‹ La syphilis; ses formes, son unitéChapitre 31 sur 57 · RÉSUMÉ · texte numérisé non relu

RÉSUMÉ

Terminons ce laborieux chapitre, compliqué,par tant de contentions diverses, en résumant les conclusions que Ton peut admettre aujourd'hui.

i° Le pouvoir contagieux de la syphilis confirmée varie dans le cours de la maladie. D'une manière générale, il est en raison inverse de l'ancienneté des accidents. Porté au summum dans le chancre, il diminue à mesure que Ton s'éloigne du début, avec les symptômes successifs et secondaires, pour disparaître dans la période tertiaire.

2° Il a pour agents principalement \epus des lésions primitives et secondaires précoces. Il existe, à un moindre degré, dans le sang et ses éléments, et peut-être aussi dans les /«guides organisables de l'économie.

3"* Le piisdu cAancre confirmé primitif est essentiellement, sinon fatalement, apte à la contagion du malade à un individu sain, mais à un moindre degré que le pus du chancre simple.

4° Avant la période de V induration y ce pus est peut-être souvent réinoculable sur le porteur.

5° Sous l'influence ou à la suite de l'induration chan-

812 FORMES DE LA STPniLIS.

quelques années plus tard (1832), Mayr (1), à Vienne, en ont donné, le dernier surtout, une esquisse remarquable. Mais c'est à M. Diday (!2) que la science est redevable de la monographie la plus complète et la plus exacte qui existe sur cette question si grave et si importante. Il y a douze ans, à répoque où son livre fut publié, la plupart des caractères de celte forme étaient méconnus, son pouvoir contagieux même — qui atteignait, dans Tentourage des jeunes sujets malades, tant de victimes, — énergiquement et unanimement repoussé par Técole de M. Ricord, sous le joug de Thypothèse huntérienne. En dissipant, le premier en France, les nuages et les projugés répandus sur la syphilis héréditaire par cette école dont il fut d'ailleurs lui-même l'un des disciples les plus avoués et les plus anciens, M. Diday a fait une œuvre d'autant plus méritoire qu elle pouvait paraître à ce moment, de la part de ses doctrines, plus inattendue. Le Traité de la syphilis des nouveau-nés restera, sans contredit, parmi les productions classiques les plus originales de la science contemporaine et le titre scientifique le plus sérieux de son auteur (3).

Une mention particulière doit être encore réservée à un excellent mémoire de M. Cullerier, à la thèse de M. Emile Vidal (4), aux travaux récents de M. Hutchinson, etc., etc.

Malgré cette attention toute spéciale, beaucoup de personnes persistent à voir dans la syphilis héréditaire un reflet pur et simple de la syphilis confirmée, dont Tâge seul des

(1) Mayr, trad. par le docteur Axenfeld, Annales, t. IV, p. 203.

(2) Diday, Traité de la syphilis des nouveau-nés, 1852.

(3) Nous aimons à rendre publiquement ce témoignage d'autant moins suspect de notre part, que M. Diday nous en ménage trop rarement l 'occasion.

(4) De la Syphilis congénitale. Thèse d'agrégation. Paris, 1860.

STPniLIS HEREDITAmES. 313

malades modifie les traits communs. Pour nous, quelque naturelles et intimes que soient les affinités qui les relient, la syphilis héréditaire et la syphilis confirmée constituent des formes distinctes, — non pas à cause de Tâge différent des sujets, — mais par l'universalité des caractères pathologiques : modes de transmission, aspect objectif des accidentSy évolution des symptômes, développement des lésions, marche de la maladie, gravité ordinaire du dénouement, degré de la contagion, etc., etc.

Est-il possible de comprendre dans une seule forme toutes les variétés de la syphilis héréditaire? M. Cazenave (1) a proposé une distinction qui ne manque pas, sous quelques rapports, de réalité, mais dont le départ est au moins hypothétique. Selon le dermatologue de l'hôpital Saint-Louis, l'enfant apporte en naissant une syphilis ou congéniale (primitive, aiguë), on héréditaif^e {consécutive, chronique). Dans le premier cas, la maladie lui a été transmise par Tun des ascendants atteint d'accidents primitifs (2), soit au moment de la conception, soit pendant la grossesse ; Tinfection est alors primitive, aiguë, apparaissant après la naissance, moins grave, le plus souvent contagieuse. Dans le second cas, la maladie sera l'expression d'un tempérament spécial, en vertu duquel l'enfant pourra éprouver des accidents syphilitiques secondaires chroniques; celle-ci n'apparaîtrait que six semaines, six mois, un an après la naissance, serait plus grave, cachectique et seulement contagieuse par accident. Nous retiendrons, en partie, les termes de cette distinction, mais pour les appliquer à deux catégories plus

(1) Cazenave, Ann, des maladies de la peau et de la Syphilis. Paris, t. II.

(2) Dans les phénomènes syphilitiques primitifs , M. Cazenave comprend, avec le chancre, la plaque muqueuse et la plupart des syphilides précoces.

814 FORMES DE LA STPflILIS.

réelles de symptômes présentant à nos yeux des caractères

cliniques plus accusés et des déductions pratiques plus importantes.

En définitive, pour nous, la syphilis transmise par hérédité se présente sous deux formes particulières :

La première survient d'une manière précoce, quelquefois avant, le plus souvent peu de semaines après la naissance ; elle est aiguë et grave ; éminemment contagieuse ; circoDScrite le plus souvent aux phénomènes secondaires : — c'est la syphilis congéniale ;

La seconde se développe tardivement, le plus souvent vers rage de la puberté, ou même plus tard ; sa marche est essentiellement chronique et fixe ; dépourvue de tout pouvoir contagieux ; bornée, en général, aux accidents tertiaires, ou même seulement à certaines dégénérescences variées se rapprochant de la scrofule et du rachitisme : — c'est la syphilis héréditaire proprement dite.

Cette division nous permettra de comprendre aisément, sous Tune ou l'autre catégorie, des faits assez disparates, qui, dans un seul groupe, pourraient impliquer une certaine contradiction. Mais, avant de les étudier isolément, il convient de les réunir au point de vue de la communauté de leurs conditions étiologiques.

§ 2. — Du pouvoir héréditaire.

La question de l'hérédité syphilitique soulève plusieurs problèmes dont les éléments sont assez confus et les solutions plus ou moins obscures. Il est malaisé, on le comprend, d'éliminer les inconnues et les équivoques qui enchevêtrent certaines recherches sur la paternité légitime des accidents. De là des données assez incomplètes. Étudions celles qui

STPniLIS HÉ&ÉDITAIRES. 315

peuvent jeter quelque lumière sur Thérédité considérée: 1® dans ses sources ; 2° dans ses effets.

1® Quelle est la part des symptômes et celle des ascendants ?

A. Les symptômes confirmés paraissent seuls héréditaires.

Selon M. Bassereau (i ) , les nouveau-nés présentent toujours des accidents de même ordre que ceux dont les parents étaient porteurs au moment de la succession transmise. Cette proposition n'est point exacte. On trouve beaucoup d'exemples d'enfants atteints par des symptômes variés, alors que les accidents avaient disparu chez les géniteurs longtemps avant la procréation ; en outre, la même infection constitutionnelle des parents peut produire sur la série successive des héritiers des phénomènes très-divers.

Les symptômes précoces de la période secondaire sont ordinairement les plus aptes à la transmission héréditaire : ils donnent lieu à la forme congéniale.

C'est plutôt à la forme héréditaire proprement dite que disposent les symptômes de la période tertiaire. Néanmoins, l'on a vu des nouveau-nés, engendrés pendant cette dernière phase de la forme confirmée, présenter des accidents congéniaux, et d'autres, issus de parents atteints de productions gommeuses, par exemple, porter seulement quelques vestiges d'éruptions cutanées.

Enfin, ce sont plutôt diverses dégénérations qui se manifestent héréditairement lorsque la source du mal encore plus invétérée ne produit qu'à une longue échéance ses effets.

Systématisant ces données, certains syphilographes ont

(1) Traité des affections de la peau symptomatiques de la Syphilis , Paris, 1852, p. 640.

voulu établir une sorte de concordance non plus symptomaiologique^maiis chronologique, entre Tétat des ascendants et celui des descendants. Ils ont soutenu, par exemple, que l'hérédité syphilitique, transmise au moment de la conception, se traduit par des lésions pendant la vie intra-utérine du fœtus; tandis que lorsque le germe morbide était communiqué plus ou moins longtemps après la conception, ses résultats ne se manifestaient qu'à une époque plus ou moins éloignée après la naissance. Mais les faits démentent, pour la plupart^ cette opinion. Il n'est rien de plus commun que devoir des enfants, conçus par des parents déjà syphilitiques, venir au monde exempts, pendant les premières semaines, de tout symptôme de maladie. Nous en rapporterons tout à Theure un témoignage concluant.

B. La part des ascendants doit être rapportée au père ou à la mère seuls, ou bien à leur action composée.

a. L'influence exclusive du père est beaucoup moins fréquente et beaucoup moins certaine, d'après la remarque déjà faite par Astruc, que celle de la mère. Vassal, l'un des premiers (1807), et M. Cullerier, l'un des derniers (1), l'ont formellement niée. Cependant M. Bouchut(2) considère cette transmission paternelle comme possible; et, — d'après M.Diday, — Cederschjold, Swediaur, Bertin, MM. Depaul, Haase, Guérard^ Bœhr, en citent des faits qui semblent évidents. M. Trousseau (3) attribue même au père la meilleure part.

(1) Cullerier, De l* hérédité de la syphilis, Mém. lu à la Soc. de chirurgie, t. IV, p. 230; 1857.

(2) Traité pratique des maladies des nouveau-nés, 4« édit., 1862, p. 988.

(3) Trousseau, Clinique médicale de l'Hôtel-Dieu, 2« édiUon. Paris, 1865, tome 111.

STPniLIS HÉHEDITAIRLS. 817

Eq6d, m. Emile Vidal (1) rapporte trois cas irrécusables. Nous raconterons tout à Theure une observation propre à confirmer cette influence exclusive du père, si rare qu'elle soit évidemment.

Il résulte des faits connus que Tindemnité syphilitique apparente du père, au moment de la procréation, n'exclut pas, après une contamination antérieure, la transmission ultérieure de l'hérédité. Non-seulement cette transmission a lieu, dans la période prodroraique, avant toute manifestation secondaire, ou dans l'intervalle de deux poussées successives de la môme infection constitutionnelle, — ce qui se comprend aisément, — mais encore alors môme que la guérison semblait parfaitement radicale depuis plusieurs années. Cet enseignement de l'observation mérite une grande attention. Il n'est pas besoin d'en faire ressortir la portée.

Cependant le développement héréditaire chez l'enfant n'a pas la même constance et la môme activité à mesure que l'on s'éloigne du moment de la contamination apparente chez le père ; et l'on peut se rallier à la conclusion de M. Diday, savoir, que, lorsque l'ascendant infecté est exempt actuellement de tout symptôme, l'immunité est possible, sinon certaine, sur le descendant.

Enfin, s'il faut en croire ce syphilographe, après une naissance entachée, l'immunité des enfants subséquents, quoique issus d'un père différent, ne serait môme pas certaine. Si une pareille donnée recevait une plus complète démonstration, elle confirmerait une fois de plus l'opinion de P. J. Tessier sur l'influence considérable et profonde de l'homme dans l'acte fécondant, non pas seulement sur le principe formateur du nouvel être, mais encore sur les phé-

(1) Emile Vidal, Delà syph, congénitale^ 1860.

nomènes palingénésiques divers dont cet acte est le point de départ et dont la femme n*est pas moins l'effet que le support.

b. L'influence exclusive de la mère peut être déterminée dans quelques circonstances très-positives, lorsque, par exemple, une nourrice, contaminée par un nourrisson et fécondée par un homme sain, donne naissance à un nouveauné syphilitique. Dans ces cas dont M. Diday rapporte les exemples les plus certains, la transmission exclusive est évidente. Ton peut ajouter môme, nécessaire.

Presque toujours, lorsque la mère a contracté le njal avant la conception] et qu'elle en présente quelques vestiges pendant la grossesse, l'enfant viendra au monde déjà en puissance ou bientôt convaincu du legs héréditaire.

Mais, après la conception^ pendant le cours de la grossesse, la mère, recevant la contagion, peut-elle la communiquer au fœtus? Il ne saurait subsister dans la majorité des cas aucun doute là-dessus. Cependant l'on a contesté la possibilité de l'infection de l'enfant (1), surtout avant la quatrième semaine ou après le septième mois révolu de la grossesse (2). Bertin, Abernethy, MM. Natalis Guillot, Boys de Loury, Ricord ont nié le pouvoir de cette transmission dans les derniers mois. M. Diday hésite : il déclare que, dans les trois derniers mois, il n'est point sûr de la réalité de la transmission. Mais M. Cullerier aflBrme nettement, et avec raison, selon nous, que l'hérédité syphilitique a le privilège de se manifester à toutes les périodes de la gestation, à tous les âges du fœtus (3). Nous lisons, en effet, dans ce moment, une

(1) Mandron. Journal de Bruxelles, 1856.

(2) Diday, loc, cit,

(3) Mémoires de la Société de chirurgie, tome IV, p. 230.

observation publiée par les journaux de médecine, et dans laquelle M. le docteur Chabalier démontre cette transmission opérée chez la mère au huitième mois de la grossesse, et par celle-ci au fœtus qui en présenta les signes non équivoques après sa naissance (1).

c. Enfin, l'influence combinée des deux conjoints rend leur progéniture fatalement condamnée à Théritage syphih tique, surtout si, au moment de la conception, le couple contaminé se trouve aux périodes les plus actives de la syphilis confirmée.

2° Quels sont les effets de Thérédité ?

Ils consistent dans : Vavortement^ la cachexie^ les manifestations syphilitiques précoces ou tardives, les dégénérescences.

Examinant plus loin ces divers phénomènes au point de vue séméiotique, nous ne nous occuperons en ce moment que de leurs rapports avec les conditions étiologiques de la transmission.

A. Quel que soit le point de départ héréditaire, — atteint dans son germe, Tembryon succombe fréquemment avant d'avoir vu le jour. L'œufse détache prématurément. L'avortement est le double sacrifice qui atteint la mère dans ses espérances, le rejeton dans sa vie.

On voit même^ après la disparition de toute manifestation syphilitique, les avortements se succéder parfois sur une même personne avec une obstination rebelle : circonstance bien faite, en dehors des signes ordinaires, pour éveiller fortement les soupçons du médecin.

La répétition de cet acte insolite paraît avoir quelques caractères qui lui sont particuliers.

(I) Car. méd, de Lyon ^ 1864,

Le plus ordinairement elle s'accomplit suivant une loi de décroissance d'après laquelle, à mesure que les fausses couches se multiplient, les chances de vie augmentent ou se prolongent pour chaque enfant. L'avortement apparaît de plus en plus tard, et lorsqu'il n'a plus lieu, les autres phénomènes héréditaires deviennent ensuite de plus en plus tardifs. M. Diday a réuni beaucoup de faits de ce genre. Nous lui empruntons quelques-uns des plus intéressants.

Dans l'observation de Berlin :

Six enfants viennent successivement au monde sous rinfluence de la dyscrasie syphilitique : trois avant, trois après terme.

Le premier^ au sixième mois de la vie in tra utérine ;

Le deuxième, à 7 mois ;

Le troisième, à 7 mois et demi ;

Des trois derniers qui parviennent à terme, le quatrième ne survit que \S heures;

Le cinquième meurt après 6 semaines ;

Le sixième après 4 mois.

Dans une observation de Haase :

Une femme de vingt-deux ans, affectée d'ulcères et de condylomes à la vulve et au gosier, avorte de trois premiers enfants, mort-nés à 8 mois ;

Des quatre suivants arrivés à terme, le quatrième meurt hydrocéphale, à 7 mois ;

Le cinquième meurt avec un ulcère serpigineux à la face ;

Le sixième, avec un éry thème général auquel il succombe peu de jours après ;

Enfin le septième paraît bien portant, mais devient scrofuleux à 2 ans.

D'autres fois l'influence héréditaire se manifeste à la même époque pour toute une série de rejetons provenant de la même souche ; telle est Tobservation de M. Devergie :

SYPHILIS HEBEDITilBES. 321

« Un jeune homme ayant éprouvé des symptômes syphilitiques se maria et eut successivement dix enfants qui moururent subitement dès leur naissance^ par TefTet de la syphilis dont ils étaient atteints. Le père ayant consenti alors à suivre un traitement qui dura dix-huit mois^ il survint plus tard un onzième enfant qui a joui constamment d'une bonne santé. »

D'autres fois encore, Ton observe une progression en sens contraire : avec le nombre des gestations diminue la durée de la vie intra-utérine des enfants.

11 y a, quoique plus rarement, des séries alternantes. Ainsi, des individus syphilitiques peuvent donner naissance à un enfant sain entre deux ou plusieurs héréditairement infectés.

Enfin, un fait très-singulier qui résulte d'observations de M. Price, de Margate et de M. Campbell (1) est celui-ci ;

Deux enfants jumeaux peuvent naître, Tun mort-né^ Pautre vivant, avec des caractères syphilitiques.

Ou bien, l'un est syphilitique au moment même de la naissance ; l'autre, sain en apparence, ne présente de Symptômes congéniaux que quelques semaines après.

B. Le détachement prématuré du fruit, la mort prompte qui suit la naissance, souvent avant toute manifestation syphilitique caractérisée, sont le résultat de Vétat cachectique : syndrome primordial dans les accidents congéniaux, — ultime, au contraire, dans la forme confirmée. Cependant la cachexie, chez les nouveau-nés, peut être précédée, ou au moins escortée par diverses lésions cutanées et viscérales.

G. Rares au moment de la naissance, les symptômes héréditaires apparents ont été néanmoins observés plus d'une fois avant le neuvième mois de la vie fœtale.

(1) Montly Joum., 1844.

Davasse. * ï

G. Rondelet (1560), le premier, dit avoir vu un enfant couvert de pustules au moment de la naissance.

Gilbert, Guérard, S.-A. Gooper^ Doublet, Bertin, LandmanO; etc., etc., en ont rapporté plusieurs exemples.

Gullerier a vu un enfant mort-né avec des pustules plates.

Mon collègue et ami A. Deville a également observé un avorton souillé de plaques muqueuses.

A la clinique obstétricale de Vienne, Mayr raconte que, pendant un seul mois, le dixième des enfants syphilitiques est venu au monde avec le pemphigus.

C'est généralement quelques semaines après la naissance que se développent les accidents héréditaires précoces : état cachectique, lésions viscérales et surtout altérations tégamentaires externes ou internes. Dans ces cas, l'enfant nait entièrement sain. Rien n'annonce encore les phénomènes redoutables sur le point d'éclater.

La détermination de Tépoque où ces accidents ont coutume de se dénoncer est fort importante pour la pratique, par rapport à Tallaitement, à la vaccination.

Il faut d'abord se pénétrer de ce fait, que l'immunité originelle est très-fréquente, par suite très- insidieuse, contrairement à l'opinion exprimée dans une discussion académique par M. Depaul (1), qui affirme, au contraire, l'existence habituelle des manifestations syphilitiques au moment de la naissance. Cette opinion a été aussitôt réfutée par MM. Ricord et Devergie; ce dernier, placé pendant trois ans à la Direction des nourrices, a vu nombre de fois partir des enfants sains en apparence, — examinés avec soin au moment de leur départ, — et qui revenaient au bout de quelques mois avec des manifestations syphilitiques non douteuses. C'est

(I) Bulletin de r Académie de médecine, mai 1863. Tome XXVIII; p. 672.

aussi rimpression que la plupart des naissances à .Lourcine nous ont laissée.

Plusieurs observateurs ont d'ailleurs mentionné avec soin l'époque des accidents. Il faut noter après la naissance :

Suivant Nisbelt,

— Doublet,

— Babington,

— Gibert,

— Trousseau et Lassègue :

— Huguier,

— Simon,

— Cristofori^

— Mabon,

— Bouchut,

— Bardinet,

15 jours.

3 à 5 semaines.

4«' ou 2® mois.

minimum, i semaine.

maximum, 7 mois.

3*au25«jour.

du 8* au 15* jour, du !«' au 3* mois, du 4® au 5* — du 1" au 2« -— le 2* mois.

M. Diday, sur 159 observations, a noté l'apparition des accidents :

Avant 1 mois révolu,

86 fois.

1 an révolu,

Mayr, sur 49 cas, a vu les accidents survenir :

A 16 jours,

— 1 mois,

2 fois.

3 24 FOBSfES DE Li SYPHILIS.

A 4 mois 2 fois

— 1 an, 4 —

— 1 an à 16 mois, 3 —

La plupart de nos observations fixent l'invasion héréditaire la plus commune de la troisième à la sixième semaine : date complètement en rapport avec la moyenne des chififres précédents.

« Après un an et surtout plus tard, dit Mayr, la maladie est rarement à craindre. » De même, c'est par exception, suivant M. Culierier, que les enfants en puissance de syphilis héréditaire franchissent le sixième mois sans rien présenter.

Cependant un très-grand nombre d'auteurs opine que la syphilis héréditaire peut éclater à Timproviste, à des époques beaucoup plus lointaines de la vie, à la puberté, au moment du mariage, de Taccouchement, jusqu'à l'âge le plus avancé. Dans ces circonstances nouvelles, ce sont des manifestations tardives, chroniques^ qui surviennent, analogues aux accidents tertiaires de la syphilis acquise.

En voici quelques témoignages, entourés de toutes les garanties d'autenticité suffisantes :

N. Massa raconte Thistoire de trois enfants chez lesquels la maladie s'est développée de trois à six ans.

Balling, Albers signalent le fait d'ulcères syphilitiques héréditaires, sur des enfants déjà âgés.

Rosen a vu « une jeune fille de onze ans, fraîche comme une rose, qui vit se déclarer chez elle le mal vénérien héréditaire par la tuméfaction et la suppuration des glandes du cou, du nez, la carie du palais et des ulcères rongeurs au visage. »

M. Cazenave cite deux observations ayant pour sujet deux jeunes filles, Tune de neuf, l'autre de dix-huit ans ; chez la dernière, depuis rage de dix ans, existaient des syphilides tuberculeuses et serpigineuses.

M. Ricord avait dans son service, en 1863, un jeune homme de dix-sept ans qui n'avait vu éclore qu'à cet âge une syphilis tertiaire provenant de ses parents. « J'ai vu, — disait le même médecin à l'Académie, — des sujets chez qui la vérole héréditaire ne s'est manifestée qu'à l'âge de quarante ans. w

M. A.Fournier parle de deux malades, l'un âgé de dix-huit^ l'autre de vingt-cinq ans, n'ayant jamais éprouvé d'accident vénérien d'aucune sorte, et présentant l'un et l'autre une tumeur gommeuse du voile du palais; le premier, en outre, un tubercule du pharynx.

M. Trousseau a observé une jeune fille de dix-neuf ans, atteinte, depuis l'âge de sept ans, d'une exostose aux jambes, et, pendant les années suivantes, de douleurs ostéocopes nocturnes.

Melchior Robert rapporte aussi deux faits de syphilis, sans antécédents, survenus sur deux dames et guéris par le traitement ioduré. Le dernier de ces faits fut caractérisé par une perforation de la voûte palatine.

M. Sperino a observé un sujet de onze ans, atteint d'ulcération du palais et de cachexie commençante. Après des tentatives de syphilisation infructueuses^ Tiodure de potassium amena la guérison.

D. Indépendamment de ces manifestations caractérisées et dont la nature spéciale n'est point douteuse, Thérédité syphilitique peut se traduire par des dégénérescences organiques ou constitutionnelles encore assez obscures dans leurs signes, mais dont les rapports étiologiques avec la syphilis paraissent assez bien établis.

L'on a été fort loin dans cette voie en considérant Thérédité syphilitique sicut origo omnium malorum^ comme la boîte de Pandore de tous les maux, a C'est de là, — disait Ucay (1699), — que viennent tant de maladies héréditaires, tant de tumeurs scrofuleuses, tant de vieux ulcères, tant de gouttes et de rhumatismes, tant de flueurs blanches aux femmes. » Astruc envisageait cette source unique comme la

cause néfaste de toutes les maladies qui peuvent affliger l'espèce humaine. Toute une école a répété cette thèse, o On est surpris, — c'est Sanchez qui parle (1752), — en voyant à chaque pas tant de maux d'yeux, tant d'écrouelles, tant de gens avec les épaules de travers, avec l'épine du dos courbée de mille façons, les jambes crochues, une petite taille mince, sans muscles prononcés et sans consistance des os. b Après Rosen et Vigarous, Carrère (1783) continua cette litanie des maladies dégénérées, masquées et compliquées sous l'influence syphilitique héréditaire, regardant cette transmission comme la raison la plus flagrante de l'extinction des familles... — A ce compte, ce médecin suisse avait raison, dont Rummel raconte qu'il inaugurait toujours tout traitement par l'emploi du mercure, persuadé que le genre humain entier avait certainement reçu en partage quelque atome héréditaire du virus syphilitique.

On peut penser qu'il y a plus d'une exagération dans cette généralisation confuse. Mais ce n'est point une raison pour se hâter de jeter par-dessus le bord tout le bagage des faits d'observation, indistinctement. De ce nombre sont certaines dégénérescences constitutionnelles, rapportées par les auteurs à des afiections scrofuleuses, d'autres qui ont rapport au rachitisme.

La question soulevée à ce sujet est celle-ci : L'hérédité syphilitique ne met-elle en jeu, dans ces circonstances, sur les descendants, que la prédisposition à la scrofule; et, par conséquent, cet état morbide ainsi contracté est-il identique à celui qui ne reconnaît point cette origine? ou bien, au contraire, les dégénérescences dont nous parlons ont-elles un cachet spécial, une signature propre qui les rattachent exclusivement à la syphilis?

M. Ricord s'est rangé depuis longtemps à la première

opinion. Selon lui, « l*influence syphilitique (des parents) sur l'hérédité semble aller toujours en décroissant, pour ne devenir plus lard qu'une des causes héréditaires des scrofules. » Ainsi, dans la période des accidents tertiaires anciens^ les ascendants engendreraient des rejetons non point syphilitiques, mais scrofuleux : assertion erronée dans sa rigueur absolue. Cependant on peut accepter parfaitement que la syphilis, en de certaines/îonditions, joue — non-§eulement à regard de la scrofule, mais encore relativement à d'autres affections, réclampsie, le rachitisme, —un rôle de causalité plus ou moins active, sans laisser d'autre impression sur les caractères de ces maladies.

Mais, dans d'autres cas, cette impression est plus profonde. Les dégénérescences provoquées par la syphilis héréditaire, tout en affectant les apparences organiques de la scrofule, du rachitisme, etc., etc., n'en réalisent point cependant le type constitutionnel; elles peuvent en être distinguées et rattachées à leur source véritable par certains traits caractéristiques. Si cette dernière opinion est fondée, elle mérite une grande considération, en mettant aux mains du praticien une indication et des ressources curati* ves d'autant plus importantes qu'elles sont, — dans les csa ordinaires, — sans application et sans efficacité.

Ce point de vue a été surtout développé par MM. Maisonneuve et Montanier (1), qui ont désigné sous le nom de scrofulotdes ces aScciions syphilitiques analogues à celles de la scrofule, propres aux enfants engendrés par des parents atteints de phénomènes consécutifs de vieille date. Poursuivant ces idées, M. Diday a démontré, de son côté, que ces dégénérescences n'offrent pas les caractères classiques de la scrofule ordinaire. Et M. Hutchinson, en faisant con-

(1) Maisonneuveet Montanier. Traité pratiq, des mal, v^. Paris, 1856.

naître quelques-unes de ces afifections symptomatiques nouvelles, s^est appesanti sur certains signes constitutionnels propres à en déterminer la provenance originelle.

Les mêmes considérations pourraient s'appliquer aux altérations d'apparence rachitique, et sans doute encore à d'autres dégénérescences organiques dont Tétiologie reste assez obscure, et qui portent en particulier sur les organes des sens;

Enfin, la succession syphilitique ne reconnaît - elle pour héritiers légitimes que les intéressés immédiats? Les légataires de droit n'écbappent-ils pas quelquefois à ses obligations pendant que les descendants plus éloignés en subissent les atteintes? En un mot, l'hérédité se prescrit-elle ici après la première génération? Cette question, que je sache, n'a pas été soulevée d^ns la science ; et cependant la syphilis confirmée ferait-elle seule exception à toutes les autres souches morbides héréditaires? Un fait — que nous observons en ce moment, — nous porte fort à présumer que si l'on voit parfois un enfant sain naître des mêmes géniteurs, avant et après un enfant syphilitique, il n'est pas impossible de rencontrer une génération saine entre la source du mal et ses effets éloignés. Nous produirons ce fait en son lieu. (Obs. xxxi).

Étudions maintenant la syphilis héréditaire au point de vue de ses évolutions classiques et naturelles, dans les deux formes qui la constituent.

FORME CONGÉNIALE.

C'est la syphilis héréditaire aiguë des nouveau-nés.

FORME COiNGE.MALE. 32 9

§ !• — ÉTolntions

Il ne faut plus songer, pour retracer l'histoire de ses évolutions, aux périodes de la forme confirmée, à cet ordre de succession suivant lequel symptômes et lésions se déroulent si régulièrement, présentant, dans leur coordination, des caractères si distincts parleurs localisations, leur marche, leur contagiosité, etc., etc. Non-seulement les symptômes primaires manquent ici, mais encore le mode de succession des autres manifestations semble renversé. Les phénomènes cachectiques et les affections viscérales ouvrent le plus ordinairement la scène au lieu de la fermer; et, loin de se localiser graduellement des tissus superficiels sur les organes profonds, le mal n'éclate à la peau qu'après avoir entraîné l'atrophie générale de l'économie.

Si l'enfant échappe à la mort, dans le sein de la mère, il peut venir à terme dans l'une des trois conditions suivantes :

1" Dans Yétat cachectique et sans lésions apparentes;

2® Avec des lésions extérieures déjà développées au moment delà naissance;

3® Au milieu des apparences de la santé ordinaire, et sans aucun vestige morbide.

Les enfants syphilitiques qui viennent au monde atteints de cachexie présentent l'aspect énergiquement exprimé par Fallope : a Videntur semi-cocti, ut ferant peccata parentum, » Ils ont le corps émacié, la peau mate, terne, sans élasticité, plus ou moins sèche, couverte de plis et de rides, assez semblable à du parchemin. En divers points du corps, l'épiderme fait défaut ou paraît interrompu : çà et là, sur les fesses, à la partie interne des cuisses, aux talons, on remarque des rougeurs érythémateuses livides, plus rarement

des bulles de pemphigus à la plante des pieds et à la paume des mains. Les extrémités inférieures surtout sont violacées, grêles, flasques et débiles. Les ongles à peine formés; les cils et les sourcils font défaut; les cheveux ténus et rares. La couleur du visage est bistrée , empyreumatique, d'une teinte caractéristique. « Dans plus d'un cas, le médecin instruit par une longue expérience diagnostiquera, presque à coup sûr, la syphilis à la seule vue du visage de l'enfant; il présente, en efi'et,une coloration qui ne peut être que grossièrement définie. Le visage est d'un jaune bistré spécial. Il semble que Ton a passé sur les traits une légère couche de marc de café ou de suie délayée dans une ample quantité d'eau : cette teinte, presque du même ton que le masque des accouchées, ne s*étend pas ou s'étend à peine au reste du corps. On ne la retrouve dans aucune autre maladie de l'enfance, et quand elle est bien marquée, elle vaut les meilleurs symptômes (1). » Les traits du visage ridés, creusés, contractés par la soufi'rance, portent ce cachet sénile qui a frappé tous les observateurs. Ces victimes infortunées de l'hérédité précoce présentent, en un mot, selon l'expression de Doublet, la miniature de la décrépitude. Sans force même pour prendre le sein, elles ne tardent pas à s'éteindre au bout de quelques jours, souvent même au bout de quelques heures, ne cessant d'exhaler un cri imperceptible, seul râle de cette lamentable agonie.

Dans quelques circonstances assez rares, plusieurs de ces enfants naissent avec des manifestations syphilitiques plus ou moins nettement accentuées, de sorte que l'apparition de ces dernières a rigoureusement commencé pendant la vie intra-utérine.

(1) Trousseau, Clinique médicale de l'Hôtel-Dieu, Deuxième édition, Paris, 1865, t. III, p. 301.

FORME CONGÉNIALE. 831

Le plus ordinairement, ainsi que nous l'avons dit, les nouveau-nés voués à rhérédilé syphilitique présentent d'abord les apparences de la santé ordinaire, robuste même, sans que l'on puisse soupçonner en eux le moindre indice accusateur.

Suivant Mayr, qui a si fidèlement étudié les symptômes au point de vue de leurs évolutions, la syphilis héréditaire — dans la forme qui nous occupe — présente deux degrés :

1^ Quelques jours déjà après la naissance, les nouveaunés sont notablement agités, dorment moins, tètent avec difficulté, et deviennent pâles. La peau perd sa souplesse et sa turgescence normales; elle devient flasque et sèche; on la trouve, à la plante des pieds, aride et bleuâtre^ semblable à la pelure d'ognon. Bientôt, au visage et successivement aux extrémités, s'élèvent des taches colorées, contrastant avec la pâleur cutanée, lenticulaires, brunâtres, cuivrées, ne disparaissant pas à la pression; elles s'élargissent en quelques points et se confondent. La peau prend un aspect luisant , quoique sèche. L'épiderme s'exfolie sous forme de minces lamelles.

En même temps, les petits malades commencent à avoir la respiration soufflante. La pituitaire se sèche et s'engorge, laisse exhaler peu à peu un muco-pus sanieux qui obstrue, surtout en se concrétant, les orifices du nez. Bientôt la respiration ne peut avoir lieu que par la bouche enlr'ouverte : aussi, l'enfant quitte à chaque instant le sein ou le biberon, dans l'impossibilité de pratiquer la succion, au milieu d'une anxiété presque permanente. L'afifection nasale peut s'étendre au pharynx, au palais, au larynx, occasionner la sterteur ou bien la faiblesse et la raucité de la voix, la dysphonie.

Auprès des orifices muqueux, il se forme des fissures concentriques, saignant facilement, envahissantes. Il en résulte

332 FOBXES DE Li SYPHILIS.

un aspect sillonné des ouvertures de la bouche et de Tanus et quelque gêne dans le jeu des muscles qui concourent aux mouvements de ces parties.

2*^ Au bout de peu de temps, sur les taches brunes, apparaissent les sypbilides papuleuses, vésiculeuses ou pustuleuses. Â Tanus et à la vulve, dans l'intervalle des fissures, se groupent fréquemment les condylomes (plaques muqueuses), les plus abondants et les plus volumineux ; on les rencontre aussi au périnée, dans la rainure interfessière, àla région interne des cuisses, au cou, au dos, même à la face.

 une période plus avancée, les fissures et les rhagades des lèvres et de l'anus, les diverses syphilides, — surtout les plaques, — passent à l'état d'ulcères. Les plus larges et les plus fréquents siègent au cou^ au pli de la cuisse, du jarret, du coude, entre les fesses, aux grandes lèvres, aux talons. Ils présentent un aspect caractéristique : bords élevés, durs, entourés d'une auréole rouge sale, rongeants, à fond sanieux, quelquefois saignant, avec une sécrétion purulente, verdâtre, formant des croûtes noires.

A la muqueuse olfactive, les ulcérations rongent la membrane de Schneider, gagnent les cartilages et les os minces et spongieux, cloison, cornets, ethmoïde, qui sont éliminés en parcelles au milieu d'une suppuration ichoreuse et fétide. Le nezj privé de sa charpente solide, s'affaisse vers sa racine. A l'arrière gorge, les ulcérations amènent la dysphagie, la perte plus ou moins complète de la voix.

Mais déjà la faiblesse, l'amaigrissement, la décrépitude «ont portés au plus haut degré. L'enfant a perdu l'appétit, le «aime et le sommeil. Il fait entendre un cri faible et court. Et la mort survient au milieu de l'épuisement le plus coni' plet. Il est rare même que le mal embrasse tous ces symp* tomes et parvienne à cet extrême degré.

FORIIIE COJVGÉNIALE. 33»

Toutefois, la maladie n'affecte pas fatalement ces caractères irrémissibles. Sous Tinfluence d'un traitement méthodique surtout, Ton voit parfois des enfants attaqués des symptômes les plus graves se guérir complètement. On en voit périr aussi, — disait Bertin, — un grand nombre d'autres qui ne présentent que des symptômes très-légers. Le cai^ le plus vulgaire est le suivant : « Un enfant, né dans de bonnes conditions apparentes, est pris, six semaines environ après sa naissance, d'un 'mal caractérisé par des plaques rapidement converties en ulcères aux fesses, autour de l'anus et dans les cuisses, ainsi qu'à la bouche ; par un écoulement purulent des narines, par des suppurations à la racine des ongles; il change et dépérit à vue d'œil, ses traits offrent bientôt l'image de la décrépitude ; en moins de trois mois il est mort (1). »

Il est certain que la gravité de ces symptômes peut être amoindrie par un traitement antérieur administré à la mère pendant la gestation , et que, si le mercure, employé à ce moment à doses intempestives ou élevées, provoque fréquemment la mort ou l'avortement du fœtus, son administration sage et réservée a, au contraire, pour résultat de prévenir cette fin^ et d'atténuer ensuite le danger des manifestations morbides ultérieures.

§ 2. — Affections.

Les affections les plus communes de la syphilis congéniale sont les suivantes :

Plaques muqueuses, — Cette éruption présente ici quelques

(1) Tardieu, Étude médico-légale sur les maladies accidentellement et involontairement produites par imprudence, négligence ou tranS" mission contagieuse {Annales d* hygiène public et de médecine légale)^ Paru, 18G4, tome XXI, p. 117.

caractères originaux. Plus confluante auprès des orifices muqueux, elle occupe assez souvent toute la périphérie du corps. Sa lésion initiale est polymorphe. A l'état de développement, sa surface humide exhale un liquide roussâtre assez abondant , ichoreux ou muco-purulent, d'une odeur spéciale, qui se concrète; cette croûte granuleuse sombre en masque l'aspect. En outre, ces plaques ont une grande et prompte tendance à l'ulcération.

Roséole. — Elle est aussi rare dans la syphilis congéniale qu'elle est commune dans la forme confirmée^ si l'on ne confond pas, bien entendu^ avec cette éruption les tachesexantbématiques, préludes ordinaires de toutes les lésions cutanées.

Il en est de même des éruptions papuleuses et squameuses^ qui ne sont généralement autre chose que la lésion initiale éphémère des plaques ou des ulcérations. Néanmoins M. Cazenave a observé deux cas de syphilides cornées palmaire et plantaire; mais ces faits sont exceptionnels.

Les véritables pustules sont sous forme d'impétigo à la face, d'acné sur le torse, d*ecthyma sur les fesses et les cuisses. Elles n'existent point habituellement à l'état d'éruption unique; elles sont plutôt disséminées dans l'intervalle des plaques et sur les régions érythémateuses et luisantes de la peau.

Les tubercules cutanés ou muqueux se convertissent promptement en ulcérations serpigineuses et térébrantes.

Insolite dans la cachexie de la forme confirmée, le pem" phigus est, au contraire, assez fréquent dans l'état cachée-^ tique congénial. L* origine syphilitique de cette éruption, niée par Osiander, Krauss , Gilibert, et de nos jours par M. Cazeaux, entrevue par Doublet et Bertin, a été admise par Wichmann, Yœrg, Dugès, Stoltz, et reconnue par MM. Mayr, Cazenave, Ricord, Cullerier, Diday, Hardy, Du-

FORME CONGÉKIALE. 835

boys, Gubler^ Depaul. Les bulles pempbigoïdes se localisent à la paume des mains, à la plante des pieds et vers la partie inférieure des jambes, plus rarement sur les cuisses. Elles existent souvent avant la naissance. Cette affection annonce généralement l'imminence d'un dénouement funeste. Les petits malades ne tardent pas à succomber, môme après la disparition du pemphigus.

Vonyxis est constitué à un premier degré par la coloration cuivrée avec desquamation de la peau, éruption plaqueminée ou pustuleuse autour des ongles; et dans un second degré par des fissures et des ulcérations au voisinage de la racine unguéale.

Le coryza peut être considéré comme Tune des affections les plus communes et les plus précoces de la syphilis congéniale. Il est aussi Tune des plus graves : d'abord, par Tobstacle qu'il apporte à la respiration, et surtout à la succion du mamelon^ et ensuite par la désorganisation rapide qu'il entraîne dans les fosses nasales, dont les cartilages et les os ne tardent pas à être détruits ; en outre, la lésion a une très-grande tendance à envahir d'avant en arrière le larynx et le pharynx. Atteints de cette redoutable affection, les petits malades succombent promptement.

Viritis est peu commun chez les nouveau-nés.

Les affections osseuses^ celles du moins qui sont le résultat d'une lésion directe, ont été très-rarement aperçues. Bertin a observé des périostoses ; Rosen^ la carie palatine ; M. Cruveilhier, celle de l'orbite ; M. Laborie, la carie tibiale, chez un nouveau-né atteint de pemphigus congénial ; M. Bouchut (l),réburuationou l'endurcissement prématuré des os longs.

Les affections viscérales se distinguent d'après l'ensemble

n Traité pratique des maladies des nouveau-nés, 4«édit., 1862.

336 FORMES DE Li STPHILIS.

de leurs caractères, dans la syphilis congéDÎale, de celles qui sont propres à la forme confirmée : — par leur fréquence, — leur précocité, — la rapidité de leurs évolutions, — leur terminaison suppurative, — enfin, leur siège et leur nature anatomiques. Très-obscures pendant la fugitive existence des nouveau-nés, leurs manifestations se perdent, en quelque sorte, au milieu des phénomènes cachectiques, et ne laissent de trace particulière qu'à Tautopsie.

Enfin, à toutes ces lésionsnous devons en ajouter une autre, rare sans doute, s'il faut en juger par le silence des auteurs, et n'appartenant pas exclusivement à la syphilis, mais qu'il importe aussi de reconnaître, pour les déductions que l'on en peut tirer. C'est l'état purulent^ multiple et disséminé. Cette affection consiste dans de petits noyaux sous-cutanés, circonscrits, proéminents, durs, globuleux; ordinairement du volume d'une aveline, d'une noix, et même davantage, ils apparaissent à la fois ou successivement en diverses régions du torse et des membres, se ramollissent promptement et s'abcèdent souvent sans aucune tension inflammatoire de la peau, et sans réaction fébrile de l'économie, dans les premières vingt-quatre heures de leur formation. Incisés, lisse vident d'un trait, donnant issue à de la sanie un peu ténue et grumeleuse. Ces foyers suppures se multiplient en plus ou moins grand nombre. Ils ressemblent à ceux qui se produisent dans la convalescence, des fièvres graves, typhoïdes, varioleuses, dans l'albuminurie scarlalineuse aiguë, le flux diabétique, etc., et ne sont pas sans quelque analogie avec certains dépôts farcineux.

Nous donnerons ici le simple résumé de deux faits appartenant à notre clientèle privée. Ils nous intéresseront d'ailleurs à divers titres.

Observation xxv. — Syphilis congéniale : Plaques muqueuses j

FORME CONGENIALE. 337

pustules, foyers pyogéniques multiples ; guérison. Exemple de transmission par la mère seule.

L'enfant deinadameX...(l), primipare, conçu au débutdelapériode secondaire de la syphilis chez la mère, le père étant sain^ 'Vient à terme^ après un travail laborieux ; bien constitué, robuste; répiderme, les ongles et les cheveux à l'état normal ; prenant bien le sein de sa mère, laquelle se réjouit, — après la maladie qui Ta afTectée pendant les six premiers mois de sa gestation, — d'avoir donné le jour à un baby aussi bien formé. Je prévins toutefois cette dernière qu'elle n'est pas encore au bout de ses peines. Le poil se développe à Tune de ses mamelles et nécessite l'incision de quelques clapiers.

Le sein était à peine cicatrisé après deux mois et demi environ, lorsque l'enfant, qui n'avait cessé de téter du côté sain, amaigri, agité, poussant des cris plaintifs, est pris d'un érythème assez étendu autour de l'anus où il se développe de petites plaques confluentes; d'autres apparaissent disséminées sur le torse, le ventre et les membres. La face est parsemée de pustules impétigineuses avec fissures saignantes et croûteuses sur les lèvres ; quelques pustules d'ecthyma naissent sur la poitrine, les fesses et les membres. Dès Torigine des accidents, je fais reprendre le traitement mercuriel à la mère qui continue de nourrir l'enfant, et donner à celui-ci le sublimé à Tintérieur (une cuill. à b. de liq. de Van-Swieten diluée dans 200 grammes d'eau, une cuill. à dessert de cette dernière solution, matin et et soir), et à Textérieur, en bains (10 cenligr. par bain}. Néanmoins les plaques, très-humides et suintantes, s'ulcèrent en partie; il survient de nouvelles pustules ecthymateuses; Tamaigrissement, Finsomnie et les cris augmentent.

Dans la seconde quinzaine, les glandes du sein, tuméfiées chez Tenfant, quelques jours après la naissance, deviennent encore plus dures et volumineuses, et s'abcèdent à la fin. Les jours suivants, noyaux sous-cutanés, hémisphériques soûlevantlapeau en divers points de la poitrine par un relief circulaire bien dessiné; assez durs d'abord, mais devenant élastiques et fluctuants aussitôt après leur apparition. Je ne puis mieux les

(1) Voir Tobservalion zxiv.

Davasse. 2

comparer qu'à certaines tumeurs hématiques du cuir chevelu après la naissance. Le pus est un magma sanieux. Ces foyers vidés se cicatrisent sans peine.

De nouveaux foyers purulents sur le dos, le ventre, sur le cuir chevelu , semblables aux précédents, — de la 4^ à la 6* semaine. — La peau est gercée, fendillée, en divers points ; le visage terne et contracté, le corps rabougri. 11 y a de la lienterie. (La dose de la solution est suspendue de moitié.) Peu ou point de sommeil; Tenfant tète peu, etc., etc.

Le père, alarmé, demande une consultation qui a lieu à Paris. Le médecin consultant, d'accord sur la nature des accidents, conseille desubstituer à la médication maternelle Tusage du lait d'une chèvre soumise aux frictions mercurielles. — Ce dernier moyen, rencontrant quelques difGcultés d'exécution au lieu de la résidence de l'enfant, n*cst point employé. Rien n'est en conséquence changé au traitement indirect et externe.

Avant la fin du deuxième mois, les foyers purulents avaient cessé de se montrer, la diarrhée disparaissait, les ulcérations des fesses entraient dans la période de cicatrisation.

Deux mois et demi après le début, disparition de tous accidents et cessation du traitement. L*enfant avait repris un état de santé parfaite lorsqu'il a succombé en peu de jours à une hydrocéphale aiguë, quelques années plus tard.

Remarquons, en passant, que robservation précédente— démontrant la transmission par la mère seule — peut être invoquée contre ropinion accréditée par quelques syphilographes, d'après laquelle la contamination des ascendants au moment de la conception provoquerait rapparition des accidents congéniaux pendant la vie intra-utérine.

Indépendamment de Taffection pyogénique, l'observation suivante nous montre non-seulement un exemple de rare transmission exclusivement due au père, mais encore un de ces cas où la syphilis simule jusqu'à certain point la morve aigué.

Observation xxvi. — Syphilis congéniale : Érythème, plaques.

FORME CON GENIALE. 3S9

impétigo, coryza, foyers pyogéniques multiples ; mort. Exemple de transmission par le père seul.

Dans Tété de 185., M. Z..., chef d'un établissement industriel^ attaché à ses fonctions assidues, restait seul à Paris, où il contractait une affection vénérienne, pendant que sa femme se livrait dans sa famille aux douceurs de la villégiature en une localité éloignée. Quelle était raffection contractée par l'époux volage? DanssadéGance, il ne fit point appela mes soins accoutumés ; mais j'ai su par ses aveux tardifs que c'était un chancre avec ses suites ordinaires pour lequel il suivit en secret un traitement. Il se tint coi jusqu'à ce que sa guérison lui permît d'aller passer auprès de sa femme quelques jours de vacances. Le résultat de cette visite devait être une augmentation de famille. Mère d'un premier enfant très-bien portant, l'épouse de M. Z..., à cette époque, devint enceinte. Cette dernière a toujours joui d'une constitution excellente ; son teint transparent, frais et vermeil, est le type de la fraîcheur et de la santé. — La grossesse n'offrit rien de remarquable. L'accouchement eut lieu à terme et s'opéra après quelques douleurs avec une rapidité insolite. L'enfant était bien constitué^ assez fort, et prit le sein de la mère — très- bonne nourrice — avec plaisir.

Cependant, au bout de quinze jours, on remarqua qu'il était très-agité et qu'il tétait mal. Sa respiration devint enchiffrenée et bruyante. On accusa un rhume de cerveau. En même temps un éry thème luisant et livide apparaît aux fesses et aux talons. Le visage prend une coloration mate, un peu livide et un aspect souffreteux. Frappé de ces signes, j'interroge le père qui avoue/ seulement une blennorrhagie contractée avant le mariage. Les symptômes se caractérisent pourtant de manière à ne laisser aucun doute : quelques élevures sombres et humides apparaissent dans la rainure interfessière et se disséminent plus discrètement en divers points de la peau.

Avant la fin du premier septénaire, le coryza devient fluent ; une sanie purulente coule abondamment des deux narines, autour desquelles il se forme des croûtes noirâtres ; d'autres croûtes jaunes, impétigineuses, s'étalent sur le visage et occupent les commissures labiales. Un engorgement globuleux^ sous-dermique^ auprès du genou, aboutit promptement à la suppuration.

34 0 FOBUES DE LÀ STPHIUS.

L'enfant se refuse absolument à teter. Je déclare en confidence au père mes soupçons formels et l'urgence d'une consultation* 11 la décline d'abord et s'en va, à mon insu, consulter le docteur X...., ancien médecin de Tbôpitai des Enfants, qui déclare le nouveau-né atteint de scrofules. Telle est du moins la version rapportée à la mère qui s'empressa de me la confier. Sans mo- ' tiver autrement à ses yeux mon opinion, je réclame l'assistance, si compétente à tous égards, de mon ancien maître le docteur Bazin. Au premier examen des symptômes^ ce praticien éclairé conûrme catégoriquement mon diagnostic devant le père qui avoue enfin sa faute et ses erreurs. Le traitement mercuriel interne et externe est prescrit ; mais l'enfant succombe peu de jours après, offrant les signes de plus en plus caractérisés du marasme syphilitique. Jusque au dernier moment de son agonie, la suppuration nasale a persisté avec abondance, les foyers pyogéniques se sont multipliés sur le tronc et les membres. L'un d'eux à la jambe^ plus mal circonscrit que les autres, a présenté aussi de plus notables dimensions. L'humeur qu'ils contenaient consistait en un ichor séro-purulent, ténu, grumeleux et floconneux qui semblait séquestré dans une sorte de kyste.

Quant à la mère, elle n'a jamais eu par la suite^ au moins que je sache, aucun symptôme de syphilis.

La syphilis congéniale est toujours très-grave, non à cause de Tâge du nouveau-né (ce dernier atteint de syphilis confirmée accidentelle guérit habituellement), mais à cause de la forme elle-même et des lésions qui lui sont propres. Parmi ces lésions, il en est qui marquent plus spécialement le degré de gravité de la maladie : ce sont surtout le pemphigus et le coryza. La mort est le dénoûment le plus fréquent, même à la suite d'un traitement méthodique et régulier : dénoûment trop facile à pressentir pendant la vie en présence des altérations qui minent si rapidement les forces des jeunes malades, et trop manifestement expliqué à l'autopsie par les lésions organiques profondes qu'il nous reste à constater.

FORME GOJNGÉMALE. 3 41

§ 3. — liésionfl.

Les lésions viscérales, — si rares et toujours si tardives dans la forme confirmée, — sont, au contraire, un des résultats ordinaires et généralement prématurés de la forme congéniale. Ces lésions diffèrent essentiellement des premières par leurs caractères anatomo-pathologiques.

Poumons. En 1837, M. le docteur Depaul a le premier signalé les altérations spéciales du tissu pulmonaire (i), qu'il a décrites plus complètement en 1851 (2). Il résulte des observations de Tauteur que, chez le fœtus atteint de syphilis congéniale, les poumons sont bosselés; l'air n'y pénètre que par points disséminés. Les points oti il ne pénètre pas sont durs, non crépitants, violacés, ne surnagent pas, formés par un tissu compacte, jaune grisâtre, au centre desquels est creusée une cavité remplie d'un liquide jaunâtre, séro-purulent; les parois de ces différents foyers doivent leur couleur et leur densité à une véritable infiltralion purulente. Ces lésions ont été observées coïncidemment avec des éruptions syphilitiques manifestes et isolément. M. Depaul conclut que la syphilis viscérale de l'enfant pendant la vie intra-utérine est tine maladie beaucoup plus commune qu'on ne le pense généralement.

Thymus. M. le professeur P. Dubois, dans un mémoire (3) réservé et très-judicieux, étudiant les effets de la transmission syphilitique pendant la vie intra-utérine, a constaté — lorsque le fœtus infecté meurt dans le sein maternel,

(1) Bulletins de la Soc. anat,, 1837.

(2) Mémoire sur une altération spéciale des poumons. — Bulletin de VAcad. deméd.,29 avril 1859. Tome XVI, p. 753.

(3) Dul)ois, Du diagnostic de la syphilis considérée comme cause probable de la mort du fœtus {Gaz, méd.^ 26 avril 1850).

sans présenter de désordres apparents — les suppurations du thymus à Télat d'infiltration, non de collection. MM. Depaul et Virchow ont retrouvé cette lésion. M. Desruelles a cependant relaté un cas de pemphygus syphilitique congénial avec collection purulente du thymus.

Foie, Les altérations de cet organe sont les plus fréquentes. M. Gubler(l)les a, le premier, étudiées avec soin. Dans un premier degré, la lésion peut passer inaperçue; le foie est peu développé, ferme, sans excessive dureté, d'une coloration jaune uniforme, avec une demi-transparence qui permet de distinguer les petits grains de semoule opaque plongés au milieu de la substance translucide. A un degré très-avancé , la coloration est uniformément celle d'une pierre à fusil, l'apparence des deux substances s'est évanouie ; sur le fond jaunâtre, on distingue à peine un petit semis de grains analogues aux grains de semoule. L'organe est alors hypertrophié, globuleux, turgide, dur, difficile à entamer avec les doigts qui finissent par le déchirer, sans laisser aucune impression à sa surface, criant à l'incision sous le scalpel comme l'encéphaloïde cru. L'injection démontre l'oblitération capillaire des lobules indurés ; et le microscope, comme lésion principale, des éléments fibroplastiques à tous les degrés. M. Gubler a comparé cette lésion au sarcocèle et aux tumeurs gommeuses ; et M. Diday à la transformation plastique du chancre.

L'affection hépatique congéniale a été observée, en outre, par MM. Trousseau, Hortcloup, CuUerier, Depaul, Lenoir, Lebert, Cazenave, Desruelles. Ces deux derniers observateurs l'ont retrouvée pendant la vie intra-utérine.

(1) Gubler, Mém, sur une nouvelle affect, du foie, liée à la syph. hérécL chez les enfants du premier âge (Gaz. méd,^ 24 avril au 3 juia 1852).

FORME CONGÉrdALE. 343

Péritoine. Le docteur Simpson a constaté l'inflammation de cette membrane pendant la vie fœtale.

§ 4L. — Indications curatiTes.

Les indications curatives de la forme congéniale sont assez complexes. Outre ce que nous avons dit relativement à la forme confirmée, ajoutons quelques remarques importantes.

Le mercure est le médicament d'ordinaire le plus universellement et le plus exclusivement adopté dans la syphilis congéniale. Mais que les praticiens méditent bien ces graves enseignements qui nous donnent la clef de tant de disputes encore pendantes, et nous indiquent la voie droite à suivre au milieu de tant d'écueils! Le mercure n'est indiqué, dans la forme congéniale qu'en conséquence de l'analogie de ses propres effets avec ceux de la maladie. Comme la syphilis, il produit le détachement prématuré du fruit ou Tavortement, l'atrophie, les dégénérescences viscérales, rérythème, les éruptions, les érosions, les fissures, les ulcérations plus ou moins étendues ou rebelles de la peau, les lésions osseuses. Employer ce poison violent à des doses plus ou moins élevées, répétées, toxiques, c'est exposer le fragile organisme des nouveau-nés aux plus malencontreuses chances de la médication. Ainsi s'expliquent surtout les divergences d'opinion des observateurs qui attribuent l'avortement, les uns à l'influence, les autres à l'omission du traitement préventif.

Plusieurs médecins, parmi lesquels MM. Huguier et Colson (i),ont accusé en effet le mercure de produire l'avortement, et ils ont craint, en l'administrant à la mère pen-

(1) Arçh. gén. de mé(L, t. XVlll,p. 24.

344 FOaUES DE LÀ STPUILIS.

dant la gestation, d'augmenter les chances de provocation à cet accident. Mais cette crainte, très-légitime en présence de doses pouvant déterminer des effets toxiques , n'a plus de raison d'être en présence de doses plus fractionnées, avec le soin de les éloigner encore, s'il le faut, au premier indice de fluxion gingivale. Dans ces conditions, les mercuriaux^ loin de favoriser Tavorlement, en combattront plutôt la disposition fâcheuse, et en môme temps, ils auront pour effet, dans beaucoup de cas, d'atténuer la gravité des accidents chez le nouveau-né. « Si la syphilis est de date récente, — dit M. A. Guérin (1), — il faut administrer (à la mère, pendant la grossesse) les préparations mercurielles, mais non à doses élevées, car elles sont dangereuses pour l'enfant. A dose modérée (0^,05 de protoiodure de mercure, limite extrême), elles sont utiles... (2). »

De la môme manière, après la naissance de Tenfant, — que la mère seule doit généralement allaiter lorsque la contamination vient de son chef, — à l'apparition des symptômes congéniaux, le traitement maternel doit être repris. Hippocrate (3) a émis une de ces sentences impérissables oui s'appliquent parfaitement aux indications qui nous occupent, en disant : Lactaniium cura tota in medicatione nutricum. Aussi, beaucoup de syphilographes, Garnier, Astruc, Levret, Fabre, Rosen, Colombier, Faguer, Burton, Doublet, Bertin (4), Swediaur(5), et parmi nous MM. Bouchut, Bassereau, Diday, ont préconisé ce traitement indirect.

(1) Alph. Guérin. Maladies des organes génitaux externes de la femme, Paris, 1864, page 226 et 227,

(2) Cette dose est encore peu modérée dans ce cas.

(3) Œuvres complètes^ trad. Littré,

(4) Traité des mal, vén, Paris, 1810, p. 184.

(5) Traité des mal, vén,^ ch. IV, titre II.

FORUE CONGENULE. 345

Cependant M. CuUerier rejette ce traitement, parce que le lait d'une femme soumise à la médication mercurielle n'en contiendrait point une dose suffisante pour la guérison de l'enfant. Cet honorable chirurgien s'appuie sur les analyses deBerthoUet, puis sur celles de MM. Réveil, Personne et Lutz, qui n'ont point trouvé le médicament dans le lait des nourrices (1). Ce n'est que dans les cas où la dose mercurielle ingérée, dans les expériences sur les animaux, a été trèsélevée, qu'on a retrouvé le spécifique. Mais, dans ces expérimentations chimiques fort peu probantes, il en est une qui mérite plus d'attention : M. Personne, se plaçant dans les véritables conditions du problème, a analysé le lait d'une femme qui prenait depuis deux mois une dose peu élevée de protoiodure (0«',05) par jour, et il a constaté la présence du spécifique. « Il est vrai, — dit M. Cullerier, — qu'il n'en a trouvé que des proportions infinitésimales (2). »

A cette fin de non-recevoir, M. Diday réplique très-justement : a Cette quantité infinitésimale doit-elle être appréciée quant à la puissance curative, à l'égal des sels que nous dissolvons dans notre laboratoire? Si, de plus, cette molécule suffit aie guérir (l'enfant), au nom de quelle science voudriez-vous comparer ses effets à ceux de la parcelle d'un sel que vous lui faites deux fois par jour avaler à contre-cœur sans même savoir s'il ne sera pas rejeté intact par les selles (3) ! »

M. Diday est ici dans la vérité. Il défend les faits contre les interprétations hypothétiques : c'est le rôle de l'observateur, le devoir du savant. Or, les faits connus ne laissent pas de doute sur l'efiBcacité de la médication indirecte du

(1) Bull, de ihérap,, 1852, p. 427.

(2) Bulletin de thérap., 1862. Tome LXII, p. 446.

(3) Loc, ci7.,p. 384.

mercure par le lait de la mère. Swédiaur, en particulier, raconte que, dans une famille régnante de l'Europe, aucun enfant n'avait survécu un certain âge, avant Tapplication de ce traitement. Si la chimie ne retrouve pas toujours le mercure dans le lait, en ces circonstances, tant pis pour la chimie! Il faut constater seulement l'insuffisance de cette dernière devant l'évidence des faits cliniques. Et puis , cet atome mercuriel qu'elle ne sait point trouver aujourd'hui, elle le retrouvera probablement demain. Depuis les expériences entreprises par M. Cullerier, la méthode spectro-analytique de MM. Btinsen et Kirchkoff a fait son entrée dans la science; et, à voir ses premiers résultats, nul ne peut dire à quel degré d'atténuation infinitésimale ce procédé admirable poura permettre de constater la divisibilité infinie des minéraux.

M. Cullerier lui-même, reconnaissant, dans sa pratique, les inconvénients des mercuriaux donnés directement aux enfants^ laisse entendre cet aveu : a J'ai vu les enfants être pris de vomissements opiniâtres, après des doses très- légères , et ce que j'ai toujours vu prédominer, c'est l'entérite qui enlève la plupart des enfants traités de cette manière (1). » Voilà le sagace observateur que la chimie avait un moment dévoyé.

Maintenant, le praticien intelligent conclura avec quelle réserve posologique il convient d'administrer directement les mercuriaux au nouveau-né, surtout le sublimé corrosif. Berlin ne prescrivait guère, au début du traitement, ce dernier qu'à la dose d'un douzième à un vingt-quatrième de grain ; Baumes, à celle d'un vingtième ou d'un trentième. Pour nous , la limite la plus élevée de ce médicament est

(1) Bulletin de thérapeutique ^ mai 1852.

FOfilIE COMGÉIXIILE. S 47

une] solution d'un milligramme dans 100 grammes d'eau distillée, — à prendre par dixième (la valeur d'une cuillerée à dessert) par jour ; et encore avons-nous soin de suspendre son emploi, — si le ballonnement du ventre, la diarrhée ou le plus simple vomissement viennent à se manifester, — pour nous en tenir au traitement indirect et tout au plus aux bains avec quelques décigrammes seulement du même sel mercuriel.

Quant à l'iode, il ne nous paraît guère indiqué que relativement au coryza. Mon collègue Deville a observé quatre enfants atteints de cette grave affection congéniale qui furent rapidement guéris par remploi direct de Tiodure de potassium.

Le chlorate de potasse a été essaj^é empiriquement, dans ces dernières années^ et paraît mériter quelque crédit.

§ 5. — PouToir contag^ienx.

Identifiée complètement avec la forme confirmée, la syphilis congéniale devait éprouver les mêmes vicissitudes relativement à son pouvoir contagieux.

Depuis les premières époques historiques, l'observation avait démontré la transmission de la maladie aux nourrices saines par le nouveau-né infecté. Musa Brassavole distingue très-bien ce mode contagieux. Hunter en a cité des observations très-curieuses. Mais quelle étrange préoccupation de ce grand observateur aveuglé par l'esprit de système ! Ces faits éloquents qu'il a vus, dont il a été frappé et qu'il raconte si bien, il en méconnaît complètement la nature. Son génie s'applique à nier l'évidence. Cet enseignement ne doit point être perdu pour l'histoire de notre art. Les

franchises de la science doivent conserver le souvenir de cette lutte contre la vérité. Laissons parler Hunter :

Observation xxvu. — a Une dame accoucha le 30 septembre 1776. L'enfant étant faible, et la quantité de lait que renfermaient les seins de la mère étant très-abondante, on jugea à propos de faire teter cette danie par un enfant du voisinage, afin d'entretenir les seins dans une condition convenable. Il est à remarquer que cette dame donna le sein droit à son enfant, et le sein gauche à l'enfant étranger. Au bout de six semaines environ, le mamelon du sein gauche commença à s'enflammer, et les glandes de Taisselle se tuméfièrent. Quelques jours après, lise forma autour du mamelon plusieurs petits ulcères qui, s'étendant rapidement^ communiquèrent bientôt ensemble, et n*en formèrent plus qu'un ; à la fin, la totalité du mamelon fut détruite. La tumeur de Taisselle se dissipa, et l'ulcère de la mamelle se cicatrisa dans l'espace d'environ trois mois, à partir de son début. Vers cette époque, l'enfant étranger avait la respiration courte ; il avait des aphthes dans la bouche, et il mourut de consomption, présentant plusieurs ulcères en diverses parties du corps. La malade se plaignit, dans le même temps, de douleurs lancinantes qui se faisaient sentir dans diverses régions, et auxquelles succéda, sur les bras, sur les jambes et sur les cuisses, une éruption de plaques dont plusieurs devinrent des ulcères.

« La malade fut alors soumise à un traitement mercuriel, et à l'usage de la salsepareille en décoction. On essaya le mercure sous des formes diverses : àTintérieur, en solution et en pilules; à l'extérieur, sous forme d'onguent. On ne put en continuer l'emploi qu'un petit nombre de jours chaque fois, car 11 produisait toujours de la fièvre, de la diarrhée et des douleurs intestinales très-vives. La malade resta dans ces conditions jusqu'au 16 mars 1779, époque à laquelle elle accoucha d'un autre enfant qui était dans un état morbide. Cet enfant fut confié aux soins d'une nourrice et vécut environ neuf semaines ; son épiderme se détachait dans plusieurs points, et une éruption squammeuse couvrait tout son corps.

n Peu de temps après la mort de l'enfant, la nourrice accusa de

FORME COjXGEIVIALE. 3 49

la céphalalgie et de la douleur dans la gorge ; des ulcérations se formèrent sur ses seins. Divers médicaments lui furent prescrits, mais elle se détermina à entrer dans un hôpital, où on la fit saliver, et dont elle fut renvoyée, au bout de quelques mois, sans être guérie. Les os du nez et du palais s'exfolièrent, et quelques mois après elle mourut dans un état de consomption.

«De tous les agents thérapeutiques qui furent employés par la dame elle-même, aucun n'eut d'aussi bons effets que les bains de mer. Vers le mois de mai, elle commença l'usage de la tisane de Lisbonne (1), qu'elle continua pendant environ un mois ; et les ulcères, pansés avec le laudanum, se cicatrisèrent. En septembre 1780, elle fut délivrée d'un autre enfant, qui n'offrait aucune trace extérieure de maladie ; mais cet enfant paraissait mal portant, et il mourut avant la un du mois.

a Environ un an après cette époque, les ulcères s'ouvrirent de nouveau, et malgré les pansements mercuriels et Tusage de divers médicaments à l'intérieur, ils persistèrent pendant une année, mais ensuite ils se cicatrisèrent une dernière fois (2). »

Dans la seconde observation de l'illustre chirurgien anglais :

Une nourrice infectée par un premier nourrisson communique le mal à un second ; ce dernier infecte en second lieu une nouvelle nourrice, — laquelle communique lamaladie à son propre enfant — et, en troisième lieu enfin, une dernière nourrice.

Hunter décrit pafaitement, d'ailleurs, les caractères des lésions transmises. Ainsi : a chez la (première) nourrice, Yulcère du mamelon fut suivi d'une éruption pustuleuse sur tout le corps, d'un bubon de l'aisselle et d'une ulcération profonde de l'amygdale. Quelques-unes de ces pustules s'ac-

(1) 11 existe plusieurs formules de la tisanne de Lisbonne. La salsepa< rétlle et le mezereum en formaient la base; on ajoutait quelquefois à ces substances le sulfure d'antimoine. (V. la Pharmacopée universelle, seconde édition, Paris, 1840, tome II, p. 436. Jourdan.)

(2) Hunier, Traité de la maladie vénérienne traduit de l'anglais par le docteur G. Rlchelot, 3« édition, Paris 1859, page 785-786,

crurent rapidement et devinrent de larges ulcères qui se recouvrirent plus tard d'une croûte. La lésion initiale du mamelon amena la perte totale de cet organe. » L'auteur ajoute enfin , avec son ordinaire sagacité^ que dans sa tracsmission successive a la maladie perdait beaucoup de sa force, car chaque infection nouvelle offrait un caractère moins malin que les précédentes. » Juste et profonde remarque de l'observateur. Mais quelle déplorable conclusion du fondateur de systèmes! a Ces cas, conclue-t-il^ sont la meilleure preuve possible qu'il se forme chaque jour des poisom nouveaux qui ressemblent beaucoup, sous plusieurs rapports, mais non sous tous^ au poison vénérien, n

Babington, son commentateur, n'a pas partagé cette opinion malheureuse.

B. Bell, surtout, a insisté sur la nature contagieuse delà maladie vénérienne des nouveau-nés, et sur sa gravité particulière. Il est intéressant de citer l'une des observations rapportées par cet excellent auteur pour justifier sa manière de voir.

Observation xxvni. — « Je fus appelé^ il y a environ dixans^ pour examiner un enfant né depuis sept ou huit jours ; je le trouvai couvert d'une éruption qui me parut vénérienne ; elle en avait toutes les apparences. J'appris que les parents n'avaient eu encore qu'un enfant, qui était né avec une semblable éruption et qu'il en était mort. Je demandai, en conséquence, au père s'il n'avait aucun soupçon d'avoir été infecté de la syphilis ; il me répondit qu'il avait eu des chancres et un ulcère vénérien à la gorge, environ six mois avant son mariage, et qu'ayant pris autant de mercure qu'on l'avait jugé nécessaire, ces symptômes s'étaient dissipés pendant le traitement^ et qu'aucun n'ayant reparu depuis trois ans qu'il était marié, il ne pouvait s'imaginer que son enfant fût attaqué de cette maladie^ sa femme surtout n'en ayant eu aucun symptôme. Néanmoins je ne doutai pas que l'enfant ne fût infecté ; j'annonçai, en consé-

FOBHE CONGENULE. 351

quence, qu*il fallait lui administrer le mercure sur-le-champ, ainsi qu'au père et à la mère, pour mettre à l'abri d'un pareil accident les enfants qu'ils pourraient avoir par la suite, et pour détruire entièrement le virus dont ils étaient infectés. Le père ne balança pas à se faire traiter; mais il ne voulut jamais consentir que sa femme le fût, dans la crainte de lui donner des soupçons, o Je fus obligé d'adopter cette mesure, tout imparfaite qu'elle était. L'enfant prit le calomel à petites doses, et le père subit, pendant six semaines, le traitement le plus complet, avec les frictions et les pilules mercurielles bleues. L'enfant guérit ; le père et la mère eurent depuis plusieurs enfants tous parfaitement sains. Une preuve malheureuse, mais très-décisive, dissipa tous les doutes qu'on aurait pu avoir sur la nature de l'éruption. L'enfant dont il s'agit avait eu deux nourrices qui furent infectées. La première étant extrêmement tourmentée par des ulcères qui lui étaient venus sur le bout des seins, et par des douleurs qu'elle ressentait dans l'une des mamelles, fut obligée d'abandonner la famille de l'enfant ; quoique prévenue de sa situation et de la nécessité de ne prendre aucun nourrisson avant la fin du traitement mercuriel qu'elle avait commencé, elle eut la folie d'allaiter son enfant qu'elle avait donné à une autre nourrice ; il fut aussi infecté au bout de quinze jours ou trois semaines, et mourut peu après, sa faiblesse ayant rendu inutiles tous les soins qu'on en prit. Les mamelons de la seconde nourrice s'ulcérèrent, etbientôt il se manifesta un ulcère vénérien dans la gorge, qui obligea de lui administrer le mercure (1). »

Le traducteur de l'auteur écossais , Bosquillon , a écrit en note ce passage remarquable : « La syphilis héréditaire se dislingue toujours, par ses progrès rapides, de celle qui se gagne par les sources ordinaires ; l'enfant y succombe souvent au bout de peu de temps ; elle se communique avec une facilité extrême (2). »

(1) Traité de la gonorrhée virulente et de la médecine vénérienne, Paris, 1802.

(2) Loc, cit,j p. C20.

La réhabilitation de ces vérités devait subir une noth velie éclipse. Malgré d'énergiques réclamations, l'école du Midi se prit à nier le pouvoir contagieux congénital. Cette erreur, il est vrai, ne descendit guère des hautes sphères de la science. Si décisive à Tégard de la tradition était, en France,' l'impression populaire, que Tautorité même de M. Ricord resta sans écho dans la jurisprudence reçue. Le

principe de la contagion congéniale ne fut jamais mis en doute par la justice. La sanction de la responsabilité légale ne s'égara point, — dans Tenceinie de nos tribunaux, — à la suite des erreurs que les prestiges d'un grand talent mettaient en crédit.

Dès Tannée 1850, une légitime réaction se manifestait de toutes paris. M. de Castelnaa relatait un fait judiciaire trèsimportant qui venait de se produire devant le tribunal de Meaux. M. Bouchut(i) réunissait sept observations empruntées à Bouchaeourt, MM. Egon, Rayer, ou constatées par luimême. M. Cazenave publiait le fait d'un nourrisson infectant sa nourrice et un autre enfant qui à son tour transmettait la contagion à sa mère et à sa sœur. En 1852, M. Bardinet communiquait à T Académie (2) une série d'observations établissant la contagion de la syphilis congéniale. MM. Garadec et Petrini recueillaient chacun un fait analogue. Les belles recherches de MM. Diday et Rollet surtout, les exemples disséminés présentés par MM.Doyon etDron, Letorney, Putegnatj Junquet, Trousseau, Gabalda, Viennois, E. Vidal, Robert, Tardieu, etc., etc., ne laissent plus subsister l'ombre d'un doute aujourd'hui.

Maintenant, faut-il penser, avec M. Rollet, a que la syphi-

(1) Traité prat. des mal, des nouveau-nés, 4« éditioD, 1862.

(2) Bulietin de l'Académie de médecine. Paris, 1852, t. XVIII, p. 274 et 1074.

FORME CONGENIALE. 35 3

lis secondaire de Tadulte est aussi contagieuse que celle du nouveau-né, » et que la seule différence, sous ce rapport, consiste dans la difficulté de saisir la première sur le fait, tandis qu'il est si aisé de l'apercevoir sur le second? Ou bien, devons-nous admettre, avec M. Diday, un degré d'activité plus grand dans celle-ci que dans celle-là? Nous nous rangeons à Topinion de ce dernier.

Pour nous, de la même manière que la syphilis confirmée se modifie, — par l'hérédité, — dans ses symptômes, ses lésions, sa marche, sa durée, sa gravité, etc., etc., elle se modifie également dans son pouvoir contagieux, qui n'est que l'un de ses caractères partiels dans la somme des précédents. L'évidence de ces caractères ressort non d'une théorie, mais des faits.

Transplanté dans un lieu sain, un nourrisson, porteur de la maladie, devient le plus souvent un véritable foyer de contagion épidémique. La nourrice, le mari, les enfants de cette dernière, dans* leurs rapports réciproques, ne tardent pas à recevoir le mal insidieux. Il court, se propage, portant ses ravages, multipliant ses victimes à l'entour.

Les amiales de la science sont remplies de faits de ce genre. L'un des plus curieux a été observé et rapporté, il y a plus d'un siècle, par un excellent praticien (1). Il a pour titre : Sur un mal contagieux qui a beaucoup de rapports avec la maladie des nègres appelée le Pian...

Observation xxix. — Syphilis congénitale transmise par un en--

(1 ) Observations de médecine où l'on trouve des remarques qui tendent à détruire le préjugé où l*on est sur Vempîoi du lait dans la pulmonie, etc., par M. Joseph Raulin, docteur en médecine et médecin ordinaire de la ville deNérac, en la province de Guienne. Paris, 1754, p. 250.

Davasse. s s

35 i FOUMES de Li SYPHILIS.

faut à plusieurs nourrices et à un yrand nombre d'autres nourrissons.

Vs La femme d'un commerçant de la ville de Nérac accoucha heureusement^ au commencement du mois de novembre 1751. Elle donna son enfant à une nourrice qui le nourrit bien pendant six mois; au bout desquels, cette nourrice étant malade, une de ses voisines donna cinq fois le sein à ce nourrisson^ qui dès ce moment se trouva incommodé : il maigrissait à vue ; il lui sortit^ en peu de jours, beaucoup de pustules aux cuisses.

« Les parents de cet enfant^ le voyant déjà presque perdu, le retirèrent pour le donner à une autre nourrice. Cette dernière était à la campagne ; cela leur donna occasion de le garder quelques jours chez eux ; pendant ce temps-là, plusieurs femmes da quartier lui donnèrent le sein.

« Il paraissait déjà des pustules sur tout le corps de cet enfant ; les unes suppuraient, mais fort peu ; il en sortait une matière jaunâtre ; cette matière était farineuse, et les autres se recouvraient d'une espèce de croûte de la même couleur. Ces pustules se multiplièrent tellement^ surtout en certaines parties^ au visage, par exemple, à la bouche, etc.^ qu'elles y formaient des croûtes presque continues ; elles étaient corrosives; certains os en furent découverts. 11 y en avait au cou, aux deux côtés de la trachée-artère, qui percèrent dans l'intérieur, etl'enfant mourut. C'est là la relation que la dernière nourrice de cet enfant m'a faite.

a Pour moi, je n'ai pas vu des os découverts ni des ulcères profonds dans tous les malades que j'ai soignés.

« Toutes les nourrices qui avaient donné à teter à cet enfant s'aperçurent bientôt qu'elles avaient des pustules à leur sein, qui se répandirent ensuite dans tout le corps. Quelques-unes de ces pustules ne suppuraient pas ; celles-ci se dissipaient quelquefois d'elles-mêmes, d'autres suppuraient, mais très-peu, comme celles de l'enfant, et d'autres, en un, se couvraient d'une espèce de croule jaunâtre. Les enfants de ces nourrices furent en même temps infectes de la même maladie, avec les mêmes symptômes.

<( On ne soupçonnait pas encore ce mal d'être contagieux ; un nombre de nouvelles nourrices donnèrent de leur lait à ces nouveaux malades, elles furent à leur tour bientôt gâtées, de même

FORME CONGÉNIALE. 855

que leurs enfants. Enfin cette fâcheuse maladie a déjà fait tant de progrès (c'est à la fin du mois de décembre 1752)» qu'on connaît, sans compter quelques hommes, plus de quarante femmes ou enfants qui en ont été attaqués ou qui le sont encore, sans y comprendre tous ceux et celles en qui le mal ne s*est pas encore manifesté, et d'autres que la honte empêche d'avouer qu'ils en sont atteints, à cause que le public le regarde comme une maladie vénérienne.

tt II était déjà mort deux enfants de cette maladie^ lorsqu'on m'appela pour voir une petite fille âgée de huit mois, presque toute couverte de pustules ; mais elle en avait aux cuisses, aux fesses et aux environs plus que partout ailleurs ; elle en avait encore l'intérieur de la bouche rempli. Cette enfant était extrêmement faible, abattue et amaigrie ; cependant elle n'avait pas de symptôme de fièvre. La mère, qui la nourrissait^ avait le sein totalement gâté de pustules ; elle ne pouvait plus le lui donner, elle fut obligée de la sevrer; elle en avait aussi en d'autres parties qui lui causaient, outre des douleurs inquiétantes, des démangeaisons continuelles.

« Je vis en même temps deux autres enfants et leurs nourrices dans le même état ; on m'assura, et j'ai reconnu ensuite par moi-même, que toutes les nourrices et tous les enfants infectés étaient comme les premiers que j'avais vus, avec plus ou moins de pustules les uns que les autres, selon les différents temps où la maladie s'était manifestée, et selon les différents progrès.

« Les pustules étaient généralement circulaires, dures et un peu calleuses ; celles qui étaient couvertes de leur peau restaient les mêmes ; mais celles qui se couvraient d'une espèce de croûte se consommaient eh partie, et en certains endroits il ne paraissait qu'une espèce de croûte jaunâtre qui s'était formée de plusieurs pustules. Les enfants qui étaient dans cet état étaient comme mourants. »

J. Raulin ajoute qu'il traita les enfants par une pommade mercurielle qu'il faisait étendre sur des linges fins, et dont on recouvrait les parties ulcérées ; qu'au bout de trois jours on voyait déjà une amélioration : « On appliquait de ces linges, dit Raulin (p. 256), aux fesses, aux cuisses des enfants, et là où il y avait le plus de pustules : dans deux ou trois jours ils étaient soula-

gés; peu h peu les pustules et les croûtes se dissipaient, et en quinze jours ils paraissaient guéris ; ils avaient déjà repris toute leur gaieté et leur embon points ils se rétablissaient à vue. Les pustules et les croûtes des nourrices se dissipèrent aussi par le même moyen, mais il leur fallait un peu plus de temps (!)• »

Pourquoi cette confusion de la syphilis congénîale avec l'affection pianique des Antilles? Nous en verrons plus loin les raisons. Il nous suffit de retenir ici l'impression particulière de Tobservateur frappé par la contagiosité considérable des accidents.

M. Joly a fait, en 1853 (2), une relation en tout semblable :

Observation xxx. •— Un enfant trouvé de Bruxelles fut placé à Alsemberg chez la femme Hauwaert. Elle prit, au bout de quelque temps, mal aux seins, et, comme ils s'engorgeaient, elle se fit teter par son fils, âgé de dix ans ; il y réussit si bien^ que plusieurs autres femmes dans le cas d'utiliser son talent s'adressèrent à lui pour le même office. Plusieurs furent infectées de cette manière, entre autres la femme Demol^ qui contracta des ulcères au sein ; nourrice elle-même, elle communiqua à son enfant, qui la tétait, des excoriations aux lèvres et dans la bouche. Comme elle ignorait la pâture de ses ulcères, elle donna accidentellement le sein àTenfant de sa sœur, la femme Dera^r. Peu de temps après, celui-ci eut des chancres à la gorge et des pustules syphilitiques sur le corps ; sa mère eut également des chancres aux seins et à la gorge, et des pustules humides à la vulve et près de l'anus. Sa fille aînée, en portant à sa bouche la cuiller avec laquelle elle donnait de la bouillie à son jeune frère, s*infecta aussi et contracta des ulcères à la gorge. Le mari, en cohabitant avec sa femme, gagna des pustules plates et un chancre dans la gorge.

M. Seutin, passant dans cette commune et informé de Taffection qui en ravageait plusieurs habitants, soumit toutes les péril) Ext. du Mémoire de M. Viennois, loc. cU, (2) Journal de Médecine de Bruxelles^ 1853.

FO&MË GOIHGÉMALE. 357

sonnes infectées à une enquête sévère et minutieuse. 11 en conclut que Fauteur ne pouvait être que le fils Hauwaert^ victime^ ainsi que sa mère, du nourrisson venant de l'hôpital. EfTectivement le fils Hauwaert, ayant été examiné^ fut trouvé porteur d'un vaste chancre induré à la gorge, et d'une perforation du palais, suite d'un ulcère rongeant.

M. Joly, après avoir fait cette relation, ajoute : « J'ai rapporté ce fait d'après les membres mêmes du conseil des hospices ; tout cela a été constaté par une enquête instituée par celui-ci. n

M. Rollet a rapporté cette dernière observation dans son mémoire de 1859 (1), et la précédente dans un nouveau travail, en 1861. Il sait mieux que nous que ce ne sont pas les seules. Dans tous ces cas, la transmission se fait avec une facilité désespérante à une série de personnes ; et, comme Ta exprimé M. Diday, la transmission du mal est prompte, étendue, presque fatale dès qu'un nourrisson est en jeu. Et qu'on le remarque bien, sous ces mêmes toits rustiques où le nouveau-né de la ville apporte le germe héréditaire contagieux, la syphilis vulgaire, acquise d'une façon ou d'une autre, se glisse à la sourdine plus d'une fois. Voit-on, dans ces cas, la contagion prendre les proportions d'une épidémie?

Ces plaques muqueuses, — disséminées et discrètes, source la plus active de la contagion secondaire chez l'adulte, — couvrent tout le corps de l'enfant. Sa bouche en est habituellement souillée. Elles exhalent en abondance le fluide qui sert de véhicule à la transmission. La marche aiguë des accid»ints, leur tendance à la suppuration, et leur évolution ulcérative, ajoutent encore à leur virulence : toutes conditions les plus aptes à multiplier les chances de l'infection, et à exalter son activité.

Colles a prétendu que, dans ces transmissions multipliées

(1) Études cliniques sur le chancre. Paris, 1859 (Arch, géiu, 1859).

858 FORMES DE Là SIPHILIS.

du virus congénial, « les symptômes des différents individus se ressemblent exactement — ce qui n'a pas lieu dans la syphilis ordinaire des adultes. » — Il y a là une vérité et une erreur. La vérité est que les symptômes communiqués parle nourrisson conservent quelques-uns de leurs caractères propres. Mais c'est une erreur de penser que cette transmission se reproduit dans son originalité. Repris par l'inoculation naturelle, les accidents de provenance congéniale perdent de plus en plus, à chaque propagation successive, par cette sorte d'acclimatation nouvelle, leurs caractères originaux, suivanC la remarque émise à d'autres points de vue par Hunter.

De là vient que l'activité de la contagion congéniale est non-seulement grande, mais très-ordinairement grave. Il n'est pas rare de trouver, à la suite, dans les nombreuses observations recueillies, des exemples d'accidents communiqués se prolongeant pendant des années, et cela sur de jeunes nourrices de la campagne, dans tout Téclat de la santé, subissant parfois pour le présent, sinon toujours pour l'avenir, de déplorables atteintes.

De là, enfin, cette considération sociale justement importante qui nous montre dans la forme congéniale l'un des foyers les plus insidieux et les plus actifs où la contagion syphilitique, — ce fléau redouté des familles et des populations, — multiplie ses sources et retrempe son énergie.

Quelles sont, d'une manière générale, ses conditions et ses eflets?

D'après Colles, Baumes, Égan, le sein de la mère (malade) qui donne à teter à l'enfant, encore que la bouche de ce dernier soit infectée, n'en reçoit aucune atteinte.

Chez une nourrice étrangère et saine^le fait seul delà suc-

FOUME COI<(G£MALE. 859

cion répétée du mamelon ou du contact prolongé de la salive, opérés par le nourrisson malade, ne suffit point, si celui-ci ne porte une lésion aux lèvres ou à la bouche. M. Bardinet a cité des exemples frappants de nourrissage demeurant sans danger tant que la bouche du nourrisson est saine, devenant infectant dès que les accidents s'y manifestent, puis cessant de Têtre lorsqu'elle a été guérie, bien que des lésions syphilitiques évidentes persistassent encore à ce moment sur d'autres parties de son corps (1).

Il faut donc encore ici, pour la formation du virus, une sphère d'activité propre dont les plaques muqueuses développées à la bouche du nouveau-né deviennent le foyer spécial dans ce cas.

C'est, en conséquence, le sein de la nourrice, — et particulièrement Taréole ou le mamelon, — qui reçoit les premières atteintes et porte les premiers vestiges de la contamination. Après une incubation assez prolongée, la lésion mammaire débute par l'élargissement de la fissure ou de la crevasse préexistantes qui se creusent, ou par l'apparition de plaques rouges qui finissent par s'ulcérer. Il en résulte des ulcères grisâtres, à bords plus .ou moins nettement découpés ou renversés, le plus souvent durs. Ce chancre mammaire, accompagné de l'induration poly-ganglionnaire de l'aisselle, persiste pendant plusieurs semaines jusqu'à l'invasion des phénomènes secondaires, qui retentissent seulement d'une manière consécutive sur la région genitoanale : — évolution bien différente dans la syphilis confirmée, de provenance vénérienne, où la localisation génito-anale, est, au contraire, surtout chez les femmes, habituellement la plus précoce. Or, c'est un caractère séméiotique

(1) D'après M. Diday, loc. cit., p. 251.

3G0 FOEM£S DE LA SIFHILIS.

très-précieux dans les constatations médico-légales, puisqu'il permet de discerner sur la nourrice seule la source des accidents ; à plus forte raison par la confrontation du nouveau-né qui présente, de son côté, une évolution inverse, c'est-à-dire, l'apparition habituelle de plaques muqueuses anales antérieurement à celles de la bouche lorsque la contamination de la nourrice résulte du fait de ce dernier.

A côté de ces exemples, très-communs et très-évidents, nous devons mentionner enfin, pour terminer, les cas plus exceptionnels et plus obscurs que Ton a rapportés au pouvoir contagieux des accidents congéniaux : nous voulons parler de la transmission opérée sur la mère par le fœtus contenu dans ses flancs.

M. Ricord a émis le premier cette assertion, en 1848. Elle devint l'objet d'un mémoire académique de M. Depaul, en 1851. Plus tard, elle a été appuyée par MM. Tyler, Smith, Laugier (de Vienne), Diday, Semanas, Melchior Robert. Ces derniers ont donné pour preuvesdes faits assez singuliers. Ces faits peuvent être rapportés à deux catégories.

Dans la première, il s'agit de femmes saines et bien portantes jusque-là, fécondées par des époux guéris en apparence d'accidents confirmés récents. Aucune trace de syphilis chez ces femmes pendant leur grossesse dont le dénoûment a lieu à terme, les enfants ne présentant pas d'ailleurs des traces de maladie. Puis, peu de jours ou de semaines après l'accouchement, accidents syphilitiques divers, mais toujours caractérisés : alopécie, céphalée, roséole^ papules, squammes, gommes, amendés ou guéris par le traitement mercuriel ou ioduré. Et, chose remarquable ! les accouchements subséquents reproduisent quelques-uns de ces symptômes en leur communiquant plus d'activité.

FOBME C0K6ÉNIALE. S6i

Quant aux enfants, s'ils ne succombent pas après la naissance, on les voit rester chétifs et délicats ; et, à une époque plus ou moins éloignée^ au moment du sevrage, par exempie, ils présentent quelques éruptions plus ou moins spéciales, et restent voués pour la suite de leur vie à certaines dispositions constitutionnelles.

Dans la seconde catégorie se groupent les faits analogues aux suivants : mariées à un homme syphilitique, — ce dernier paraissant bien guéri, — de jeunes personnes conserventles attributs deleurvirginalesanté jusqu'à leur première couche. « A partir de ce moment, — suivant M. Diday, — et quoique les suites de Taccouchement aient été heureuses, elles deviennent faibles, languissantes, s'étiolent, maigrissent. Elles avortent, ou engendrent des enfants véroles. Chaque nouvelle grossesse empire leur fâcheuse situation.»

U y a là des faits très-intéressants que Ton ne saurait récuser parce que l'explication en est insuffisante. On dit que, dans ce cas, le fœtus infecté exclusivement par le père communique la maladie à sa mère par le sang qu'il lui renvoie. Celle hypothèse nous paraît très-hasardée ; nous ne voulons pas y substituer d'autres conjectures. Avouons simplement notre ignorance. Quant aux faits, il convient d'en tenir grand compte ; ils servent, en outre, de transition à ceux qu'il nous reste à raconter.

Page 1