broca, Ollier, Parrot, Virchow); mais l’abbé Ducrost, à qui l’on doit cette découverte, élève des doutes sur l’époque à laquelle doit être rapportée cette sépulture.
Je viens m’inscrire ici contre cette dernière partie de la thèse soutenue par mon savant collègue de Lyon, car je suis convaincu que la syphilis s’est manifestée longtemps avant la découverte de l’Amérique, sur plusieurs points de cette partie de l’Europe qui constitue aujourd’hui la France.
Laissant de côté les textes avec les interprétations et les commentaires qui en ont été donnés, je ne produirai, à l’appui de ma manière de voir, que des preuves matérielles, visibles, tangibles ; des pièces analogues et même identiques à celles que l’anatomie pathologique nous permet de recueillir chaque jour.
Les es et les dents sont les seules parties de l’organisme qui, dans de certains milieux, résistent à la destruction, et qui parfois, au point de vue morphologique, restent durant plusieurs siècles dans l’état où la mort les a surpris. Aussi, lorsqu’on étudie la pathologie des époques éloignées, c'est seulement de leur examen que l’on peut tirer des renseignements d’une valeur réelle.
J’ai fait cette enquête à propos de la syphilis, et elle m’a fourni des documents précieux ; mais avant de les faire connaître, et pour en montrer toute l'importance, je décrirai en quelques mots les altérations osseuses et dentaires de la syphilis héréditaire, telles que nous les fait connaître l’anatomie pathologique, en laissant de côté toutes celles qui ne seraient pas utiles à mon but.
Des débris de crânes étant les seules pièces osseuses dont il m’ait été donné de faire l’examen, je dois me restreindre à l’étude des lésions de cette partie du squelette. Elles se présentent sous deux aspects bien différents et même opposés; les unes consistent en une perte de la substance normale, usée parfois jusqu’à la perforation, tandis que les autres sont comme des mamelons qui épaississent considérablement certains points de la paroi. Ces deux modalités pathologiques se rencontrent habituellement sur le même crâne, mais non dans la même région. — La première a été décrite en 1843 par Elsàsser sous le nom de Craniotabes. C’est sur la face interne de la calotte crânienne qu’elle débute et qu’on la constate à tous ses degrés. Elle n’apparaît extérieurement qu’à sa période ultime. On voit
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d’abord comme des empreintes, des sortes de cupules, creusées dans la paroi même du crâne qui est rugueuse à leur niveau, amincie à tous les degrés, et même perforée.
J’ai montré qu’il y avait deux variétés de crâniotabes, ayant chacun son siège et son étiologie bien distincts. — L’un, habituellement symétrique, affecte les frontaux et les pariétaux autour du bregma et le long delà suture sagittale. 11 se développe durant la vie intra-utérine par le fait d’une perversion nutritive, comme le prouve l’état chétif des enfants qui en sont atteints. Je l’ai qualifié de congénital ou de péribregmatique. — L’autre occupe sans exception les régions déclives du crâne dans le décubitus dorsal, c’est-à-dire les pariétaux en arrière et l’occipital, au niveau des fosses cérébrale et cérébelleuse. 11 se produit toujours après la naissance, reconnaît pour cause la syphilis héréditaire et appartient à sa période rachitique. Les crânes atteints de la sorte ont perdu de leur poids spécifique; ils sont poreux, fragiles, et semblent devoir se briser au moindre contact.
Les altérations crâniennes de la seconde variété, au lieu d’être atrophiques et destructives, apparaissent au contraire comme des végétations exubérantes sur les points les plus élevés de la calotte et en dehors. Ce sont des mamelons aplatis, circulaires, qui se distinguent nettement des parties saines par leurs saillies, leurs porosités, et à l’état frais par leur couleur rouge ou violacée. Primitivement peu étendus, ils envahissent parfois la plus grande partie de la table externe. A leur niveau, la paroi, notablement épaissie, peut avoir 10, 15, 20 et même 40 millimètres. Leur tissu consiste en de larges espaces vasculo-médullaires, limités par des trabécules osseuses perpendiculaires à la surface crânienne. D’abord spongoïde, élastique et imbibé d’une grande quantité de liquide, il finit par acquérir une dureté considérable. Très fréquemment, les crânes atteints d’ostéophytes présentent une déformation typique, que j’ai qualifiée de natif orme.
Sur les dents, les empreintes de la syphilis héréditaire sont tenaces et caractéristiques. Elles gardent souvent leur physionomie originelle, non seulement durant la vie de l’individu, mais après sa mort, pendant de longs siècles. Elles affectent, bien qu’avec une fréquence inégale, les deux dentitions. Il n’est aucun phénomène morbide qui subisse d’une manière plus complète et plus apparente l’influence de l’évolution physiologique. Tout y est régulier et, si je puis ainsi dire, systématique. Ce mal est essentiellement une atrophie, dont je distingue cinq variétés.
La plus commune, qui est l’origine de toutes les autres, consiste en de petites dépressions arrondies, disposées circulaireinent autour de la couronne, en un ou deux étages. Je l’ai appelé cupuliforme.
La seconde en dérive immédiatement. Les cupules, en se rapprochant,
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forment une véritable rigole ou un sillon qui circonscrit la dent sur un ou plusieurs points. On peut la qualifier de sulciforme. — Dans l’atrophie cuspidienne , qui a pour siège de prédilection les canines et les premières molaires, la couronne semble divisée en deux parties de diamètre inégal. La plus éloignée de la gencive, amoindrie dans toutes ses dimensions, altérée dans la constitution de son tissu, à surface souvent rugueuse et jaunâtre, se trouve enchâssée, à la manière d’une pointe, dans l’autre qui a toutes les apparences de l’état sain. — L’atrophie en hache n’atteint que les quatre incisives temporaires du maxillaire supérieur. Elle résulte d’une carie consécutive à l’éruption de ces dents. — Dans la forme décrite par M. J. Hutchinson, il existe sur le bord tranchant des incisives une encoche de profondeur variable, triangulaire ou en croissant.
Telles sont, dans leur ensemble et rapidement esquissées, les altérations dont la syphilis héréditaire frappe les os du crâne et les dents. Aucune autre maladie ne peut les produire, si bien que leur existence permet d’affirmer que le sujet dont on a sous les yeux les restes atteints de la sorte était un syphilitique (1).
J’ai fait une première application de ces connaissances tirées de l’anatomie pathologique, à l’étude de trois crânes américains (2).
L’Institut anthropologique en possède deux, offerts par M. le docteur Destruges. Ils proviennent de Guayaquil (Equateur).
La sépulture d’où on les a tirés est antérieure à la conquête espagnole. M. le docteur E. Hamy n’hésite pas à l’affirmer, en remarquant que les objets qui les accompagnàient sont franchement américains et ne décèlent aucune intervention de l’art ou de l’industrie d’Europe. — Ces crânes appartiennent à de jeunes enfants. L’un d’eux, dont la voûte est à peu près intacte, présente dans l’angle bregmatique de chaque frontal un mamelon ostéopliytique poreux et parcouru par de nombreux sillons, de 40 millimètres de diamètre sur 4 d’épaisseur. La même lésion existe sur le pariétal gauche. — L’autre est altéré de la même manière.
Le troisième crâne appartient au Muséum. Inscrit sous le n° 9 de la collection Champeaux et donné par le directeur du Molino-Darsena du
(1) Je me contente ici d’énoncer ce fait, sans m’attacher à sa démonstration. On la trouvera dans le Progrès médical (1881) et dans les comptes rendus de Y International medical congress, Londres, 1881, sous ce litre : Le Rachitis et la Syphilis héréditaire.
(2) Association française pour l’avancement des sciences. Congrès du Havre, 1877 : Les Déformations crâniennes causées par la syphilis héréditaire.
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Callao, il a été trouvé, à quelques lieues au nord de Lima, dans les hypogées de Chancai, avec des étoffes de diverse nature, ornées de dessins variés, des bracelets en argent et en graine de cacao, un grand vase à tête humaine, deux paniers à ouvrage, un coussinet de coton, des fuseaux, un sac à coca, etc., etc. Aucun de ces objets, dit M. E. Hamv, soumis à l’examen de plusieurs archéologues fort compétents, n’a présenté la moindre trace d’influence espagnole, et tout porte à croire que cette sépulture est antérieure à Bizarre.
C’est un crâne d’adulte, dans un état parfait de conservation. La suture coronale et la sagittale sont entièrement effacées. Natiforme à un thau degré, il porte quatre ostéophytes péribregmatiques, couverts de porosités et de sillons. Sur quelques points des régions malades, sa paroi a 38 millimètres d’épaisseur ; aussi pèse-l-il 1340 grammes au lieu de 800, poids moyen de crânes de même provenance, non altérés.
Ces lésions, identiques à celles que j’ai décrites plus haut, doivent être attribuées à la même cause, c’est-à-dire à la syphilis héréditaire.
La syphilis sévissait donc au Pérou et à l’Equateur avant l’arrivée des Espagnols en Amérique. Telle est la conclusion imposée par cette rapide étude et contre laquelle il ne me semble pas possible d’élever une objection sérieuse.
Pour démontrer l’existence de la syphilis en Europe, bien avant le retour de Cristophe Colomb, je vais procéder de même et m’appuyer sur des pièces anatomiques. La première est la mâchoire inférieure d’un jeune Franc de l’époque mérovingienne, trouvée dans le cimetière de Breny (Aisne), par M. Moreau, qui en a fait don à la Société d’anthropologie (1). Sa conservation est parfaite. Elle présente sous leur forme typique et très nettement accusée les empreintes que la syphilis héréditaire laisse le plus souvent sur la dentition permanente. En effet, sur les quatorze dents qu’elle porte, huit sont atteintes, à savoir : les quatre incisives, les deux canines et les deux premières molaires. Les quatre prémolaires et les deux secondes molaires sont intactes, ainsi qu’on l’observe toujours ; leur évolution n’ayant commencé, contrairement à ce qui a eu lieu pour celles précédemment énumérées, qu’après la période d’activité de la syphilis héréditaire. L’atrophie sulciforme domine. Sur les incisives et les premières molaires, on voit deux sillons parallèles; il y en a trois sur les canines. D’où résulte pour celles-ci et les premières molaires cette disposition de la partie libre de leur couronne que j’appelle cuspidienne. — Je l’ai déjà dit, seule la syphilis héréditaire peut altérer de la sorte le système dentaire, seule elle y laisse ces empreintes que l’on peut chaque
(1) Cette mâchoire est représentée pl. 22, fi g. 2.
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jour constater sur les sujets de tout âge, enfants, adolescents, adultes, vieillards. D’où la nécessité d’admettre la syphilis héréditaire chez le jeune sujet dont M. Moreau a trouvé le maxillaire.
La syphilis existait donc en France à une époque qu’il est très difficile de préciser exactement, mais certainement antérieure au vu0 siècle.
Toutefois ces temps sont encore du domaine de l’histoire. Je vais montrer, à l’aide de preuves tout aussi incontestables, qu’aux périodes préhistoriques, les tribus autochthones de certains points de notre sol subissaient les atteintes de la syphilis.
Je vais le faire à l’aide de fragments de crânes d’enfants et de quelques dents d’adultes trouvés par M. le docteur Prunières (de Marvejols), dans ses remarquables fouilles des dolmens et des cavernes de la Lozère.
L’un de ces débris vient du dolmen de Cauquenos. C’est une portion de la moitié droite de l’occipital. Sa hauteur est de 47 millimètres et sa largeur de 36. On y voit deux perforations identiques à celles que produit le crâniotabes syphilitique, de 3 millimètres de diamètre et correspondant aux fosses occipitales. Autour d’elles, la table interne est un peu poreuse, comme il est habituel de la trouver chez les rachitiques.
Une seconde pièce, beaucoup plus significative, est le reste de la moitié postérieure d’un pariétal d’enfant ; elle provient d’une fouille pratiquée dans le dolmen de Boujassac. Sur l’un de ses bords, on voit de nombreuses dentelures correspondant à la sagittale. Elle a 74 millimètres de haut sur 53 de large. Sa face interne est parfaitement lisse. Extérieurement, on voit une couche pathologique, à contours irréguliers de 3 à 5 centimètres de diamètre et de 2 à 3 millimètres d’épaisseur. Il y a des orifices très nombreux de canalicules légèrement obliques par rapport à la surface de l’os. Toutes ces particularités ne peuvent laisser aucun doute sur l’origine syphilitique de cet ostéophyte.
Un autre fragment plus curieux que les deux précédents, à cause de la netteté de ses caractères, est encore celui d’un pariétal d’enfant, trouvé comme ceux dont je viens de parler, dans un dolmen de la Lozère (1), haut de 55 millimètres et large de 44 ; de forme irrégulièrement triangulaire. Sa face interne est normale ; sur presque toute l’étendue de la table externe, existe une couche morbide, dure, poreuse, identique aux ostéophytes que l’on rencontre journellement sur les crânes des enfants atteints de syphilis héréditaire. Dans les points où il est conservé, son bord est arrondi et tranche nettement sur les parties saines. Son épaisseur varie de 2 à 3 millimètres. Les petits orifices qui couvrent sa surface sont assez régulièrement distribués. Il est formé de trabécules perpendiculaires
(1) Représenté pl. 22, fig. 4 et 5.
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ou légèrement obliques à la surface du pariétal. Cette lésion véritablement spécifique, lorsqu’on l’a étudiée attentivement, ne laisse pas plus de doute sur la nature syphilitique que celle des crânes de Chancai et de Guayaquil.
Plus haut, j’ai fait intervenir la mâchoire d’un jeune Franc, pour démontrer l’existence de la syphilis à l’époque mérovingienne ; des dents trouvées dans les mêmes sépultures que les débris osseux dont il vient d’être parlé nous apportent aussi leur contingent de preuves à l’appui de la syphilis préhistorique.
M. Magitot a bien voulu me communiquer quelques-unes de celles qu’il tenait de M. Prunières, et, comme il l’avait fait (1), j’ai constaté, notamment sur des incisives et des canines, Yatrophie snlciforme (2). Ses caractères se sont conservés intacts, grâce à la résistance si grande que les dents permanentes opposent aux causes de destruction, lesquelles, au contraire, font disparaître parfois si promptement les os friables des enfants, surtout lorsqu’un mal comme la syphilis les a privés d’une partie de leurs éléments calcaires.
Ceux qui sont familiarisés avec les méthodes de l’anatomie pathologique ne nieront pas l’importance des preuves que je viens d’apporter à l’appui de la très haute antiquité de la syphilis. L’organisation de l’homme a varié dans de bien faibles proportions depuis l’époque des dolmens, à laquelle remontent les débris humains dont il vient d’être parlé ; et l’on doit admettre que les modifications de forme et de tissus qui s’y produisaient, lorsqu’on les trouve identiques à celles que détermine aujourd’hui la maladie, sont également pathologiques et résultent de la même cause, c’est-à-dire du même mal. Or, dans l’espèce, le mal d’où viennent les lésions crâniennes et dentaires, qui chaque jour se développent sous nos yeux, étant la syphilis héréditaire, il faut bien admettre qu’elle a produit aussi celles en tout semblables que l’on trouve sur les squelettes des dolmens.
Combien ces preuves l’emportent en certitude sur celles que l’on tire des documents écrits ! Aux simples présomptions, aux discussions de textes, aux interprétations de termes, aux assertions, aux récits d’auteurs, qui souvent se sont contentés de raconter ce qu’ils avaient entendu dire, j’oppose le fait lui-même, le mal en action. C’est le flagrant délit qui force la conviction avec son irrésistible puissance.
(1) M, Magitot, comme on le sait, donne à ces lésions dentaires une tout autre origine. Il les attribue à des convulsions qui auraient atteint les enfants au moment de l’évolution intraalvéolaire des dents. J’ai réfuté ailleurs cette manière de voir, qui chaque jour perd le crédit qu’elle devait au talent et à la légitime autorité de son promoteur.
(2) Représentées pl. 22, fig. 3.
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La syphilis existait donc en Europe aux époques qui ont précédé l’ histoire, et si, comme tout le fait supposer, elle sévissait également dans les autres parties du monde, il est permis de la considérer comme l’une des plus anciennes, et peut-être comme la plus ancienne des maladies de l’homme.
Et dans ce cas, l’on peut se demander si elle n’a pas exercé une influence considérable sur la genèse d’autres maladies ; si quelques-unes de ses modalités, par le fait d’une transmission prolongée, n’ont pas été le point de départ d’états pathologiques nouveaux, que nous considérons aujourd’hui comme des espèces morbides distinctes !
Ne pouvant être transmise que par un contact direct, il n’est pas surprenant que durant de longues périodes elle soit restée circonscrite à certaines localités, dans un temps où les communications entre les diverses peuplades humaines étaient difficiles et rares ; d’un autre côté, il est probable que les nomades qui ensevelissaient leurs morts dans les dolmens, et qui ont laissé des traces de leur présence en tant de contrées, ont transporté la maladie avec eux et l’ont infusée dans le sang de quelques-unes des tribus autocthones qu’ils rencontraient sur leur passage, et qu’ils combattaient pour la possession des pâturages, des sources et des cours d’eau.
Pou r ce qui est de l’intensité et de la rapide extension des accidents syphilitiques, à la fin du xve siècle et au commencement du xvic, elles n’ont rien d’incompatible avec ce qui vient d’être dit. Il est même probable que les compagnons de Christophe Colomb y ont notablement contribué, par l’importation d’un virus exotique, doué peut-être de propriétés plus toxiques que celui dont les populations européennes avaient jusquelà subi les atteintes.
Parrot. — Syphilis héréditaire.
Coup d'œil sur la Syphilis héréditaire
Mémoire inséré dans la Revue hensueli.b de jiédecinb et de chirurgie, 1877.
La syphilis héréditaire diffère grandement de celle qu’engendre la contagion immédiate.
D’une part, en effet, son évolution est plus rapide, sa vie apparente plus courte, plus active, mieux remplie et non interrompue par ces périodes de repos, ou d’éclipse, qui se montrent si souvent dans le cours de la syphilis acquise; ce qui permet de dire qu’elle est à cette dernière ce qu’en nosologie le mode aigu est au mode chronique. — D’un autre côté, l’âge des sujets qu’elle frappe ne laisse aux troubles fonctionnels, aux manifestations subjectives qu’une importance de second ordre ; donnant au contraire une grande valeur aux lésions de tout siège : périphériques, apparentes, cliniques, ou bien profondes, cachées, et seulement du domaine de l’anatomie pathologique. En sorte que l’étude des altérations organiques, toujours si utile au clinicien, ici lui devient indispensable; car seule, elle peut l’éclairer sur les conditions morbides, qui dans la grande maladie syphilitique donnent à sa modalité héréditaire une place à part, une physionomie propre.
Durant la vie, on trouve la peau et les muqueuses couvertes de taches, de plaques, de tubercules, de croûtes, d’ulcères; et sur quelques points, le squelette est anormalement saillant et déformé. — Après la mort, le champ de l’observation s’étend beaucoup. Avec l’aide du scalpel et du microscope, on se rend mieux compte des altérations constatées sur le vivant, et l’on en découvre d’autres, que leur profondeur avait dérobées à l’observation.
11 faut demander à ces lésions ce qu’est la syphilis héréditaire, et y chercher une formule qui la puisse représenter.
Les éruptions cutanées sont nombreuses. Habituellement limité à la
COUP D’ŒIL SUR LA SYPHILIS HÉRÉDITAIRE
paume des mains et à la plante des pieds, d’ordinaire très précoce, le pemphigus est caractérisé par des bulles, laiteuses ou verdâtres, à contenu puriforme, qui se couvrent de croûtes, ou finissent par s’ulcérer. — Puis viennent la syphilide érythémateuse, improprement qualifiée de roséole ; et la papuleuse qui, beaucoup plus commune que les précédentes, les accompagne ou se montre isolément. Ses plaques, inégalement larges et saillantes, de teinte rosée ou hortensia, grise ou brune, prennent par la combinaison de ces qualités en proportions diverses des aspects différents. Ici, ce sont de larges taches, faisant à la surface de la peau une saillie à peine sensible; là, au contraire, s’élèvent de gros tubercules, qui dans les régions habituellement humides deviennent des plaques muqueuses.
Toutes ces syphilides sont du même ordre, séparées seulement par la proportion inégale de certains phénomènes morbides. Par exemple : le soulèvement de l’épiderme, qui atteint de grandes proportions dans le pemphigus avec une collection puriforme caractéristique, ne lui est pas propre ; il existe aussi dans les deux autres formes, comme le prouvent, parfois, la présence d’un peu de sérosité louche sous la couche cornée du centre des plaques, et leur desquamation constante.
Sur les muqueuses, toujours humides, et dont la cuticule est beaucoup moins résistante que celle de la peau, l’on trouve à peu près exclusivement des ulcérations, ne différant les unes des autres que par leur étendue.
Les altérations tégumentaires, bien que très utiles pour le diagnostic, cèdent le pas à celles des organes profonds, qui sont plus fréquentes et plus graves.
Presque tous les viscères peuvent être atteints. Le poumon présente : tantôt l’hépatisation blanche de M. Virchow, diffuse, propre aux mortnés, rappelant par son aspect l’état fœtal, mais avec un volume, un poids, une compacité plus considérables de l’organe, que l’insufflation dilate très imparfaitement; — tantôt les nodosités signalées par M. Depaul, souvent grosses comme des noix, toujours blanches au début, mais jaunes ou brunâtres à leur centre, quand elles sont anciennes et volumineuses.
Au cœur les lésions sont exceptionnelles et ressemblent à ces dernières.
Celles de l’estomac et de l’intestin, également peu communes et limitées à des régions très circonscrites, consistent en de très petits nodules, d’un blanc opaque, visibles à travers le péritoine.
Le foie est atteint d’une manière diffuse ou seulement par places.
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Dans le premier cas, il est plus gros, plus lourd, globuleux, à bords arrondis, de couleur cannelle ou silex pierre à fusil, élastique, dur, criant sous le scalpel, à tranche lisse et luisante, ne laissant échapper par la pression qu’une sérosité légèrement rosée, et souvent parsemé de petits grains d’un blanc mat, que l’on a justement comparés à ceux de la semoule ou de la farine. — Dans le second, il est parsemé d’un certain nombre de nodosités arrondies, en général ocreuses, ou d’une teinte plus claire, légèrement saillantes, excepté à leur centre, souvent déprimé et tacheté de blanc; constituées par un tissu nacré, fibroïde, beaucoup plus dur que le reste de la glande.
La rate, de tous les viscères le plus fréquemment lésé, est notablement plus lourde et plus volumineuse qu’à l’état normal. Souvent entourée d’un exsudât inflammatoire, elle est ferme, tendue et son parenchyme paraît induré.
Les organes génito-urinaires sont moins souvent touchés que ceux de la digestion. Il y a parfois dans le rein des noyaux qui rappellent ceux du cœur et du poumon; et dans les capsules surrénales, de petits nodules blancs, en tout semblables à ceux du foie et de l’intestin.
Les lésions du testicule, assez communes, sont rarement visibles à l’œil nu; cependant, dans quelques cas, l’organe est tuméfié, lourd et dur.
Les os ont ceci de très remarquable qu’ils sont toujours altérés, en même temps que la peau, les muqueuses ou les viscères; et que souvent la syphilis héréditaire les frappe à l’exclusion de tous les autres organes.
Les membres et le crâne sont surtout atteints. Le mal y affecte différentes formes, que l’on peut qualifier : de périoslogénèse , de chondrocalcose et de transformation gélatini forme.
La première est, sans contredit, la plus fréquente et la plus caractéristique, celle qui donne à la syphilis osseuse par hérédité sa physionomie typique. Sous le périoste à la surface des os, se déposent des ostéophytes reconnaissables à leur saillie et à la disposition de leurs trabécules, dirigées perpendiculairement à la surface qu’ils couvrent. Leur couleur est maïs ou rouge, et leur siège constant pour le même os. Sur le crâne, ils forment des mamelons larges et aplatis, surtout au niveau des angles péribregmatiques des frontaux et des pariétaux et le long de la suture sagittale. Sur l’humérus, ils enveloppent les deux tiers inférieurs de la diaphyse. Sur le tibia, ils occupent la face interne dont ils amoindrissent la concavité.
La chondrocalcose donne aux os une grande friabilité. Elle est due à l’exagération de la couche chondrocalcaire normale, à la présence, au
COUP D’ŒIL SUR LA SYPHILIS HÉRÉDITAIRE
milieu du tissu spongieux qui avoisine les extrémités diaphysaires, d’îlots de tissu cartilagineux calcifié.
Dans la transformation gélatiniforme, la moelle, de teintes très variées, depuis le rouge groseille jusqu’au jaune maïs, est brillante, transparente, et rappelle par son aspect certaines gelées; la substance osseuse disparaît et la diaphyse peut se briser.
Si par la pensée on rapproche ces lésions, comme on pourrait le faire en réalité, en juxtaposant les organes qui les portent, on voit qu’un certain nombre existent avec des caractères semblables sinon identiques, dans plusieurs sièges différents. Telles sont dans le foie, l’intestin et les capsules surrénales, les granulations blanches qui rappellent les grains de la farine; et dans les poumons, le cœur et le rein, les noyaux plus volumineux, que l’on a généralement qualifiés de gommes. Mais en même temps, on est frappé de certaines dissemblances, comme par exemple de celle qui existe entre les ostéophytes durs et compactes, qui surchargent les os, et semblent leur donner plus de résistance, et la lésion gélatiniforme, — qui les amoindrit et les rend plus fragiles?
Pourtant rien n’est moins réel, car l’examen microscopique montre qu’en dépit des apparences, l’altération fondamentale de tous les organes est univoque.
Dans les svphilides cutanées, depuis le pemphigus et la roséole, jusqu’aux plaques et aux tubercules les plus saillants, le derme est altéré de même. Toujours les vaisseaux sont entourés de noyaux embryonnaires, dus à l’irritation du tissu conjonctif. Leurs différences tiennent, d’une part, à des variations dans la quantité du produit nouveau et dans sa disposition; et de l’autre, à des altérations secondaires. Ainsi, dans la roséole, les noyaux sont rares et l’épiderme peu altéré. Au contraire, dans la syphilide en plaques, les noyaux forment des groupes considérables et les colonnes du corps muqueux se sont notablement accrues, surtout en hauteur.
Dans le pemphigus, il y a aussi primitivement, une prolifération des éléments nucléaires du tissu conjonctif, comme on peut s’en convaincre en examinant la périphérie de la bulle; et la formation de celleci paraît être la conséquence des troubles que la compression des vaisseaux apporte dans la circulation du derme et dans la nutrition du corps muqueux.
Les gommes pulmonaires, cardiaques et rénales, sont, comme les lésions de la peau, formées par des amas de corpuscules embryonnaires, qui occupent les parois alvéolaires du poumon, les interstices des faisceaux musculaires du cœur et la gaine des canalicules du rein. D’abord
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les éléments parenchymateux restent intacts, puis ils subissent tous les troubles nutritifs qu’entraînent l’isolement et la séquestration. Les cellules épithéliales du poumon et du rein deviennent granulo-graisseuses ou colloïdes; et les faisceaux cardiaques se fragmentent et se résolvent en granulations protéiques.
Les nodules semoule sont, eux aussi, entièrement constitués par des amas sphéroïdaux d’éléments embryonnaires, qui ont fait disparaître, en l’absorbant, le tissu au milieu duquel ils se sont développés.
Le foie pierre à fusil doit cette apparence à une prolifération nucléaire diffuse, lente, et suivie de l’organisation du stroma conjonctif intralobulaire.
Dans le testicule le travail morbide atteint primitivement les artérioles des espaces qui séparent les canalicules. Ce n’est que tardivement et lorsque la lésion est devenue très intense, que ceux-ci sont comprimés, étouffés et finissent par disparaître.
Les ostéophytes n’ont pas, comme l’os normal, de véritables corpuscules osseux, avec leurs fins canalicules et régulièrement disposés autour des canaux de Havers; à leur place, il y a des loges avec des cellules conjonctives, munies d’un certain nombre de prolongements, qui les font communiquer entre elles et avec les espaces médullaires. Ces corpuscules pathologiques sont toujours plus abondants que ceux du tissu sain, surtout au voisinage du périoste, avec lequel ils affectent les rapports les plus intimes, étant une émanation de sa couche profonde. — Les mêmes liens les rattachent aux espaces médullaires remplis, dans les parties malades, non par de la moelle, mais par des vaisseaux et du tissu conjonctif, dont les corpuscules très multipliés s’anastomosent avec eux.
Dans les points où se montre la substance gélatiniforme, la moelle a complètement perdu ses éléments propres, ses cellules grandes et petites, lymphatiques et grasses, ses corps à noyaux bourgeonnants et ses myéloplaxes. On n’y trouve que des vaisseaux et une trame conjonctive dont les cellules sont identiques à celles des ostéophytes.
De ce qui précède, il résulte que dans tous les organes frappés par la syphilis héréditaire, c’est la charpente conjonctive qui est essentiellement et primitivement atteinte; et cela à la surface du corps comme dans sa profondeur; dans la peau aussi bien que dans le système osseux. Si le travail morbide est porté à son maximum de fréquence et d’intensité dans les os, c’est qu’en eux, le tissu conjonctif se présente dans sa plus grande simplicité ; ces organes n’étant en réalité qu’une trame conjonctive pétrifiée. Les sels calcaires, en effet, ne sont là que pour donner la solidité, la résistance indispensables ; la moelle et le cartilage ne servent qu’au déve-
COUP D’ŒIL SUR LA SYPHILIS HÉRÉDITAIRE
Joppement; après ils s’atrophient, car la moelle devient grasse et le cartilage se réduit à une couche d’encroûtement.
Il est vrai que ces lésions du tissu conjonctif ne sont pas toujours seules ; mais les autres n’existent jamais sans elles, et leur sont toujours subordonnées. Si les cellules épithéliales des alvéoles du poumon, des tubes rénaux et des testicules, sont altérées ou détruites, c’est parce que le tissu conjonctif a été primitivement et longtemps malade, et qu’il a pris un accroissement démesuré. Leur altération n’est pas dynamique comme la sienne, mais véritablement mécanique; elles meurent par compression, par étranglement.
Ainsi : Dans la syphilis héréditaire, le tissu conjonctif tend tà prendre la place de tous les autres, ou à se développer au milieu d’eux, en masses plus ou moins compactes; il est le foyer du travail morbide, et la maladie est une hypersclérose généralisée.
Sur la malformation achondroplasique et le dieu Phtah.
Communication faite à la Société d'anthropologie, 1878.
Il est une monstruosité, commune à plusieurs espèces animales, et qui chez l’homme est désignée, mais fort improprement, par la dénomination
de RACHITISME CONGÉNITAL.
J'espère pouvoir bientôt présenter une étude complète de ce point de tératologie. Aujourd’hui je me bornerai à quelques considérations sommaires sur ce qui a trait à l’espèce humaine, à propos d'une petite fille qui se trouve dans mon service de l’hospice des Enfants-Assistés, et que je vais avoir l’honneur de montrer à la Société.
Il n’y a pas de rachitis congénital, et toutes les altérations osseuses du fœtus ou du nouveau-né, qualifiées de la sorte, sont sous la dépendance de la syphilis héréditaire ou de l’affection dont je désire vous entretenir.
D’ailleurs je ne suis pas seul à nier l’existence du rachitis congénital; avant moi, d’autres l’ont également contesté; par exemple : Boerhaave, Van Swieten, M. Urtel et M. le professeur Depaul, qui vient de publier dans les Archives de tocologie une série d’articles sur cette question.
Comme l’ont établi les travaux de M. J. Guérin, de M. le professeur Broca et ceux plus récents de M. Virchow et de quelques autres anatomopathologistes, ce qui caractérise essentiellement la lésion rachitique, ou, pour mieux dire, le rachitis, c’est un tissu nouveau généralement appelé spongoïde , qui se développe aux dépens de la couche chondroïde du cartilage épiphysaire. A ce phénomène essentiel s’en joignent d’autres accessoires, tels que la médullisation et la décalcification de la diaphyse.
L’examen des os, dans le prétendu rachitis congénital, montre que non seulement la couche chondroïde n’est pas exubérante et ne donne pas naissance à du tissu spongoïde, comme dans le vrai rachitis, mais que le cartilage, suivant les observations de Lessing, de Henri Müller et surtout