‹ La syphilis; ses formes, son unitéChapitre 13 sur 57 · DOCTRINE ET MÉTHODE · texte numérisé non relu

DOCTRINE ET MÉTHODE

a sa jurisprudence et sa technologie propres. Et l'iiistoire de la maladie se complique surtout du conflit des opinions et des variations de langage de chaque prétendant. C'est là que Ton a amoncelé, comme à plaisir, les difficultés. — Nous jeter tête baissée dans la mêlée pour augmenter encore la confusion, telle n'est pas notre envie. Que le lecteur nous pardonne donc si, en même temps que nous prenons la question à sa source^ nous cherchons à ramener le débat au droit commun.

§ 2* — I/essentialité morbide.

En considérant la syphilis comme une essence morbide^ nous n'avons pas l'intention de faire surgir une hypothèse nouvelle ou quelque subtilité métaphysique, à notre tour. Hâtons-nous de dire qu'il faut entendre parla, relativement à la maladie, l'indivisibilité ou l'immutabilité de sa nature révélée par l'ensemble de ses phénomènes constants. Les essences ne nous sont connues que par l'immutabilité de leurs manifestations : immutabiles rerum essentiœ. Or ces manifestations sont, pour nous, du ressort de l'observation. Loin de nous envoler aux régions nébuleuses des théories spéculatives, nous restons cramponnés au terrain solide des faits dont une loi primordiale éclaire et cimente les rapports et fixe l'harmonie. Le rapprochement entre la permanence des caractères propres aux individualités morbides et la permanence des caractères appartenant aux espèces naturelles, ce rapprochement, disons-nous, entre la maladie et l'espèce, n'indique qu'une analogie et n'intplique point ridentité. Les maladies ne sont donc, suivant J.-P. Tessier, que des essences par analogie. Aller plus loin, violenter cette analogie, c'est passer de l'hémisphère des faits à celui des chimères. Assimiler les maladies, qui ne sont que des

modes accidentels définis du composé vivant à « des espèces dont les individus portent f empreinte rigoureuse du type^ c'est faire une hypothèse toute gratuite (i). »

Cette erreur, nous l'avons vu, fut celle du spëcificisme, Paracelse, Van Helraont, Campanella, Fernel, en ont été les parrains. Certaines maladies^ parmi lesquelles surtout la syphilis, se présentaient aux yeux des observateurs, avec des individualités presque identiques ; et, en outre, leur pouvoir contagieux semblait offrir une similitude apparente de plus avec la reproduction des espèces végétales et animales par voie de génération. D'oîi l'assimilation pittoresque de la transmission contagieuse avec une substance organisée reproductrice, graine ou ferment. Ce furent les maladies dites spécifiques^ les grands empoisonnements^ les septicémies ayant pour générateur une cause externe, raison unique et logique de tous leurs phénomènes.

Nous avons exposé l'inanité du spécificisme, soit qu'il s'appuie sur la théorie de la fermentation^ soit sur celle de l'intoxication. La notion de l'essentialité morbide va nous aider à dépouiller complètement cette vieille erreur rajeunie par les spécificiens modernes, et à substituer aux hypothèses sur le virus la solution scientifique en rapport avec l'état actuel de nos connaissances.

§ a. — I^e virus.

On sait quelles furent les aberrations qui se firent jour à l'occasion des premières recherches sur les origines du contage syphilitique. Né sous l'influence maligne des astres ; engendré, comme les hommes de Deucalion, du

(1) J. P. Tes8ier,ilW médical. ParU, 1861. t. XIV^ p. 332.

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limon des terres mondées ; fluide séminal corrompu ; va* peur vénéreuse ; avorton monstrueux, résultant de Taceouplement impur des courtisanes et des lépreux ; germe spontané produit par les raffinements et les excès effrénés de la débauche, par les horreurs de Tanthropophagie, par les crimes de la bestialité ; — toutes ces aberrations reposent sans exception sur l'idée d'une substance occulte, acre, subtile, délétère : teinture vénérienne, poison animal, miasme, vice, virus. Quelle que soit la porte de son entrée dans l'économie humaine, quelque rôle qu'on lui attribue dans le développement ultérieur des accidents, cet agent est généralement regardé comme la maladie en substance, de même que les symptômes ne seraient que le virus en acte. Il embrasse donc la maladie, la contient et la dépose dans le corps. Il en est» toujours à ce point de vue, la quintessence propre.

A côté de ces errements, nous voyons une doctrine moins trompeuse.

Castelli définit le virus : a Usitatior est acceptio in malam partem^ qua idem significat quod venenum sive malignam et dcletariam qualitatem, » Le virus n'est donc au fond qu'une qualité.

Suivant Nysten : a Mot latin qui signifie poison et qu'on a retenu en français en lui donnant une signification différente. On entend, par virus, un principe inconnu dans sa nature et inaccessible à nos sens, qui est l'agent de la transmission des maladies contagieuses proprement dites, c'est-à-dire de celles qui se transmettent par contact immédiat : tels sont les virus variolique, vaccin, syphilitique, rabique, etc. Les viras paraissent être le résultat d'une sécrétion morbide accidentelle. Ils diffèrent essentiellement des venins qui sont des sécrétions naturelles à certaines espèces d'animaux, d Défi-

90 CONSTITQTION IfOSOLOGlQUE DE LA SYPHILIS.

nition très-sage et réservée, tirée de la quatrième édition du Dictionnaire de Nysten^ publiée par M. Bricheteau (1).

1" Proposition. — Le virus est-il un être ou un mode ? La notion de la contagion syphilitique ne se manifeste a nous que par ses effets. Aucun moyen d'investigation connu n'autorise à supposer que la cause immédiate de ces effets réside dans un être indépendant, concret, tangible, saisissable, tombant sous les sens. La chimie ne l'a jamais isolé ; le microscope ne saurait l'entrevoir. Les instruments de coercition les plus subtils ont été également impuissants à découvrir ce mythe cabalistique d'une hypothèse dévoyée. Pour rester dans la réalité scientifique, il faut s'en rapporter avant tout aux caractères sensibles des faits d'observation. Or, ce que l'on sait manifestement, expérimentalement, du virus qui nous occupe, c'est qu'il n'est point distinct, soit du pus, soit du sang, soit des liquides organisés aptes à transmettre la contagion ; c'est, en conséquence, qu'il n'est point une quantité^ mais une qualité inhérenie à ces liquides, chez l'homme atteint de syphilis confirmée ; c'est, enfin, que ce mot de virus doit désigner uniquement la propriété d'inoculation et de contagion, soit le moyen de transmission et l'occasion de développement de la maladie.

Que maintenant cette propriété suppose une modification particulière dans les parties qui en sont le support, et que le pus syphilitique contagieux soit, par essence, différent du pus d'une plaie simple, que le premier possède une influence occasionnelle spéciale que n'a pas le second, c'est ce qu'il serait absurde de nier. Mais de là à l'explication de la production de toutes pièces de la syphilis par le pus virulent, il y a un abîme qu'aucune conjecture ne saurait combler.

(1) Paris, 1824.

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Ainsi le virus syphilitique ne se révèle à nous que par ses effets inoculables ; et Ton ne retrouve, dans les fluides contagieux sans exception, aucun vestige d'une substance morbifîque spéciale et distincte. Voilà les faits; voilà par conséquent la notion positive du virus.

Cette notion est celle de la véritable philosophie. Aller plus loin, c'est faire preuve de présomption et d'ignorance. Il ne nous appartient pas davantage de pénétrer Tessence des maladies que Tessence des substances dont nous aftirmons hautement la réalité sur la foi de leurs phénomènes. Laplace a dit avec juste raison : « La nature des forces sera toujours un mystère ; on ne peut déterminer que leur efi*et et les lois de leur action. » Telle est la méthode de toute science. — En physique, l'étude de l'élasticité des corps ne repose point sur Thypothèse d*une entité indépendante. L'essence de l'électricité, du calorique, représente uniquement la somme des efiets constants et spéciaux attribués à ces agents ; il ne vient jamais à l'esprit d'un physicien sérieux de perdre son temps et d'égarer sa route au milieu des conjectures et des niaiseries sur la nature intime du calorique ou de l'électricité. — De même, en chimie, aucune hypothèse ne prétend guider l'étude des combinaisons définies; on sait assez que, du jour où l'illusion et l'entrave du phlogistique ont disparu, cette science constituée a marché à pas de géant. « A l'origine, disait tout récemment le savant chimiste M. Berthelot^ le feu était regardé comme un élément, comme m ÊTRE, à un titre aussi complet^ aussi absolu que n'importe quel autre. Aujourd'hui, ce n'est plus qu'un phénomène^ un mouvement spécial des particules matérielles (1). »

L'on pourrait dire à peu près la même chose du virus. Ce

(1) Berthelot, Revue des Deux-Mondes, Paris, 1863^ t. XLYUI.p. 454.

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n'est pas une substance, mais un phénomène ; non pas un être, mais un mode ou une qualité, et, comme nous allons voir, non une véritable cause, mais un instrument.

2"* Proposition. — Le vitus est-il la cause efficiente ou occasionnelle de la syphilis?

On regarde comme un axiome que le virus syphilitique agit en tant que cause externe, et, par conséquent, immédiate et efficiente, dans la genèse des accidents : cause qui serait la raison matérielle de la maladie, sa constitution et son explication même. C'est une graine qui germe, un levain qui fermente, un poison qui infecte. Cet axiome prétendu est l'ingénieux roman dont nous avons montré en détail les erreurs.

Voici ce que répond d'une manière générale l'observation :

D'abord, quant aux explications physico-chimiques invoquées à l'appui, l'observation en déclare ici l'application fausse et erronée. « Ferment, graine ou poison, — dit trèsbien notre distingué confrère, M. Gonnard, — le virus met en défaut les lois connues de la fermentation, de la germination, de l'intoxication. Inutile de poursuivre dans ses détails la démonstration de cette antipathie ; une expression générale suffira. Continuité d'action pour le poison, continuité de même pour le ferment et le germe, et, de plus, identité dans les produits, depuis le début jusqu'au terme de l'évolution organique : telles sont les lois incontestées de la chimie et de la botanique. Or, que devient la loi de continuité en présence des intermittences de la syphilis, de ses alternatives de sommeil et de réveil ? Que devient la loi d'identité en présence des lésions si étrangement diverses, de syphilitique à syphilitique, et de période à période (i)? » Voilà donc une

. (1) Ij>c. cit,, p. 19.

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graine, un ferment^ un poison, — comme il n'y en a pas.

Ensuite, quant aux explications physiologiques qui font absorber et voyager d'étape en étape cet agent siibstantialise, nous avons vu que l'observation n'en prouve nullement la réalité. Ajoutons simplement ici que cet agent, au lieu d'entrer en exercice immédiatement, suivant les lois ordinaires, présente un temps d'arrêt ou d'incubation. Il lui faut un certain travail local préalable, sans lequel son action générale ne se développe point.

Enfin, les notions pathologiques ne sont pas moins violées par la supposition qui fait jouer au virus le rôle de cause externe. Toute cause externe est véritablement efficiente et prochaine; elle explique très-bien le résultat immédiat qui la suit. Ses conséquences sont entièrement adéquates à son intensité. Du commencement à la fin, il y a un rapport exact entre l'action extérieure et ses efiets.

Or, considérons seulement ici les véritables poisons et venins. Nous ne saurions mieux faire que de rapporter, sur le rôle de ces agents externes, les considérations fécondes de l'enseignement de J. P. Tessier. Voici ce qu'il en dit : « Leurs effets directs (des poisons et des venins) sont en rapport avec la quantité et le mode d'ingestion qui convient le mieux à chacun. Celui-ci doit être avalé, tel autre respiré, tel autre inoculé. Mais les efiets, dans chacun de ces cas, sont en rapport avec la quantité de poison ingérée. Une grosse vipère tuera, alors qu'une petite vipère n'aurait déterminé qu'une intoxication. Un grain d'arsenic causera des coliques, un gramme tuera. Un petit verre de liqueur alcoolique donnera lieu à une excitation passagère, une plus grande quantité à l'ivresse, un litre déterminera la mort... Ce qu'il importe de faire remarquer, c'est que les mêmes efiels se reproduisent chez tous les hommes, sans exception^ en tenant

94 CONSTITUTION NOSOLOGIQUE DE Li SYPHILIS.

compte des dispositions naturelles des individus... Mais toutes ces résistances seront brisées par une action plus intense ou une dose plus forte. Tout homme peut être tué parla foudre, secoué par une étincelle électrique, enivré ou empoisonné par l'alcool, tourmenté ou mis à mort par un poison, une violence extérieure. C'est là ce qu'il importe de bien établir (1).»

En est-il ainsi de la syphilis? Nullement. On dit bien en premier lieu, que l'on peut produire la syphilis à volonté. Mais cette proposition, dans sa rigueur absolue, manque d'exactitude. Il est vulgaire de rencontrer des individus qui se sont exposés impunément à la contagion dans les mômes fojersoîi d'au très la contractent avant et après eux. Bien plus, l'inoculation du chancre, — qui infecte ou empoisonne, — est précisément celle qui a le plus de chances d'avorter. Des sujets sains, qui l'ont demandée même au virus déposé sur la lancette des expérimentateurs, ont échappé à la contagion. Le dogme de ï égalité devant la vérole n'est qu'une boutade plaisante qui peut prêter à rire à l'hôpital du Midi, mais dont la rigueur ne saurait être justifiée. En outre, la syphilis ne s'inocule point généralement plus d'une fois dans lecours de la vie du môme individu, ou bien les récidives présentent des modifications spéciales. Cet état réfractaire ou cette diversité de modifications sont-ils en rapport avec quelque transformation du virus ? Non assurément. Le virus reste le même. C'est la prédisposition (c'est-à-dire la cause interne) qui a changé.

En second lieu, les effets morbides sont-ils proportionnés à la dose du virus ? Encore moins. Le nombre des chancres, leur étendue en surface ou en profondeur, ne font rien à

(I) Cours de médecine générale^ loc. cit., p. 24G.

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