TROISIÈME PARTIE
PARALLÈLE ENTRE LA SYPHILIS ACQUISE DE L'ENFANCE ET LA SYPHILIS HÉRÉDITAIRE TARDIVE (1).
Je viens, messieurs, d'étudier avec vous d'une part les divers signes cliniques qui peuvent servir au diagnostic rétrospectif de la syphilis héréditaire tardive, et d'autre parties manifestations par lesquelles elle se traduit, au moins dans ses formes les plus communes. A la rigueur, je pourrais m'arrêter ici et considérer ma tâche comme terminée. Mais j'aurais scrupule, je l'avoue, à limiter mon sujet de la sorte. Il me semblerait laisser derrière moi et sans réponse une objection, une grosse objection, pesant de tout son poids sur l'ensemble des résultats sus-énoncés et susceptible d'éveiller un doute en vos esprits sur leur authenticité.
Cette objection, vous la connaissez et j'y ai fait allusion plus d'une fois dans ce qui précède. Elle consiste à rejeter sur le compte de la syphilis acquise tout ce qui est le fa,it de la syphilis héréditaire tardive.
Que de fois, en effet, n'ai-je pas entendu des confrères ou des amis me reprocher de « faire une trop large^ part à l'hérédité spécifique, aux dépens de ces contaminations accidentelles ou
(I) La troisième partie do ce livre a 6t6 rédigée sur mes notes par mon chef lie clinique et ami lo Dr Bruchet.
;iC6 SYPHILIS ACQUISE DE L'ENKANCE.
autres qui peuvent s'exercer sur l'enfant et qui ont ton tes chances, voire toutes raisons, pour rester ignorées » ! On m'a presque accusé de méconnaître la syphilis acquise de l'enfance, tout au moins de n'en pas tenir un compte suffisant. Eh bien, pour répondre à ces reproches, à cette accusation, je ne vois pas de procédé meilleur à imiter que celui du philosophe antique qui, pour démontrer le mouvement, se mit tout simplement k marcher. Ainsi ferai-je. Et, pour démontrer à mon tour que je ne suis pas coupable d'avoir méconnu , négligé ou laissé dans l'ombre la syphilis acquise de l'enfance, je vais vous la décrire. Je vais vous la décrire tout au moins dans ses traits principaux, ceux qu'il convient de mettre en parallèle avec les manifestations correspondantes de l'hérédo-syphilis.
Je recule d'autant moins devant cette annexe à notre sujet que nous allons y trouver maintes considérations de divers ordres qu'avec moi, je l'espère, vous jugerez dignes d'un haut intérêt.
Lorsqu'il nous arrive — et le cas n'est pas rare — de constater un accident de syphilis tertiaire sur un enfant ou un adolescent, c'est-à-dire sur un sujet au-dessous de l'âge usuel des contaminations vénériennes, deux hypothèses se présentent à nous comme explications possibles de cet accident ; et ces deux hypothèses sont les suivantes :
Ou bien la syphilis de ce jeune sujet dérive d'une infection héréditaire ;
Ou bien elle est le résultat d'une contagion personnelle dont a été victime le sujet en question.
Syphilis héréditaire, dans le premier cas ; — syphilis acquise, dans le second.
Or, de ces deux hypothèses, il en est une à laquelle on se rattache immédiatement, qu'on met en cause tout aussitôt et avec toute raison; c'est la première. Puisque cet enfant ou cet adolescent, dit-on, a la syphilis, c'est, suivant toute probabilité, qu'il la tient de ses ascendants, c'est-à-dire ou de
FREQUENCE. S67
son père, ou de sa mère, ou de l'un et do l'autre à la fois.
Quant à la seconde hypothèse, on n'y songe guère, au moins de prime abord, ou l'on ne s'y arrête pas. A vrai dire, on en fait bon marché, non pas assurément qu'on méconnaisse la possibilité pour un enfant d'une contamination directe, mais parce qu'une éventualité de ce genre semble à priori bien peu admissible. Et pourquoi peu admissible? Parce qu'en principe on considère ou du moins la majorité de nos confrères considère la syphilis acquise de l'enfance comme « une rareté », voire comme « une exception tout à fait extraordinaire », dont il n'est guère à tenir compte.
Ce dernier point, je m'en porte garant par expérience personnelle. Maintes fois il m'est arrivé, soit à l'hôpital, soit dans la clientèle de ville, d'avoir à instituer des diagnostics decetordre, c'est-à-dire d'avoir à rechercher l'orig-ine d'accidents syphilitiques tertiaires développés sur des enfants ou des jeunes gens ; et quand, à défaut d'antécédents spécifiques dans la famille, j'aboutissais à mettre en cause l'hypothèse d'une syphilis acquise comme raison possible des accidents en question, j'ai vu le plus souvent mon opinion n'être accueillie qu'avec une défaveur non douteuse. « Sans doute, me disait-on, votre hypothèse est rigoureusement acceptable, car on a vu des enfants contracter accidentellement la syphilis, toui. comme des adultes. Mais cela est si rare! Il n'est pas à tabler sur une invraisemblance de ce genre, etc.. ».
Eh bien, Messieurs, c'est précisément contre cette opinion, contre c& préjugé — je me permets lo mot dès à présent, quitte à le justifier par ce qui va suivre — que je me propose de m'élever aujourd'hui, en légitimant par des exemples, par de nombreux exemples, la condamnation que je lui inflige.
On dit que la syphilis acquise de l'enfance est une éventualité rare, voire exceptionnelle. On se refuse presque à l'admettre en tant que raison possible ou vraisemblable de ces manifestations tertiaires qu'il n'est pas rare (et cela de l'aveu général) de rencontrer sur des enfants ou des adolescents et qui ne sont pas explicables par une transmission héréditaire. J'«ii la prétention, tout au contraire, d'établir que cette syphilis acquise
d'e~ F enfance constitue non seulement un fait bien authentique (ce à quoi personne ne contredit du reste), mais un fait beaucoup moins rare qu'on ne le suppose en général, un fait qui ne mérite en rien la qualification d'exceptionnel. Et de cette démonstration que je vais entreprendre, je déduirai ensuite un corollaire, à savoir : que cette syphilis acquise de l'enfance doit largement entrer en ligne de compte comme raison possible et plausible d'un certain nombre des cas auxquels je viens de faire allusion et qui, sans elle, resteraient à l'état d'insolubles mystères.
La question se pose comme il suit :
Oui ou non, voit-on des enfants ou des adolescents contracter la syphilis par contamination personnelle et présenter, du fait de cette contagion, les manifestations usuelles de la syphilis acquise, c'est-à-dire : 1° un chancre au lieu où s'est exercée la contagion ; — 2° un bubon symptomatique de ce chancre ; — 3° puis, à quelque temps de là, des accidents secondaires, et des accidents secondaires de l'ordre de ceux qui suivent habituellement le chancre à courte échéance ?
Eh bien, oui, des cas de ce genre se rencontrent ; — et se rencontrent non pas très fréquemment à coup sùr (car, pour établir un fait vrai, je me garderai de forcer la note et d'exagérer les choses), mais d'une façon qu'il serait non moins illégitime de qualifier d'exceptionnelle ou de rare.
Et, en effet, parcourez les recueils périodiques de médecine générale (je ne parle même pas des recueils spéciaux), et vous serez étonnés du nombre de cas que vous trouverez signalés relativement à des contaminations syphilitiques dont ont été victimes des nourrissons, des enfants de tout âge, des adolescents, en un mot des sujets en deçà de l'âge usuel des contagions vénériennes.
Les cas de cet ordre, on les croit rares parce qu'ils sont épars, disséminés. Mais réunissez-les, collectionnez-les, comme j'ai dù le faire pour la préparation de cette conférence, et vous aboutirez rapidement à un total considérable, dont, je le répète, vous serez surpris.
SOURCES DE CONTAGION. ow»
Au reste, sans en appeler à l'expérience d'aulrui, jugez du fait par ce que vous avez vu ici-môme, dans nos salles. Saint- Louis n'est pas un hôpital d'enfants ; on n'y amène d'enfants que par exception, par hasard. Ce qui n'empêche que, depuis deux ans, nous n'ayons reçu dans le service de la Clinique dix enfants de divers âges affectés de syphilis dans ces conditions particuHères , c'est-à-dire tous affectés de syphilis acquise.
Pour ma seule part, je trouve dans mes observations personnelles quarante-deux cas de cet ordre, relatifs à des contaminations syphilitiques ayant frappé des enfants de l'un ou de l'autre sexe; et je suis bien certain d'en avoir observé tout autant sur lesquels je n'ai pas conservé de notes manuscrites.
Donc, vous le voyez, la syphilis acquise de l'enfance comporte un certain degré de fréquence, degré supérieur à celui qu'on lui supposerait à priori, supérieur surtout à celui qu'on lui accorde généralement.
C'est dire, en conséquence, qu'elle peut être l'origine, dans un âge plus avancé, d'accidents identiques à ceux que réalise l'infection hérédo-syphilitique et que nous venons de passer en revue ; c'est dire aussi qu'il y a intérêt pour nous, comme complément à notre sujet principal, h étudier cette syphilis acquise du jeune âge et à la mettre en parallèle avec l'hérédo-syphilis tardive.
Cette tâche nouvelle, nous allons l'aborder actuellement.
Une première question se présente à discuter. C'est la question étiologique, qui se formule ainsi :
Quelles sont, pour l'enfant, les sources de cette syphilis acquise? En d'autres termes, où, comment et dans quelles conditions l'enfant contracte-t-il le germe d'une contagion syphilitique ?
Voilà, certes, un point qui comporte un intérêt majeur, et qui va exiger de nous une discussion approfondie.
Tout d'abord, établissons deux faits qui, pour être négatifs, ne sont pas moins essentiels à spécifier.
La sypliilis acquise de l'enfant ne dérive pas, ne dérive jamais : 1° de ce qu'on appelle la contagion au jiassage (nous verrons dans un instant ce qu'il faut entendre sous ce terme) ;
— 2° d'une syphilis maternelle antérieure à l'accouchement. — Je m'explique.
Elle ne dérive jamais, ai-je dit, dune contagion au passage.
Vous savez ce qu'on a qualifié de ce nom. (l'est un mode de contagion dont le propre serait de s'exercer d'une mère syphilitique à un enfant jusqu'alors sain, et cela au moment même de l'accouchement, au moment du passage de cet enfant dans la fdière vagino-vulvaire.
Précisons. Voici, je suppose, une femme enceinte qui, lejour même de son accouchement, est affectée d'accidents syphilitiques vulvaires, chancre ou plaques muqueuses par exemple; cette femme peut-elle, de par les lésions qu'elle porte actuellement, contaminer son enfant au moment oij celui-ci va traverser
— en y séjournant de toute nécessité un certain temps — le canal vagino-vulvaire ?
Pourquoi non? a-t-on dit théoriquement. Comment cette femme ne pourrait-elle pas transmettre la contagion au fœtus qui va être en contact avec des lésions éminemment contagieuses, alors que de l'aveu commun, unanime, elle contaminerait, par le fait de ces mêmes lésions, un membre viril qui s'exposerait — pour bien moins longtemps — à leur redoutable contact?
Soit! répondrai-je. Mais oh. sont les observations qui légitiment l'authenticité d'un tel mode de contagion pour le nouveauné? Ces observations, cherchez-les, Messieurs, etvousles chercherez en vain. Sans doute vous en rencontrerez bien quelquesunes qui ont la prétention de déposer en ce sens; mais prenez la peine de les analyser, de voir ce qu'elles valent, et vous resterez convaincus avec moi, comme avec tout le monde ou bien peu s'en faut, qu'elles ne démontrent en rien le fait en question. Inutile même de les produire ici et de perdre notre temps
SOURCES DE CONTAGION. H'i
il en insLiluer la critique, lanL elles soiil dépourvues de loule signification.
Si bien qu'aujourd'hui la preuve est faite contre cette doctrine de la « contagion au passage » rien que par l'absence d'observations confirmatives. Jamais on n'a vu un enfant être contagionné « au passage » par des accidents contagieux existant sur sa mère au moment de l'accouchement. Jamais on n'a vu ce qu'on aurait dù voir si une contagion de ce genre était susceptible de se réaliser, c'csl-à-dire ceci : un enfant naître sain^ puis, trois ou quatre semaines plus tard, présenter un chancre syphilitique dont l'origine pùt être rapportée à des accidents dont était affectée sa mère à l'époque oii il est né. De telle sorte que la science est fixée sur ce point. Personne, je crois pouvoir le dire, ne croit plus actuellement à ce mode de contagion, et personne n'y croit plus pour la simple et excellente raison qu'il n'existe pas de preuves pour y croire.
Je n'insisterai pas sur les raisons diverses qu'on a données à ce fait négatif. On a dit par exemple : « Il n'est rien d'étonnant à ce que l'enfant ne soit pas contagionné au passage par les lésions de la mère, car il n'a pas d'écorchures sur le corps qui puissent servir de portes d'entrée au virus ; — car, de plus, il est protégé contre la contagion par l'enduit sébacé dont sa peau est revêtue ; — car il n'est pas moins protégé parla dé torsion qu'exercent sur les lésions de la mère et sur lui-même l'évacuation des eaux de l'amnios ; etc., etc. » Croyez-le, Messieurs, une raison meilleure et bien meilleure que toutes celles-là préserve l'enfant contre le risque d'une contamination au passage ; c'est la syphilis qu'il apporte presque fatalement avec lui, alors qu'il naît d'une mère syphilitique. Voit-on souventnaitre indemne de syphilis un enfant issu d'une mère syphilitique et affectée de manifestations syphilitiques au moment même de son accouchement? Non, de l'aveu unanime. Et que si, par exception rare, cet enfant reste indemne dans ses premiers mois, l'avenir se chargera presque toujours de démontrer que cette immunité n'était qu'apparente et provisoire. Cet enfant, en effet, qu'on pourrait croire indemne quant k présent, n'est le plus souvent qu'une victime future pour les accidents de l'hérédo-syphilis tardive.
Second point : La syphilis acquise de l'enfant ne dérive jamais d'une syphilis maternelle antérieure à la grossesse (1).
De peur d'équivoque, précisons bien cette proposition.
Voici une femme qui, avant de devenir enceinte, est entachée de syphilis. Elle devient grosse et accouche. Son enfant naît sain, d'apparence tout au moins. Or, cet enfant peut-il, ultérieurement, gagner la syphilis de sa mère, par le fait d'une lésion contagieuse développée sur elle, telle, par exemple, qu'une plaque muqueuse du mamelon ou des lèvres?
Eh bien, non encore, cet enfant, né dans ces conditions, n'a rien à craindre de sa mère. Cela résulte de l'expérience, car on n'a jamais vu se réaliser en clinique la scène suivante : Une mère syphilitique avant sa grossesse engendrant un enfant sain, puis lui transmettant plus tard un chancre par le fait d'un accident secondaire développé sur elle.
Ah ! qu'une mère devenue syphilitique après l'accouchement puisse contagionner son enfant et lui transmettre un chancre de par une plaque muqueuse récemment éclose sur elle, ceci est une tout autre affaire. Dans ce cas, oui, la mère peut contagionner son enfant, et cela n'arrive que trop souvent. A preuveles innombrables observations oii l'on a vu des nourrices qui avaient été contaminées par des nourrissons syphilitiques infecter ensuite leur propre enfant. Mais telle n'est pas la situation en cause pour l'instant. Pour l'instant, il s'agit de femmes entachées de syphilis leur grossesse. Or, dans cette condition spéciale,
je le répète, le danger d'une contamination de l'enfant par la mère n'existe pas ou du moins ne s'est pas encore réalisé en clinique. Je déclare, pour ma part, n'avoir jamais vu une mère syphilitique antérieurement à sa grossesse engendrer un enfant
(1) Faut-il ici établir une réserve, en considération de certains faits contradictoires qui ont été publiés ces derniers temps? Oui, assurément, si les faits en question sont bien authentiques. Mais sont-ils authentiques? L'avenir seul peut nous éclairer à ce sujet.
En tout cas, si la proposition sus-énoncée comporte quelques exceptions, elle ne reste pas moins l'expression vraie de ce qu'on observe comme règle presque générale, de ce qu'on observe dans la presque totalité des cas.
En syphiliographie comme en toute science, le rôle de l'observateur est de rechercher et de spécifier les lois générales, quitte à enregistrer les exceptions, exceptions le plus souvent d'ailleurs motivées et régies par d'autres lois encore inconnues.
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sain, puis l'infcclcr au delà ; c'est-à-dire, en d'autres termes, je n'ai jamais vu la syphilis acquise dériver chez un enfant d'un accident contagieux développé sur sa mère, alors que chez cette femme l'infection syphilitique datait d'une époque antérieure à la conception (1).
Vous me direz peut-être encore : « Mais pourquoi cette immunité de l'enfant vis-à-vis de sa mère dans ces conditions? » — Toujours pour la môme raison, vous répondrai-je, c'est-àdire pour cette raison qui tout à l'heure préservait ce même enfant d'une contamination au passage, à savoir la syphilis, la syphilis dont il porte déjà le germe. S'il n'est pas capable de recevoir la syphilis de sa mère après sa naissance, c'est parce que déjà il l'a reçue d'elle m utero, c'est parce que déjà, d'une façon patente ou latente, il est en puissance de syphilis. Tel est, du moins pour moi, le secret de son apparente immunité.
En tout cas. Messieurs, n'importe le pourquoi. Faites de l'explication, de l'interprétation que je viens de vous donner le cas que vous voudrez ; mais retenez le fait, le fait brutal qui s'impose, à savoir : que jamais un enfant conçu d'une mère syphilitique ne reçoit d'elle la syphilis après sa naissance.
Cela dit et ces deux faits négatifs placés en vedette de l'exposé qui va suivre, revenons à la question que nous avons posée tout à l'heure et qui doit maintenant entrer en discussion.
Quelles sont, pour l'enfant, les origines possibles d'une syphilis acquise ?
Ces origines possibles d'une contamination infantile sont nombreuses et diverses, comme vous allez le voir dans un instant.
Les unes sont spéciales à l'enfant, et relèvent des conditions toutes particulières dans lesquelles va se trouver placé le jeune être détaché de sa mère.
(1) La même immunité (si tant est que ce soit là une immunité) existe-t-ellc pour l'enfant, alors que la mère, au lieu d'être syphilitique avant la conception, le devient après, c'est-à-dire an cours de la grossesse? Ceci est moins certain. Je me prononcerais pour l'affirmative si je consultais seulement les résultats de mon expérience personnelle. Mais je n'ignore pas que certains faits contradictoires ont été produits ces derniers temps. Que valent au juste les faits en question ?.Ic ne saurais le dire. En tout cas la solution du problème doit encore être réservée.
Les autres sont banales, communes, c'est-à-dire de l'ordre de celles qui peuvent affecter l'enfant comme l'adulte. Parlons des premières tout d'abord.
Celles-ci sont de beaucoup les plus importantes comme fréquence. Elles comprennent :
r La contagion dérivant de V allaitement ;
2° Les contagions dérivant des circonstances multiples et complexes qui composent ce qu'on peut di^^clcrV élevage.
\. — Nul doute que l'allaitement ne constitue pour l'enfant une source fréquente de contaminations syphilitiques. Nombre de nourrissons, issus de parents sains et nés sains, reçoivent la syphilis de leurs nourrices. C'est là un fait actuellement indéniable et malheureusement trop peu connu, eu égard à son importance pratique; — trop peu connu, d'abord, des gens du monde qu'on voit journellement confier leurs enfants sinon tout à fait à ce qu'on pourrait appeler « la première venue », tout au moins à des nourrices qu'ils ne connaissent pas, sur lesquelles ils n'ont que des renseignements à peine dignes de ce nom, et qu'ils ne songent même pas le plus souvent à faire examiner par leur médecin; — trop peu connu, dirai-je même en second lieu, de quelques-uns de nos confrères qui n'instituent pas toujours une enquête suffisante sur la santé spéciale et les antécédents spéciaux des nourrices au sujet desquelles ils sont consultés.
Voulez-vous faire votre conviction à cet égard. Messieurs ? Prenez la peine de parcourir les journaux de médecine, et vous y trouverez par centaines des exemples de contagion syphilitique transmise à des enfants par des nourrices mercenaires.
Comment se passent les choses en pareil cas ? Quelles sont les circonstances qui, en l'espèce, réalisent la contagion d'une nourrice à un enfant? Ceci, l'observation et l'analyse des faits cliniques vont nous l'apprendre.
Deux ordres de cas, d'inégale fréquence à la vérité, s'observent en pratique.
i" Tantôt c'est une nourrice qui, préalablement syphilitique
SOURCES DE CONTAGION. î>75
— et syphililiquo do par une contamination vénérienne le plus souvent — se présente dans une famille et y prend un enfant ({u'elle allaite u sur lieu », suivant l'expression consacrée, ou <[u'elle emporte dans son pays. Survient chez cette femme, au cours de l'allaitement, un accident contagieux de syphilis, soit par exemple une plaque muqueuse du mamelon ou de la bouche. De par cette plaque muqueuse, la nourrice contagionne son nourrisson, sur lequel éclate un chancre soit à la bouche, soit en tout autre siège.
Voilà un cas, ou plutôt voilà un ordre de cas qu'on observe en maintes occasions.
2° Tantôt et plus souvent (au moins d'après les faits dont je dispose), la contagion que transmet la nourrice a une origine différente. Dans le cas précédent, la nouiTice n'était que coupable ; dans le cas actuel, elle est à la fois victime et coupable, c'est-à-dire reçoit et transmet tour à tour la syphilis professionnellement, j'entends dans son métier de nourrice. Vous allez me comprendre.
Une nourrice, je suppose, prend comme nourrisson un enfant sain d'apparence, mais syphilitique en réalité; — quelques semaines plus tard, à l'occasion d'accidents syphilitiques développés sur cet enfant, elle contracte la syphilis ; — puis, de par cette syphilis, elle devient origine de contaminations subséquentes, en contagionnant, par exemple, ou bien son propre enfant qu'elle a continué de nourrir, ou bien d'autres enfants auxquels, par aventure, elle a donné le sein.
Exemple du genre, emprunté à ma pratique. Une nourrice saine vient de Bourgogne chercher un nourrisson à Paris. Elle reçoit un enfant « qui n'avait rien », lorsqu'on le lui confie, mais qui est bientôt criblé de syphilides et ne tarde pas à mourir. Tout aussitôt, elle revient à Paris chercher un autre enfant. A peine avait-elle ce second nourrisson depuis quelques jours qu'elle commence à être affectée d'un « bouton du sein », lequel bouton n'est rien autre qu'un chancre syphilitique. Elle continue à nourrir néanmoins, et à nourrir d'une part le nourrisson parisien, d'autre part son propre enfant. Inutile de dire qu'elle les contagionne l'un et l'autre.
Autre modalité de contamination de même ordre.
Une nourrice saine reçoit un enfant sain. Par obligeance elle donne le sein deux ou trois fois à un nourrisson étranger, celui-ci syphilitique, et reçoit de lui la syphilis. A son tour, elle transmet la syphilis à son nourrisson et à son enfant, sans parler de son mari que, plus tard, elle contagionne également.
Et de même pour d'autres variantes, reproduisant sous des formes diverses ce même mode de contamination.
Disons-le, puisque l'occasion s'en présente, et disons-le bien haut, car ceci intéresse l'hygiène et la sécurité publiques : Rien n^est plus dangereux j)our les enfants — et par ricochet pour tout le monde — que la promiscuité du sein, au point de vue de la contagion syphilitique. Rien n'est plus dangereux que le sein banal, servant à allaiter plusieurs enfants. Il suffira, en effet, qu'un seul de ces enfants soit syphilitique pour que la contagion transmise par lui à ce sein banal se déverse sur tous les autres nourrissons qui viendront y puiser.
Or, cette promiscuité du sein existe à un haut degré dans le public des nourrices mercenaires. C'est un usage entre nourrices que de se prêter, de « se passer » leurs nourrissons. Exemple : une nourrice de campagne a-t-elle besoin d'aller aux champs ou à la ville, elle laisse son nourrisson à la garde d'une voisine, d'une amie, d'une camarade, nourrice comme elle, qui allaitera « le petit » en son absence. Et cela, bien entendu, à charge de revanche, pour le jour où ladite voisine aura à son tour quelque motif pour s'absenter. Bien plus, il n'est pas rare qu'une troisième et une quatrième nourrice interviennent dans cet échange de bons services et de complaisances réciproques.
Voilà donc, de la sorte, des enfants allaités par deux, trois ou quatre seins différents. Or, supposez un de ces enfants syphilitiques, et jugez ce qui adviendra à tout ce syndicat de nourrices et de nourrissons.
Signalons encore l'ordre de cas suivant, qui ne laisse pas d'être commun en pratique. 'Une nourrice, pour une raison
SOURCES DE CONTAGION. 3T7 «|uelcouquo, a ce qu'on appelle vulgairement les seins engorgés ; ou bien encore elle vient à perdre son nourrisson et veut conserver son lait en vue d'une autre « nourriture ». Que fait-elle? Elle donne son sein au premier enfant venu, à celui-ci, à celuilà, n'importe. Elle prend ce qu'elle trouve. Or, si le malheur veut qu'elle tombe sur un enfant syphilitique, elle contracte la syphilis, qu'elle transmet ensuite à l'enfant ou aux enfants ([u'clle allaitera plus tard.
Exemple, que j'emprunterai à mon collègue et ami le Dron. Une nourrice est infectée par un enfant syphilitique. Pour se « dégorger » les seins, elle donne à téter à trois nourrissons étrangers. Ces trois nourrissons reçoivent d'elle la syphilis.
Et que d'autres cas analogues n'aurais-je pas à citer, témoignant tous de ce fait que la promiscuité du sein constitue pour les enfants, comme aussi pour les nourrices, une source féconde de contagions syphilitiques!
Mais n'insistons pas davantage sur une démonstration acquise, et concluons en disant que l'allaitement — l'allaitctaont mercenaire spécialement — est pour l'enfance une occasion assez commune de contaminations syphilitiques.
IL — De même et plus souvent encore, l'enfant est exposé à rencontrer le germe de la syphilis dans les circonstances multiples et variées qui constituent ce qu'on peut appeler V élevage.
Ici, pas de classification possible, tant sont diverses les origines de la contagion. Donc, procédons par simple énumération plutôt que suivant un plan méthodique.
I. — D'abord, l'enfant peut contracter la syphilis de ses [)ropres parents, devenus syphilitiques après sa naissance.
Ainsi, un fait des plus communs est le suivant : une femme vient à être affectée de syphilis quelque temps après la naissance d'un enfant; dans ces conditions, il est non seulement possible, mais fréquent, qu'elle transmette la syphilis à son enfant.
Et pourquoi? en raison des rapports assidus, presque permanents, de cette femme avec cet enfant.
Fournie». 37
Et commciiL? de façons diverses, dont la plus commune est le baiser. Un enfant est toujours pendu au cou de sa mère. Il l'embrasse ou est embrassé par elle cent fois par jour. Que la mère vienne à présenter une plaque muqueuse des lèvres, la plaque muqueuse ne manquera guère d'infecter l'enfant.
De cela nous avons eu ici même plusieurs exemples ces dernières années. Aujourd'hui encore vous en avez un spécimen des plus authentiques sur la femme et le petit enfant qui occupent les lits 17 et 17 bis de la salle Henri IV et dont je vous rappellerai sommairement l'histoire.
Cette femme a reçu la syphilis, il y a dix mois environ, d'un nourrisson syphilitique auquel elle donnait le sein en même temps qu'à son enfant. Elle nous est arrivée ici avec un chancre typique du mamelon. A cette époque son enfant était sain, absolument sain, comme cela a résulté des examens multiples auxquels nous l'avons soumis.
Depuis lors, qu'est-il arrivé? Cette femme, naturellement, a eu des accidents secondaires; et, de ces accidents secondaires, plusieurs se sont portés à la bouche, sous forme de syphilides érosives des amygdales, de la langue et des lèvres. Cependant, à l'origine, tout a bien marché, et l'enfant est resté indemne pendant plusieurs mois. Pourquoi ? parce que nous avions fait la leçon à cette femme ; parce que nous l'avions dûment avertie du danger qu'encourait son enfant dufait des accidents dont elle était affectée. Vous vous souvenez que presque quotidiennement, à chacune de nos visites, nous recommandions expressément à cette femme de ne pas embrasser' son enfant, de se servir pour lui de linges à lui, de serviettes à lui, etc. Vous vous rappelez aussi qu'à un moment donné j'ai cru prudent de faire cesser l'allaitement, en prévision d'accidents secondaires pouvant se développer sur le sein, etc., etc. Bref, tant que cette femme a été sous nos yeux, surveillée par nous, assidûment catéchisée sur les risques d'une contagion, rien ne s'est produit. Mais enfin, guérie de ses manifestations actuelles, elle nous a (juittés. Puis, quelques mois plus tard, elle nous est revenue, et cette fois avec son enfant contagionné, c'est-à-dire affecté d'un chancre du menton, chancre typique qui a servi d'exorde
SOURCES DIS CONTAGION. S79
aux lésions secondaires que je vous monlmis ce malin sur cet (■iifaiiL
Or, quelle a été l'origine de ce chancre? Des syphilides labiales qui se sont reproduites sur la mère quelques semaines après sa sortie de l'hôpital et qui persistaient encore quand elle est revenue nous trouver. Et comment ces syphilides ont-elles contagionné l'enfant ? Par le baiser maternel. Cette femme, comme elle nous l'a raconté d'ailleurs, est restée quelque temps lidèle aux injonctions que nous lui avions formulées ; puis, quand elle s'est crue délivrée, guérie, elle n'a jîlus résisté au désir d'embrasser son enfant, et quelle mère résisterait à cette tentation? Elle a donc embrassé son enfant; elle l'a encore embrassé alors qu'elle commençait à être aiïectée de nouvelles lésions labiales, lésions qu'à l'origine elle avait prises pour de simples <( gerçures inoUensives », et par lesquelles, très certainement, elle a contagionné son enfant sur le menton.
En d'autres cas — mais ceci est infiniment plus rare — la syphilis acquise de l'enfant dérive du père, la mère étant restée saine.
Ceci est plus rare, vous dis-je, et pour cause. C'est que, tout naturellement, le père n'a avec son enfant que des rapports bien moins assidus, bien moins permanents que ceux de la mère. Un homme occupé, un bourg-eois dans les affaires, un ouvrier qui gagne au dehors le pain de sa famille, ne voit son enfant que quelques heures, parfois même quelques instants dans la journée; il ne l'a pas toujours sur les bras, comme c'est le cas pour la mère. De sorte qu'il y a infiniment moins de risques pour que, dans la vie domestique, la syphilis s'irradie (lu père à l'enfant.
Cependant on a cité quelques cas du genre. En voici un que j'ai observé ces dernières années.
Un jeune mari contracte la syphilis dans une aventure extraconjugale Il ti-ouve prétexte pour s'abstenir de toul, rappori avec sa femme qui reste saine (je traite cette dame habituellement, et n'ai jamais rien observé de suspect sur elle). Mais il commet à plusieurs reprises l'imprudence d'embrasser son
enfant, âgé de trois ans, alors qu'il est alîecté de syphilides labiales. Cet enfant, peu de temps après, présente un chancre induré de la lèvre supérieure, suivi à terme classique d'accidents secondaires.
II. D autres fois ce n'est pas de ses parents que l'enfanl roçoitla syphilis, mais bien de personnes attachées à son service, de bonnes, de « nouri-ices sèches », de gouvernantes, de serviteurs, de familiers de la maison, etc., etc.
L'infection par les bonnes, tout d'abord, est loin d'être chose rare. On en connaît de nombreux exemples (1). J'en pourrais citer plusieurs pour ma part, notamment les deux suivants, où la contagion a été pi'ise sur le fait, comme vous allez le voir.
Un enfant de dix-huit mois m'est amené par ses parents, au sujet d'une « ulcération linguale » qu'un de mes confrères de de la ville a déjà déclarée syphilitique et que je reconnais aussitôt pour un type de cliancre lingual. Disons par avance, pour justifier ce diagnostic, que ce chancre a été l'exorde d'une syphilis des plus nettement et des plus catégoriquement accentuées.
Ce chancre constaté, j'en recherche curieusement l'origine. Rien sur la mère que j'examine complètement. Et, d'ailleurs, la meilleure preuve que cette femme était saine à cette époque, c'est que plus tard elle contracta la syphilis de son enfant. — D'autre part, rien non plus sur le père, ni comme symptômes actuels ni comme antécédents.
J'examine alors la bonne de l'enfant, entrée au service de cette famille depuis trois à quatre mois, et je la trouve en pleine syphilis secondaire, avec nue éruption érythémato-papuleuse du tronc et des membres, des croûtes du cuir chevelu, des adéuopathics inguinales, cervicales et mastoïdiennes, des papules vulvaires, et (notez ce dernier point) force plaques muqueuses dans la bouche.
fl) V. Ant. Roussel, De la syphilis tertiaire dans la seconde enfonce et chez les adolescents [IMsa Clu Paris, 1881, n" G5). — Monographie très intéressante, où l'auteur, entre antres mérites, a lal^orieusement réuni une foule de documents relatifs à la sypiiilis acquise des jeunes sujets.
SOURCES OE CONTAGION. nSl
Fiualomt'ul, j'apprends ceci des pareiiLs et de la boiiiu; : l'ciifanl a une double liabiUule dont on n'a pu le corriger; d'abord, il ne cesse de létcr ses pouces ; puis il cherche toujours h intro- <luire ses doigts dans la bouche de toutes les personnes qui rapprochent. Cela, je viens d'en avoir la preuve pour mon compte, <'ar, pendant que je l'examinais, il m'a porté plusieurs fois ses petites mains à la bouche. « Cent fois par jour, me dit la bonne, il me fait cela, à moi; il me met ses doigts dans la bouche, puis illcs tettc, et ainsi de suite. » Pouvait-elle mieux me raconter comment l'enfant avait porté sur sa langue le virus des lésions buccales dont elle était affectée?
Autre cas de même ordre. — Une petite fille de vingt-deux mois m'est adressée par un de mes confrères, comme affectée d'une maladie syphilitique. Je constate en effet sur elle une syphilido érythémateuse des mieux caractérisées, et je trouve comme origine de cette syphilis un chancre du cou, flanqué de .«a pléiade caractéristique.
Or de qui l'enfant tenait-elle cette contagion, de date forcément toute récente? De son père ou de sa mère? Pas le moins <lu monde. Tous deux, examinés avec soin, étaient parfaitement indemnes de syphilis. Elle la tenait sûrement de sa bonne, qui présentait depuis quelques mois des syphilides buccales et qui, bien qu'avertie par un médecin du caractère contagieux de ces accidents, avait commis l'imprudence d'embrasser l'enfant sur le cou (1).
Rien d'étonnant à ce que de telles contagions se produisent avec un certain degré de fréquence, et il est même à prévoir que cette fréquence ne fera que s'accroître avec le relâchement moral qui caractérise notre époque. Aujourd'hui, en effet, quantité d'enfants sont élevés bien plutôt par leurs bonnes que par leurs mères; quantité d'enfants, spécialement dans les classes élevées delà société, vivent avec leurs bonnes du matin au soir et du soir au matin. La faute en est, dit-on, aux exigences des af-
(1) Ce cas curieux a 616 relaté in extenso par l'uu de mes anciens élèves, le D' Ilulot {Qunlqucx ii/jservations de chancres cxtra-f/didiaiu-, Olis. XIll, Annales de devmul. et dcsijphil. publiées parle D'" Uoyon, t. X, 1879-80).
faircs, aux nécessités du travail, olc. ; j'en rendrais plutôt responsables les agitations, la turbulence, la dissipation de la vie mondaine, et surtout l'abaissement du sentiment maternel dans certaines familles. Mais laissons ce point qui regarde le moraliste plutôt que le médecin, et disons seulement, en ce qui nous concerne, que cet abandon des enfants à des soins salariés n'est pas sans leur faire encourir des dang-crs spéciaux, dont témoignent les observations que nous venons de citer. La santé de l'enfant, en de telles conditions, devient soumise à la santé de sa bonne. Supposez cette bonne syphilitique ; il y aura toutes chances pour qu'un jour ou l'autre elle infecte l'enfant dans les mille rapports quotidiens de la vie domestique.
III. — Autre origine de contagions : L'enfant j:) eut être pour l'enfant une source de contamination syphilitique.
Comment cela? pour toute la série des raisons suivantes : Parce que, d'une part, la syphilis se porte très fréquemment sur la bouche chez l'enfant, et crée là des foyers de contagion (les nourrices en savent quelque chose); — parce que, d'autre part, les enfants s'embrassent souvent entre eux, portent constamment à leur bouche tous les objets à leur disposition, leurs ouets notamment, se prêtent réciproquement ces jouets, mangent ensemble, boivent ensemble, échang-ent leurs timbales, leurs cuillères, etc. Delà des risques multiples de contagion.
Exemples :
Dans un travail très étudié, où il a rassemblé plusieurs cas du genre, le D"" Roussel relate une observation personnelle où l'on voit un enfant syphilitique, âgé de deux ans, transmettre la syphilis à deux autres enfants, ses oncles, âgés de quatre et six ans, ainsi qu'cà sa grand'mère, laquelle, à son tour, communiqua la contagion à son mari (1).
De même, Sturg'is a cité le cas d'un enfant de vingt-deux mois qui, affecté d'un chancre de la paupière, communiqua la contagion, sous forme à.' Mn chancre de la joue, à sa sœur aînée, âgée de six ans (2).
(1) Thèse citée, p. 78,
(2) The American Journal of the med. sciences, 1873, p. 102.
SOURCES DE CONTAGION. »»-
Drysdala a vu une jeune lille de dix- neuf ans êlrc infectée de syphilis par un nourrisson aypliililique qui la mordit à la lèvre. — A son tour, celte jeune lille infecta sa sœur, âgée de treize ans, avec laquelle elle couchait (4).
(( Il nous souvient, dit le D'' Pontet, d'avoir vu il y a quelques années, à l'hospice des Enfants assistés , dans le service de M. le D' Guéniot, un petit garçon de six ans, scrofuleux, qui contracta la syphilis en emhrassant une de ses petites voisines de lit, laquelle était syphilitique (2). »
Dowse a publié la très intéressante observation d'une petite fdle de neuf ans qui, s'étant prise d'amitié pour un petit enfant étranger, contracta de lui la syphilis dans les conditions suivantes. Elle jouait avec lui « à la petite maman », le tenant constamment dans ses bras comme une nourrice tient un enfant. Or, son avant-bras fut souillé par le pus de plaques muqueuses que l'enfant portait à l'anus, et devint le siège d'un chancre qui servit d'origine à une effroyable syphilis maligne, suivie de mort (3).
Je donne actuellement mes soins à une petite fille qui, à l'âge d'un an, a contracté la syphilis d'un autre enfant un peu plus âgé, lequel tenait la maladie de sa nourrice. Comment se fit la contagion entre ces deux enfants, qui jouaient toujours ensemble, qui mangeaient ensemble, qui s'embrassaient souvent, etc.? c'est ce que je ne saurais dire, bien entendu. Toujours est-il que la petite fille présenta un chancre induré de la lèvre supérieure peu de temps après que son petit camarade avait été affecté de plaques muqueuses labiales.
Et ainsi de suite pour d'autres cas en grand nombre, dont il serait vraiment superflu de continuer l'énumération.
IV. — Enfin, des risques nombreux de contagion dérivent pour l'enfant des mille soins de l'élevage, des circonstances variées de la vie domestique, de l'usage d'objets communs,
(1) The Lancet, 1869, t. II, p. 639.
(2) De la syphilis infanlili: acquise, l'aris, 1878.
(3) Fatal case of syphilis conlracted from ihe congénital form of thc disease, The Lancel, 1877, 1. 1, p. 842.
de la promiscuité et de roncombrement qui résultent de la misère, etc., etc. Tout cela, aidé par l'incurie, l'ignorance, l'absence d'bygiène et de propreté, aboutit à créer pour l'enfant une source de dangers auxquels il ne succombe que trop souvent.
C'est ainsi que j'ai vu un tout jeune enfant issu de parents sains être contagionné, dans sa famille même, par un biberon. Une ouvrière en journée, qui travaillait dans cette famille cl qui parfois suppléait la nourrice dans les soins à donner à l'enfant, avait amorcé ledit biberon avec sa bouclie, à une époque où elle avait les lèvres couvertes de plaques muqueuses.
J'ai vu de même une petite fille de six semaines être affectée d'un cliancre induré de la vulve, qui lui fut communiqué, suivant toute vraisemblance, par une éponge. Cette éponge avait servi, dans une salle d'hôpital, à la toilette de plusieurs enfants nouveau-nés, dont quelques-uns étaient syphilitiques et présentaient des syphilides érosives ou ulcéreuses sur les parties génitales.
M. Lagneau a cité le fait semblable d'une fillette de six ans qui fut infectée par une cuillère servant à un nourrisson syphilitique (1).
Un cas identique a été observé par M. le D'' Viennois sur un enfant de sept ans qui, « s'étant servi de la cuillère de sa mère, au moment où celle-ci était affectée de plaques ulcérées de la gorge, contracta un chancre infectant de l'amygdale droite, suivi d'accidents constitutionnels )) (2).
Buchanan Buxter a relaté l'observation d'un enfant de trois ans qui fut affecté d'un chancre syphilitique de la langue « pour avoir sucé la brosse à dents de son père, qui avait à cette époque la bouche tout ulcérée par la syphilis » (3).
La contagion s'est plusieurs fois exercée parle coucher en commun, par le lit commun. Je me rappelle que Trousseau nous parlait souvent d'une contagion de ce genre transmise d'une mère
(1) Remie d'hygiène et de police sanitaire, 1879, p. 131.
(2) Recherches sur la contagion de la syphilis secondaire, Thèse de Paris, 1860, p. CG.
(3) A case of sijphililic inocidUion hy a loolhbrush, The Lancel, 1879, t. I, p. 7G8.
SOURCES DE CONTAGION. .ï8d
à SOU oiitaiil. — Lu iail scinhlablft a tloiiiic liiui, il y a liiuî douzaine d'années, à une cn(iuèLe méflico-léyalo. Il s'agissait dans ce cas d'une petite lîUe de quatre ans qui prit la syphilis eu couchant dans le même lit que son père affecté de syphilis. On (•[•ut d'abord à un altoulat criminel ; mais l'expertise, habileuiout dirigée par M. (lailleton, vint décharger le père de l'horrible accusation qui pesait sur lui (1). — N'avons-nou's pas eu ici mémo (pardonnez-moi cette digression) un malade qui contracta un chancre syphilitique de la région trochantéricnne pour avoir ollert l'hospitalité de son lif h un de ses camarades atlecté d'un chancre syphilitique de la verge? Ce lit étant fort étroit, le nouvel hôte n'y tenait couché que sur le côté, si bien <iue, dans cette situation, sa verge se trouva plusieurs fois en contact avec la cuisse de son ami, qui fut contagionné de la sorte.
Au surplus, il est actuellement de notoriété commune que, pour certaines affections auto-inoculables (telle que le chancre simple, le favus, l'impétigo contagiosa, etc.), les draps de lit sont des agents de dissémination et de propagation d'un point du corps à un autre. Exemple : un de nos malades, d'abord affecté de chancres simples de la verge et d'unbubon chancreux, a présenté ultérieurement deux chancres typiques du jarret. Nul doute, enquête faite, que ces chancres si singulièrement situés n'aient eu pour origine une inoculation transportée là par des <lraps malpropres et souillés de pus virulent.
Donc, de par l'analogie comme de par l'observation directe, le coucher en commun, le lit commun, constitue pour l'enfant une source certaine de contaminations syphilitiques (2).
Je poursuis. — M. Tédenat, professeur agrégé à la Faculté <lc Montpellier, a cité le cas d'un enfant de doux à trois ans qui s'inocula un chancre induré à la lèvre supérieure par l'intermédiaire d'un instrument de musique. Cet instrument
(1) Violet, Étude pratique sur la sijp/nlii infanlile, p. 'IS {Thbsc do Paris I87i, no 107).
(2) M. le Dr .Iuliien a dit mémo, dans son Traitd des maladies vénériennes : « Co n'est pas chose rare que de voir dos enfants s'infocter auprès do leurs parents, lorsque la misère rassemble dans le même lit plusieurs membres d'une mCime famille. »
o86 SYPHILIS ACQUISE DE L'ENFANCE.
servait à son père, qui était syphilitique et affecté à cette époque de plaques muqueuses labiales (1).
Des exemples de contaminations multiples d'enfant à enfant se sont produits plus d'une fois dans les crèches, dans les maisons de sevrage mal tenues, etc. Vidal (de Cassis) a vu cinq enfants affectés simultanément de syphilis dans une maison de cet ordre, dans un véritable bouge, « on il n'y avait qu'un verre en étainpour six petites pensionnaires ».
Signalons enfin comme cause possible de contagion cette coutume non moins dangereuse que dégoûtante (et cependant familière aux nourrices) qui consiste à laver les enfants avec de la salive, voire (ce qui est plus rare, à vrai dire) avec de l'eau « tiédie dans la bouche ». Bertin, à ce dernier propos, a relaté une longue observation qui se résume en ceci :
Une petite fille de quatre mois, née de parents sains, est affectée d'un chancre vulvaire, bientôt suivi d'accidents constitutionnels. — Curieux de remonter à l'origine de l'infection dont cette enfant a été victime, Bertin institue en ce sens une enquête minutieuse et prolongée, d'où il résulte que le père et la mère de l'enfant sont indemnes de syphilis ; — que l'enfant a été confiée pour un certain temps à l'une de ses tantes; — que celte tante est infectée de syphilis; — qu'en dépit de sa syphilis, ladite tante embrassait souvent l'enfant, et, de plus, avait l'habitude « de lui laver les parties génitales avec de Teau qu'elle mettait auparavant dans sa bouche pour la tiédir » (2) 1
III. — Un autre ordre de contagions peut résulter pour l'enfant à'attenlats criminels.
Certes, les contagions de ce genre sont plus rares et bien plus rares que la plupart des précédentes. Elles le sont moins cependant qu'on ne le supposerait à priori. Nous en avons observé ici-même plusieurs cas, dont un ces derniers jours, et celui-ci sous la forme la plus révoltante que puissent affecter ces odieux attentats. Il s'agissait dans ce cas, vous vous le rappelez, d'un petit garçon de onze ans, qui nous fut amené pour de grosses papules hypertrophiques de la marge do l'anus, avec quel-
(1) V. Roussel, Tlièsc citée, p. 90.
(2) Truità de la maladie vénérienne chez les enfants nouveau-nés, etc., 11" obs., p. 77. Paris, 1810.
SOUUCILS DE CONTAGION.
quos autres accidents d'ordre secondaire. La nature même de ces manifestations témoignait, en toute évidence, que nous n'avions pas affaire à une syphilis héréditaire, car une syphilis héréditaire ne produit pas de plaques muqueuses à onze ans, c'est-à-dire à une échéance où l'infection est en période tertiaire. Notre conviction immédiate fut donc que ces accidents résultaient d'une infection acquise ; mais nous ne pûmes tout d'abord obtenir aucun renseignement sur le mode d'infection dont cet enfant avait été victime. Doux jours après seulement, nous fûmes éclairés à ce sujet. L'enfant avait subi, quelques mois aupararant, les approches d'un homme, et cet homme avait été reconnu syphilitique.
A Lourcine, les cas de cet ordre sont d'observation assez commune. J'en ai recueilli une quinzaine d'exemples pendant mon passage à cet hôpital.
Et, puisque l'occasion s'en présente, laissez-moi vous dire incidemment que mon expérience personnelle de ces tristes choses a pleinement coniirmé pour moi un fait incroyable déjà signalé par Parent-Ducluitelet (1), à savoir, que ce ne sont pas seulement des passions honteuses, telles que l'appétence sexuelle pour l'enfant, qui conduisent certaines brutes à abuser de l'enfant, au risque de lui communiquer une maladie grave. Il est un autre mobile plus odieux encore et plus criminel qui sollicite à cet attentat des natures aussi imbéciles que dépravées. Ce mobile stupide, non moins qu'infâme, c'est le préjugé populaire d'après lequel « un sûr moyen de se débarrasser de la vérole est de la transmettre à un sujet vierge »! — De là le crime, en nombre de cas.
Quels sont, dans les contagions de ce genre, les enfants les plus exposés? — Tout naturellement les petites fdles, vers lesquelles l'instinct sexuel dirige les coupables. Mais ce qu'il faut savoir aussi (car le médecin doit tout connaître dans les turpitudes humaines, en raison des enquêtes médico-légales auxquelles elles ne donnent lieu que trop souvent), c'est que
(I) De la prostitution dans la ville de Paris, III» édit., p. 49.
les petits garçons ne sont pas à l'abri de ces sortes d'attentats. Maintes fois on a constaté sur eux des contaminations de cet ordre. A preuve le dernier cas que je vous citais a l'instant.
Il y a plus encore. De telles contagions se sont parfois exei'cées dans les conditions les plus inattendues, les plus surprenantes. x\insi on a vu des femmes abuser de jeunes garçons, voire de petits enfants. Pour n'en citer qu'un exemple (car j'abrège le plus possible ce pénible sujet, en ne vous disant que ce qu'il est utile, indispensable à un médecin d'en connaître), le 15 avril 1861, la cour d'assises des Côtes-du-Nord condamnait à six ans de réclusion une fille de vingt et un ans qui, atteinte de sypliilis, avait attiré dans son lit un enfant de cinq ans et l'avait infecté. Elle aussi avait cédé, paraît-il, au préjugé dont nous parlions tout à l'iieure, et avait compté se guérir de sa maladie « en la transmettant à un sujet vierge, n'ayant pas encore eu commerce avec les femmes » (1).
Les liens du sang n'ont pas toujours prévenu de tels attentats. Ainsi nous avons eu dans nos salles, il y a quelques années, un tout jeune enfant qui tenait la syphilis de son frère, garçon de dix-neuf ans. — J'ai été consulté dans une affaire judiciaire oii un père avait communiqué la syphilis à sa fille, âgée de quatorze ans; etc., etc.
Enfin, on a vu — ceci est le comble en l'espèce — des enfants recevoir la syphilis d'autres enfants dans des approches ou plutôt des essais, des simulacres d'approches vénériennes. Lawrence a relaté, par exemple, le cas d'une petite fille de dix ans qui gagna la syphilis dans une ébauche de rapport avec son petit cousin âgé de quatorze ans (2).
IV. — Autre point. — L'enfance n'est pas à l'abri des contagions dites médicales et dérivant en effet de pratiques médicales. Loin de là. Elle paye même un large tribut à quelquesunes d'entre elles, comme vous allez le voir.
(1) Cas emprunté ù la thèse précitée de M. le Roussel, p. 08.
(2) TIte Lancet, 1800, t. II, p. 239.
SOllHt'.ES DE CONTAGION.
Citons en promièro ligne, couuue proloLype des contagions (le cet ordre, colle qui résulte de la vaccination.
Rien que de très naturel à ce que les enfants soient les victimes ordinaires des contaminations syphilitiques qui s'opèrent par le vaccin, puisque la vaccination est par excellence une opération qui se pratique dans le premier âge.
Les contaminations de cet ordre sont rares à la vérité. Ainsi je n'en ai encore observé que deux cas dans ma pratique privée. Il est à croire aussi qu'elles deviendront de plus en plus rares, maintenant que l'authenticité de la syphilis vaccinale n'est plus contestée et que l'attention des comités de vaccine est appelée sur ce point. Mais ce qui, malheureusement, compense leur rareté, c'est qu'il est presque de leur essence de faire à la fois un certain nombre de victimes. Quand un malheur de ce genre vient à se produire, c'est rarement un seul enfant qui est atteint. Presque toujours ou tout au moins dans la plupart des cas, ce sont plusieurs enfants qui sont contagionnés du même coup, étant donnée l'habitude ou, disons mieux, la nécessité fréquente de faire sei'vir un seul vaccinifère à l'inoculation d'une série, d'une « fournée » de sujets à vacciner. Si ce vaccinifère est infecté de syphilis, toute la fournée y passe, ou peu s'en faut, et la contagion se trouve transmise de la sorte à une série plus ou moins nombreuse d'enfants ou d'adultes. Jugez-en par les quelques chiffres suivants.
Dans le cas malheureux qui s'est produit à l'Académie de médecine en 1865, il y eut weî^/'enfants (sans parler des adultes) (jui reçurent la syphilis d'un vaccin entaché de syphilis.
Le désastre a été bien plus lamentable en d'autres cas. Ainsi l'on a vu :
Quatorze enfants infectés de la sorte à la Rufina ;
Trente-quatre à Lu para;
Trente-cinq h Crémone ;
Trente-huit à Rivalta ;
Quarante dans un cas relaté par Gérioli.
Et ce qui est vrai pour la vaccination ne l'est pas moins |)0ur la revaccination. Le BuUelin ch la Société médicale de la Suisse
o90 SYPHILIS ACQUISE DE L'ENFANCE.
romande nous apprend qu'on 1878, sur vingUsix jeunes filles de douze ans soumises à la rovaccination, douze furent infectées dû syphilis.
Et de même pour tant et tant d'autres cas analogues que j'au ■ rais à citer.
Une autre opération, qui se pratique sur l'enfance dans la religion juive, a été plusieurs fois l'origine de contaminations semblables. Il existe même dans la science à ce propos un cas célèbre qui mérite d'être rappelé sommairement.
A une certaine époque, nombre d'enfants israélites se trouvèrent affectés de syphilis à la suite de la circoncision. On s'émut, on ouvrit une enquête, et de cette enquête il résulta (je vous fais grâce des détails)' que ces enfants avaient été infectés par la bouche de l'opérateur. Par la bouche? allez-vous me dire. Oui, car dans le vieux rite hébraïque, l'opérateur ou moliel devait, après avoir pratiqué la section du prépuce, appliquer par trois fois les lèvres sur la plaie de la verge et pratiquer la succion de l'organe. Or, à l'époque en question, le mohel se trouvant affecté de syphilis et tout spécialement de syphilides buccales, il avait naturellement transmis la syphilis à ses opérés, exactement comme un nourrisson syphilitique la transmet à sa nourrice, et même d'autant mieux, d'autant plus sûrement que les plaies toutes récentes de la verge constituaient autant de surfaces d'absorption, autant de portes d'entrée ouvertes au virus. — C'est depuis cette triste aventure, soit dit incidemment, que, grâce aux efforts de M. Ricord, le manuel opératoire de la circoncision juive a été modihé par la suppression de la dégoûtante et dangereuse pratique de la succion consécutive à la résection du prépuce.
Le cathétérisme de la trompe d'Eustache a été de même l'origine d'un certain nombre de contagions chez l'enfant. J'ai longtemps donné mes soins à une jeune fille, née de parents sains, qui a été contaminée de la sorte à l'âge de huit ans. La maladie fut d'abord méconnue sur elle comme nature, puis négligée plus tard, si bien qu'elle a abouti aux plus graves acci-
SOUEICES DE CONTAGION.
(lents: phagédénismo gullural, nécroses nasales, ozèno efii'oyablo, enbmlrcmonl du nez, clc.
D'aulres fois, des enfants ont été victimes de l'imprudence, de l'ignorance ou de l'ineptie de certaines sages-femmes ou plutôt de certaines matrones qui — dans les campagnes spécialement ou les petites villes do province — usurpent souvent le titre et les fonctions de sages-femmes. Exemple du genre cité par Blcynie :
Une de ces matrones avait l'habitude, au moment de la chute du cordon ombilical, de toucher la petite plaie ombilicale « a.yca deux doigts imbibés de sa salive », et de la frictionner avec cette salive. Tout alla bien, et cette pratique, pour ridicule qu'elle fût, resta inoiïensive tant que cette femme fut indemne de syphilis. Mais le malheur voulut qu'elle contractât la syphilis, et alors vous préjugez bien ce qu'il advint. Un grand nombre de contagions furent transmises de la sorte.
Ajoutons enfin qu'en maintes occasions les enfants ont subi le ricochet de syphilis transmises à leurs mères par des pratiques médicales ou prétendues telles. Tels sont les deux cas suivants, que je dois vous citer comme spécimens.
« Dans une ville de province, à Condé, raconte le D"" Bourgogne à qui j'emprunterai ce premier fait, une femme prêtait son ministère soit pour former parla succion le mamelon des nouvelles accouchées, soit pour dégorger leurs seins d'une surabondance de lait... Cette femme vint à contracter la syphilis et fut affectée, entre autres accidents, d'ulcérations buccales... Mandée à cette époque près d'une dame récemment accouchée, <jui était affectée d'une fissure au sein et dont les mamelles étaient distendues par une grande quantité de lait, elle exerça la succion sur elle plusieurs jours de suite. La fissure au sein ne tarda pas alors à se transformer en un ulcère rebelle, qui emporta le mamelon; puis, quelques semaines plus tard, se manifestèrent des symptômes non douteux d'une syphilis plus avancée.
« Une autre dame qui, également aflcctée d'une fissure au
sein, avail fail appeler la même femme pour se débarrasser de son lait, fut affecLée d'ulcères auxmamelons, et, plus lard, d'éruptions pustuleuses de la peau, d'ulcérations de la gorge, etc..
« Mes doutes sur l'origine de ces deux infections s'étanl cliang-és en certitude par le rapprochement de ces deux faits, et sachant que cette femme était très répandue dans la ville et aux environs de Gondé pour donner des soins aux nourrices, je crus devoir donner à la découverte que je venais de faire toute la publicité possible, afin de donner l'éveil aux personnes qui s'en serviraient et à celles qui auraient pu la faire appeler. Il était temps de prendre cette mesure; car j'avais à peine fait connaître tout ceci que huit nourrices se présentèrent presque au même instant chez moi. Toutes avaient souffert que cette femme appliquât ses lèvres impures sur leurs seins, et toutes avaient été plus ou moins contagionnées.
« Appelé dans quelques maisons, je fus à même de voir (|ue la contagion ne s'était pas arrêtée à la quantité de personnes que je viens d'indiquer. Je puis porter au nombre de douze ou quatorze les fenunes qui ont été infectées par la succion des seins ; six ou huit autres échappèrent à la contagion. »
Et ce n'est pas tout; car, « 4° px-esque toutes les femmes qui gagnèrent ainsi la syphilis la communiquèrent à leurs enfants ; — 2° quelques-uns de ces enfants transmirent le mal, avant qu'il fût découvert, à des nourrices auxquelles on les avait conliés ; — 3° plusieurs de ces nourrices gâtèrent également leurs propres enfants, à qui elles donnaient le sein concurremment avec le nourrisson infecté ; — 4" bien plus, enfin, les enfants sains qui se servirent des vases que les nouveau-nés infectés touchèrent de leurs lèvres, contractèrent également cette dégoûtante maladie (1). »
Second fait. — Le D'' Bardinet (de Limoges) a lu devant l'Académie, en 1874, la très curieuse observation d'une sagefemme de Brive qui, bien qu'affectée au doigt médius droit
(1) Extrait d'un mémoire trop peu connu du F. Bourgoguo, ayant pour titre : Considérations générales sur la contagion de la maladie véne'rienne des enfants trouvés à leurs nourrices, suivies de la relation d'une affection syphililiqiie coimminiquée à plusieurs femmes par la succion du sein. Lille, 1825.
SOURCES DE CONTAGION 593
(l'uno ulcération syphilitique, n'eu continua j)iis moins à exercer sa profession, touchant dos femmes, accouchant des femmes, soignant des enfants, etc. Elle ahoutit de la sorte ;ï créer une véritable épidémie do syphilis dans la petite ville de Brive. Car, bien entendu, les femmes infectées de la sorte ne manquèrent pas, au moins pour un bon nombre, de transmettre la syphilis à leurs enfants d'abord, puis plus tard à leurs maris, etc., etc. Si bien que, de. ricochets en ricochets, on arriva à compter plus de cent victimes. L'alïaire alla en justice, et le Procureur delà République ne releva pas moins de dix cas (<à parler seulement de ceux qui purent être mis en cause) oii des enfants avaient reçu de la sorte la contagion (1).
V. — En dernier lieu, il va sans dire que l'enfant est exposé à presque tous les risques de contagions accidentelles qui peuvent aifecter l'adulte, contag ions multiples non moins que variées, imprévues et impossibles à prévoir, impossibles également à catégoriser, par ce fait même qu'elles sont, comme je viens de le dire, accidentelles. Sans m'attarder cà vous en faire ici une énumération superflue, il me suffira de vous signaler comme exemple la principale et la plus active.
Celle-ci, c'est le baiser. Chacun sait combien les enfants, les petits enfants surtout, sont embrasseurs et embrassés. « L'enfant, a dit Michelet, est fait pour le baiser, m'appelle, il leprovoque ». Or jugez à quels risques expose le baiser, étant donnée la prodigieuse fréquence des syphilides buccales. Déjà je vous ai parlé d'enfants contaminés de la sorte par leur mère ou par leurpère, parleurs nourrices, par leurs bonnes, etc. Ehbien, il va sans dire que le danger reste le même dans toutes les conditions
possibles et vis-à-vis de n'importe qui . Aussi a-t-on vu maintes fois des enfants être contagionnés de cette façon par des collatéraux, des amis, des visiteurs, des voisins, des étrangers, etc., etc.
Solomon a relaté le fait d'un enfant de huit mois, né de parents sains, qui fut affecté d'uu chancre de la paupière inférieure pour avoir été embrassé par sa tante, laquelle présentait
(1) V. Dullelins de l'Académie de médecine, X^ilA.
FOUIINIER.
à ce momcntdcs érosions secondaires des lèvres et des amygdales (1).
Rollct a raconte un cas tout semblable, observé sur un enfant de quinze mois qui avait été embrassé par une prostituée. Cet enfant transmit à son tour la contagion à ses deux frères, à ses deux sœurs et ù sa grand'mèrc.
J'ai vu, pour ma part, une petite fille de neuf ans recevoir la syphilis par un baiser d'un de ses cousins aflecté de plaques muqueuses labiales. Cette enfant présenta un chancre typique de \a.joue, suivi d'accidents secondaires.
Telles sont, Messieurs, les principales sources où s'alimente la syphilis acquise de l'enfance.
Resterait à déterminer maintenant la fréquence relative de ces divers modes de contagion. Mais cela excéderait de beaucoup les données actuelles de nos connaissances. Je ne sache pas que jusqu'à ce jour un essai de statistique sérieuse ait été institué once sens. Je puis bien vous dire les résultats que me fournissent à ce point de vue les observations de ma pratique privée, et ces résultats, les voici :
Contagions infantiles dérivant:
Des parents de l'enfant
De nourrices
De bonnes, gardes, domestiques
D'enfants
De contagion vaccinale
De conlagion médicale
D'attentats criminels
D'origines restées inconnues...
Total..
Mais ces chiffres sont manifestement trop peu élevés pour faire foi. Ne les prenez donc que pour ce qu'ils valent, à savoir pour des résultats provisoires, sujets à révision, susceptibles eu un mot d'être modifiés du tout au tout par une observation plus étendue.
19 cas
42 cas.
(t) TheBrilish med. Journal, 18G3, t. I, p. 23C.