MÉMOIRE SUR LE CHANCRE INDURÉ
III. Nous croyons avoir jeté quoique jour sur le vrai sens du mot chancre induré. Chose étrango ! il ne nous est pas arrivé d'entendre dire : voiçi un malade qui doit sa vérole à une contagion secondaire, clans les services de syphilitiques où nous avons lo plus fréquemment constaté des cas de cette contagion, ni même peut-être dans ceux où l'on croit fermement à la contamination secondaire.
IV. Saisissons l'occasion d'exprimer notre avis sur un sujet do controverse entre M. Cazenave et M. Ricord. Nous voulons parler de ces syphilis secondaires primitives, de ces syphilides aiguës ridiculisées par M. Ricord et ainsi nommées par M. Cazenave, parce que les accidents secondaires qui les caractérisent se montrent do très-bonne heure et coexistent même avec les accidents primitifs.
Le fait signalé par M. Cazenave n'est pas contestable; nous l'avons vérifié plusieurs fois. M. Ricord peut donc bien contester la propriété des termes, mais il ne doit pas nier la' réalité du phénomène. Nous avons entrepris à cet égard des recherches, comme nous en avions fait pour dévoiler le chancre induré. L'obligeance et la loyauté de M. Cazenave nous les ont rendues faciles. Voici ce que nous avons trouvé.
C'est encore d'infections secondaires qu'il s'agit ici, de celles-là même dont nous parlions tout à l'heure à propos du pseudo-chancre induré. Les manifestations symptomatiques sont souvent tardives vers le lieu contaminé, et se trouvent promptement suivies, si elles n'en sont accompagnées, de ganglions, de roséole, de papules, etc. Ce sont là comme des véroles d'emblée. Il y a en même temps ou presque en même temps syphilis primitive et syphilis secondaire. La syphilis secondaire est donc en quelque sorte primitive (1) ou du moins aiguë. M. Cazenave s'est peut-être mal exprimé, mais, à coup sûr, M. Ricord n'était pas en état de comprendre, n'admettant pas la contagion de la syphilis secondaire.
V. Disons en passant quelque chose de la manière différente d'observer à Saint-Louis et à l'hôpital du Midi. A Saint-Louis, on néglige un peu l'examen des parties génitales et l'observation semble se concentrer et s'épuiser sur la peau. On fait souvent le contraire à l'hôpital du Midi. A Saint-Louis, le diagnostic objectif des syphilides est porté presque à la perfection ; au Midi on connaît bien mieux les maladies sexuelles. La vérité n'est donc pas tout entière d'un côté de la Seine. Pour bien connaître la vérole, il faut souvent traverser les ponts.
VI. Quant aux partisans de la dualité virulente, pour lesquels ce Mémoire est écrit principalement, ils voudront bien reconnaître que leur prétendu chancroïde est un chancre et que leur prétendu chancre infectant est bien souvent un accident secondaire de contagion directe.
(I) Pourquoi ne disons-nous pas syphilis primaire, comme nous disons syphilis secondaire? La terminaison aire (consulaire, élémentaire) indique une corrélation, une dépendance. La double terminaison if, ive (instruetz/) portatz'ue) marque surtout la destination d'une chose. Or, ne s'agit-il pas ici d'une corrélation bien plus que d'une destination? Le mot secondaire n'est pas lui-même irréprochable, puisque la chose qu'il représente peut devenir primitive, et que d'ailleurs il tendrait à faire croire à l'atténuation des accidents qu'il exprime. L'impropriété des termes conduit à la logomachie. Il y aurait donc lieu à perfectionner le langage des syphilistes.
VII. Terminons par quelques lignes relatives à la discussion delà Société de chirurgie. On n'y a rien dit, que nous sachions, de la fameuse cautérisation abortivedu chancre. Est-elle donc déchue? Aurait-on enfin perdu confiance dans relie pratique? On sait que M. Diday n'est point parvenu à enrayer sur luimême par la cautérisation un chancre préputial qu'il avait fait et vu naître par suite de l'inoculation du pus d'un chancre de chat. Un bubon phagédénique, ou mieux pseudo-phagëdénique, est môme arrivé à ce confrère, après la cautérisation do son chancre.
C'est bien ici le cas de citer encore J.-L. Petit. Voici ce qu'il nous apprend là-dessus en parlant du phimosis. Il avait étudié sous un M. de Corbis, lequel avait l'habitudo d'exciser les chancres préputiaux pour prévenir la vérole chez ses malades. J.-L. Petit avait adopté cette manière de faire dans laquelle il persista longtemps malgré quelques revers. Mais enfin les cas de véroles arrivés à la suite de ces excisions se sont multipliés tellement sous les yeux et pour ainsi dire sous la main de J.-L. Petit, qu'il a fini par renoncer à cette pratique et par laisser suppurer les chancres. Depuis lors il n'a pas eu tant de mécomptes. Or, la cautérisation n'est pas un moyen plus fidèle que l'excision et ne peut d'ailleurs aucunement s'appliquer à notre pseudo-chancre induré, qui est peutêtre la plus certaine et la plus prompte, sinon la plus intense et la plus tenace des véroles. Puisse-t-il donc y avoir plus de J.-L. Petit que de de Corbis aux hôpitaux du Midi et de Lourcine, ainsi que dans la Société de chirurgie !
VIII. Concluons : Si le chancre induré n'a ni l'origine invariable, ni l'individualité, 'ni la signification absolue et exclusive qu'on lui attribue, si, en un mot, il n'est pas plus un et indivisible que doué d'autocratie, que deviennent tous les systèmes dont il s'est fait le pivot? Ils s'évaporent sous un rayon de vérité.
IX. Il nous aurait, sans doute, été bien facile d'éclaircir la question du double virus et celle de l'induration du chancre par les données seules de la syphilisation. On obtient aisément, en effet, par des inoculations méthodiques, la transformation d'un virus chancreux en un autre. Et puis, ne sont-ce pas des faits suffisamment significatifs que la guérison de la vérole et l'immunité absolue qu'on procure par l'inoculation du pus de prétendus chancroïdes? Mais nous pensons qu'on nous saura gré de nous être placé sur le terrain banal et rétréci de l'observation, sans y apporter nos propres armes. La vérité que nous voulons faire prévaloir, n'en obtiendra, espérons-nous, N qu'une plus complète et plus franche adhésion.
Voilà, mon cher et illustre Maître, un petit Mémoire auquel il me reste encore beaucoup de choses à ajouter. Je vous les ferai connaître par l'intermédiaire de M. Gibert, rapporteur de la Commission, auquel je me propose d'écrire une longue lettre à ce sujet.
Mais mon but est en partie atteint si je vous ai clairement prouvé qu'on a donné le nom do chancre infectant à l'accident secondaire transmis directement.
Agréez, etc.
A M. GIBERT, MEMBRE DE L'ACADÉMIE DE MÉDECINE, MÉDECIN DE L'HOPITAL SAINT-LOUIS.
Paris, le 25-28 novembre 1858.
Monsieur et très-honoré Maître,
En vous nommant secrétaire de la Commission chargée d'examiner la question de la contagiosité du produit des accidents secondaires, l'Académie de
médocino a fait prouve do sagesse et de fcrmotô. Je souhaitais un rapporteur tel que vous, lorsque j'ai écrit ma lettre à M. le Ministre do l'Agriculture, du Commerce et des Travaux publics. L'Académie a compris que ma démarche était un acte de respectueuse déférence onvors elle, en mémo temps que l'expression honorable du désir de voir disparaître enfin, devant une décision solennelle, un sujet d'incertitudes et de fâcheux débats, dont la science est le prétexte ou le motif, et l'humanité le champ do bataille.
Je me félicite donc beaucoup du choix qu'a fait l'Académie dans votre personne Vous possédez l'ensemble des qualités nécessaires pour préparer et compléter le triomphe de la vérité. Votre esprit, mûri par une longue expérience et un savoir éprouvé, est en outre vivifié par les principes d'une saine philosophie médicale, et se trouve par conséquent à la hauteur de toutes les innovations sages, ouvert à tous les progrès. Vous avez été successivement élève do Biett et médecin de l'hôpital de Lourcine, puis, vous avez été définitivement placé comme chef de service à l'hôpital Saint-Louis, où vous rivalisez d'ardeur avec vos collègues pour l'avancement de la science. Des livres devenus classiques, d'excellentes dissertations originales, des Rapports académiques nombreux et estimés de tous, de brillants concours, de savantes luttes académiques, et un enseignement devenu populaire, ont placé votre nom parmi ceux des princes de la science. Quilpourrait dès lors contester la solidité et l'étendue de votre savoir, et nier la connaissance spéciale et complète que vous avez du sujet soumis à l'examen de l'Académie?
C'est comme un élève parlant à un maître, et en me rappelant un peu le vers de la Fontaine :
On a souvent besoin d'un plus petit que soi,
que je me hasarde à vous entretenir du sujet de votre Rapport. Je ne suis pas sans crainte, vous le dirai-je? que vous ne vous souveniez pas assez du proverbe : le mieux est V ennemi du bien, et que, vous conformant à une façon d'agir qui vous est habituelle, vous n'ayez conçu et ne soyez sur le point d'exécuter le projet de faire un Rapport qui sera bien certainement remarquable par la forme, et rempli de science, mais qui sera peut-être aussi trop largement conçu, et de trop longue haleine.
Il y a une manière que je crois très-simple de poser la question et de la résoudre avec autant de promptitude que de netteté. C'est de la dégager do toutes les preuves qui ne sont pas absolument indispensables et concluantes, en faisant un faisceau compacte de toutes celles qui sont décisives. Ne sera-ce pas augmenter l'éclat et la force de la vérité, que d'en purifier et d'en concentrer ainsi les rayons? Pourquoi donner prétexte à la chicane et à une diversion par des arguments contestables, quand on en possède qui sont sans réplique ? Pourquoi, en un mot, faire étalage d'un arsenal rouillé, quand on peut opposer à son adversaire les fines lames de Tolède ou de Damas?
Remontons chronologiquement vers l'origine de la question, et, sans aller, comme M. Velpeau, jusqu'à Saxonia (1), arrêtons-nous àHunter, qui, le premier, l'a posée nettement. Et ici, point d'équivoque. Demander si les accidents constitutionnels sont contagieux, c'est demander si des manifestations nées ailleurs qu'au point directement contaminé, ou à ce point même, mais après la guérison complète des accidents primitifs, sont susceptibles de se communiquer par contagion, ou, ce qui est à peu près la môme chose, par inoculation artifi-
(1) Luis vénères perfectissimus tractatus. 1797. Chap. II.
aib LETTRE A M. GIBERT
ciclle. Il no s'agit pas môme de savoir si ces accidents, quand ils ont été communiqués, sont susceptibles d'être transmis à leur lour. Excluons donc ainsi tous les cas dont on pourrait se servir pour embrouiller le sujet et obscurcir le langage. Afin que la question soit résolue sans ambiguïté, il faut la poser de même. Personne alors ne pourra essayer de pêcher en eau trouble.
Ouvrons le Traité de la maladie vénérienne, de J. Hunter. Gela nous est bien facile, puisque nous en possédons deux traductions; la plus récente et la meilleure des deux est celle de M. Richelot, annotée par M. Ricord. Le paragraphe 2, du chapitre ïw de la 6° partie, a pour objet la comparaison de la matière que rendent les ulcères dans la vérole, avec celle des chancres et des bubons. Voici comment s'exprime Hunter à propos du pus des ulcères de la vérole : « Mais, d'un autre côté, il existe plusieurs raisons puissantes pour croire que ce pus n'est point vénérien. Il y a un fait curieux qui démontre que ce pus n'est point vénérien, ou que, s'il Vest, il n'a pas la faculté d'agir, à certains égards, sur le môme individu ou dans les mômes conditions de la constitution. » Suit l'indication des faits qui démontrent que, si ce pus est vénérien, il n'a pas la faculté d'agir à certains égards sur le même individu, ou dans les mêmes conditions de la constitution. Hunter n'émet donc d'abord qu'une opinion restrictive. Il se borne à dire que, si la matière des accidents secondaires est vénérienne, elle ne l'est point à l'égal et à l'instar de celle qui provient d'un chancre ou d'une gonorrhée. Cette opinion conditionnelle de Hunter est, jusqu'à un certain point, acceptable, car on ne saurait disconvenir que, si la matière des accidents secondaires est syphilitique, elle n'est pourtant pas identique à la matière fournie par les chancres. Une des raisons invoquées par Hunter est en général vraie, c'est que le pus du chancre s'inocule à celui qui le fournit, tandis qu'il n'en est pas ordinairement de même du pus de l'accident secondaire.
Pour comprendre comment Hunter, quoique logicien très-sévère, a pu passer d'une opinion relative à une affirmation absolue, il faut se rappeler une croyance du chirurgien anglais qui a été pour lui la source de plus d'une erreur. Il pensait que tout accident, quel qu'il fût, n'était pas vénérien, par cela seul qu'il disparaissait sans l'intervention du mercure ; il n'était pas même éloigné d'ajouter une foi entière à la quasi-réciproque, et de croire que tout symptôme vénérien devait être guéri par les préparations mercurielles. Il pensait, bien entendu, que le mercure avait prise sur d'autres accidents que les vénériens. C'est ainsi que Hunter a méconnu les chancres qu'il avait réellement fait naître sur les animaux. C'est ainsi qu'il va méconnaître les inoculations positives pratiquées par lui-même du produit d'accidents secondaires ; c'est encore ainsi qu'il va nier des faits évidents de contamination secondaire, survenus pendant les rapports physiologiques.
Je lis par exemple dans Hunter l'observation suivante, dont j'abrège les détails :
Une femme est couverte de pustules vénériennes, dont plusieurs se sont ulcérées. Hunter veut savoir si les ulcères de cette personne sont contagieux. Il lui fait pratiquer deux inoculations, l'une avec le pus d'un de ses propres ulcères, et l'autre avec le pus d'un bubon d'une autre personne, laquelle n'avait point fait usage de mercure. Cette expérience eut lieu le 18 septembre 1782. Trois heures après ces inoculations, la piqûre dans laquelle on avait inséré du pus provenant de la malade elle-même était devenue douloureuse. Elle s'enflamma un peu le jour suivant, tandis que l'autre ne s'était pas encore enflammée. Le 20 septembre, les doux piqûres avaient suppuré et offraient l'aspect extérieur d'une pustule do variole; elles s'étendirent considérablement ensuite et s'accom-
pagnèrent d'une vive inflammation. Celle qui avait reçu le pus appartenant à la malade fut guérie par des cataplasmes ordinaires et des onguents sana mercure, etc.
Hunter conclut de cette guôrison sans mercure que son inoculation positive avait été... négative!
Hunter nie dans le même paragraphe l'identité, la nature vénérienne de syphilis constitutionnelles évidemment transmises par contagion, par cela seul que ces maladies s'aggravaient ou au moins ne se guérissaient pas sous rinfluenco du mercure.
Dans l'espèce de culte qu'il a voué à ce métal, le célèbre chirurgien anglais va jusqu'à créer une classe de pseudo-syphilis, dans laquelle il range des cas de maladies vénériennes, qui sont notoirement transmissibles sous forme constitutionnelle, ou bien qui sont notoirement rebelles à l'emploi des préparations mercurielles. Mais on doit reconnaître que s'il part de principes faux pour aboutir à l'erreur, c'est parce que sa logique est toujours et rigoureusement inflexible.
Ce n'est certainement pas comme logicien que M. Ricord a pu se dire disciple de Hunter.
Il n'a pas à beaucoup près autant de confiance que lui dans la puissance du ercure. Il croit de plus avec raison, et contrairement à l'opinion d'ailleurs al formulée du chirurgien anglais, à l'hérédité de la syphilis. (Hunter récusant l'existence de la syphilis congénitale, qu'il rangeait volontiers dans la seudo-syphilis, supprimait une des sources les plus fréquentes de la containation secondaire.)
Comment M. Ricord privé de ces deux arguments de Hunter, la puissance du mercure et la non-hérédité de la syphilis, comment a-t-il pu être encore plus explicite que lui? Comment a-t-il raisonné? quel lien logique l'a conduit à une opinion positive et absolue? De quel droit a-t-il affirmé? de quel droit enfin, prenant ses conjectures pour des faits et ses affirmations pour des preuves, a-t-il invariablement persiflé tous les dissidents ?
C'est ainsi que, voltigeant d'hypothèses en hypothèses et de plaisanteries en plaisanteries, il effleura de trop près la flamme académique. Cet accident devint le prélude d'une métamorphose. Le chancre avait perdu son unité dans l'esprit ébloui de M. Ricord.
Voici, pour n'anticiper rien, l'exorde téméraire de son premier discours à l'Académie de médecine contre la contagiosité du produit des accidents secondaires (14 septembre 1855) (I) :
« Dès 183'2, je démontrai à l'hôpital du Midi, à mes cliniques suivies par beaucoup d'étrangers, par beaucoup d'Anglais ou autres, et bien avant que Wallace eût rien enseigné et rien écrit à ce sujet: »
Les Anglais et Wallace sont explicitement placés là, je présume, parce que le professeur de Dublin a élevé contre M. Ricord de graves réclamations de priorité.
« 1° Que le pus du chancre seul, à une période déterminée, était inoculable et susceptible de reproduire le chancre. »
' J'ai prouvé que le pus du chancre était encore inoculable à une personne saine, quand il ne l'était plus au malade qui le fournissait; j'ai ainsi sapé par la base les résultats des expériences de M. Ricord, toutes faites sur le malade lui-même. Le professeur W. Bœck est arrivé aux mêmes conclusions que moi.
(1) DE LA SYPHILISATION ET DE LA CONTAGION DES ACCIDENTS SECONDAIRES, etc.,
Paris, J.-B. Baillière, 1853, p. 281.
« 2° Que le bubon d'absorption, suite de chancre non induré, fournissait, comme le chancre, le pus virulent inoculable. »
Wallacc fait la remarque suivante : « Il s'est déjà écoulé quelques années depuis la publication de mes résultats sur ce sujet, et je vois avec plaisir qu'ils se trouvent confirmés par les expériences de M. Ricord. Je veux seulement rappeler ici que j'ai été le premier à démontrer, par la voix expérimentale, la nature contagieuse du pus de bubon, et sa faculté do reproduire la pustule primitive. »
« 3° Que le bubon d'absorption réputé vénérien pouvait ne pas fournir de pus inoculable :
« Parce qu'on avait pris le pus phlegmoncux extra-ganglionnaire; »
Proposition difficile à vérifier, et fausse sans doute dans sa généralisation.
« Parce que on avait affaire à un bubon sympathique ; »
Sympathique de quoi, et à quel titre? Est-ce, par exemple, au même titre qu'un prurit nasal est sympathique de la présence de vers dans les intestins?
« Parce qu'enfin il s'agissait d'un bubon idiopathique, ce que, par erreur do diagnostic, on appelle encore bubon d'emblée. »
Reste à savoir do quel côté est l'erreur, et à bien préciser ce que c'est qu'un bubon idiopathique.
J'ai prouvé que, dans tous les cas précités de bubons, le pus s'est rarement montré inoculable, parce que l'inoculation ayant été pratiquée fort tard, le pus virulent avait eu le temps de s'affaiblir, et surtout de se diluer, ce qui est une source d'affaiblissement, dans une grande quantité de pus, simple ou phlegmoneux, et parce que l'inoculation avait été faite au malade, dont le syphilisme se trouvait augmenté.
a 4° Que les accidents constitutionnels, secondaires ou tertiaires, n'avaient pu être inoculés. »
C'est l'opposé de la vérité en ce qui concerne les accidents secondaires. « 5° Que les accidents syphilitiques non inoculables ne paraissent pas devoir être contagieux. »
Expression de doute. Or, que veut dire le mot démontrer? Il signifie, d'après le Dictionnaire de l'Académie, prouver d'une manière évidente. M. Ricord a donc la prétention d'avoir prouvé d'une manière évidente qu'une chose ne paraît pas devoir être! L'incertitude de son langage est-elle la mesure de sa conviction ou le prélude de quelque changement destiné à l'empêcher de paraître absurde?
« 6° Enfin, que la blennorrhagie essentielle, non symptomatique du chancre, n'était pas inoculable, c'est-à-dire qu'elle ne pouvait jamais donner lieu au chancre et à ses conséquences. »
Ce qui ne l'empêche pas de donner lieu à la blennorrhagie et à ses conséquences (1).
Immédiatement après cette demi-douzaine d'affirmations, je me trouve en face du plus terrible des dilemnes :
« Tous ceux qui ont loyalement expérimenté, et qui ont su expérimenter, sont arrivés aux mêmes résultats. »
Je vous ai dit comment s'est établi le dogme de la non-contagiosité des accidents secondaires : Hunter en fut le Messie, M. Ricord s'en est fait l'apôtre.
M. Ricord a nié d'autorité que les accidents constitutionnels fussent contagieux. On peut toutefois lui accorder de s'être contenté du raisonnement sui-
(1) V. ci-après sur la. syphilicité de certaines blennorrhagies, p. 403.
vanl, après avoir décrété d'office qu'inoculer an malade son propre pus, ou l'inoculer à une personne saine, c'était absolument la même chose.
Majeure : Ce qui peut s'inoculer peut seul infecter.
Mineure : Or, le chancre peut seul s'inoculer.
Conclusion : Donc le chancre peut seul infecter.
De quelque manière d'ailleurs qu'il soit parvenu à ériger en loi la conclusion ci-dessus, voici quelques échantillons historiques des formalités draconiennes que doit essuyer toute espèce de fait dérogatoire à la charte octroyée par M. Iticord.
Une femme par exemplo a été atteinte d'un chancre qui s'est bientôt cicatrisé. Quelques mois plus tard lui sont venues des plaques muqueuses à la vulve et ailleurs. Un homme ayant ensuite des rapports avec elle attrape la vérole. Or, les plaques muqueuses n'étant pas inoculables, ne sont pas contagieuses. Le narrateur de ce cas n'aura dès lors plus qu'à choisir, pour expliquer le fait, en restant dans de bons termes avec la doctrine, entre l'une quelconque des suppositions suivantes:
1° Il peut y avoir eu quelque erreur de diagnostic ; cela est d'autant plus probable qu'aucune inoculation n'a été faite. (Dis-je vrai etn'a-t-on pas aujourd'hui répudié les services de l'inoculation?)
2° Il pouvait s'agir de chancres transformés en plaques muqueuses in situ. La transformation ne devait pas être complète à l'époque du congrès sexuel. (On donnerait au besoin des exemples empruntés au temps où les chancres inoculables étaient infectants.)
3° Entre les plaques muqueuses de cette femme se dérobait sans doute, comme un serpent sous l'herbe, quelque chancre ou quelque partie de chancre à une période de progrès ou de statu quo spécifique (mêmes réflexions que cidessus).
4° L'examen de la femme au spéculum n'ayant pas été fait immédiatement avant le congrès (examen qui n'est pas en effet très-commode à pareil moment), il pourrait y avoir eu quelque chancre caché dans les plis du vagin ou plus profondément.
5° Cette femme a bien pu avoir, quelque temps avant le congrès infectant, des rapports avec un autre homme. Celui-ci aura déposé sans doute dans son vagin du pus de chancre à une période spécifique. Ce pus aura séjourné dans le vagin de cette femme ; puis le malheureux homme seravenu\e ramasser.
6° L'homme a bien pu contracter sa maladie ailleurs, quoiqu'il affirme n'avoir eu de relations qu'avec cette femme.
7° Il peut y avoir eu des rapports a prœpostera venere, etc. (C'est encore une porte de derrière!)
8° Une pustule que cet homme avait à la nuque ou au sinciput n'était-elle pas un chancre et l'origine de tout le mal? (M. Ricord a inoculé des chancres semblables, tout céphaliques qu'ils étaient, à l'époque où ce qui pouvait infecter pouvait et devait s'inoculer, et où le chancre céphalique n'était pas comme aujourd'hui nécessairement induré.)
9° Cet homme a bien pu se servir de linge ou d'un objet quelconque ayant appartenu à une personne atteinte de chancres.
A ces fins de non-recevoir. qui empêche d'en ajouter dix autres, cent autres semblables ? etc.
Une nourrice a-t-elle été infectée par un nourrisson atteint de syphilis héréditaire ? Comme cela ne peut pas être, voici un choix d'explications à votre service.
1° Cette femme a contracté la vérole de son côté, tandis que le nourrisson la tenait de ses parents.
2° L'enfant a pu contracter un chancre au passage. (Cela ne s'est peut-être jamais vu, mais qu'importe?)
3° Un commis do magasin ayant des chancres prenait souvent l'enfant sur ses genoux. Inde, etc.
4° Il y avait dans le voisinage do l'habitation do la nourrice une garnison de dragons, ou bien de hussards, etc.
Nous passons les rabbins péritomistes, la malice du diable, l'histoire du jeune officier do cavalerie et celle d'un prince russe, les candides maris des nourrices et la fameuse contamination qui s'est faite entre la poire et le fromage, etc., etc.
La lecture des lettres sur la syphilis (1) et des discours académiques de M. Ricord pourra vous convaincre de l'exactitude et do la réserve de mon récit. L'étude de la vérole est devenue anoedotique et badine sous la plume légère et sur les lèvres enjouées de M. Ricord.
Mais on ne sait en vérité comment se défendre contre un pareil système d'argumentation. M. Ricord pose en principe ce qui est en question et se prévaut ensuite de cette subtilité pour récuser par des suppositions les faits les mieux établis. Il faut donc renoncer à convaincre M. Ricord... d'autre chose que de... contradictions et de sophismesl
On comprend pourtant difficilement qu'il tienne bon et persiste à nier la contagiosité du produit des accidents secondaires, puisqu'il paraît avoir changé d'avis sur les propriétés et même sur la nature de l'accident qui peut infecter.
Je vous ai dit tout à l'heure le syllogisme de M. Ricord. Mais aujourd'hui que la matière infectante n'a plus la propriété de s'inoculer au malade luimême, la majeure de son syllogisme se trouve fausse. Quel motif peut-il donc avoir de persévérer dans sa conclusion ? Après s'être désisté d'une des prémisses, pourquoi ne veut-il pas se départir de la conséquence ? Quel est le mobile de sa conviction, de sa résistance? Ignore-t-il combien est honorable l'aveu d'une erreur ? Sera-t-il donc le dernier à reconnaître un grand principe de syphilologie?... Prétend-il?...
Mais pourquoi vouloir nous-même troubler plus longtemps le paisible domaine de la science par des discussions irritantes quand les faits parlent un langage concluant? Qu'est-il besoin d'aventurer notre jugement dans les plis et les replis d'une logique captieuse quand l'expérimentation nous donne une solution directe du problème que nous cherchons ?
Je consentirai donc à admettre comme parfaitement démontrées toutes les hypothèses que voudra imaginer M. Ricord. Je proclamerai avec lui l'ignorance et la mauvaise foi des observateurs. Je ne verrai plus autour de moi que chancres larvés ou transformés. Je déclarerai bien haut que les femmes sont sans vertu et entourées de dragons qui ne sont pas de l'espèce de celui des Hespérides. Oui encore, et ce sera mille fois ma croyance, le diable et sa malice seront partout, et les commis do magasin, devenus bonnes d'enfants, auront leurs mains pleines de pus chancreux! oui!...
J'irai plus loin. Je supprimerai d'un trait de plume toutes les observations passées, présentes et futures prouvant la contagiosité du produit des accidents secondaires. Je ne me servirai que du résultat d'expériences qui ont été pratiquées ad hoc.
(1) Lettres sur la. syphilis..., par Ph. Ricord... Paris, 1851... 13e lettre de la 1" édition et 14e lettre de la 2e édition.
Enfin, j'irai encore beaucoup plus loin et j'exclurai comme insuffisantes toutes les expériences dont les résultats pourraient ôtre contestés sous un prétexte ou sous un autre, à tort ou à raison.
Voici donc une série de récusations que j'accepte. Je frappe formellement de suspicion :
■1° Toutes les inoculations que j'ai faites sur les animaux et une inoculation que j'ai pratiquée à une dame atteinte do cancer. On pourrait en effet objecter, d'une part que les phénomènes constitutionnels ne sont pas aussi faciles à constater sur les animaux que sur l'homme, et d'autre part, que cette inoculation d'une personne cancéreuse, n'ayant encore été l'objet d'aucune publication, peut avoir le caractère d'un argument d'audience improvisé tout exprès pour les besoins de la cause et pour la circonstance.
2° L'observation unique publiée par M. Ricord dans tout son traité de Vinoculation (1) qu'un écrivain Ricorgraphe (il n'en manque pas) du petit journal littéraire le Gaulois appelle Traité de syphilisation (2). Voici le cas : Un malade a une syphilide ecthymateuse. Avec le pus d'une pustule siégeant au dos de ce malade on pratique deux inoculations sur le bras d'une personne saine. On ne constate aucun résultat.... au bout de trois jours. (Dans tous les cas connus d'inoculations de ce genre il y a eu plusieurs semaines d'incubation.)
3° L'observation mémorable de M. Boudeville (3), élève en pharmacie. Il est certain que les choses se sont passées chez M. Boudeville autrement qu'elles ne font quand on a pratiqué l'inoculation d'un pus chancreux, et bien exactement, au contraire, comme elles arrivent à la suite des contaminations ou des inoculations secondaires. Même incubation, même évolution de l'affection locale, et même succession de symptômes, etc. Mais on a donné de ce cas, que j'ai vu, deux versions, pour ne pas dire plus, qui ne sont pas absolument identiques, quoiqu'elles soient très-peu différentes l'une de l'autre quant au fond et parfaitement concordantes. Laissons donc ce cas de côté, ainsi que tous les autres faits de Vidal (4).
4° L'observation de M. Lindeman (S). Elle est presque aussi démonstrative que la précédente et pour les mêmes motifs. Mais je n'ai pas observé le fait d'un bout à l'autre. Le commencement s'en est passé avant que je ne connusse M. Lindeman, qui avait d'ailleurs eu des chancres antérieurement à sa syphilis constitutionnelle.
5° Les expériences de M. Bouley. Le talent et la loyauté de l'observateur, la loyauté et le talent du narrateur, M. Schnepf (6) ne permettent pas de révoquer en doute la moindre circonstance du récit de ces expériences. Elles ont donc été bien faites, bien rapportées, et sont évidemment très-probantes. Mais les personnes inoculées avaient déjà la syphilis tertiaire quand on a entrepris, avec succès sans aucun doute, de faire naître chez elles par inoculation des symptômes de syphilis secondaire.
6° Une des observations de Wallace, qui donne lieu a fortiori aux réflexions précédentes, observation dans laquelle ce professeur a réussi à transmettre un
(1) Traité pratique des maladies vénériennes, etc., par Ph. Ricord, p. 490.
(2) Le Gaulois, journal hebdomadaire illustré. Dimanche, 7 novembre 1853, p. 4, lre colonne.
(3) Lettres sur la syphilis, par Ph. Ricord. 14° lettre de la lr° édition, p. 111, et 15° lettre de la 2° édition.
(4) Vidal. Traité des maladies vénériennes.
(5) V. Cours de syphilisation, p. 94.
(6) Annales des maladies de la peau et de la syphilis, t. IV, p. 5 et suivantes.
symptôme secondaire d'une personne à une autre personne qui était elle-même dans un autre état secondaire (1).
Enfin, trois observations ou mieux trois cas d'expériences qui ont été communiqués à Wallacc par un de ses amis. Wallace, dont la conviction était faite, en a beaucoup abrégé le récit (2).
Je ne tirerai parti en définitive pour ma démonstration que de cinq expériences de Wallace et des deux observations de Waller. Je les considère toutes les sept comme inattaquables. Je vais en rapporter le simple résumé.
Wallace a deux procédés d'inoculation différents selon qu'il veut inoculer des condylomes (plaques muqueuses) ou des pustules d'ectliymas. Dans le premier cas, il enlève d'abord par un vésicatoire l'épiderme de l'endroit où il désire pratiquer son inoculation. Ensuite, il applique et maintient pendant plusieurs heures et même pendant plusieurs jours sur le derme ainsi dénudé de la charpie imprégnée do la matière qui exsude de plaques muqueuses. Dans le second cas, il procède simplement par piqûre, comme nous faisons dans l'inoculation du pus de chancre ou du vaccin.
Voici la substance de chacune des cinq observations de Wallace que j'ai choisies :
ira Observation (3). — Un jeune homme sain de 19 ans subit l'inoculation de la matière de condylomes : 28 jours après surgissent des tubercules à l'endroit de l'inoculation ; le 51e jour, ces tubercules s'ulcèrent; le 61° jour, ils prennent un aspect fongueux et se compliquent de mal de gorge ; le 72e jour, les ganglions qui reçoivent les vaisseaux lymphatiques de l'endroit inoculé s'engorgent ; le 75e jour, apparaît une syphilide squameuse, et le 79e, ce que Wallace désigne par les mots de cutis anserina ; enfin, le 95e jour, se font sentir des douleurs ostéocopes.
Ainsi 28 jours se passent avant l'apparition du premier symptôme. M. Ricord a considéré la seule inoculation qu'il ait faite dans ce genre comme absolument négative, parce qu'au bout de 3 jours rien n'était encore apparu (4). Après 50 jours, les tubercules s'ulcèrent (chancre induré de Ricord, pseudochancre induré d'Auzias-Turenne). Le 72e jour, on constate l'engorgement ganglionnaire (pléiade, etc.).
2o Observation (5). — Inoculation faite à un homme sain de la matière d'un tubercule ulcéré. Soit Inoculation 1. Le 9° jour, une autre inoculation de la même matière au même sujet et dans un autre endroit, soit Inoculation 2.
Le 12° jour, tuméfaction et rougeur de Inoculation 1.
Le 50° jour, il y a des vésicules et une suppuration au siège de Inoculation 1, et quelques jours après un gonflement des ganglions correspondants. — Il s'agit de ganglions-inguinaux.
Le 80° jour, Inoculation 1 a la grandeur d'un sou de cuivre et se trouve entourée d'une auréole. La base est tuméfiée ; à la périphérie est une bordure relevée superficiellement et d'une couleur blanchâtre. Les ganglions inguinaux covrespondants sont tuméfiés et indolents. Inoculation 2 a suivi à peu près la même évolution, mais en diminutif.
(1) Annales des maladies de lapeau et de la syphilis, t. IV, p. 41.
(2) Ibidem, p. 34 et 35.
(3) Ibidem, p. 36 et 37.
(4) TRAITÉ pratique des maladies vénériennes, etc., par Ph. Ricord, 1838, p. 4J0. (y) Annales des maladies de la peau et de la syphilis, t. IV, p. 37, 38, 39 et 40.
Le 88° jour Inoculation I, qui est à la cuisso gauche, forme une proéminence de la grandeur d'un schelling, paraissant couverte par une peau calleuse d'un rouge pourpre Au milieu de celle élévation est une plaie ulcérée. L'auréole est bien évidente. Inoculation 2, qui est à la cuisse droite, offro une ulcération superficielle. Les ganglions inguinaux du môme cùlé sont un peu tuméfiés. — Douleurs rliumatoïdcs ; faiblesse extrême; mauvaise mine; éruption squameuse du tronc et particulièrement du dos. — Les jours suivants, il y a aggravation des symptômes locaux et des symptômes généraux.
Ainsi, pour ne parler que de Inoculation {, dont le résultat s'est mieux accentué que celui de Inoculation 2 (Inoculation 2 avait-il trouvé la constitution déjà modifiée par Inoculation 1 en état d'incubation?), incubation manifeste de •12 jours. On se rappelle que M. Ricord.... — Voir la réflexion de l'observation précédente. Au 50° jour, vésicules et suppuration; quelques jours après, des ganglions sont engorgés. Le 80° jour, la base do l'ulcération est tuméfiée. Les ganglions inguinaux correspondants sont tuméfiés et indolents (chancre induré de Ricord ; pseudo-chancre induré d'Auzias-Turenne, etc. ; pléiade, etc.).
3e Observation (1). — Jeune homme sain, 20 ans, inoculation sur les deux cuisses de la matière qui a été inoculée dans l'observation précédente. — Le 25° jour, un travail commence à se faire au siège de chaque inoculation. Comme les mêmes phénomènes à peu près se sont passés aux deux cuisses, je ne parlerai que de la cuisse droite. Ces phénomènes sont encore presque semblables à ce qui s'est produit dans l'observation précédente. Le 40e jour existe une croûte épaisse, surmontant une base saillante, indurée dans l'endroit de l'inoculation (chancre induré de Ricord, pseudo-chancre induré d'Auzias-Turenne, etc.), 56e jour, surface ulcérée d'un condylome (pseudo-chancre induré type), céphalées nocturnes. 66e jour, aspect fongueux du condylome qui est ulcéré (encore pseudo-chancre induré). Syphilide papulo-tuberculeuse. Cutis anserina. 102° jour, irilis et pharyngite syphilitique.
En résumé : 25 jours d'incubation. Chancre induré du Midi (pseudo-chancre induré d'Auzias-Turenne) au bout de 40 jours, et se prononçant de plus en plus jusqu'au 66e jour.
4° Observation (2). — Homme sain. Inoculation par la lancette et par 3 piqûres à chaque cuisse du pus d'une syphilide pustuleuse. Un mois après, on constate une éruption papulo-tuberculeuse et pustulo-croûteuse à l'endroit des piqûres. (L'incubatiou a été d'environ 25 jours). 56° jour, croûtes recouvrant toutes les piqûres; ganglions très-tuméfiés et douloureux dans les régions inguinales. 58° jour, les croûtes prennent tout à fait l'aspect de tubercules ulcérés. 66e jour, syphilide squameuse, céphalée nocturne, douleurs ostéocopesM 72e jour, pharyngite syphilitique.
5e Observation (3). — Homme sain. Inoculation comme dans l'observation précédénte du pus de syphilide pustuleuse. 28e jour, croûte d'ecthyma couvrant les piqûres. Il y a eu 25 jours d'incubation. 44° jour, tubercules ulcérés dans les points d'inoculation; douleurs articulaires. 54e jour, éruption d'une syphilide papulo-squameuse. 81° jour, tubercules de la marge de l'anus et du dos de la verge.
(1) Annales des maladies de la peau et de la syphilis, t. IV, p. 40 et 41. (2; Ibidem, t. IV. p. 42 et 43.
(3) Ibidem, p. 43 et 44.
4™ Observation de Waller (I). — Garçon de 15 ans n'ayant d'autre mal qu'un lupus presque guéri. Inoculation du sang d'une femme ayant une syphilide exanthématique en voie de guérison. Le sang a été insinué à l'aide d'une spatule dans les plaies d'une scarification; de la charpie imbibée de ce sang a été ensuite appliquée sur la partie. 3° jour, les plaies des scarifications sont guéries. 34° jour, deux tubercules distincts au siège de l'inoculation. Incubation d'environ 30 jours? 49° jour, de la confluence de tubercules qui se sont ajoutés aux deux précédents, et de l'induration de la base de cette masse est résulté un large ulcère à base indurée et recouvert d'une croûte (pseudo-chancre induré, etc.). On constate à l'épaule droite un tubercule isolé, dont la date d'origine n'a pas été précisée. 65° jour, roséole. 71° jour, tubercules, papules, etc.
2° Observation de Waller (2). — Enfant bien portant, abstraction faite d'une teigne faveuse. — Scarification à une cuisse ; insinuation dans les petites plaies et dépôt de la matière de plaques muqueuses à la surface de la partie scarifiée. 4° jour, plaies guéries. 10° jour, quelques taches au siège des inoculations. 25° jour, 14 tubercules cutanés à ce siège. A partir du 52e jour, syphilidc exanthématique bien caractérisée.
Ces deux expériences de Waller ont eu pour témoins « ic directeur de l'hôpital, M. Riedl, les professeurs Jaksch, Pitha, Arlt, Hamernik, le médecin en chefBohm, les docteurs Gejka, V. Hasner, Kraft, les professeurs Kubik, Oppolzer, Dittrich, etc. (3). »
Voilà donc la substance de sept observations qui ne laissent rien à désirer, auxquelles il n'y a rien à répondre : elles sont décisives. Comment supposer, par exemple, que les plaies d'inoculation aient pu être souillées de pus chancreux (4)? Outre qu'il y a eu dans chacun de ces cas un temps d'incubation beaucoup plus long qu'après l'insertion du pus chancreux, les phénomènes qui se sont produits au point contaminé ne se sont pas passés de la même manière, n'ont pas été les mêmes. Ici, ce sont des rougeurs, des papules, des tubercules qui ont ouvert généralement la scène ou se sont succédé, tandis que ce sont des papulo-pustulettes qui paraissent d'abord à la suite de l'inoculation de pus chancreux.
Il est une circonstance bien favorable à la contamination secondaire par des rapports sexuels ou autres, c'est que les accidents secondaires des muqueuses sont presque toujours cachés et ne sont pas en général très-douloureux, notamment à leur début. Ils arrivent d'ailleurs à l'improviste chez ceux qui sont syphilitiques, et sans que ceux qui ne le sont pas puissent être avertis de se mettre en garde. Latet anguis in herba.
Voilà pourquoi le chancre céphalique est presque toujours induré. C'est qu'il est bien rarement autre chose qu'un accident constitutionnel communiqué directement (pseudo-chancre induré d'Auzias-Turcnne). Un vrai chancre primitif bien ulcéré (3) ne permettrait guère à une face humaine de venir se frotter contre lui, en supposant qu'elle le voulût.
(1) Annales des maladies de la peau et de la syphilis, t. III, p. 183 et 184.
(2) Ibidem, t. III, p. 184, 185 et 18G.
(3) Ibidem, t. III, p. 186.
(4) Lettres sur la. syphilis, par Ph. Ricord. 11C édition, 30° lettre; 2° édition, 31° lettre.
(5) V. ci-dessus la note 3 de la page 286.
Une chose m'a frappé dans la communication directe do l'accident secondaire, non-seulement à la face, mais encore aux parties sexuelles. C'est qu'il prend aisément racine dans les téguments, cutanés ou muqueux, et peut-être sans blessure préliminaire, pourvu que le contact soit suffisamment prolongé. Témoin le prétendu chancre cÔphalique et celui, non moins prétendu, du fourreau delà verge, qui est aussi ordinairement induré. N'y a-t-il pas là sujet à des recherches ultérieures? Mais aujourd'hui, pas de diversion. Il s'agit du fait brut de la contagiosité du produit d'accidents secondaires. C'est notre delenda Cartliago.
Vite donc, cher maître, en besogne. Le temps presse. Les jours de retard se comptent par des victimes. Les administrateurs, les magistrats, les médecins, tous nous attendons de vous et de l'Académie une solution. Oui! le moment est venu de relever le drapeau de la vérité. Si donc ma démonstration vous a paru concluante (eh ! qu'avais-je besoin de vous renseigner sur des choses que vous saviez avant moi?), si, dis-je, mon plaidoyer vous a paru de nature à frapper, à convaincre les esprits, pourquoi tarderiez-vous davantage à mettre la dernière main aux éléments dont il se compose, et à demander un vote à l'Académie? Ne doutez pas un seul instant que l'approbation de vos confrères et de la presse ne vous suive dans le synode médical. Vous y recueillerez certainement à la fois les palmes de la science et la double satisfaction d'avoir accompli un devoir et voulu le bien de vos semblables.
Agréez, etc.
25 décembre 1858.
Longe-Post-scriptum. — Vous souvient-il, cher maître, d'une malade qui s'est présentée à votre consultation d'hôpital, le 20 décembre deimier, avec un gros bouton placé sous la lèvre inférieure, et à laquelle j'ai donné rendez-vous chez moi ?
Voici sa déplorable et trop véridique histoire :
Madame S..., piqueuse de bottines, âgée de 26 ans, est d'un tempérament lymphatique. Sa santé et sa constitution ne sont pas des meilleures. Une auréole de plomb cerne ses yeux ; elle se plaint d'un échauffement dans le corps. Elle est bien réglée, quoique peu abondamment. Son mariage date d'un mois et demi, et son mari, marchand de couleurs, a déjà, sans qu'ils s'en soient douté ni l'un ni l'autre jusqu'ici, broyé du noir sur sa robe nuptiale.
Son bouton est situé un peu à droite de la ligne médiane, entre la lèvre inférieure et le menton, mais plus près de celle-là, dont il ne touche pourtant pas la semi-muqueuse. Ce bouton régulièrement arrondi offre le diamètre d'une pièce de 20 centimes. La base en est dure et la circonférence médiocrement rouge. Il est à peu près indolent, même quand on le presse. Une croûte plaie qui le couvre adhère aux tissus voisins et imite d'une manière assez exacte, surtout dans l'examen à la loupe, la couleur et le brillant du caramel. L'humeur peu abondante qu'on parvient à en extraire par la pression ressemble à une forte solution dégomme. En faisant porter l'examen au-dessous du menton, on perçoit au milieu et en haut de la région sus-hyoïdienne, un noyau ganglionnaire gros comme une noisette, très-dur et indolent. C'est en vain qu'on chercherait ailleurs la moindre trace, le moindre symptôme de vérole. Les parties sexuelles ne sont le siège d'aucune affection.
Il résulte de l'enquête la plus minutieuse et la plus sévère, — les conjoints ayant été plusieurs fois questionnés et examinés séparément et à huis clos, — que le susdit bouton a commencé à poindre comme un nuage dans le second quartier de la lune de miel, c'est-à-dire dix jours environ après les premiers embrassements conjugaux. Il était d'abord rouge et plein. Ce n'est que plus
tard, et précisément vers l'époque où s'est montrée la tumeur ganglionnaire, qu'il a commencé à fournir par la surface do la sanic et du pus ; qu'il aperce blanc, suivant une expression de la malade que je me suis bien fait traduire. Depuis lors, jusqu'à aujourd'hui, le bouton et son satellite ganglionnaire n'ont fait que croître et embellir, jusqu'au point de donner l'éveil et du souci à un mari vigilant. C'est aux tendres sollicitations de celui-ci qu'a cédé madame S.... en venant prendre une consultation, bien qu'elle fût sans inquiétude pour son compte. Ainsi avons-nous pu observer ce bouton qu'elle n'avait pas, hélas ! cueilli sans épines.
La moitié masculine do ce couple malheureux jouissait personnellement de la douce quiétude d'une conscience sans tache. C'est pourquoi S... s'est bénévolement présenté à mon examen sans peur et sans reproche. Plus âgé que sa femme d'un seul printemps, il offre une taille un peu trapue. Sa large encolure, que surmonte une tête presque sessile, témoigne de la vigueur de sa constitution. Une acné simplex est parsemée aux alentours de ses angles maxillaires, et se répand un peu dans d'autres régions.
Sa verge indique par son volume et sa disposition en massue qu'elle n'est point habituellement engourdie. Je découvre sur la muqueuse, à -gauche du frein, une excoriation étroite, superficielle, pâle, semi- lunaire, non chancreuse (I), à base un peu dure, et que je ne crois pas indépendante du virus syphilitique. Mais l'absence de ganglions indurés dans l'aine et de tout autre symptôme voisin éloigne absolument de l'esprit l'idée d'une contamination récente dans cet endroit. Il s'agit donc sans doute d'une poussée secondaire fugace, d'une ex-intussusception, si je puis ainsi parler.
La voûte, le voile et les piliers du palais, ainsi que les amygdales sont littéralement couverts de plaques opalines arrondies, confluentes, légèrement élevées, à l'instar de papules muqueuses et variant d'étendue. Un symptôme semblable existait, paraît-il, il y a trois semaines, au côté droit de la muqueuse de la lèvre supérieure ; S... en a badigeonné la superficie, proprio motu, avec de l'eau seconde.
Il ne m'a pas été possible d'obtenir le moindre renseignement sur l'origine et l'évolution de ces symptômes. S..., quoique grand fumeur, n'avait rien senti à sa gorge qu'il croyait saine. J'ai pour preuve de sa sincérité l'assurance avec laquelle il s'est montré à moi2 et la stupéfaction dont il a été saisi en apprenant par ma bouche ce qu'il y avait de vérolique dans la sienne. C'est tout au plus si, évoquant le souvenir d'un passé lointain, il a pu remonter à la source obscure d'une coulante, aussitôt oubliée que tarie. Sa prétendue immaculation est telle, que pendant les trois mois qui ont précédé son mariage il n'a pas vu de femme, réservant ainsi ses faveurs secondaires pour celle à laquelle il devait s'unir et les faire payer si cher!
J'ai tourné et retourné dans tous les sens ce double fait, ainsi que les deux conjoints, sans trouver une porte légitimement ouverte aux hypothèses que vous savez.
Voici donc la morale :
Madame S... a sur la face un pseudo-chancre induré {chancre induré dd Midi) escorté d'une adénopathie génienno induré. Elle doit l'un et l'autre aux caresses d'un époux placé dans un état secondaire.
(1) Mes études spéciales m'autorisent a émettre cette assertion formelle, qui n'est guère compatible, je le sais, avec les opinions de l'hôpital du Midi, où l'on a constamment méconnu les caractères objectifs du chancre.