‹ La syphilis; ses formes, son unitéChapitre 21 sur 57 · SYPHILIS PHAGÉDÉNIQUE OU MALIGNE · texte numérisé non relu

SYPHILIS PHAGÉDÉNIQUE OU MALIGNE

Caries muligna (G. Fallope), s^ya (Bernardin Tomilano); ulcusculum pessimum (Alex. Trajan Pétrone); chancres malins, rongeants, cacoëthes, esthioménevx, ambulatifs (des auteurs) ; ulcères serpents^ nomades (Thierry de Héry) ; phagédénisme , chancres térébrants (modernes).

Pendant que Y état phagédénique peut se montrer accidentellement, à titre de complication et d'épiphénomène, dans la forme précédente, il constitue dans celle-ci le caractère essentiel des accidents. Dans le premier cas, Tulcéralion dégénérée reprend, après un intervalle peu prolongé, ses tendances à la cicatrisation franche ; dans le second cas, la marche envahissante de Tulcère est interminable, chronique^ ou, tout au moins, sa guérison définitive se fait attendre des années. Dans la première forme, il ne s'étend guère au delà du siège primitivement affecté ; dans la seconde, il est surtout nomade et voyageur. Là, Téconomie ne paraît point se ressentir de Tinfluence de ce travail désorganisateur acci-

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dentel ; ici, il est rare qu'il n'entraîne point le dépérissement des constitutions les plus fortes, parfois même l'état cachéetique le plus avancé.

On a donné à ces ulcères le nom de phagédéniques, « parce que l'on a supposé que ce sont les mêmes, — dit Babington, — que ceux qui ont été décrits par Celse sous le nom de phagœdena, bien qu'on puisse mettre en doute (ajoute avec raison l'annotateur anglais de J. Hunter), Texactitude de ce rapprochement. » Tantôt, c'est le plus souvent, ils s'étendent surtout en superficie ; tantôt ils creusent en épaisseur de manière à former des fistules ou même des clapiers plus ou moins étendus. Ils ne sont pas accompagnés d'induration, mais d*une sorte d'empâtement œdémateux de la peau à la périphérie, et, dans leur fond, de gangrène moléculaire et de diphthérie pultacée ou pseudo-membraneuse.

Prosper Borgurati a parfaitement décrit en quelques ligQCs ces ulcères syphilitiques malins : ce M aligna ulcéra immenso dolore et perniciosa contagia serpunt, quœ ossa nudant^ nervos destruunt, venas corrumpunt, plerasque corporis partes horribili tabe maculant et intolerabili cruciatu miserrime affligunt, molestissimeque dévastant, tam exitiali perniciey tam putrida fetiditate^ ut nec tolerari, nec videri mi cum horrore ab intuentibus queant, atque ipso œgroto vitœ odium optabill morte gignunt (1).

Dans cette forme, de toutes la plus rare, l'aspect serpigineux constitue le caractère-type de l'ulcération. Elle débute ordinairement d'une manière insidieuse sous les apparences les plus simples. C'est le cas de dire : Latet anguis in fierba. Il n'existe d'abord qu'un chancre assez insignifiant qui cicatrise môme rapidement, lorsque survient à l'impro-

(1) Coll. Aloys. Luis., t. I, p. 1136.

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viste l'engorgement ganglionnaire suppuré et phagédénique le plus rebelle. Rarement le chancre et le bubon sont frappés à la fois ; le dernier en est le siège plus fréquent que le premier. Quel que soit son point de départ, ^ulcération primitive ou adénite suppurée, — l'ulcère s'allonge, ses lèvres s'amincissent^ se frangent, se contournent^ bordées d'un limbe diffus, sombre et livide; le fond, mollasse, saignant, grisâtre, est parsemé de crêtes fongueuses, de détritus pultacés, et baigné, dans ses anfractuosités, d'une sanie de mauvaise nature. Quand il a acquis une certaine étendue dans tous les sens, il continue d'envahir les téguments voisins en superficie par plusieurs points de l'une de ses extrémités, tandis que, vers l'autre bout, il reste stationnaire, présentant même quelques lambeaux irréguliers de cicatrisation. C'est ainsi que, rampant de proche en proche par l'extension de ses bords sinueux et déchiquetés, et contournant sous forme de spires les régions sur lesquelles il est placé, cet ulcère sordide manifeste, tant dans sa marche que dans son aspect, le caractère essentiellement nomade et serpigineux. Pendant longtemps aucun obstacle ne l'arrête» aucune médication ne le modifie, aucun caustique ne le transforme. Il peut détruire en profondeur les tissus jusqu'aux os. Mais, le plus souvent, il s'étend, surtout en superficie, à partir de la sphère génitale, oti il laisse d'irréparables mutilations, au pubis, aux flancs, au dos, à la cuisse, aux jarrets. Parfois, au milieu de l'une de ces migrations lentes et obstinées, quelques boutons charnus, allant à la rencontre d'une rive escarpée à l'autre, jettent une sorte de pont qui change le foyer primitif en ulcération géminée. Pendant que cet atterrissement intermédiaire s'élargit par les progrès de la cicatrisation établie solidement au centre, chacun des deux tronçons continue à l'autre extrémité avec plus de

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vigueur la marche envahissante, se séparant de plus ec plus dans leur direction opposée. On voit alors les deux ulcères voyageurs changer, d'une manière sourde et continue, de place et de forme. Par moments, la cicatrisation qui les poursuit d'un pas boiteux semble les atteindre : des bourgeons charnus en comblent le fond, les bords se rapprochent, il ne reste plus que quelques îlots à conquérir. Enfin, dans quelques cas même^ les bords calleux se rejoignent, les fistules disparaissent, la couture cicatricielle semble complètement formée... Mais le mal, apparaissant de nouveau dans ses anciennes limites, corrode les cicatrices déjà formées, étend ses ravages ; et d'espoir en espoir^ de déception en déception, les malades voient fuir les années, consumés par l'attente et la douleur, sans trouver aucun soulagement à leur misère.

Cette forme de la syphilis ne se caractérise pas seulement parla présence et les migrations de l'ulcère implacable. Les vives douleurs dont il est le siège, la suppuration intarissable dont il est la source, ne tardent pas à devenir une cause de troubles graves pour la santé générale, d'épuisement pour l'économie. Le teint pâlit, les tissus s* étiolent, le sang s'appauvrit, les forces languissent, les digestions s'altèrent, la nutrition se déprave, le corps s'atrophie. Il survient une fièvre erratique, des palpitations, de la dyspnée, diverses complications viscérales plus ou moins graves, le saignement des gencives, des hémorrhagies intestinales, des ecchymoses sous la peau, des éruptions pourprées, eczémateuses, des sueurs ou des diarrhées coUiquatives, l'œdème malléolaire, etc., etc., en un mot, après des alternatives et des recrudescences variables, l'état cachectiqu^le plus complet, qui ne laisse plus guère au médecin l'espoir de conserver la vie à ses infortunés patients. Cependant la guérison peut être

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obtenue, dans beaucoup de cas, dans une période moins avancée de la maladie, après des années de souffrance, heureux encore quand ce n'est pas au prix de lésions définitives et cruelles, d'infirmités dégoûtantes ou d'irréparables mutilations.

La syphilis maligne, à peu près toujours vénérienne, a pour siëge originaire assez constant la sphère génitale où elle exerce principalement ses ravages à Textérieur, surtout quand elle a le chancre pour point de départ. C'est dans ce dernier cas qu'elle peut détruire le prépuce, décoller la peau des corps caverneux jusqu'au pubis, disséquer Técorce du gland, perforer le canal, dépouiller les testicules, entraîner plus ou moins complètement la destruction des organes génitaux. Lorsque le chancre phagédénique siège dans la profondeur de Turètre, on l'a vu s'étendre, dans une étendue variable aux régions membraneuse et prostatique, au col et jusque sur les parois de la vessie. On comprend que l'autopsie (1) seule a pu mettre en évidence ces derniers désordres qui ne sont guère longtemps compatibles avec la vie. D'autres fois le chancre phagédénique est térébrant, mettant à nu le tissu cellulaire, les muscles, les aponévroses, les os. Chez les femmes, il peut détruire les grandes lèvres, le périnée, faire communiquer le rectum et le vagin, ce dernier et la vessie, etc., etc.

Il est commun de voir un chancre seulement atteint de phagédénisme, pendant que les autres, ses contemporains Bur le même sujet, se comportent comme des ulcérations simples et se cicatrisent rapidement ; de même avec des lésions chancreuses assez bénignes, on peut observer un bu-

( I ) Voir deux observations rapportées par M. Ricord en 1832, et présentées à l'Académie de médecine pour démontrer l'existence des chancres larvés, {Mémoires de l'Académie de médecine. Paris, 1833, t. H, p. 159.)

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bon phagédéniqiie étendu et rebelle : toutes circonstances qui font assez bon marché des explications que Ton a voulu donner de la forme phagédénifjue, attribuée par les uns et les autres aux conditions les plus opposées.

Suivant certains auteurs^ le phagédénisme serait dû à des causes purement hyposthéniques, dans lesquelles on fait ren« trer : — soit des maladies préexistantes ou concomitantes, telles que, le scorbut, Tanémie, la chlorose, la scrofule, la phthisie, les dartres, les fièvres paludéennes, les troubles divers des voies digostives, etc. ; — soit un état idiosyncrasique de débilité constitutionnelle; — soit enfin l'influence de la mauvaise nourriture, des habitations malsaines, des travaux prolongés, des veilles, des excès, etc. Suivant d'autres médecins, au contraire, surtout parmi les Anglais, les causes hypersthéniques, telles que la pléthore, Tabus des stimulants, et particulièrement de Taicool, favorisent plutôt le développement de Télat phagédénique.

Un assez grand nombre de praticiens, considérant la marche obstinée et maligne de cette forme syphilitique, ont cru devoir rattrjbuer à la nature de la cause spéciale, à la plus grande intensité du virus. C'est, au contraire, à la faiblesse du virus que la rapportent les syphilisaleurs. Suivant M. Auzias-Turenne, la cause prochaine du phagédénisme vient de ce que l'organisme produit sans cesse un pus virulent qui n'est pas assez fort pour augmenter sensiblement le syphilisme du sujet et mettre ainsi un terme à l'ulcération des tissus. Et par là l'ulcère n'est malin qu'à cause du peu d'énergie du pus qu'il sécrète (I).

Nous livrons ces contradictions étiologiques et pathogéniques à la sagacité du lecteur, ne voulant ajouter autre chose

(i) Auxias-Turenne^ Corresp. syphiliograph,, 1860, p. 52. Davasse. ^

sinon que, sans contester Tinflaence de certaines causes précédentes, nos observations ne nous permettent que d'en constater TinsufBsance pour nous rendre compte de la forme en question.

Celle-ci a d'ailleurs plusieurs degrés. Dans une première variété, la maladie peut se prolonger longtemps sans troubler la constitution, comme le prouve Texemple suivant :

Observation V. — Syphilis maligne : chancres^ bubon phagédénique serpigineux, inoculation de ce dernier pus sur la malade par deux piqûres, suivie d'ulcérations simples ; persistance du 6ttbon ulcéré pendant dix-sept mois»

Le 24 février ^844, entre à Lourcine la nommée Vitry (Olympe), blanchisseuse, âgée de vingt-quatre ans, présentant trois chancres à la grande lèvre gauche et un ulcère assez étendu au pU crural du même côté.

Cette fille brune, d'un teint légèrement coloré, ayant les attributs du tempérament dit sanguin, paraît douée d'une bonne constitution. Aucune personne dans sa famille n'a été atteinte de maladie grave. Sa mère seule est morte à l'âge de cinquante ans d'une hydropisie.... Quant à elle-même, elle a toujours joui d'une santé excellente, et ne se rappelle pas avoir eu dans son enfance la moindre affection scrofuleuse ; réglée à dix-sept ans ettrès-régulièrement jusqu'ici ; occupée continuellement à son état de blanchisseuse, se nourrissant assez bien, et assurant ne s'être livrée à aucune sorte d'excès.

C'est à la fin de l'hiver 4843 que, pour la première fois, elle a eu des chancres avec un écoulement dont elle a été soignée au moyen d'une tisane de chicorée et de fraisiers, des pilules de copahu ; les chancres, peu nombreux, superficiels, ont été guéris en six semaines, après avoir été cautérisés. L'écoulement a persisté seul ; il n'y a pas eu de bubon.

Cinq ou six mois après, nouveaux chancres à la vulve. Elle entre alors dans le service de M.Cullerier, à Lourcine, enceinte de cinq mois, les chancres sont cautérisés par le nitrate d'argent, deux ou trois fois ; aucun phénomène successif ou secon^ daire ne s'est manifesté ; il n'y a point eu de traitement gêné-

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