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CHAPITRE VI

SYPHILIS ENDÉMO-ÉPIDÉMIQUES

Sous cette dénomination, il est nécessaire de comprendre et de rattacher à la maladie qui nous occupe la forme dite épidémique du quinzième siècle et certaines endémies contagieuses, disséminées dans le temps et dans Tespace, ayant, — par leur mode de transmission, leurs caractères, leurs évolutions, l'unicité ordinaire de leur développement, leurs indications thérapeutiques, — la similitude la plus grande avec la syphilis confirmée acquise et surtout avec la forme congéniale aiguë en particulier.

Cette revue rétrospective ne saurait être indifférente aujourd'hui, quoique la plupart des syphilographes ne s'en inquiètent point. L'histoire naturelle de la syphilis embrasse tons ses types. Son étude philosophique en compare tous les rapports. Sa constitution médicale se fonde également sur toutes les manifestations qui la constituent dans le passé comme dans le présent. C'est en poursuivant l'étude de ses variétés compatibles avec l'immanence de ses traits essentiels, qu'il nous sera plus facile de dégager le plan général de la maladie de ce rapprochement.

§ 1. — Forme épidémique da JLW^ siècle*

Fracastor a peint très-fidèlement la maladie à l'époque de son invasion dans le midi de l'Europe, à la fin du quinzième

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siècle. Il en faut rapporter Tesquisse d'après la descriplion du célèbre observateur de Vérone.

a Le mal, lorsqu'il commença à se faire sentir parmi nous^se manifestait par ces accidents : les malades étaient tristes^ las et abattus ; ils avaient le visage pâle. H venait à la plupart des chancres aux parties honteuses... Il s'élevait ensuite sur la peau des pustules avec croûte... qui, d'abord petites, augmentaient jusqu'à acquérir la grosseur et la forme d'une coque de gland dont elles avaient la figure ; d'ailleurs assez semblables aux croûtes de lait des enfants, tantôt sèches et petites^ tantôt grosses et humides; pâles chez les uns^ dures et rougeâtres chez les autres; elles s'ouvraient toujours au bout de quelques jours et rendaient continuellement une quantité incroyable d'une liqueur puante et vilaine. Dès qu'elles étaient ouvertes^ c'était autant de vrais ulcères phagédéniques qui consumaient non-seulement les chairs, mais même les os. Ceux dont les parties su* périeures étaient attaquées avaient des fluxions malignes^ qui rongeaient tantôt le palais, tantôt la trachée-artère, tantôt le gosier, tantôt les amygdales. Quelques-uns perdaient les lèvres , d'autres le nez, d'autres les yeux, d'autres toutes les parties honteuses. Il venait à un grand nombre dans les membres des tumeurs gommeuses qui les défiguraient et qui étaient souvent de la grosseur d'un œuf ou d'un petit pain. Quand elles s'ouvraient, il en sortait uùe liqueur blanche et mucilagincuse. Elles attaquaient principalement les bras et les jambes ; quelquefois elles s'ulcéraient ; d'autres fois elles demeuraient calleuses jusqu'à la mort. Mais, con^me si cela n'eût pas suffi, il survenait encore •dans les membres, auprès des articulations, de grandes douleurs nocturnes, souvent en même temps que les pustules, quelquefois plus tôt et d'autres fois plus tard. Ces douleurs, qui étaient longues et insupportables, se faisaient sentir principalement dans la nuit.... Quelques-uns néanmoins avaient des pustules sans douleurs, d'autres des douleurs sans pustules, la plupart avaient des pustules et des douleurs. Cependant tous les membres étaient dans un état de langueur, les malades étaient maigres et défaits, sans appétit^ ne dormaient point, étaient toujours tristes et de mauvaise humeur^ et voulaient toujours

demeurer couchés. Le visage et les jambes leur enflaient. Une petite fièvre se mettait quelquefois de la partie^ mais rarement. Quelques-uns soutiraient de douleurs de tête, mais des douleurs longues et qui ne cédaient à aucun remède. »

Il serait aussi fastidieux qu'inutile de faire intervenir ici la somme des documents historiques rapportés par les médecins contemporains de Tépidémie, documents très-diffus, empêtrés de conjectures, noyés dans les dissertations galéniques. Pour ne point s'égarer dans ce dédale, il faut s'en tenir à la simple analyse des caractères spéciaux à la syphilis, dans les premiers temps de son apparition, appuyés sur quelques témoignages suffisants (1).

Eruption. — Le caractère le plus saillant de la maladie à son origine était Téruption générale et copieuse des pustules et des excroissances dont tous les témoins, sans exception, font un tableau qui ne saurait être exagéré,

Philippe Béroald — qui Tobserva — dit qu'elle a était caractérisée par des taches saillantes et énormes, par des pustules qui donnent à la face et au corps un aspect hideux. 9

Suivant Alexandre Bénédict, a cette maladie, venue de rOccident par une maligne influence des astres^ surpasse en horrear par son aspect affreux, par ses douleurs nocturnes, la lèpre, Téléphantiasis et toutes les autres maladies... )>

Ulrich van Hutten, qui en fut affligé, dit : « Elle était accompagnée de pustules de la forme et de la grandeur d'un gland de chêne qui étaient dures et proéminentes, d Aussi, dès les premiers temps, les médecins regardaient l'éruption nouvelle comme une dégénérescence de la lèpre, l'éléphantiasis, la mentagre, ou la trouvaient analogue au Saphatt, c'est-à-dire à la lèpre noire.

(I) Voir surtout la collection de Luysini et Âstruc, pour la plupart des citations à la suite.

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Suivant Gaspard Torella, la maladie consistait principalement dans les ulcérations de la peau et des pustules.

Grecus Pockius avait déjà fait la même observation et figuré ces pustules dans deux gravures de son ouvrage (1496).

Sabellicus^ qui fut atteint de cette maladie (1496), dit que « le corps était infecté de pustules qui, dégénérant en ulcères malins, le défiguraient excessivement. »

Marcel, de Côme, chirurgien dans l'armée napolitaine, en 1494, décrit la syphilis comme une éruption, sous le nom de pustules ou de vésicules épidémiques. Ce caractère prédominant a servi, comme on sait, à son baptême, chez les diverses nations (1).

Les productions littéraires et satyriques du temps sont le reflet de cette impression; témoin, le poëme allégorique de Jean Lemaire (1528), de Paris :

Mais à la fin quand le venin fut meur Il leur naissait de gros boutons sans fleur, Si trez hideulz^ si laits et si énormes. Qu'on ne vit onc visaiges si difformes ; N'onc ne receut si trez mortelle injure Nature humaine en sa belle figure.

Au front, au col, au menton et au nez, OnQ, on ne vit tant de gens boutonnez-.

Cette éruption générale, habituelle, note véritablement dominante à ce moment, était suivie d'ulcérations plus ou moins profondes, rongeantes et rebelles.

Douleurs, — Ce symptôme paraît avoir été également Tun

(1) Les termes de grande vérole, ou de gorre, en France; de gross Blutter, en Angleterre et en Allemagne ; de las buas, en Espagne ; de claveau^ des Savoyards, désignent une éruption pustuleuse ; de même que les mots guagnara, hipas, taybat et ycas, adoptés au rapport de Roderigue Diaz, de temps immémorial, par les habitants de Saint-Domingue, pour désigner cette maladie. (Bosquiilon, in Bell^ Traité de la gonorrhée virulente et de la maladie vénérienne, Paris, 1802, t. U, p. 4.)

des plus ordinaires et des plus accusés. Il s'accompagnait de torpeur et était suivi d'impotence.

Il faut citer, parmi les témoins qui furent en même temps ses victimes, les deux suivants :

Natalis Montésauro (1497) : Hi dolores magis affligunf^ nocte adveniente, et sentiuntur perinde ac si ossa frangantur et extendantur cum quadam difflcultate movendi membra woluntariô,

Joseph Grûnbeck (1503) : « Aliqui totisdiebus et noctibuSy omni somno abacto, caput dolent, Alii ineffabiies punctiones gravedinemque in scapulis sentiunt ; cœteri in cubitis^genibus, vel crurum teretibus : postremi in istis omnibus simuL Hi nec stare, nec ingredi, nec quidcumque operis humaniperficere possunt.

Bércald mentionne « de vives douleurs aux articulations qui enlèvent le sommeil, consument lentement le corps et qu'aucun remède ne peut guérir. »

« La violence de ce mal, dit Baptiste Pulgose (1509), tourmentait cruellement les jointures des membres. »

Doloribus clamosis laborant, s'écriait J. Vigo.

Suivant Phrisius (1532) : « Les tourments et les maux qu elle faisait souffrir étaient si grands, que tout le monde ea était surpris. »

Ainsi ce symptôme était très-général et très-accentué.

Mutilations. — Le nombre, la fréquence, l'étendue des ulcérations sur les parties molles et des caries sur les parties osseuses, donnaient lieu à des mutilations considérables. Les uns avaient les lèvres rongées, le nez se détachait aux autres, l'œil abandonnait l'orbite à ceux-ci; ceux-là perdaient les organes de la génération. Nous citons le texte original de Fracastor : Labia quibusdam consumpta sunt, quibusdam nasus, quibusdam ocuh\ aliis pudenda iota.

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Al. Bénédict témoigne des mêmes lésions, il a vu des malades qui avaient perdu les yeux, le nez, les pieds el d'autres membres. Ces symptômes amissio oculorum, pedum^ vel manuunij se retrouvent fréquemment notés dans les auteurs.

Cette affreuse maladie, selon Thistorien François Guichardin, de Florence, — publiant les malheurs dont il a été témoin et dont il a lui-même éprouvé une grande partie^ — cette maladie laissa plusieurs autres personnes entièrement défigurées, mutilées et sujettes à des douleurs presque continuelles.

Ainsi^ <( les symptômes caractéristiques et constants de la vérole ou maladie syphilitique quand elle se montra en Europe, vers la fin du quinzième siècle, étaient : 1® une éruption générale de pustules non suppurantes sur tout le corps; 2° des excroissances hideuses, de la grosseur d'un gland, sur toute la peau, mais principalement au visage, lesquelles se changeaient souvent en ulcères rongeants, avec un écoulement de matière ichoreuseet fétide et finissaient fréquemment par la perte des yeux^ des mains et des pieds; 3° des tumeurs et douleurs violentes aux os, qui ne laissaient aux malades aucun repos pendant le jour et pendant la nuit; 4° une apathie^ faiblesse ou affaiblissement universel du corps (1). I)

Gravité, — Ce n'est pas seulement par l'ensemble des symptômes précédents, mais encore par sa persistance rebelle, malgré son acuité, que le mal nouveau fut redoutable. Sabellicus, cité plus haut, témoigne que a cette maladie durait plusieurs années et que les corps qui en étaient atteints ne pouvaient ni mourir ni se délivrer d'une sem-

(I) Swediaur, loc, ci7., 1. 1, p. 96.

blable contagion. Peu de gens en moururent, eu égard au grand nombre des malades, mais beaucoup moins de malades en guérirent. »

Dans ces premières années, ce n'étaient point les maléfices du mercure encore peu usité qui s'opposaient à la guérison; de même, un peu plus tard^ lorsque ce médicament commença d'être adopté par quelques médecins, il restait encore souvent inefficace contre la malignité des accidents. Ulrich van Hutten l'avait vainement essayé pour le compte de ses intérêts personnels, ainsi que beaucoup d'autres moyens, en particulier le gayac après l'importation par Oviedo de ce bois exotique, auquel il attribua pendant un temps sa guérison : ce qui ne l'empêcha pas de succomber misérablement quelques années après, semble-t-il, aux progrès du mal.

Gaspard Torella, cet observateur si consciencieux, fait très-catégoriquement et très-modestement cet aveu : « Cette affreuse maladie n'ayant encore été vue de personne de notre temps, c'est aussi par cette raison qu'on ne pouvait venir à bout de la guérir régulièrement, et comme il faut; quelque habile, expérimenté et âgé qu'on fût : ce qui donna lieu au vulgaire ignorant et entêté de décrier la médecine et de soutenir que c'était une science vaine ou imparfaite, puisque aucun médecin ne venait à bout de guérir ce mal (i). »

Cependant il ne laissait pas que de faire encore un assez grand nombre de victimes , « sans épargner ni âge, ni sexe, » au rapport de Guichardin. D'après un autre historien Jean de Bourdigné, «cette maladie a été cause de la mort de plusieurs grands personnages, lesquels ne surent jamais trouver remèdes... »

(1) Astruc, loc. cit., t. I,p. 79.

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Sébastien d'Aquilée : Imo alias is morbus erat lethalis etiam cita morte (1).

Pierre Bembo : Itaque multi diu vexati membrorum propè omnium doloribus, deformatique tuberculiset ulceribus vix agnoscerentury miserabiliter interibant.

Contagiosité. — Sans admettre avec beaucoup de témoins du quinzième siècle, médecins, historiens ou autres, que la contagion du mal nouveau fut ace point subtile, qu'elle pouvait s'opérer par le seul intermédiaire de Tair, il est cependant très-licite de trouver dans cette véritable lèpre hérissant le corps de ses pustules et de ses excroissances et dans ces nombreux ulcères virulents, rongeant et mutilant diverses régions, les conditions les plus favorables, les plus multipliées et les plus étendues à la transmission médiate par les vêtements, les ustensiles, etc., etc., et, à plus forte raison, les plus fatales à la communication directe par le contact immédiat et momentané d'une partie du corps avec une personne souillée.

Il est certain que la débauche dut jouer un rôle considérable dans cette transmission, et ce rôle ne saurait être contesté en présence des témoignages qui se réunissent pour localiser dans beaucoup de cas sur c< les parties honteuses » le point de départ et les premiers indices de la maladie. En effet, la plupart des observateurs s'accordent dansée sentiment que ce mal a paru sur la terre « pour être un frein à l'impudicité sans borne des hommes, ou pour lui servir comme de fléau. » Mais, dans les premiers temps surtout, beaucoup d'innocents comptent parmi les coupables : Et in primis visum est aliquibus quod omnes qui tali morbo laborant, per eontagionem coi tus infect i sic œgrotarunt, Sed hoc est contra

(1) Loc.cit,, p. 5.

87 8 FORMES DE Ll SYPHILIS.

experimentum. Et, en preuve de rexpérience, Nicolas Massa rapprte l'exemple, — même en son temps, — de trois enfants contaminés qu'il a vus et guéris ; Tun de trois, l'autre de six, et une jeune fille de onze ans; et il dit : M non sumpserunt lac infectum.., neque coiverunt cum non sint potentes ad coitum (1).

Gaspard Torella est très-explicite : Etenim ut plurimum primo, inficiuntur pudibunda, demum cœtera membra, nam quod immédiate tangitur a putrido putrefit. Si enim aliudmembrum pustulanitangerit virulentam, aut sordidam^ illud primo inficeretur, ut videtur in pueris lacfantibus^ in qui bus prima infectio apparet inore, aut infacie,,. (2). »

Ainsi, le commerce vénérien, cause très-active de la transmission morbide, n'était pas à beaucoup près sa seale condition. La nature, le nombre et la durée des lésions éminemment contagieuses répandues sur le corps des victimes aidaient puissamment à la diffusion de la maladie par des voies plus multipliées.

Voilà ce qui seulement nous explique comment un seul malade pouvait transporter cette affection et la répandre dans toute sa famille, « sans qu'on pût savoir, dit Swédiaur (3), par quelle voie cela arrivait, aussi le mari pouvait la donner à sa femme, et le père à ses enfants sans s'en douter. » Les témoignages de Schellig, de Torella, de Montésauro, de Jean Bénédicl, etc., etc., tous témoins oculaires, sont positifs et ne laissent pas de doute à ce sujet.

Ceci rend plus vraisemblable le grand nombre de victimes, puisque selon le dire de Sabellicus, « presque la vingtième partie des hommes éprouva les atteintes de ce mal, » et

(1) Loc, cit., p. 42.

(2) Loc. cit., p. 503. . . ;

(3) Loc, cit,^ p. 76.

FOftai£S ExNDÉVO-ÉPIOEMIQUES. 37 9

nous fait comprendre la rapidité de la propagation morbide dans les diverses contrées de l'Europe. En 1493^ elle est à Barcelone, presque aussitôt à Naples ; Tannée suivante, en Westphalie; en 1495, elle arrive enPrusse, enPoraéranie, dans le Danemark. Â la suite de Tarmée française revenant d'Italie^ elle pénètre en Provence en 1495. Vers le même temps, ces mêmes gens d'armes du roi, dit la Chronique de Lyon^ apportent dans cette ville « une manière de maladie que aucuns appelaient la grand gorre. » Et tout aussitôt le mal est signalé à Paris...

C'est par là aussi que Ton peut rendre compte pourquoi ce ne sont pas seulement quelques cas plus ou moins obscurs qui signalent Tapparition du mal, mais dès les premiers moments^ une explosion simultanée et véhémente de phénomènes morbides portant Tépouvante dans les populations et nécessitant les mesures sanitaires les plus rigoureuses des gouvernements. Aussi déjà, dès le principe (1496 et 1498), les arrêts du parlement de Paris portent, « que tous malades de la grosse vérole vuidassent incontinent hors la ville et s'en allassent, les estrangers èz lieux dont ils sont natifs, et les autres vuidassent hors la dite ville, sur peine de la hart. »

C'est ce caractère de contagiosité extrême qui légitime en grande partie le sentiment d'un fléau pestilentiel : Scora pestilentialiSy morbus pestiferus^ pestis inguinaria.

C'est enfin pourquoi Ton ne s'étonne plus si tant de personnes illustres par leur naissance ou leur rang, distinguées par leurs^ qualités, ou renommées par leurs vertus, victimes de la contagion, ne dissimulent nullement leur infortune et avouent publiquement un mal dont la provenance, dans beaucoup de cas, ne saurait être incriminée.

Confusions, méprises, supercheries, préjugés populaires sur quelques points, soit! Mais, ceci accordé, reste toujours

sur les caractères généraux dont nous venons de parler, rinvincible témoignage de la conscience universelle que quelques critiques posthumes ne sauraient aisément effacer.

La maladie sévit avec rigueur et se répandit avec activité pendant les vingt premières années; puis elle déclinad'une façon si sensible pendant les vingt années qni suivirent, que la plupart des auteurs contemporains se crurent fondés à en prédire tôt ou tard Textinction. Les témoignages abondent là-dessus dans Astruc. Nous rappellerons seulement les suivants :

Jérôme Fracastor : <f Quoique la contagion se soutienne encore maintenant (1546), elle parait pourtant différente de ce qu'elle était au commencement. On voit, depuis environ vingt ans, moins de pustules et plus de tumeurs gommeuses, tout au contraire des premières années. Les pustules, lorsqu'il en parait, sont plus sèches, et les douleurs, lorsqu'il en survient, sont plus cruelles...» Et, six ans après, le même auteur ajoute : a La maladie a encore changé considérablement. On ne voit maintenant des pustules que dans très-peu de malades, presque point de douleurs, ou des douleurs bien plus légères, mais beaucoup de tumeurs gommeuses, etc.... » De là, la conclusion <( que la maladie était déjà dans la décrépitude, et que dans peu elle ne se communiquerait pas même par contagion, parce que le virus diminuait et s'affai* blissait de jour en jour. »

C'était d'ailleurs la conclusion de P. Maynard, qui avait' supputé son ex ti nction pour l'an née 1 584 ; de Bernardin Tomitano, déclarant « qu elle tend à sa fin, et qu'ainsi, dans fort peu de temps, elle ne se communiquera plus, ni par le contact ni par le commerce vénérien; » et d'une foule d'autres médecins célèbres, parlant tous de cette atténuation singulière pour pronostiquer tôt ou tard son extinction. Pernel, mieux

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avisé, ne partageait pas cet espoir. Ce qu'il y a de certain, c'est que, après cette première phase historique de la maladie, l'ensemble de ses caractères et de ses évolutions naturelles ne subit plus d'autre changement sensible, à part les modifications dues à une médication plus éclairée et à une hygiène publique mieux entendue.

Nous croyons qu'il n'est pas sans intérêt de reproduire à la fin de ce chapitre, — en guise d'observation, — l'histoire lamentable d'un médecin célèbre, — racontée par lui-même, — Ulrich van Hutten, contemporain et victime de l'épidémie originelle :

«....Les médecins m'avaient abandonné^ les douleurs que j'éprouvais. ne me laissaient de repos ni jour ni nuit : mon corps exhalait une odeur insupportable, ma vue inst)iraitde Thorreur à la plupart de ceux qui m'approchaient. Ce mal terrible n'était pas borné à une seule partie^ d'abord il était fixé depuis plus de huit ans au pied gauche dont il ne m'était pas possible de me servir; la partie moyenne et antérieure de la jambe était couverte d'ulcères putrides ; les chairs environnantes étaient enflammées^ et j'y ressentais une douleur insupportable. Dès que Tun de ces ulcères guérissait, il en renaissait un autre^ car j'en avais dans différents endroits^ et l'on avait tenté en vain de les réduire à un seul. Au-dessus de ces ulcères s'élevait une tubérosité qu'on croyait formée par l'os même. Je ressentais sans cesse dans cette tubérosilé une douleur pongitive des plus vives qui s'étendait au loin; il s'était de plus formée immédiatement au-dessus du talon droite une tumeur qui avait également la dureté de l'os, elle était la plus ancienne de toutes ; elle s'était manifestée dès le commencement de la maladie : l'on avait tenté en vain de l'ouvrir par le fer, par le feu et par tous les caustiques possibles. Tantôt cette tumeur se gonflait extraordinairement et causait une douleur des plus cruelles, d'autres fois elle s'affaissait et me tourmentait moins. J'éprouvais du calme lorsque j'approchais le pied du feu... Quand j'appuyais sur le pied, la douleur devenait insupportable.

3 82 FOfiMES DE LA STPHILIS.

« La hanche et le genou de ce côté étaient en outre absolument privés de chaleur ; la cuisse réduite à un état de maigreur extrême et les chairs consumées au point qu'il ne paraissait plus rester que la peau sur l'os. De plus^ les deux articulations de la cuisse et du genou étaient si affaiblies, que pendant longtemps je ne pus me tenir debout qu*avec la plus grande peine... L'épaule gauche me faisait aussi une telle douleur, que je ne pouvais lever le bras, l'extrémité supérieure de l'omoplate était affaiblie et devenue calleuse : au milieu du muscle était une tumeur de la grosseur d'un œuf; toutes lés autres parties du bras jusqu'à la main étaient réduites au dernier degré d'atrophie. Du côté droit, immédiatement au-dessus de la dernière côte, était un ulcère qui n'excitait pas à la vérité de douleur, mais qui rendait une quantité étonnante de pus de mauvaise qualité; il en coulait une sanie sale et dégoûtante. Cet ulcère avait, comme les fistules, une entrée étroite, et l'intérieur formait une cavité considérable; au-dessus, il s'était engendré sur la côte même une tumeur qui paraissait osseuse; enfin toutes les humeurs qui se rendaient là me semblaient tirer leur origine delà partie supérieure et postérieure de la tête, le tact le plus léger excitait dans l'endroit d'où partait la fluxion, une douleur de tête aussi vive que si le crâne eût été percé, et je ne pouvais tourner le visage en arrière qu'avec le reste du corps. Tels étaient les maux dont j'étais accablé, lorsque j'eus recours au ga^ac, qui me procura tout à coup la guérison (1). y*

Nous allons retrouver maintenant quelques vestiges disséminés de cette forme historique dans diverses contrées où la maladie s'est conservée plus ou moins longtemps, sous plusieurs de ses caractères originels, à l'étal endémique.

(1) Bosquillon in Bell, Traité de la gonorrhée virulente et de la maladie vénérienne , Paris, 1802, t. II, p. 409. Ulrich van Hutten est né en 1488. Il gagna donc la maladie peu de temps après son importation en Europe. Gomme nous l'avons déjà dit, sa guérison, qu'il attribua au gayac, ne paraît avoir été qu'une rémission dans son cours. Au bout de peu d'années, les accidents reparurent, et Conrad Gesner affirme positivement qu'il périt, à peine âgé de trente-six ans, à Ufenau, — ile du lac de Zurich, où il s'était retiré, — des suites de la maladie vénérienne.

FcAlES £x^ DÉMO-ÉPI DÉ»IQC£S. 383

§ 2 . — Formes endémiques.

Les modernes s'occupent encore moins des endémies syphilitiques (i). Dans le petit nombre de ceux qui en ont parlé, les uns ne paraissent pas avoir l'intention formelle et décidée de les fondre dans une même unilé nosologique, se contentant d'en apercevoir quelques analogies avec la syphilis vulgaire; les autres ont cru trouver dans chaque type exotique une espèce distincte. Aussi Ton peut dire, avec M. le docteur Rollet, « que, s'ils ont pressent? la vérité, aucun d'eux ne l'a vue clairement, et surtout ne l'a rendue visible pour tout le monde. »

C'est à ce dernier médecin, si savant et si autorisé, que nous devons le premier travail d'ensemble méthodique et raisonné de la question. Et, sans partager toutes ses vues relativement à sa tentative d'annexion qui nous semble faire trop bon marché de certaines différences originales, propres à l'individualité et à l'autonomie naturelles de ces types exotiques, nous nous plaisons à reconnaître qu'il a parfaitement démontré au fond leur identité de nature et la nécessité de fondre ensemble ces entités réputées distinctes. Mais fondre n'est pas confondre; et c'est en cela que notre conclusion sera un peu différente de celle de notre distingué confrère de Lyon. Si, pour lui, ces affections variées ne sont pointautrechosequelasyphilis,c'est-à-dire la mêmeformeconfirméequel'onvoitparminous aujourd'hui, à notre compte, les différences qui les ont fait signaler comme des espèces indépendantes sont encore assez marquées pour légitimer leur classement, en tant que formes endémiques

(1) Melchior Robert, MM. Belhomme et Martin, Langlebert, n'en font aucune mention dans leurs traités récents.

partieuliùres et distinctes dans l'histoire générale de la syphilis. En d'autres termes, leur identité de nature n'exclut pas la diversité de leurs modes : formule qui nous donne la clef de leurs différences et de leurs analogies, en même temps que la solution du problème controversé.

Toutefois, il y a une distinction préalable à établir sur ce sujet.

Plusieurs des états morbides, considérés par le célèbre auteur de V Histoire des maladies épidémiques, Ozanam, et d'autres à la suite, comme autant d'endémo-épidémies spéciales, ne sont autre chose que des syphilis vulgaires, acquises, importées par un foyer accidentel de contagion, dans des localités où elles n'ont eu qu'un cours éphémère, et dont les symptômes ne présentent aucune originalité distincte.

De ce nombre sont principalement les prétendues endémoépidémies suivantes :

4°Z€ mal de Sainte- Euphémie.

Au mois de mai 1727, une sage-femme du village de ce nom portait au doigt indicateur de la main droite une pustule qui subsista pendant quatre mois. Elle communiqua sa maladie à plus de cinquante femmes enceintes qu'elle explora ou accoucha. Chez ces dernières, comme chez la première, un chirurgien habile constata la présence d'ulcères et de pustules enflammées à la vulve. La surface du corps . se couvrit de diverses éruptions pustuleuses ou tuberculeuses et d'ulcères fétides ; plusieurs eurent des angines et perdirent leurs cheveux. La contagion se propagea aux enfants que ces mères allaitaient et aux maris. Personne ne mourut. L'on eut recours avec succès à l'usage interne du mercure, ou dans les cas rebelles, aux frictions avec des préparations dont ce médicament était la base (1).

On voit que le mal de Sainte-Euphémie ne se distingue

(1) Voir Jean Bayer, Actanat. cur., t. III; et Oiaûmi^ Histoire des malad, éjndémiques, 2* édition. Lyon, 1836.

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en rien, par ses symptômes, sa gravité, son pouvoir de transmission, etc., de la syphilis vulgaire dont la contagion fut communiquée à un grand nombre de femmes en état de grossesse, c'est-à-dire dans la condition la plus favorable à la propagation la plus active de la maladie chez ces malheureuses mères et leurs enfants.

2° Le pian de Nérac. — Nous avons rapporté sa description (p. 353) et reconnu dans ses phénomènes la syphilis contagieuse aiguë des nouveau -nés.

Comme le doigt d'une sage-femme, comme la bouche d'un nouveau-né, la lancelle du médecin, chargée d'un vaccin pris chez un enfant syphilitique, a été parfois le funeste point de départ des mêmes semblants d'explosion endémoépidémique au milieu d'une localité restreinte. En quelques semaines, le mal et l'épouvante atteignent de nombreuses familles d'une même population. Mais ici, il ne s'agit nullement d'une influence véritablement endémique ou épidémique. La maladie importée et développée est uniquement la syphilis de forme confirmée, acquérant parfois, accidentellement par le fait de sa source, sur des groupes isolés, jusque-là plus ou moins indemnes, une gravité particulière, mais ne tardant pas à disparaître avec l'occasion qui en fut l'origine et le développement.

Il n'en est pas de même d'autres affections qui ont été ou qui sont encore véritablement endémiques dans certaines contrées de l'Afrique, de l'Amérique et même de l'Europe, et qui se distinguent de la syphilis ordinaire par quelques traits particuliers qui ne peimettent pas de les confondre avec cette dernière. Je ne veux point dire qu'elles constituent chacune d'elles un type spécifique. Je crois, au contraire, d'après les caractères indiqués par les auteurs, Davasse. 2&

qu'elles peuvent se grouper, à beaucoup d'égards, sous une même forme originale; et, bien plus, qu'elles sont, sous plus d'un rapport, la reproduction, et, en quelque sorte, le témoignage éloigné de la syphilis épidémique ou originelle dont il a été plus haut question.

Nous mentionnerons donc, comme devant se rallier à ces formes endémiques, le Pian, le mal de la baie Saint-Paul, le SibbenSf le Badezyge, le Sckerljevo et leurs dérivés.

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