‹ La syphilis héréditaire et le rachitisChapitre 79 sur 84 · VACHE · texte numérisé non relu

VACHE

Eau

Résidus secs

Caséine et albumine

Beurre

Lactose

Sels insolubles

On a prôné la chèvre pour l’allaitement direct des enfants, parce qu’on se la procure aisément et qu’on la loge de même ; parce qu’elle est maniable, souple, intelligente. Alphonse Leroy dans sa Médecine maternelle (Paris, an XI, 1803, p. 51) raconte qu’en 1775 les administrateurs de l’hôpital d’Aix en Provence prièrent la Faculté de médecine de Paris de leur indiquer le moyen de conserver leurs enfants trouvés, qui périssaient presque tous à quatre mois et demi. Délégué par la Faculté, Leroy répondit que la mortalité dépendait de ce que les enfants ne recevaient pas dans leur économie un principe assez vivifiant pour être conservés ; que s’ils ne périssaient qu’à quatre mois et demi, c’est que jusqu’à celte époque, l’économie des enfants peut supporter une mauvaise nutrition. Mais comme à quatre mois et demi, la nature commence ses efforts pour le développement et l’accroissement, l’enfant ne peut supporter cette crise s’il n’a pas pris un principe assez vivifiant avec ses aliments.

Tout cela est véritablement absurde ; ce qui ne l’est pas, c’est le conseil qu’Alphonse Leroy donna aux administrateurs de l’hôpital d’Aix. « Nourrissez, leur dit-il, vos enfants au pis de la chèvre. » Cela fut fait; on donna du lait vivant; les berceaux furent disposés dans une grande salle sur deux rangs ; chaque chèvre, venant de paître, entrait en bêlant, allait chercher son nourrisson, relevait avec ses cornes la couverture, enjambait le berceau et se faisait téter. « Depuis ce temps, ajoute le narrateur, les enfants sont élevés dans cet hôpital en très grand nombre. »

Je ne suis pas surpris qu’Alphonse Leroy, qui croyait à l’admirable raisonnement que je viens de vous lire, ait admis sans hésiter cet intelligent manège des chèvres provençales. Pour moi, j’ai quelque peine à l’accepter. J’admets à la rigueur qu’une chèvre bien dressée s’approche d’un enfant couché par terre, de manière à ce qu’il puisse prendre son pis ; mais cela exige que cet enfant soit assez alerte et avisé pour chercher la tétine, la prendre, et la maintenir dans sa bouche. Dans notre Nourricerie et dans toutes celles où seront rassemblés des enfants malades et chétifs, les choses ne pourront se passer de la sorte. Le secours d’une main étrangère sera toujours indispensable pour que le trayon pénètre

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dans la bouche, pour qu’il y soit maintenu ; et souvent aussi pour que le lait s’en échappe.

Quoi qu’il en soit, depuis longtemps la réputation nourricière de toutes les chèvres, brunes ou blanches, avec ou sans cornes, est solidement élablie ; et elle s’est encore accrue dans ces derniers temps. Je me garderai bien de l’attaquer ; mais sans lui nuire, on peut faire ressortir les mérites de l’ânesse. Et d’abord, contrairement à la manière de voir de Chambon et de quelques autres observateurs, j’estime que son trayon est mieux adapté à la bouche de l’enfant, pour la préhension et la succion, que celui de la chèvre. Elle est très patiente et douce, durant la tétée. J’ai vu bien souvent, dans notre Nourricerie qui est peu spacieuse, quatre filles de service présenter en même temps leurs enfants à des ânesses, sans le moindre désordre. Assise sur un escabeau, à droite de l’animal, et près de sa croupe, l’infirmière porte avec sa main gauche la tête de l’enfant dans la région inguinale, l’applique sur l’extrémité du trayon, et l’y maintient quand il a été saisi. Ses genoux sont un point d’appui pour toute la région postérieure du corps ; et la main droite, libre, sert particulièrement à agir sur la mamelle qu’elle presse de temps en temps, pour faciliter l’écoulement du lait dans la cavité buccale de l’enfant, surtout lorsqu’il est faible.

Je parlais tout à l’heure de l’antique réputation de la chèvre nourrice; il ne faudrait pas croire que la renommée de l’ânesse comme laitière date d’hier. Son lait a des qualités connues depuis longtemps. Il est plusieurs fois mentionné dans la Collection hippocratique, à titre de laxatif. Son usage fut introduit en France, au dire de Brem, par un juif, voici comment : François Ior était très faible; ses fatigues guerrières et ses excès l’avaient réduit cà un état de langueur qui s'aggravait tous les jours. Les remèdes n’y changeaient rien. On parla alors au roi d’un juif de Constantinople qui avait la réputation de guérir ces sortes de maladies. François 1er ordonna à son ambassadeur en Turquie de faire venir à Paris ce docteur israélite, quoi qu’il en dût coûter. Le médecin juif arriva et n’ordonna que du lait d’ânesse; ce remède doux réussit très bien au monarque et tous les courtisans s’empressèrent de suivre le même régime.

Aujourd’hui, les propriétés bienfaisantes du lait d’ânesse sont généralement reconnues, et son usage est très répandu, en particulier dans le traitement des affections pulmonaires et bronchiques; mais c’est surtout dans la thérapeutique infantile qu’il rend des services journaliers, administré à l’aide d’un biberon, d’une tasse ou d'une cuillère. Dans le cas de troubles digestifs redoutables, il suffit de le substituer au lait de vache, parfois même à celui d’une nourrice, pour les voir s’arrêter très rapidement. Il constitue tout à la fois le meilleur des aliments et un excellent remède. Je

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l'ai vu, pour ma part, opérer plus d’une résurrection chez des enfants qui, arrivés aux dernières limites de leurs forces, allaient perdre ce qui en restait, dans les efforts exigés par la succion du sein.

A propos du lait d’ânesse, je ne puis me dispenser de dire quelques mots de celui de jument. Je n’en puis parler d’après ma propre expérience, mais un médecin russe, M. Berling, nous a fait connaître ses mérites dans un intéressant travail.

Un peu plus riche que celui de l’ânesse en albuminates et en beurre, il se rapproche davantage de celui de la femme. Stahlberg etLandgaard ont vu que lorsqu’on y verse quelques gouttes d’acide acétique, la caséine se précipite en flocons légers. Il en est de même lorsque, après l’addition de sel de nitre, on le fait bouillir. De ses nombreuses expériences, M. Berling conclut que le lait de jument peut parfaitement suffire à la nourriture de l’enfant et qu’il est très important pour sa croissance.

11 a remarqué que, tout en augmentant de poids, les nourrissons qui le prenaient avaient de trois à six évacuations chaque jour et parfois davantage. Mais il ajoute que c’était probablement un fait accidentel, dû à ce que les animaux étaient au vert; condition très utile pour la préparation du koumys, mais fâcheuse pour l’allaitement artificiel. Cette explication me semble très plausible, et je suis d’autant plus disposé à l'accepter que je viens de faire à notre Nourricerie une observation analogue. Plusieurs enfants dont les fonctions digestives s’étaient accomplies jusque-là très régulièrement, ayant été pris de diarrhée et de vomissements qui entraînèrent la mort chez cinq d’entre eux, je fis une enquête. Elle m’apprit que le régime des ânesses venait d’être changé; au lieu de fourrage sec, elles mangeaient surtout de l’herbe verte. L’alimentation d’hiver fut immédiatement reprise et les accidents n’ont plus reparu.

A la fin du siècle dernier, Désessartz classait comme suit les animaux, au point de vue des services que l’on en peut tirer pour l’allaitement artificiel :

1° L’ânesse et la jument, dont le lait contient plus de sérum et moins de parties caséeuses ;

2° La chèvre, dont le lait, à cause de la proportion de ses principes, tient le milieu entre celui de l’ânesse et celui de la vache ;

3° La vache qui a un lait plus butyreux, plus caséeux et moins abondant en sérum ;

4° La brebis, dont le lait est entre tous le plus caséeux.

Cette classification me semble excellente; toutefois elle pourra subir quelques modifications suivant les régions, le climat et le régime desani-

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maux. A Paris, l’ànessc donne sans contredit le meilleur lait ; mais il est possible qu’à la campagne, et notamment dans le Midi, cette supériorité s’atténue au profit de la chèvre. C’est que, à Paris, les animaux sont séquestrés, tandis qu’aux champs ils vivent librement; et si l’ânesse, animal d’écurie, ne souffre pas des habitudes citadines, il n’en est pas de même de la chèvre, qui ne peut se passer d’indépendance. « Plus la montagne, pour laquelle elle est façonnée, dit Brehm, est aride et sauvage, plus elle s’y trouve à l’aise. Si elle a été habituée à la société de ses semblables, lorsqu’on vient à l’enfermer, elle pousse des bêlements de désespoir et reste longtemps sans boire ni manger. En Allemagne, où on la tient souvent à l’étable, elle n’est plus que l’ombre d’elle-même. Chose fort curieuse, et qui n’est pas indifférente à notre sujet, sur les 576 espèces de plantes de nos contrées, elle en mange 449. C’est par son régime surtout qu’on voit combien elle est capricieuse; elle cherche toujours un nouveau mets. »

Cette variété d’aliments est une des conditions de sa santé et du bon état de sa lactation ; aussi son lait n’est-il jamais meilleur que lorsqu’elle vit en liberté. L’on comprend qu’il soit modifié d’une manière fâcheuse quand elle est enfermée dans une étable, soumise à un régime uniforme, mangeant des aliments qu’elle ne choisit pas, mais qui lui sont imposés et toujours les mêmes.

Par contre, l’ânesse est très sobre; elle se contente de la nourriture la plus mauvaise, du fourrage le plus pauvre. L’herbe et le foin qu’une vache dédaigne, que le cheval même refuse de manger, lui sont encore des friandises.

En comparant ces mœurs et ces goûts, on comprend que le lait de l’ànesse puisse être bon partout, mais qu’il n’en soit pas de même pour celui de la chèvre; et qu’excellent dans les régions montagneuses du midi de la France, où l’animal peut en toute liberté et suivant ses caprices aller à la recherche de ses végétaux de prédilection, il perde une partie de ses qualités dans nos étables de Paris. Si donc dans le milieu parisien, pour l’alimentation des enfants, je place le lait d’ânesse immédiatement après celui de la femme, je pense que celui de la chèvre peut le remplacer dans les pays où celle-ci vit en liberté.

En manière de conclusion, l’on peut tirer de ce qui précède les propositions suivantes, d’un caractère éminemment pratique :

A défaut d’une bonne nourrice, l’allaitement direct au pis des animaux peut rendre de grands services.

11 est formellement indiqué pour les enfants atteints de syphilis héréditaire.

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L’ànesse, par sa sobriété, par la manière dont elle supporte la stabulation prolongée, surtout par la constitution chimique de son lait, qui le rapproche beaucoup de celui de la femme, tient le premier rang parmi les animaux qui peuvent être utilisés pour l’allaitement artificiel. Viennent après, la jument, la chèvre et la vache.

Une ânesse en pleine lactation ne peut nourrir efficacement que trois enfants, âgés en moyenne de cinq mois.

Le nombre des tétées dans les vingt-quatre heures variera de six à huit; il sera d’autant moins considérable que les enfants seront plus âgés.

Là où la chèvre pourra vivre en liberté et trouver ses aliments de prédilection, on la substituera sans inconvénients à l’ânesse.

Dans la thérapeutique de l’enfance, le lait d’ânesse doit tenir une place importante, il est particulièrement indiqué dans les affections gastro-intestinales. — Exceptionnellement, il remplacera avec avantage le lait de femme.

Toutes les maisons hospitalières destinées à l’assistance des nouveaunés et des enfants du premier âge, sains ou malades, devront être pourvues d’une Nourricerie où l’on entretiendra, proportionnellement aux besoins actuels, des ânesses et des chèvres.

Les locaux affectés à ce service seront disposés de telle sorte que l’étable, où séjourneront habituellement les animaux, soit d’un accès facile.

Une comptabilité régulière du poids des enfants, pris trois fois par semaine, donnera des renseignements exacts sur le mouvement de leur nutrition et servira de point de départ aux modifications qui devront être apportées dans leur régime alimentaire.

Deux enfants, et trois au plus, pourront être soignés par la même personne.

Note sur un cas de pseudo-paralysie syphilitique infantile.

Communication faite à la Société médicale des hôpitaux (1883) Par M. Troisieb.

Les altérations osseuses de la syphilis héréditaire que M. le professeur Parrot a fait connaître s’accompagnent parfois d’une impotence des membres qui résulte de la brisure de l’os à la jonction du cartilage épiphysaire et de la diapliyse, ou au voisinage de cette jonction. C’est l’atfection que M. Parrot a désignée sous le nom de pseudo-paralysie syphilitique. Je viens d’en observer un très bel exemple, et c’est ce cas intéressant que je désire vous communiquer, en vous montrant les pièces anatomiques qui s’y rapportent.

Le 16 mars dernier, la nommée Célestine 0... fut reçue avec son enfant âgé de sept semaines dans le service de M. Hérard, que je remplaçais à cette époque à l'Hôtel- Dieu.

Celte femme avait amené son enfant à l’hôpital parce qu’il toussait depuis quelques jours ; il avait, en outre, de la diarrhée et il dépérissait visiblement. Cet enfant était, en effet, atteint d’une bronchite aiguë, caractérisée par des râles muqueux disséminés dans les deux poumons, par une forte dyspnée et par de la fièvre. Mais il présentait en outre différentes manifestations de syphilis héréditaire : une roséole occupant presque toute la surface cutanée, du coryza, de l’alopécie, de nombreuses plaques arrondies, cuivrées, ulcérées ou recouvertes d’une croûte jaunâtre, qui siégeaient surtout sur les fesses et à la face. L’abdomen était très tuméfié et sillonné par de nombreuses veines dilatées. L’enfant présentait un état cachectique très prononcé et il était très amaigri ; la peau était décolorée. Ces différents accidents ne s’étaient produits que depuis une quinzaine de jours. Mon collègue et ami Bouilly qui opéra cet enfant il y a un mois environ, à l'hôpital Lariboisière, pour un bec-de-lièvre simple, m’a affirmé qu’il n’existait alors aucune trace de syphilis ; celle opération, chose curieuse, avait parfaitement réussi, et l’on voyait sur la lèvre supérieure une cicatrice recouverte seulement d’une croule mince et tout à fait indépendante des lésions muqueuses et cutanées du voisinage.

Je dois dire immédiatement que la mère ne présentait aucun signe actuel de syphilis ; malgré cela, il était impossible de mettre en doute l’existence de la syphilis héréditaire chez cet enfant. Je n’ai pas pu avoir de renseignements précis sur le père.

Mais le phénomène le plus intéressant que présentait ce petit malade résidait, comme je l’ai dit en commençant, en une pseudo-paralysie occupant le membre supérieur gauche. Ce membre était complètement immobile, et lorsqu’on le soulevait, il retombait comme une masse inerte ; cependant on remarquait quelques faibles mouvements volontaires des doigts et, lorsque l’on fléchissait ou que l’on étendait l’avant-hras, il se produisait une contraction appréciable du biceps; cette contraction se produisait également sous l’influence du pincement de la peau ; la sensibilité était conservée. Les mouvements volontaires persistaient au membre inférieur du même côté et aux mem-

APPENDICE

bres du côlé opposé ; enfui il n’y avait aucun signe de paralysie faciale. L’impotence du membre supérieur gauche s’était produite, au dire de la mère, huit jours avant son entrée à l’hôpital.

Quoique j’aie passé une année d’internat dans le service de M. Parrot, et quoique j’aie fréquenté bien souvent, depuis celte époque, l’hospice des Enfants-Assistés, je n’avais jamais vu de pseudo-paralysie chez les nouveau-nés syphilitiques. Je soupçonnais bien celte affection dans le cas actuel ; mais, craignant de me tromper, je priai M. Parrot de venir voir mon petit malade. M. Parrot me dit qu’il avait rarement vu un cas aussi caractérisé ; il me fit observer que les membres inférieurs (qui étaient indemnes le malin) commençaient à se prendre à leur tour. Pour lui, l’inertie du bras gauche résultait certainement du décollement du cartilage épiphysaire de l’extrémité supérieure de l’humérus, et les altérations osseuses de la syphilis héréditaire devaient exister à un degré plus ou moins avancé sur presque tous les os du squelette.

L’enfant succomba le soir même de son entrée à l’Hôtel-Dieu.

Voici d’abord les deux humérus. Le droit (fig. 1) ne présente à son extrémité supérieure aucune altération appréciable ; le cartilage épiphysaire est adhérent à la diaphyse 1 il en est séparé par une couche chondro-calcaire de peu d’épaisseur ; le tissu spongieux

île la diaphyse est rougeâtre et sans changement de consistance. A gauche, il était facile de voir, avant toute dissection, qu’il existait une mobilité anormale à l’union de l’épiphyse supérieure et de la diaphyse. Sur une section longitudinale de l’os (fig. 2), le cartilage se présente complètement décollé de la diaphyse; il n’est maintenu en place que par le périoste et la capsule fibreuse de l’articulation ; entre les deux surfaces juxtaposées du cartilage et de la diaphyse il y avait un détritus offrant l’apparence du pus concret, mais qui n’était composé, ainsi que l’examen microscopique l’a montré, que de cellules cartilagineuses et osseuses désagrégées et de débris de fibro-carlilage. Quant à la diaphyse, elle présente l’altération décrite par M. Parrot sous le nom d’atrophie gélatiniforme et caractérisée par la diminution de consistance et la coloration jaunâtre du tissu spongieux; l’atrophie gélatiniforme occupe surtout l’extrémité supérieure, et c’est ce qui explique le décollement du cartilage épiphysaire. Nous avons retrouvé cette lésion sur presque tous les os longs; ainsi, l’humérus droit, qui est indemne à son extrémité supérieure, est fortement altéré à son extrémité inférieure ; les tibias et les fémurs présentent également l’atrophie gélatiniforme. Sur ces os, il a suffi d’une faible traction pour

Fig. 1.

Humérus droit, sain, sectionné longitudinalement.

Humérus gauche. Le périoste a été sectionné en a, afin de faire mieux voir le décollement du cartilage épiphysaire.

Fig. 2.

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