II. De même, les lésions amyloïdes du foie n'ont pas de
symptômes propres ; ou, pour mieux dire, les symptômes qui pourraient appeler l'attention sur elles disparaissent dans un ensemble de troubles cachectiques auxquels elles servent d'origine
(1) \. France médicale, 1882, p. G05.
pour les uns, ou dont elles sont le résultai, la conséquence, pour les autres. L'état d'hypertrophie uniforme, lisse et résistante de l'organe constitue le seul signe local qui permette de soupçonner l'existence de ces lésions, sans parler d'ailleurs des autres dégénérescences viscérales qui coïncident le plus souvent avec elles.
III. — Mais venons aux lésions cirrholiques, qui nous intéressent plus spécialement en l'espèce.
Celles-ci, assurément, sont loin d'avoir une symptomatologie aussi effacée que les gommes ou aussi banale que les dégénérescences amyloïdes. Elles se rapprochent néanmoins des unes et des autres à ce point de vue, au moins pour une certaine étape de leur évolution, étape qui, malheureusement, est celle oià il y aurait le plus d'intérêt à ce qu'elles ne restassent pas méconnues.
Je précise.
D'abord elles ont presque invariablement un mode de début insidieux et effacé. On peut même dire que, pendant la première période de leur évolution, elles n'ont pas de symptômes hépatiques à proprement parler. Si bien qu'elles se dissimulent, pour un temps plus ou moins long, sous un ensemble de troubles d'une banalité absolue, tels que les suivants : alanguissement général; perte de l'entrain habituel, de la gaieté, de la vivacité; perte des forces ; lassitude ; amaig-rissement; teint plombé, un peu jaunâtre, mais sans ictère ; en un mot, état de malaise continu, avec nutrition défaillante, mais sans localisation possible à déterminer.
Puis, un peu plus tard, entrent en scène divers troubles digestifs : perte d'appétit ; digestions pénibles; symptômes de dyspepsie; flatulence; météorisme ; nausées et vomituritions; constipation, avec accès de diarrhée ; malaise abdominal, avec tension vers l'hypogastre. — Mais toujours ;jas d'ictère; notez bien. Messieurs, ce signe négatif.
Jusqu'ici, vous le voyez, rien autre qu'un ensemble de symptômes d'ordre essentiellement banal, de symptômes au total non susceptibles de permettre le diagnostic d'une lésion du foie
5oO SYPHILIS HÉRÉDITAIRE TARDIVE.
ot moins encore, bien entendu, celui d'une hépatite d'ordre spécifique.
Aussi, comme cela ressort des observations, Y atUnilion ne se porte-t-elle pas vers le foie à cette période de la maladie.
Il n'est guère d'exception à ce fait habituel que pour deux ordres de cas, très rares d'ailleurs, à savoir :
1° Ceux où des douleurs plus ou moins vives résultant d'une périhépatite sont accusées par les malades vers la région de l'hypochondre droit et permettent de soupçonner, voire d'affirmer parfois une lésion hépatique ;
2" Ceux 011, contrairement à la règle et sous des influences non encore déterminées, apparaît un ictère vrai, à cette période de la maladie.
Mais laissons de côté ces cas exceptionnels et disons que, comme règle presque générale, le premier symptôme qui met sur la piste d'une aff'ection du foie , c'est un certain degré de développement de l'abdomen, développement dù, comme le prouve la percussion, à un épanchement péritonéal. Tout naturellement, alors, la constatation de cette ascite dirige les recherches vers l'état du foie, et c'est alors que l'on perçoit ou que l'on peut percevoir vers ce viscère telle ou telle des particularités organiques dont je parlerai bientôt. Mais pour l'instant insistons sur l'ascite qui, je le répète, constitue chronologiquement le signe primordial de l'afFection.
L'ascite est un des symptômes constants des cirrhoses hérédosyphilitiques. Inutile de dire qu'elle ne présente rien de spécial, rien qui en dénote la spécificité d'origine. — Insidieuse et latente à ses débuts, en raison de l'absence usuelle de douleurs, elle s'accroît, au delà, d'une façon continue et lente, pour aboutir par degrés insensibles à distendre considérablement l'abdomen. A ce moment, bien entendu, elle se complique de tous les épiphénomènes des épanchements péritonéaux plus ou moins intenses, tels que dilatation des veines abdominales, refoulement du diaphragme, œdème consécutif des membres inférieurs, etc.
Cette ascite est stable, permanente.
Elle est rebelle k loulo médicalion, sauf à une seule qu'il est superflu de spécifier; encore n'obéit-ellc à celle dernière qu'en deçà d'une certaine période cl avanl la conslilulion d'une sclérose définilive du foie.
Elle est de même rebelle aux ponctions, qui ne font que l'évacuer sans en tarir la source. C'est ainsi qu'en plusieurs cas on l'a vue se reproduire coup sur coup, avec l'opiniâtreté usuelle des ascites de cause organique, à la suite de 2, 3, 8 et 13 ponctions.
Une fois l'éveil donné parl'ascite, le diagnostic se complétera par l'examen du foie.
Trois ordres de signes sont à rechercher ici, à savoir : 1° le volume du foie ; 2" les altérations de forme qu'il a pu subir ; 3° les modifications de consistance. Je suis bien loin de dire assurément que ces trois ordres de signes se rencontreront dans tous les cas; d'autant que souvent ils ne sont pas perceptibles cliniquement, alors même qu'existent les lésions qui pourraient y donner lieu. Mais je dis que, dans tous les cas, ils devront être recherchés, et recherchés individuellement, avec soin, avec minutie, avec insistance ; car la constatation de tel ou tel d'entre eux est de nature à éclairer immédiatement le diagnostic.
Celui qui se présentera le plus souvent à l'observation, c'est l'hypertrophie apparente du foie, je veux dire son excès de volume. En général, on trouvera ce viscère augmenté de proportions et débordant le rebord costal dans une étendue variable. Il n'est pas rare qu'il dépasse les côtes de plusieurs centimètres, et on l'a vu descendre jusqu'au niveau de l'ombilic ou même jusqu'à la crête iliaque. — Inversement, on l'a trouvé (et cela surtout dans une période avancée de la maladie) diminué de volume, petit, et comme rétracté.
Quelquefois àl'excès de volume de la glande hépatique s'adjoint une altération plus ou moins notable dans la configuration de l'organe, dont le bord inférieur décrit une courbe irrégulière, ou dont la surface est inégale, bosselée, mamelonnée, lobulée.
Plus rarement encore, et je puis dire même tout à fait exceptionnellement, l'exploration révèle des inégalités de consistance
î)S2 SYPHILIS HÉRÉDITAIRE TARDIVE.
dans la surface accessible de l'organe, c'est-à-dire des indurations circonscrites, des noyaux isolés d'une rénitence insolite, rappelant la dureté des noyaux cancéreux.
Ces diverses particularités de volume, de forme et surtout de consistance ne sont que très difficilement appréciables dans les conditions usuelles. Mais elles peuvent devenir très nettes et immédiatement perceptibles à la suite d'une ponction de l'abdomen. Si bien que je me suis plus d'une fois demandé s'il n'y aurait pas avantage à les rechercher par ce procédé, étant donnée l'innocuité bien connue des ponctions ascitiques. Comme exemple, je citerai un cas dans lequel, après une ponction qui donna lieu à l'issue de plusieurs litres de liquide, on sentit le plus facilement du monde le bord inférieur du foie inégal, arrondi, dur par places et comme semé de noyaux, tous signes d'importance majeure qui nous avaient absolument échappé, qui restaient, je l'affirme, absolument non perceptibles, même à une exploration minutieuse et prolongée, tant que l'abdomen était distendu par une ascite moyenne.
Signalons enfin, pour compléter cette rapide esquisse de la maladie, les deux points suivants :
1° Coexistence très fréquente avec les lésions hépatiques, d'une hypertrophie plus ou moins considérable de la rate;
2° Coïncidence assez commune de complications rénales, se révélant par la présence d'une quantité variable d'albumine dans l'urine.
Je n'ai pas à dire qu'abandonnée à elle-même et non soumise à la seule médication qui puisse lui être utile, l'affection achève lentement de se confirmer, et cela tant par l'exagération des divers symptômes qui précèdent que par l'addition de toute une série de troubles généraux qui sont ceux des grandes cirrhoses hépatiques et que je me dispenserai de vous décrire. D'un mot la scène se résume en ceci : cachexie progressive, servant de prélude à la mort.
Mais, ce qu'il est plus essentiel de spécifier, c'est que, re-
connue comme nature et traitée par la médication spécifique, l'alToction susceptible de cjuérison. Sur ce point, aucun doute possible. D'une part, de nombreuses observations cliniques témoignent en ce sens (1), et, d'autre part, le fait est non moins attesté par des cas anatomo-patliologiques où l'on a trouvé, sur des malades morts d'autres aflections, des vestiges non douteux d'anciennes lésions liépatiques guéries. Un beau spécimen du genre nous est offert par le cas précité d'Hutcliinson. Il est relatif à un malade hérédo-syphilitique qui fut pris, dans son enfance, d'accidents hépatiques (hypertrophie du foie avec ascite), qui en guérit par le traitement ioduré, et qui plus tard succomba à des manifestations rénales et pulmonaires. L'autopsie montra, comme vous le savez, les traces de l'ancienne affection hépatique sous forme d'un foie lobulé, fissuré, dur par places, rétracté çà et là par des productions fibreuses, etc. — De même M. Lannelongue a rencontré dernièrement, sur un enfant hérédo-syphilitique qui fut brusquement emporté par la diplithérie, un foie absolument fissuré, déformé, couvert à sa surface de sillons et de cicatrices, farci en profondeur de nombreux foyers fibreux, toutes lésions témoignant d'une ancienne hépatite interstitielle qui, d'après les commémoratifs, remontait à quelques années et avait été guérie par le traitement spécifique.
Diagnostiquées et combattues de bonne heure ou même dans une période moyenne de leur évolution, les lésions hépatiques de la syphilis héréditaire tardive sont susceptibles de résolution, et même en général, sinon toujours, guéx-issent assez facilement. Comme exemple du genre, je ne saurais mieux faire que vous citer le cas suivant, dont je dois la communication à l'un de nos plus distingués confrères, le D'"Créquy. En voici le sommaire.
Un enfant de trois à quatre ans, né d'un père syphilitique et d'une mère saine, est pris de symptômes vagues et indécis :
(1) V. Hiitchinson, The tnedicid Times, 8 avril 18G5; Byrom Bramwel, The médical Times, 1877, t. II, p. G70; — Ripoll, Accidents tardifs de syphilis héréditaire [Revue viL'dieale de Toulouse, 1880); — Hugo Eugel, American Journal of ohslelric, etc., 1883; Analyse dans les Annales de dermat. et de sijjMl., t. lY, p. 304 ; — etc., etc.
5>i SYPHILIS HÉRÉDITAIRE TARDIVE.
perte d'appétit, troubles dig-cstifs, affaiblissement, pâleur avec teint plombé, amaigrissement, etc. On ne sait d'abord à quoi rapporter cet état. Puis apparaît une légère suffusion ictérique du visage. L'attention est alors dirigée vers le foie, qu'on trouve notablcmenthypertropbié. Par exclusion et surtout en souvenir des antécédents paternels, M. Créquy prescrit le traitement spécifique, sous forme de liqueur de Van Swieten. Tout aussitôt, amélioration notable sur toute la ligne ; disparition de l'ictère, retrait du foie, restauration de la santé; bref, guérison rapide.
Vingt mois plus tard, invasion nouvelle de symptômes exactement identiques. Derechef ictère léger et développement notable du foie. Derechef institution du même traitement; et, cette fois encore, disparition des accidents avec une rapidité aussi surprenante que significative (1).
Mais ce qu'il faut savoir aussi, et ce qui est plus inattendu à coup sûr, c'est que le traitement spécifique a pu réaliser des guérisons semblables dans des cas plus avancés et plus graves, alors, par exemple, que le foie avait déjà acquis un volume considérable et que des troubles généraux plus ou moins sérieux tenaient déjà la scène. Byrom Bramwell a guéri par ce traitement un enfant de douze ans, liérédo-syphilitique, dont le foie fortement hypertrophié descendait jusqu'à l'ombilic (2).
Hugo Engel a relaté le cas d'une petite fille de dix ans qui, à la suite de symptômes de même ordre remontant à plus d'un an, était tombée dans un véritable état de cachexie et présentait une ascite déjà considérable. « L'enfant, dit-il, était amaigrie, émaciée, affaiblie, sénile d'aspect, etc. On dut pratiquer une ponction qui évacua quatre litres et demi de liquide. Puis on mit en œuvre les frictions mercurielles et l'iodure de potassium à doses graduellement croissantes... Après deux mois de ce traitement, l'enfant était en bonne santé (3). »
(1) Observation médite.
(2) V. The médical Times, 1877, t. II, p. 670.
(3) Mèm. cité. — V. encore iin cas semblable observé par E. Leudet sur une femme de quarante ans, qui, affectée d'une lésion du foie indubitablement
AFFECTIONS RÉNALES.
Il y a plus encore. Le traitemenL spécifique a parfois réalisé en pareil cas des guérisons bien autrement surprenantes et presque extraordinaires. C'est ainsi que le D' Ilutchinson a vu revenir à la santé, sous l'intluence de l'iodure de potassium, une femme de trente-quatre ans, très probablement bérédo-sypbilitique, qui présentait une lésion spécifique du foie, avec ascite remontant h trois ans, avec anasarque, avec symptômes généraux graves, et qui avait déjà, subi une trentaine de ponctions.
Est-ce assez dire, Messieurs, quelle part importante revient h la syphilis héréditaire dans l'étiologie des accidents hépatiques? Est-ce assez dire s'il y a intérêt pratique, dans tous les cas où des accidents de ce genre viennent à se produire sur un enfant, un adolescent, voire un adulte, à rechercher la syphilis dans les antécédents du malade comme origine possible de la lésion, et à la rechercher non pas seulement dans les antécédents personnels dudit malade, mais jusque sur ses ascendants?
AFFECTIONS RÉNALES-
Les affections rénales constituent des manifestations fréquentes dans la syphilis héréditaire des enfants du premier âge. C'est là un fait incontestable, que démontreraient au besoin des centaines d'observations.
Ces mêmes affections se rencontrent-elles dans un âge plus avancé, en tant que manifestations indéniables de l'hérédité syphilitique? Cela ne paraît pas moins avéré, et ce second fait a déjà pour témoignage un certain nombre de cas relatés par Ilutchinson, Dowse, Laschkcwitz, Coupland, Schwimmer,
spécifique, guérit contre toute attente par le traitement mercuriel. Malheureusement, clans ce cas, la qualité hérédo-syphiiitique de la lésion, bien que très probable, n'est pas rigoureusement démontrée {Recherches cliniques sui- Vélioloqie, In curabilité et le traitement de la syphilis hépatique, Archives gén. de médecine, I8GG, t. I, p. 157).
Bartols, etc. Doux observations de même genre me sont également fournies par mes notes personnelles.
C'est ainsi, par exemple, que, sur un sujet précité, né de père et mère syphilitiques, Ilutcliinson a vu se dérouler la série des accidents que voici, d'une façon très sommaire : dans l'enfance, kérato-iritis double; — plus tard, c'est-à-dire entre onze et vmgt et un ans, affections osseuses extraordinairement multiples (1), et, concurremment, hypertrophie du foie, ascite, hématuries, albuminurie ; — guérison provisoire de ces diverses manifestations parl'iodure de potassium; — puis, récidive de symptômes rénaux; complications pulmonaires ; cachexie progressive et mort. — A l'autopsie, on trouva, entre autres lésions, les reins très atrophiés, amincis, granuleux, etc.
De même, à l'autopsie d'une fillette de douze ans, née d'un père syphilitique et ayant présenté nombre d'accidents incontestablement spécifiques, Dowse a rencontré, d'une part, des lésions gommeuses de l'encéphale avec endartérite des artères de la base, et, d'autre part, une dégénérescence amyloïde du foie et des reins (2).
Mais si l'existence de ces néphrites, en tant que manifestations possibles de l'hérédo-syphilis tardive, est désormais indiscutable, force nous est d'avouer que nos connaissances sont encore bien restreintes à leur sujet. Que sont au juste ces néphrites ? Quelles formes anatomiques affectent-elles de préférence en l'espèce? Quelle évolution suivent-elles? Jusqu'à quel point et dans quelle proportion sont-elles accessibles au traitement spécifique, etc., etc.? Rien de tout cela n'est possible à préciser aujourd'hui. Nous ne possédons encore que quelques observations éparses relativement aux affections de ce genre, et il serait absolument prématuré de chercher quant à présent à établir un travail d'ensemble sur le sujet.
Bornons-nous donc au peu que nous savons, et, faisant toutes réserves pour les amendements qu'une expérience ulté-
(Ij V. page 264, où se trouve relatée l'histoire de ce malade relativement aux affections osseuses en question.
(2) Ouvr. cité, p. 67.
AFFECTIONS RÉNALES.
Heure imposera aux quelques propositions qui vont suivre, disons simplement ceci :
1° Diverses formes de néphrites ont été observées jusqu'ici comme manifestations tardives de l'iiérédo-syphilis.
2° Un caractère commun réunit toutes ces formes. C'est la qualité chronique des altérations rénales. Toutes consistent en des processus aplilcgmasiques, en des dégénérescences torpides et lentes, où l'élément inflammatoire ne prend jamais place.
3" Deux formes paraissent (je dis paraissent, pour ne pas m'engager davantage) plus communes que d'autres, à savoir :
La néphrite parenchymateuse ;
Et \q. dégénérescence amyloïde du rein.
4° La forme interstitielle, à petit rein contracté, semble d'observation plus rare.
ï)° La forme gommeuse, tout au moins celle à foyers gommeux isolés et nettement circonscrits, peut être considérée comme exceptionnelle.
Ce qu'il nous est encore permis d'ajouter, au nom de l'observation clinique, c'est que ces diverses néphrites sont loin de se présenter toujours, comme on le croyait autrefois, à l'état de simples épiphénomènes ou d'aboutissants ultimes de ce qu'on appelait « la cachexie vénérienne ». On ne les a pas rencontrées seulement sur des sujets cachectiques, déjà épuisés par d'autres manifestations d'hérédo-syphilis. On les a signalées aussi, dans un certain nombre de cas, sur des sujets bien portants et au titre de déterminations primitives, protopathiques. Somme toute, si elles s'observent parfois (dans l'une de leurs formes spécialement, la forme amyloïde) à l'état de lésions qu'on peut considérer comme secondaires, ces néphritesn'ensont pas moins des affections identiques à toutes celles que nous avons étudiées précédemment, c'est-à-dire des affections susceptibles d'inaugurer et de constituer à elles seules une scène pathologique de riiérédo-syphilis tardive.
Je ne vous dirai rien des symptômes de ces néphrites, pour la bonne raison qu'elles ne comportent cliniquemcnt rien de spécial. Ou plutôt, je ne vous en dirai que quelques mots
5o8 SYPHILIS IIÉllÉDITAIRE TARDIVE.
pour VOUS signaler seulement les deux points que voici : 1° D'une pai't, leur mode de début, toujours obscur, sourd, particulièrement insidieux et presque latent ; — d'où cette règle pour le médecin, de ne jamais négliger l'examen des urines en face d'une scène clinique à expression vague et indécise ;
2° D'autre part, leur symptomatologie souvent complexe, et rendue telle par leur association fréquente, voire très habituelle, avec d'autres affections viscérales. Ceci mérite une mention particulière.
Et, en effet, il ressort de l'analyse des observations dont nous disposons actuellement que, dans l'énorme majorité des cas, les néphrites de l'hérédo-syphilis tardive coïncident avec des lésions de même origine affectant le foie ou la rate, ou même ces deux viscères à la fois. Exemples :
Dans le cas de Dowse, une altération amyloïde des reins coexistait avec une altération semblable du foie.
Dans celui d'Hutchinson, il y avait à la fois sclérose rénale et sclérose hépatique.
Une observation de Coupland est relative à une néphrite parenchymateuse qui coïncidait, d'une part, avec des lésions gommeuses du foie et, d'autre part, avec im état d'hypertrophie indurée de la rate.
De même, sur le petit malade de Laschkewitz, on constata les trois ordres de lésions suivantes : foie lobulé, « type de foie svphilitique, » contenant plusieurs tumeurs gommeuses en partie ramollies; — rate amyloïde ; — reins amyloïdes.
Et ainsi de suite. De sorte qu'à de très rares exceptions près, on peut donner comme un fait habituel et presque normal l'association de ces néphrites avec diverses altérations hépatospléniques.
La haute gravité que comportent ces néphrites ressort en toute évidence du seul énoncé des formes morbides qui précèdent. La mort a été en l'espèce la terminaison de beaucoup la plus commune. Il faut reconnaître toutefois que, dans presque tous les cas dont nous disposons jusqu'à présent, ou bien la nature
AFFECTIONS RÉNALES. oS9
de la maladie n'a été suspectée que tardivement, ou bien le traitement n'a pas été institué d'une façon assez énergique pour être sérieusement efficace. Que serait-il arrivé dans des conditions précisément inverses? Je n'oserais certes le préjuger; mais toujours est-il quela guérison de ces néphrites n'est pas invariablement au-dessus des ressources de l'art. On connaît déjfi quelques cas où l'influence du traitement spécifique s'est exercée d'une façon favorable. Le malade d'IIutcbinson, par exemple, avait guéri d'une première atteinte d'albuminurie, et ne succomba que plus tard à une récidive d'accidents semblables compliquée de lésions pulmonaires. — De même, sur le malade de Bartels, l'albumine disparut de l'urine pendant plus d'une année. — De même encore une très intéressante observation de ce dernier auteur est relative à une jeune fille qui, affectée de divers accidents syphilitiques avec albuminurie abondante, ascite, anasarque, hypertrophie considérable de la rate, etc., guérit de toutes ces manifestations par le traitement ioduré. Bartels donne même ce cas curieux comme un spécimen d'une dégénérescence amyloïde des reins et de la rate dérivant d'une influence syphilitique héréditaire et guérie par le traitement spécifique (1).
Quoi qu'il en soit, un enseignement pratique ressort de ce qui précède. C'est que l'influence hérédo-syphiliti que doit désormais entrer en ligne de compte dans l'étiologie des néphrites qui se produisent dans l'enfance et l'adolescence. C'est là un facteur dont, à coup sur, on ne s'était que médiocrement préoccupé jusqu'ici en tant qu'origine possible d'accidents rénaux, surtout passé un certain âge. A franchement parler, combien de praticiens de nos jours songeraient, à propos d'une albuminurie développée sur un adolescent, àinstituer une enquête sur les antécédents spécifiques du malade? Eh bien, ces antécédents ont ou peuvent avoir en l'espèce une importance considérable, au triple point de vue de l'étiologie, du pronostic et du traitement, ainsi que cela résulte des faits que nous venons de citer. Donc,
(I) Ouvr. cilé, p. 505.
souvenons-nous qu'il est une place pour l'hérédo-syphilis tardive dans l'étiologie de ces manifestations rénales; car c'est là, si je puis ainsi parler, la morale des faits en question.
LU
LÉSIONS SPLÉNIQUES.
Enfin, Messieurs, il me reste à vous signaler les lésions spléniques comme manifestations possibles de l'hérédo-syphilis tardive.
Communes dans le premier âge (1), les lésions liérédo-syphilitiques de la rate ne conservent, au delà des premières années de la vie, qu'un degré de fréquence très inférieur. J'en relève cependant une quinzaine de cas dans ma statistique, relatifs à des sujets de sept à vingt-trois ans.
Notons d'abord uneparticulari té à coup sûr des plus curieuses. Il ne semble pas que ces lésions soient de nature à se produire isolément. Du moins est-ce là un fait qui résulte des observations qui ont été publiées jusqu'à ce jour. Dans toutes ces observations en effet, sans en excepter aucune, les affections spléniques de l'hérédo-syphilis tardive ont toujours coexisté soit avec des affections du foie ou des reins, soit avec ces deux ordres d'affections réunies. Les exemples nombreux de ces intéressantes coïncidences que j'ai cités déjà dans les deux chapitres qui précèdent me dispensent d'en relater ici de nouveaux.
Que sont, anatomiquement et histologiquement, ces lésions spléniques? Il en est, à coup sûr, de plusieurs ordres.
Un type bien défini consiste dans \di dégénérescence amyloïde, qui se trouve signalée dans bon nombre d'observations, comme sur les malades de Dowse, Laschkcwitz, Bartels, etc.
Mais d'autres types restent absolument indéterminés quant à leur nature intime. En quoi consistent, par exemple, ces
(1) V. Samuel Gee, The British med. Journ., 13 avril 18G7, p. 435.
LÉSIONS SPLRNIQUES. ^"1
lésions qui ont été maintes fois décrites sous les noms vagues (le « rate hypertrophiée », de « splénomégalie », ou bien de « rate indurée », de « rate fibreuse », etc? L'histologie ne s'est pas encore prononcée sur la nature de ces altérations anatomiques, probablement complexes et variées.
Incidemment, relevons un point qui n'est pas sans comporter un intérêt de pratique. Plus d'une fois, ces « hypertrophies » de la rate, qui peuvent être considérables, voire « colossales », comme on l'a dit, ont donné le change sur leur nature et fait croire à l'existence ou à l'imminence d'une leucocythémie (1).
Il n'est pas douteux en tout cas que diverses lésions de la rate ne dérivent d'une origine spécifique. Leur spécificité résulte en toute évidence des deux considérations suivantes, à savoir : d'abord, leur fréquence significative sur des sujets affectés de syphilis héréditaire; — et, en second lieu, l'influence exercée sur elles par la médication spécifique. Ce sont là, en effet, des lésions éminemment susceptibles de régression, voire de résolution complète, sous l'action du traitement antisyphilitique. Nombreux déjà sont les cas où, soit dans la syphilis du premier âge, soit sur des sujets d'un âge plus avancé, on a vu des intumescences spléniques plus ou moins considérables ou même énormes, ou même « colossales », pour répéter le mot, s'amoindrir et disparaître à la suite d'un traitement spécifique suflisamment actif et prolongé. Citons, en ce qui concerne l'hérédosyphilis tardive, les quelques exemples suivants :
I. — Cas de Byrom Bramiuell. — Eafant de douze ans, hérédo-syphilitique. — Hypertrophie du foie, qui descend jusqu'à l'ombilic. — Hypertrophie de la rate. — Traitement spécifique. — Guérison (2).
II. — Cas personnel. — Entant de dix ans, hérédo-syphilitique. — Accidents nombreux d'hérédo-syphilis (syphilides, kératite, otorrhée, lésions osseuses, etc.). — Vers dix ans, ictère; développement notable du foie. — Rate très volumineuse. — Début d'ascite. — Traitement mixte (frictions mercurielles et iodure de potassium). — Guérison très rapide. — Retour intégral du foie et de la rate à leurs dimensions normales.
(1) V. comme exemple une iiitôressaute observation de mon collègue et aniL le D' Goiiraud {Bull, de la Société anatomique de Paris, 1863).
(2) V. The médical Times, 1877, t. II, p. G70.
Fouiimeh. 3G
III. — Cas de Bai-tels. — Jeune fille très probablement hérédo-syphililiqiie. — Accidents spécifiques nombreux et divers : lésions o.sseuses; coryza chronique ; nécroses nasales ; perforation de la cloison ; afl'aissemenl du nez ; surdité rapide, devenant bientôt absolue ; etc. — Anasarque, ascite, albuminurie. — Développement considérable de la rate. — Traitement parl'iodure de potassium. — Guérison (I).