LETTRE A M. VELPEAU
La première chose s'appelait le chancre, la seconde, l'accident secondaire. L'inoculation, et c'était là son excuse, était une pierre de touche sans laquelle on ne pouvait les distinguer.
Il y a aujourd'hui une chose dont le produit est inoculable, laquelle ne peut, ni s'indurer ni infecter l'organisme, et une autre chose dont le produit, bien que dépourvu de la propriété de s'inoculer, communique fatalement l'infection. Par cet échange singulier de propriétés, l'une de ces choses représente le chancre sans la vérole, tandis que l'autre est je ne sais quoi avec la vérole. Il n'y a plus de pierre de touche; mais on a imposé arbitrairement les noms de chancre mou, chancre non infectant, etc., à la première chose, et ceux de chancre dur, chancre infectant, etc., à la seconde.
Il fallait toujours que le chancre fût tout.
Résumons : ce qui donnait la vérole en 1852 n'est plus ce qui la donne en 1858. On se trompait alors ou l'on nous trompait; on nous trompe encore ou bien on se trompe aujourd'hui. Mais la contradiction est claire, l'artifice est dévoilé. La confusion des noms ne nous fera pas prendre le change sur la réalité des choses.
A cet égard, je me repose avec une entière confiance sur la force de votre dialectique et sur la- puissance de votre talent.
Ci-joint un petit Mémoire explicatif que j'ai communiqué en 1855 à la Société médicale du Panthéon (t). J'y ajoute quelques notes pour le compléter. Veuillez recevoir elles et lui avec cette indulgence qui vous est propre, parce qu'elle est l'apanage de la supériorité et du véritable mérite.
qu'est-ce que le chancre induré?
I. Interrogation qu'on se fait partout. Il n'en est pas qui soit plus à l'ordre du jour en syphilologie. Voulez-vous savoir si vous avez la vérole et si on peut l'avoir deux fois? Voulez-vous savoir si votre mal est grave et s'il cède déjà au traitement institué? Désirez-vous apprendre s'il y a deux virus chancreux, etc.? Familiarisez-vous d'abord avec le chancre induré. Il répond très-bien, paraît-il, à toutes ces questions ; vrai syphilomètre, Yinduration mesure, dit-on, par ses différents degrés d'intensité, l'état et les progrès du mal, ainsi que les effets du traitement. Le chancre induré est même devenu populaire. Les malades de l'hôpital du Midi vous parlent à l'avenant de reur chancre ANduré, et M. Ricord de faire observer gaiement qu'ils sont imbus à la fois de la vérole et de sa doctrine.
Qu'est-ce donc que le chancre induré ? Hâtons-nous de le bien connaître.
M. Ricord ne l'a nulle part caractérisé nettement, lui pourtant qui en a tant parlé, tant écrit. Quel décourageant début que celui du long discours plein du chancre induré qu'il a récemment tenu devant la Société de chirurgie! « Je monte, a-t-il dit, à cette tribune, avec la conviction que cette nouvelle discussion sur des choses tant de fois discutées, nous laissera chacun avec les opinions que nous avions déjà, sans faire avancer la science ; heureux si elle ne la fait pas reculer ! » Quelle mouche le piquait donc (si nous osions dire)? Pourquoi ne s'est-il pas dispensé de parler?
Ce n'est pas, pour notre compte, que nous n'ayons puisé aucun enseignement dans cette discussion que M. Ricord annonçait magistralement devoir être pour
(1) V. p. 353 et s.
MÉMOIRE SUR LE CHANCRE INDURÉ. 369 le moins stérile. Elle nous a bien fait connaître la fragilité et l'incertitude des opinions de M. Ricord qu'on prétendait immuables, et les ravages que, de son propre aveu, la syphilisation a laissés dans sa doctrine tant reniée aujourd'hui. M. Ricord flotte sans boussole à la remorque de quelques-uns de ses élèves fourvoyés- Revenons à Vinduration du chancre.
On trouve l'induration syphilitique indiquée dans plusieurs des écrivains qui ont précédé Astruc, lequel a écrit, comme chacun sait, une histoire complète, une Iliade, a-t-on dit, de la syphilis. Mais personne jusqu'alors n'avait été plus explicite et plus précis à propos du chancre endurci que J.-L. Petit, contemporain d' Astruc, dont ce dernier a calomnié en ces ternies le Traité des maladies des os : Quod opus, prima editione malum, et altéra pejus, tertia pessimum evasit et putidœ vanitatis plénum; tandis que Fabre, au contraire, se félicitait plus tard d'avoir eu J.-L. Petit pour maître dans l'étude de la maladie vénérienne. Ce n'est malheureusement pas la seule fois que des idées justes en matière de syphilis ont trouvé d'habiles et passionnés contradicteurs ! Or, voici ce qu'a écrit J.-L. Petit dans cet ouvrage, putidœ vanitatis plénum, à l'article : Des signes de l'exostose vérolique. « Le chancre, si bien qu'il soit traité, cause presque toujours la vérole, surtout s'il durcit, s'il reste quelque dureté après la cicatrisation de l'ulcère, ou si le prépuce demeure gonflé, ou enfin si quelque glande de l'aine reste dure et plus grosse qu'elle ne doit être naturellement. »
M. Ricord a-t-il jamais rien dit, rien pensé de mieux ?
Nous croyons plutôt que l'école de M. Ricord a trop insisté sur l'induration sans la caractériser suffisamment. Dès l'instant en effet qu'on ne veut pas que le mot induré soit synonyme du mot vulgaire dur, et peut-être qu'on a raison, il devient nécessaire d'en marquer le sens précis par une bonne définition. Ne confondez pas, a dit M. Ricord à la Société de chirurgie, le chancre induré avec le chancre dur, il y a des chancres durs qui ne sont pas indurés.
En quoi donc diffèrent-ils?
Il y a bien une nuance grammaticale entre les deux mots dur et induré. Le premier indique une fixité en quelque sorte dans la manière d'être de l'objet; il exclut ou du moins ne suppose pas nécessairement l'idée de transition d'un état antérieur à l'état actuel. Il n'est donc relatif qu'à l'état présent. Le second, le mot induré, implique au contraire l'idée d'une modification subie par l'objet qu'il qualifie ; il rappelle le passé en même temps qu'il arrête l'attention sur l'état présent. Indurare veut dire durcir, devenir dur. Une tumeur ne peut-être endurcie, indurée, que quand elle n'a pas toujours été dure ; tandis que celle qui n'a jamais varié de consistance peut bien être dure, niais elle n'est pas, rigoureusement parlant, indurée ou endurcie. Un furoncle abeédé et un kyste s'endurcissent, s'indurent, sont indurés; un tubercule et un névrome sont durs, ils ne sont pas endurcis, indurés. Cette distinction grammaticale que nous signalons entre les mots dur et induré n'indique aucune différence de degré, c'est-à-dire du plus au moins, et ne touche aucunement à l'état objectif et à l'essence des choses qualifiées par eux, de façon qu'en l'absence de commémoratif, une grosseur ou une dureté syphilitique pourra être confondue, comme on va voir tout à l'heure que cela s'est fait, avec un véritable chancre induré. Mais les praticiens ne s'avisent guère d'être puristes, sans compter que les mots sont sujets à changer de signification par l'usage. Il faut donc, dans les cas où il y a doute ou contradiction, bien préciser la valeur des termes.
M. Ricord prétend arriver au but d'une manière tout à fait différente. Au lieu de préciser les termes, il veut les changer. Il propose en effet do mettre à la
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place de l'expression chancre induré celle de chancre infectant. Celte terminologie nouvelle ne fait cfue reculer la difficulté, et ne peut qu'être un embarras de plus si l'on ne nous dit rien des conditions matérielles de l'objet qu'il s'agit de qualifier. Ce sont ces conditions mêmes qui créent le litige; ce sont elles que nous voulons connaître; elles, qui doivent éclairer notre pronostic et nous guider dans le traitement. C'est uniquement pour savoir si un ebancre est infectant que nous voulons savoir s'il est induré. Or, le mot induration nous donne l'idée d'un état local et matériel que nous pouvons constater tout de suite, tandis que celui d'infection suppose des phénomènes plus généraux et qui d'ailleurs ne tombent pas entièrement et actuellement sous les sens.
En résumé, ou la définition du chancre infectant doit être la même que celle du chancre induré, et ce ne sera plus alors qu'une superfluité, une vaine substitution d'un mot imparfait à un autre qui l'est peut-être moins, ou bien ces deux définitions doivent être différentes, et dans ce cas la dernière offrira au moins autant de difficultés que la première. Le mot induré mérite donc de rester dans la langue syphilographique, puisqu'il ne peut y avoir que désavantage à le remplacer par un autre.
Sans doute que le chancre induré n'est pas ordinairement le seul témoignage de l'infection générale. A côté de lui se montrent particulièrement ces ganglions bi-inguinaux, multiples, également durs ou indurés, mobiles sous la peau et généralement indolents, ces ganglions, attestés dans la phrase que nous avons citée plus haut de J.-L. Petit, et pittoresquement dépeints par M. Ricord sous le nom collectif de pléiade inguinale (1). Nous sommes loin de révoquer en doute leur importance. Ce sont des signes précieux au même titre peut-être que le chancre induré dont ils se trouvent à peu de distance. Mais on ne doit pas les rappeler dans la définition du chancre induré, dont ils sont parfaitement distincts, sous peine de faire ce qu'on appelle en langage d'école une définition extrinsèque et de tomber en outre dans un défaut sévèrement blâmé par Pascal, qui consiste à faire entrer dans une définition des mots qui ont besoin euxmêmes d'être définis. Qui ne comprend que cette définition du chancre induré par les ganglions indurés suppose connue la définition de ceux-ci et détourne inutilement l'attention de l'objet à définir? A ce compte, ne faudrait-il pas définir ensuite les ganglions indurés par le chancre induré lui-même, ou par d'autres symptômes éloignés ?
II. Comme on avait fait du chancre induré une sorte d'entité, un être à part, sans le définir catégoriquement, nous avons voulu nous livrer à quelques recherches pour parvenir à savoir bien ce qu'il était. Pour cela nous avons fréquenté les services de l'hôpital du Midi, où le chancre induré est en honneur, et nous étions surtout attentif à observer et à faire des recherches quand nous apprenions que les coïts des sujets avaient été rares, parce qu'alors il nous était possible de remonter au début et quelquefois à la source même du mal.
Voici ce que nous avons appris : les malades avaient aperçu, une ou plusieurs semaines après le coït, une légère rougeur sur la verge, bientôt suivie d'un peu de dureté et d'un léger suintement. Ces symptômes avaient ensuite disparu ou étaient demeurés stationnaires pendant quelques jours; puis ils s'étaient prononcés davantage. La portion dure s'était agrandie, tandis que sa
(1) Le chancre induré, qui est généralement situé au bout de la verge, occuperait donc le sommet d'un triangle isocèle, dont les deux angles de la base correspondraient aux ganglions indurés de l'aine.