NOURRICES ET NOURRISSONS
la jeune paysanne effrayée avait fait accepter le nourrisson par la famille. La domestique, spontanément, me confirma ces renseignements, et me fit voir une pommade au calomel que le médecin de la ville avait ordonnée pour frictionner les plaies. 11 n'avait jamais été question de maladie d'entrailles, ni même d'aucune maladie désignée spécialement par ce dernier médecin. La nourrice.visiblement inquiétée pour elle-même, me pria d'observer ses seins; me parurent intacts en ce moment. Avant de me retirer, je vis la mère, qui était au lit dans une chambre voisine, et qui no contredit pas les renseignements qu'on venait de me fournir. Par prudence, je ne laissai pas au domicile le certificat de constata i ion, comme c'est l'usage, quoique rien n'y oblige. Je remis moi-même à la mairie ce certificat, me servant de celui qu'avait rédigé mon collègue; seulement je raturai les mots maladie d'entrailles, qui étaient visiblement déplacés, pour y substituer ceux dJéruvtion syphilitique, qui me paraissaient être l'expression de la vérité, en même temps que de l'opinion des deux médecins qui avaient vu l'enfant vivant.
« Je ne pensais plus a ces circonstances, lorsque, trois semaines environ après, la nourrice entre dans mon cabinet, conduite par une dame que je connaissais. Elle me fait remarquer une belle plaque muqueuse au sein gauche, avec une ordonnance antisyphilitique signée par son médecin rural. Je déclarai que je n'avais rien à modifier. Alors la nourrice me dit qu'elle voulait intenter un procès aux parents de son nourrisson, faisant remonter jusqu'à Lui la cause de son mal, et me demandant d'attester la maladie à laquelle avait succombé l'enfant.
« Je me contentai de lui dire qu'un pareil procès était impossible, puisque les médecins eux-mêmes n'étaient pas d'accord sur de pareilles questions. Cette jeune femme se retira, convaincue de cette impossibilité, quoique tout en larmes, et me dit qu'elle voulait néanmoins tenter d'obtenir quelque chose à l'amiable pour se faire soigner. Je lui avouai que ce parti était plus sage que le premier.
« Deux semaines après, je reçois une assignation pour comparaître devant un juge de paix. Que s'était-il passé?La nourrice, dans sa démarche auprès des parents, avait été injuriée et battue par la mère, qui l'accusait d'avoir pourri son enfant. Plainte avait été portée et réparation avait été demandée par la nourrice, qui se présentait avec le certificat suivant, donné par son médecin :
Je soussigné, médecin à B , affirme que le sieur X... n'est atteint d'aucune maladie
vénérienne, et qu'il n'offre aucune trace d'affection syphilitique ancienne. Je déclare que madame X... (sa femme) a toujours joui d'une parfaite santé; que rien ne témoigne en elle d'accidents syphilitiques anciens ; qu'aujourd'hui elle est affectée d'une plaque muqueuse au sein gauche identique à celles observées sur les fesses, sur les cuisses et dans la bouche d'un nourrisson qu'elle allaitait. J'afErme que son enfant s'est toujours très-bien porté et se porte très-bien encore.
En foi de quoi, etc. 21 juillet 1862. Signé: B
« Les parents, pour repousser la demande de la nourrice, en- avaient appelé au témoignage du médecin qui avait soigné l'enfant dans les derniers jours. Celui-ci venait d'émettre une autre opinion, dont il n'avait jamais été question jusqu'à ce moment: %vne petite vérole anormale. C'était bien toujours le mot vérole, dont avait parlé le médecin rural, mais avec deux adjectifs ajoutés pour le besoin de la cause. Pourquoi les frictions mercurielles sur les fesses et autour de l'anus?
« Le juge, pour avoir un nouvel élément d'appréciation, me demande, sous la foi du serment, l'opinion que j'avais pu formuler administrativement et comme expert indifférent aux parties. J'ai cru avoir le droit de la formuler devant un magistrat judiciaire, puisque j'avais eu la mission de la formuler devant un magistrat municipal, avec cette circonstance particulière que, sur ma demande expresse, le mandataire des parents m'en donnât l'autorisation préalable.
« La mère s'élant refusée à un examen par expert, les parents furent condamnés à 200 fr. de dommages-intérêts envers la nourrice et aux frais. »
Un enfant nouveau-né syphilitique a reçu en général la maladie de son père, de sa mère ou de l'un et de l'autre.
Dans le premier cas, qui est rare, l'enfant risque beaucoup de contaminer sa mûre, si c'est elle qui le nourrit.
Le troisième cas, à mon point do vue, rentre dans le second.
Ici c'est la mère qui, étant syphilitique, communique le mal à son enfant. Le mercure et le virus s'arrangeront ensuite de concert pour en faire la plus
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mauvaise dos nourricos. D'ailleurs, la plupart des mères do nos grandes villes ne remettent-elles pas leurs enfants aux soins de nourrices mercenaires ?
En un mot, voici un entant syphilitique : il faut lui trouver une nourrico. On vous consulte en qualité do médecin. 11 serait inutile de proposer soit un biberon, soit uno chèvre : car on n'acceptera ni l'un ni l'autre.
Mais il ne peut pas être non plus question pour vous de vous croiser les bras, do garder le silence ; l'abstention n'est pas possible. C'est sur vous qu'on compte exclusivement. Il faut que vous parliez, que vous agissiez. La société, votre intérêt, votre considération, tout vous y oblige.
Dans les écoles, on ne vous a rien appris à cet égard. Quand vous étiez sur les bancs, on vous enseignait que la syphilis secondaire n'avait rien do contagieux. Quoi de plus simple alors que d'éconduire une nourrice qui venait se plaindre d'avoir été contaminée par son nourrisson? On l'accusait ou tout au moins on accusait son mari d'inconduite, c'est-à-dire qu'à la souillure du corps on ajoutait l'opprobre.
Enfin, quel parti allez-vous prendre?
Celui de tromper la nourrice en lui laissant ignorer le danger? Non, car ce serait devenir plus que complice d'un acte criminel. Votre devoir n'est-il pas, au contraire, de sauvegarder la réputation et la santé d'une femme et d'une famille honnêtes?
Avertirez-vous la nourrice? Non plus, car ce serait trahir les parents do l'enfant qui vous ont confié sa santé et leur honneur.
Comment vous dégagerez-vous des étreintes de ce dilemne, si je ne viens pas moi-même à votre aide ?
Je vous amène, fort à propos, une jeune personne de 20 ans. Elle a commis une faute, une seule faute. Elle était vierge, lorsqu'un homme l'a doublement flétrie dans un embrassement. En même temps qu'elle devenait enceinte, elle recevait le germe de la syphilis. Un de nos confrères lui a révélé son état et l'a
adressée à qui de droit Aujourd'hui, elle vient d'accoucher. Elle n'est pas
seulement bien portante, mais elle est encore invulnérable à de nouvelles atteintes de la syphilis.
A l'aspect de sa physionomie florissante n'êtes-vous pa*s plus à l'aise ? Celle femme n'est-elle pas celle qu'on vous demande?
A enfant syphilitique, nourrice syphilisée.
coup d'œil kétrospectip SUR LA QUESTION DE LA CONTAGION SECONDAIRE.