LECTURE FAITE A L'ACADÉMIE DE MÉDECINE LE 5 FÉVRIER
Le 29 mai dernier,- l'Académie a bien voulu prêter quelque attention à l'histoire des infortunes d'un matou syphilitique. Puisse-t-clle aujourd'hui n'être pas plus indifférente au récit des nouvelles épreuves de l'intéressant animal!
Je commencerai par un rappel succinct de ma précédente communication, afin d'en rattacher les détails à ceux qui vont suivre.
J'ai fait à ma pauvre victime des inoculations nombreuses et de toutes
sortes, quoique j'eusse infiniment mieux aime avoir, pour chaque expérience, un chat ou un autre animal à ma disposition. Je l'ai dit tout de suite et sans détours, l'Académie s'est contentée de ma déclaration. La critique, moins indulgente, s'est armée contro moi de mon propre aveu, sans tenir compte de ma franchise ni des difficultés de ma position (1).
De toutes ces inoculations, une seule a donné lieu à ce qu'on pourrait appeler un semblant do résultat local.
L'incubation avait été longue. — J'ai excusé aussi bien quo je l'ai pu ceux qui, ayant expérimenté à une époque où l'on niait l'existence de l'incubation syphilitique, n'avaient tiré aucun parti de faits de ce genre. J'ai appris depuis qu'on court les mémos risques à excuser les gens qu'à les blâmer.
Cet imperceptible résultat local a été suivi de symptômes généraux que j'ai décrits. Or, s'il eût passé entièrement inaperçu, on aurait pu croire plus tard qu'on avait sous les yeux un exemple de vérole ex abrupto. J'ai signalé ce prodrome ou ce germe d'une théorie nouvelle de la vérole d'emblée. Plusieurs faits de ma pratique et deux expériences bien entourées de précautions donnent de la consistance à cet aperçu, sur lequel je me propose de revenir une autre fois.
Voici les phénomènes généraux qui ont été observés :
•1° Des plaques muqueuses péri-unguéales qu'un ouvrier a trouvées ressemblantes avec celles qu'il avait eues aux bourses. — Par la suite, les matrices des ongles, qui en avaient été le siège, sont redevenues et sont restées pendant plusieurs jours humides; mais ce symptôme a depuis longtemps disparu.
2° Des croûtes acnéiques généralisées, symptôme qui persiste avec opiniâtreté. On connaît la persévérance des croûtes de ce genre sur le crâne de certains sujets syphilitiques. Les choses se passent chez mon chat absolument de même que chez eux, mais sur une plus large surface (2).
3° Des gommes cutanées. Je dirai encore quelque chose tout à l'heure de ce symptôme.
4° Une alopécie. J'en reparlerai également.
"Enfin, je n'ai pas été sans inquiétude relativement à l'intégrité de l'organe olfactif de mon chat. Je suis aujourd'hui plus tranquille de ce côté. Néanmoins, il y a encore un point noir à l'horizon, représenté par une petite tache rouge qui se dessine à la partie antérieure du côté gauche de la voûte du palais, dans un endroit où la sensibilité se trouve momentanément exaltée (3).
Rappellerai-je des circonstances peu importantes, telles que l'intermission des ronflements de mon chat? Aujourd'hui, Matou ronfle à merveille, et répond même à mes caresses par des bluettes électriques que ma main perçoit aisément.
(1) J'ai reçu une multitude de conseils sur la manière dont je devrais m'y prendre pour montrer à tout le monde des chats atteints de syphilis ; mais aucun de mes nombreux conseillers ne paraît s'être fait une juste idée des difficultés qui entourent ce genre de démonstration. Dans une ville dont les habitants ont de la peine à se loger, un simple particulier pourrait-il installer convenablement et pendant assez longtemps une ménagerie féline, avec les précautions indispensables pour entourer les expériences de toutes les rigueurs qu'elles exigent, sans compromettre la santé des citoyens? On ne doit pas ignorer qu'une administration plus que vigilante n'autorise aucune création semblable en dehors des établissements publics, et que les fonctionnaires placés à la tête de ces derniers sont assez jaloux de leurs privilèges pour ne pas souffrir qu'on les partage !
(2) On demandait à un Scythe pourquoi les gens de son pays ne craignaient pas le froid. « C'est que, répondit-il, nous sommes tout visage. » — En fait de syphilis, les chats sont tout crâne, étant partout couverts de poils.
(3) Depuis que j'ai lu ce travail a. l'Académie, la tache rouge, qui est ici mentionnée, a disparu.
Telle est la substance de ma première communication. Ce que je vais y ajouter n'est pas long : je sais que les moments de l'Académie sont précieux et qu'ils sont comptés.
J'ai parlé d'une alopécie considérable occupant surtout quelques parties du dos rapprochées de la queue, où il y avait aussi d'abondantes croûtes acnéiques. Depuis lors, j'ai étudié avec soin cette alopécie; je l'ai comparée avec celle des sujets syphilitiques.
Chez ces derniers, le cuir chevelu est aride, terreux; les poils sont secs, flétris, comme si la sécrétion des follicules annexes se trouvait tarie. Les femmes se plaignent autant de cette sécheresse que de la chute de leurs cheveux. Les pommades les mieux appropriées en apparence ne remédient que bien incomplètement à cet état.
Tôt ou tard, cependant, la situation s'amende; les poils ne reprennent pas tout de suite leur vigueur première; mais le cuir chevelu s'humecte; il devient onctueux; puis les poils repoussent, et bientôt, chez les hommes, il ne reste aucune trace d'alopécie. Chez les femmes, les choses se passent moins bien, il arrive même quelquefois que des ans l'irréparable outrage vient compliquer la dégradation occasionnée par le virus avant que leurs chevelures n'aient recouvré leur longueur et leur éclat.
Je reviens à mon chat.
Ses poils aussi étaient secs ; ils étaient cassés. Le désordre a même empiré par la suite; mais aujourd'hui ces mêmes poils sont à l'état normal, bien que les croûtes acnéiques aient augmenté de nombre. Elles ont même, pendant un temps, recouvert une partie du nez.
Ces deux symptômes, alopécie et acné, également dépendants du virus, ne sont donc pas en corrélation directe entre eux.
J'ai eu l'occasion récente de constater, sur mon chat lui-même, la différence qui existe entre l'alopécie morbide dont je viens de parler et l'alopécie physiologique.
Dans la première, les poils étaient rudes, ternes, cassants et cassés; leurs débris inégaux ne se fixaient point sur mes vêtements ; si je frôlais le dos de l'animal, ma main ressentait une impression désagréable, analogue à celle qui serait résultée de son contact avec une surface aride et graveleuse. Matou, de son côté, ne paraissait éprouver aucune jouissance.
Dans l'alopécie physiologique, au contraire, celle que les chats éprouvent au moins une fois l'an, les poils sont moelleux, lisses, luisants; ils tombent en abondance, et de toutes pièces ou entiers, c'est-à-dire sans se briser, et salissent les vêtements parce qu'ils y adhèrent. Friction ne-t-on l'animal avec la main, on détache une quantité notable de poils, et l'on ressent de petites secousses électriques; le sujet montre par une agitation particulière, sorte de trémoussement accompagné de ronchus, qu'il est très-sensible aux caresses qu'on lui prodigue.
Après les croûtes d'acné, ce sont les tubercules qui ont été en prédominance sur mon chat. Leur nombre a même été assez considérable pour me permettre d'en esquisser déjà une description générale. Il s'est montré chez lui, à diverses époques, des tubercules soit isolés, soit groupés, et il en existe encore çà et là quelques-uns. Je vais essayer d'en tracer les principaux traits. ■ La région maxillo-labiale inférieure et le cou en ont été ou en sont encore le siège de prédilection. On en trouve aussi au dos, à la poitrine et ailleurs. Ces tubercules étaient ou sont isolés, quelquefois groupés deux à deux. Une fois
j'en ai constaté trois ensemble; une autre fois un plus grand nombre. Je signalerai à ce propos ceux que j'ai décrits dans ma précédente communication comme formant un groupe gommeux.
Leur plus grand volume n'a jamais dépassé celui d'une lentille. Ils sont arrondis et proéminents médiocrement à la surface de la peau. Leur couleur est d'un rouge toujours sombre ou sans éclat, mais variant depuis une teinte jaunâtre jusqu'à la lividité. Ils deviennent douloureux si on les presse, ne fut-ce que légèrement. Souvent ils s'excorient à leur sommet, qui, alors, devient saignant au moindre contact. C'est par ce sommet, parfois correspondant au goulot d'un follicule (ce qui les rapproche de l'acné) qu'ils se vident, dans certains cas, d'une matière séro-purulente. Quelquefois ils se terminent par des ulcérations superficielles, ou môme enfin se transforment en végétations peu saillantes. Deux tubercules , situés un peu en arrière de la partie moyenne de la lèvre inférieure, présentent ou ont présenté ces derniers caractères (ulcération et végétation), au degré le plus prononcé (du 15 au 30 octobre 1866).
Leur durée est d'un mois approximativement pour chaque tubercule.
Un tubercule plus gros que les autres, siégeant au côté droit du cou, mérite une mention particulière. Comme il est masqué par beaucoup de poils, je ne l'ai point aperçu dès son apparition. J'ignore donc comment il a commencé, et je ne saurais même dire au juste s'il s'agit réellement d'un tubercule isolé, ainsi que je le suppose, plutôt que d'un groupe.
Il y a quarante jours environ qu'il m'est apparu pour la première fois. On peut encore l'observer parfaitement, car il semble être dans son développement le plus complet (30 octobre).
Après avoir été plein et non sécrétant, il a suinté comme les autres. Une croûte s'est formée à sa surface. Cette croûte a fait plique par son feutrage avec les poils, et, la patte du chat aidant, elle a entraîné ceux-ci dans sa chute.
Il reste aujourd'hui à la place de cette croûte une espèce de pelote circulaire ayant presque 1 centimètre de diamètre, et qui jette considérablement; elle est couverte de granulations rougeâtres, et donne assez bien l'idée d'une partie de la surface d'une framboise. A la loupe, on dirait simplement d'une végétation syphilitique. Est-ce là un tubercule ulcéré et granuleux, ou une plaque muqueuse, ou bien encore une végétation? C'est, d'après moi, un mixte; c'est ce qu'Alibert a décrit sous le nom de syphilide végétante. Il existe, dans certaines parties du derme de mon chat, quelques autres éléments semblables, qui sont moins larges et moins bien accentués ; mais un observateur exercé ne saurait y méconnaître le cachet syphilitique.
Voici un symptôme, indéfini jusqu'à présent, qui siège au dos de la queue, à quelques centimètres de sa naissance. A l'endroit dont je parle, cet organe présente un angle saillant en haut, un coude, et les poils redressés forment un épi. On dirait que la queue a été incomplètement cassée, ou tout au moins elle simule un changement de direction qui la rabattrait vers le sol. On ne découvre en ce point que quelques boutons acnéiques, avec un peu d'empâtement. Le chat ne veut pas qu'on y touche : c'est donc qu'il y ressent de la douleur.
Dans le principe, tous les ganglions lymphatiques de mon chat étaient intacts. Mais il y a plusieurs mois qu'un de ces organes de l'aine droite a augmenté de volume.
Voici la copie de ce que j'ai mis à ce sujet dans mes notes, à la date du 28 juillet :
Dans la région inguinale droite, il existe postérieurement une grosse glande
ovoïde et aplatie, sans pareille du côté opposé. Elle a plus de 1 centimètre dans son grand diamètre, qui est parallèle au pli de l'aine. On peut conjecturer le volume qu'aurait une glande semblablement affectée de l'espèce humaine.
Le 22 septembre, je la comparais pour ses dimensions aune graine de haricot.
Au moment où j'écris (30 octobre), ce ganglion a presque la forme, le volume et la dureté d'une petite olive. Sa mobilité est extrême; on peut aisément l'écarter à plusieurs centimètres de sa place. On dirait qu'il ne fait pas partie du groupe classique inguinal, et qu'il siège dans la peau même. Il reste indolent malgré la plus forte pression. — Aucun empâtement de voisinage.
On ne peut guère conserver de doute sur le caractère syphilitique de cet engorgement. D'ailleurs, mon chat n'a rien de scrofuleux.
Vers la mi-octobre, un ganglion semblable s'est montré dans l'aine gauche. Il persiste aujourd'hui (25 novembre).
Le plus remarquable symptôme qu'ait offert et qu'offre encore mon chat consiste on une tumeur.
Cette tumeur est située dans la paroi abdominale, à quelques centimètres au-dessus ou mieux en avant du pubis. Par une pointe qui est à droite, elle dépasse sensiblement la ligne médiane. Du côté gauche, elle se rétrécit également et s'incline un peu en bas, au-dessus de l'aine. Elle est donc oblique de haut en bas, et de droite à gauche.
Son siège exact est assez difficile à préciser. Cependant elle est peu profonde, et semble tenir aux muscles larges de l'abdomen.
Sa forme et son volume sont ceux d'une grosse amande, pourvue de toutes ses enveloppes. Il existe de l'empâtement dans le voisinage. Deux pédicules, dont je viens de parler, un à chacune de ses extrémités, l'unissent aux parties conliguës.
Elle est néanmoins très-mobile, parce qu'elle entraîne avec elle, dans les déplacements qu'on lui imprime, toute la paroi abdominale, dont la flaccidité est considérable.
La peau voisine est rouge et suinte même un peu à la façon d'un eczéma. C'est que l'animal y applique sans cesse la langue et les dents.
En' saisissant doucement cette masse, et en exerçant sur elle une pression lente, graduelle, aussi forte que peuvent le faire mes doigts réunis, je ne cause aucune douleur à l'animal ; celui-ci ne cesse pas d'être impassible, quand même la tumeur, quoique ferme et dure naturellement, se trouve un peu aplatie sous les doigts.
Cette tumeur est pourtant le siège d'une douleur spontanée, car l'animal ne la perd jamais de vue, pour ainsi dire; il la mâchonne sans cesse et l'enduit constamment de salive.
On peut aller plus loin, et affirmer que cette douleur spontanée est vive et passagère, ou tout au moins qu'elle est sujette à de violentes exacerbations ; et, en effet, Matou exhale de temps en temps des plaintes instantanées ; par moment, il lui arrive de pousser un cri brusque et do se déplacer tout à coup; on dirait qu'il veut échapper à une subite étreinte ou se dérober en quelque sorte à lui-même. Mais sa douleur monte en croupe et galope avec lui sous son ventre, bien entendu.
Qu'est-ce que cette tumeur? C'est peut-être une tumeur musculaire syphilitique semblable à celles qu'a bien décrites le professeur Bouisson (de Montpellier), et sur lesquelles MM. Nélaton et Ricord ont souvent fixé leur attention, et appelé celle de leurs élèves? C'est péut-être plus simplement une gomme souscutanée? Je penche vers cette dernière interprétation.
A la rigueur, toutefois, il pourrait s'agir d'un cancer. Cette tumeur paraît être, en effet, le siège de douleurs lancinantes.
Il résulte précisément d'une conversation que j'ai eue avec M. Leblanc, dont la science vétérinaire n'est un secret pour personne, quo le cancer peut se rencontrer chez notre chat domestique.
Cependant, d'après mes observations personnelles, les animaux tributaires du cancer sont ceux surtout qui, assujettis par l'homme à ses propres bienséances sociales, n'exonèrent pas suffisamment leur vessie. De même, les personnes qui ont souffert de rétentions d'urine prolongées succombent quelquefois aux suites d'une cachexie ressemblant beaucoup, si elle ne lui est pas identique, à la cachexie cancéreuse. Aussi, la première règle d'hygiène que je prescris aux femmes qui se confient à mes soins pour des affections cancéreuses, est de se soustraire à une contrainte à laquelle elles sont plus asservies que les hommes, et qui crée, de concert peut-être avec la vie sédentaire, et, d'après Linnée, avec le défaut d'allailement maternel, qui crée, dis-je, à leur préjudice, une inégalité des deux sexes devant le cancer.
Et, à propos de Linnée, si j'osais me permettre une courte digression, ayant rapport aux préoccupations actuelles de l'Académie, j'ajouterais que les femmes de tous les pays trouveraient avantage, pour elles comme pour leurs enfants, à se conformer au conseil donné par le célèbre naturaliste aux dames suédoises, d'imiter les lionnes et les tigresses qui allaitent elles-mêmes leurs petits.
Que de stériles et généreux efforts seraient ainsi épargnés à une philanthropie qui s'égare, hors des sentiers de la nature, à la recherche des moyens de remplacer une mère qui abdique son rôle! De quelque manière, en effet, et sous quelque nom qu'on examine le nourrissage stipendié, on n'a jamais devant les yeux que des citadines abandonnant leurs enfants à des villageoises qui abandonnent les leurs, mercenaires et marâtres. Et l'on s'étonnerait des résultats excessifs d'un pareil système, toujours invariable dans ses variations !
Revenons à mon chat. Il ignore, lui, ce que c'est que contrainte et corrup^tion sociales, et, n'était sa vérole, il jouirait de toutes les prérogatives qui sont attachées à la civilisation, sans en connaître aucun des abus ni des inconvénients. Il est donc exempt de cancer.
Ajouterai-je que l'état et la période syphilitiques où il se trouve sont incompatibles avec la manifestation d'une tumeur cancéreuse. L'observation enseigne que, pendant que la syphilis domine la scène, un organisme est incapable de subvenir en même temps aux frais de poussées syphilitiques accentuées et d'une production cancéreuse.
Il est regrettable que, dans les cas de ce genre, la syphilis abdique trop tôt et trop complètement. Ce n'est pas elle alors qui guérit le cancer; au contraire, c'est le cancer qui aide à la faire disparaître.
Toutefois, je laisserais de côté cet argument, dont Matou n'a pas besoin pour confirmer sa réputation de chat syphilitique, si je n'étais glorieux de me trouver, sur ce terrain, en conformité d'opinion avec le très-digne et très-regretté dernier président de l'Académie, l'honorable M. Bouchardat, dont les modestes et savants Annuaires sont le vade-mecum du praticien.
Je m'arrête après la description de ce symptôme; je craindrais d'affaiblir, par la relation de particularités sans importance, les traits du tableau que je viens de tracer.
Dirai-je, par exemple, que mon chat, qui n'a aucun élément pathologique dans la bouche, salive abondamment, et que souvent même le liquide déborde de ses lèvres? Mais, s'agit-il bien là d'un symptôme de syphilis qu'on puisse raisonnablement rapprocher de la salivation, causée, chez les varioleux, par des pustules buccales? N'est-ce pas plutôt la conséquence du besoin que ressent mon chat d'avoir de la salive pour adoucir ses plaies? Ubi stimulus, ibi fluxus. Or, ici, le stimulus, ce sont les croûtes, les tubercules, les gommes, la tumeur, etc.
J'ai, d'ailleurs, remarqué que, plus un chat est adulé, plus il salive, comme s'il avait le désir de rendre caresses pour caresses. Or, Dieu seul sait jusqu'à quel point je suis prodigue de flatteries pour le mien !
Voici une observation extra-syphilitique; je ne la mentionne qu'en passant : Le 24 juillet, examinant de près mon chat, par derrière et sous la queue, je vois rôder aux alentours de l'anus un petit ver blanc, légèrement aplati. Je m'en saisis et je le mets sur mon ongle. Il y progresse sans se presser, faisant alternativement ventouse par l'une et l'autre de ses extrémités. Puis il y dépose une multitude de petits œufs blancs, qu'il destinait, sans aucun doute, à l'orifice anal de mon chat.
10 novembre 1866. — Pendant que j'ai quitté la plume, la scène a changé presque tout à coup, en présentant un intérêt plus vif. La tumeur abdominale a décru; et elle décroîtra vraisemblablement encore. L'idée d'une affection cancéreuse, déjà si loin de mon esprit, n'y laisse plus aucune trace. Le cancer n'a guère cette allure envahissante, puis rapidement décroissante, même chez un sujet syphilitique. En même temps, les tubercules que je signalais naguère sous le menton se sont en quelque sorte fondus, tant ils ont disparu vite. Je viens de constater qu'ils n'étaient plus, sans me rendre bien compte de leur disparition soudaine. Il est vrai que la salive qui les mouillait sans cesse, et que la sensibilité manifestée par l'animal en cet endroit opposaient des difficultés considérables à l'observation.
Aujourd'hui, la salivation s'est accrue considérablement : l'animal ne salive plus seulement, il bave. Un liquide spumeux inonde son menton. Il défend intrépidement les abords de sa bouche. Si l'on insiste pour y toucher, il jette un petit cri brusque, puis il va se blottir sous un meuble ou dans un coin, en baissant la queue ; il donne en même temps des marques d'une salacité peu commune. J'apprends que, depuis deux jours, il n'a presque rien mangé ni bu, quoiqu'il ait fait des efforts souvent répétés pour satisfaire sa faim et pour étancher sa soif.
A ce moment, je ne fus pas, je l'avoue, sans angoisses : je me rappelai avec effroi que mon chat avait approché les lèvres d'une coupe dangereuse, c'est-àdire qu'il avait mangé de la viande de chien enragé.
Je l'aborde avec circonspection et prudence; je lui passe affectueusement la pulpe des doigts sur le dos. Ma démarche 'n'est pas mal reçue. Ma hardiesse et mes caresses, marchant de pair, augmentèrent insensiblement, et je parcourus ainsi toute la gamme de la flatterie, depuis le plus léger frôlement, jusqu'à la friction la plus rude de l'échiné. L'animal répondit à tant de caresses par des ronflements vigoureux et par quelques décharges électriques.
Cependant j'avais pu le recevoir sur mes genoux. J'ai vu alors qu'il avait une tumeur sous la symphyse du menton. C'est cette tumeur, qui appelait un flux excessif de salive, et repoussait tout contact pour cause de sensibilité extrême;
c'est elle qui avait empêche l'animal de manger et de boire, elle qui avait momentanément aigri son caractère jusqu'alors si doux.
A dater do ce moment, j'ai pu manier l'animal comme par le passé, à la condition, toutefois, de ne pas toucher à la tumeur mentonnière. Je lui ouvre la bouche, que je trouve saine, ainsi que le gosier.
Cette tumeur est arrondie ; pas de changement de couleur à la peau. Il est impossible d'y toucher sans provoquer un acte d'insubordination. Cependant, avec do la ruse et des précautions, je parviens à constater qu'elle lient à la symphyse, n'y étant pas seulement surajoutée, mais faisant partie de sa propre substance. Mon diagnostic est périostose ou gomme.
13 novembre. — Changement à vue. L'animal n'est plus revéche. Il est môme caressant. La salive est moins abondante. On peut explorer le menton.
Que s'est-il donc passé en trois jours ? La tumeur s'est vidée par une ouverture qui a laissé à sa place une petite excoriation. Celle-ci s'aperçoit sur la lèvre inférieure, à droite, près du menton. Cette excoriation, qui fut éphémère, paraît à présent la seule partie qu'on ne puisse pas toucher, sans causer à l'animal de la douleur. Je constate aisément que le côté droit de la symphyse est plus attaqué que le gauche, et qu'il est particulièrement le siège d'une tumeur périostale.
On pensera peut-être que ces phénomènes osseux ont marché bien vite, quoiqu'il s'agisse d'un chat et non d'un homme. Je n'en disconviens pas. Mais je ne les ai pas aperçus tout de suite; ils étaient déjà loin de leur point de départ quand ils m'ont apparu. Ils ont donc duré plus longtemps que la période pendant laquelle je les ai observés. De plus, je n'ai pas eu l'intention de tracer un tableau de fantaisie, plutôt calqué sur les opinions courantes que conforme à la nature : je recherche moins, en effet, à confirmer les idées du jour qu'à indiquer des points de vue nouveaux. Les suffrages des maîtres devant lesquels je parle ne sont-ils pas à ce prix ?
15 novembre. Mon chat éprouve une claudication, dont la cause matérielle ou mécanique réside dans le membre postérieur gauche. Ce n'est pas que j'y aie constaté un changement de volume ou une partie douloureuse à la pression; mais Matou ne se sert pas volontiers de ce membre ; on voit qu'il le ménage en marchant.
Si, après avoir élevé Matou, et pendant qu'on le soutient encore en l'air par les deux membres antérieurs, on l'abaisse vivement, c'est toujours l'autre patte, c'est-à-dire la patte droite, qui se présente la première, sinon seule, au contact du sol ou du meuble au-dessus duquel on opère.
Matou veut-il sauter? c'est sur le membre opposé, c'est-à-dire encore le droit, qu'il prend un point d'appui. Veut-il s'asseoir ? il évite de peser sur le calcanéum gauche. Son avant-pied, toutefois, est entièrement libre ; il n'est donc pas vraisemblable que quelqu'un lui ait marché sur la patte. Quand il va se gratter, il peine à mettre le membre malade en mouvement, et il ne parvient pas à en porter l'extrémité jusqu'à son cou. Enfin, s'il essaye d'exécuter certains mouvements, il les interrompt tout à coup, parce qu'ils éveillent sans doute de la douleur; ce sont donc les tissus blancs, les tissus de résistance, plutôt que les fibres rouges ou contractiles, qui sont affectés. Une analyse minutieuse des mouvements empêchés me fait penser que l'articulation tibiotarsienne se trouve particulièrement en souffrance.
18 décembre. — J'ai conjecturé plus haut que la tumeur abdominale pouvait
avoir son siège dans le lissu cellulaire sous-cutané aussi bien que dans l'épaisseur des muscles larges de l'abdomen. Aujourd'hui, cette tumeur a presque entièrement disparu, et il est devenu facile do constater que ses restes sont plus superficiels, et que les muscles larges en sont indépendants. On perçoit distinctement la ligne blanche tendue dans un plan plus profond.
Les gqnglions inguinaux se sont considérablement amoindris.
J'ajouterai que l'alopécie morbide, qui m'a tant occupé, reparaît au cœur de l'hiver avec son intensité, son siège, et tous ses caractères primitifs (l).
Il s'est donc produit une alternance de symptômes, un balancement, une substitution pathologique. C'est, en un mot, une métastase des plus manifestes, quels que soient les ressorts secrets de ce phénomène.
Matou a présenté une succession non interrompue de symptômes, comme cela se passe d'habitude dans les syphilis malignes. Cependant son état général s'est sensiblement amélioré depuis quelques mois. Je devais à la vérité de mentionner ces deux circonstances, en apparence contradictoires.
Ici finit mon histoire.
En garantie de ma sincérité, j'offre à l'Académie de lui abandonner mon chat en otage. Quand il sera confié à sa tutelle, elle constatera elle-même son état, et pourra vérifier l'exactitude de mes assertions. Rien n'empêchera qu'on ne le soumette au besoin à l'influence de médicaments dont l'Académie aura jugé l'emploi opportun.
Pour se mettre à l'abri de représailles de sa part, il suffira de continuer à lui faire les ongles de temps en temps. A peine, du reste, conserve-t-il encore la pensée d'égratigner qui que ce soit. C'est d'ordinaire ainsi que les choses se passent. Ceux qui n'ont plus de griffes perdent V habitude de s'en servir. Je ne parle que des chats.
Hasarderai-je enfin quelques conclusions générales touchant la syphilis des animaux? Non, car je n'ai pas recueilli assez de matériaux pour élever un édifice complet et durable. Je me bornerai à résumer ce qui s'est passé chez mon chat, en y joignant les résultats bien évidents de quelques autres faits.
\° Certains animaux, le singe et le chat en particulier, peuvent contracter des accidents syphilitiques de différentes formes, soit primitifs, soit consécutifs.
2° Les muqueuses des animaux ne semblent pas être bien favorables au développement de la plupart de ces symptômes.
3° Cependant le chancre et le pseudo-chancre se développent sur ces muqueuses.
4° J'ai constaté sur la lèvre inférieure d'une chatte un gros tubercule tardif qui s'est reproduit trois fois, exactement à la même place, et qui s'est ulcéré chaque fois. A l'époque de chacune de ces reproductions," la chatLe était grosse, et a mis bas ensuite des petits qui n'ont vécu que quelques jours.
5° Les symptômes primitifs du singe et du chat sont le chancre et le pseudochancre.
6° J'ignore si les animaux sont susceptibles d'éviter la blenuorrhagie syphilitique.
7° J'ai entrevu la roséole sur le singe et le chat.
(1) Aujourd'hui 10 juin 18(5'), date de la publication de mon Mémoire, cette alopécie ràcidivaire dure depuis trois mois, et a pris la plus grande extension.
8° Les poils des animaux sont un obstacle à la vérification do ce symptôme : il doit exister bien plus fréquemment qu'il n'est possible de le constater.
.9° Les croûtes acnéiquos disséminées constituent un symptôme commun et persistant chez les animaux.
10° Elles offrent chez le singe, le chat et le lapin, les mômes caractères que chez l'homme, à cette différence près que, bornées au cuir chevelu et à quelques régions pileuses de l'homme, elles se généralisent sur le corps des animaux.
•11° L'alopécie estime lésion ou un symptôme à peine équivoque de syphilis chez le singe et le chat.
12° Les plaques muqueuses et l'onyxis sont une manifestation incontestable de syphilis animale.
13° Il est vraisemblable que les animaux sont sujets aux douleurs rhumatoïdes; car sous l'influence de la syphilis, ils deviennent souvent très-frileux et quelquefois même les mouvements de leurs membres sont interceptés.
14° L'endolorissement de la peau et spécialement des bulbes pileux devient manifeste dans certains cas dé syphilis chez les animaux.
•15° L'acné circonscrite, la syphilide végétante, les gommes et les tubercules de la peau ont été plusieurs fois observés chez le chat.
16° Cet animal peut éprouver des douleurs ostéocopes et présenter des adénites constitutionnelles tardives.
•17° Le chat, qui est le sujet de cet écrit a porté une tumeur abdominale, de nature indubitablement syphilitique.
•18° La périostose et même l'exostose ont été constatées chez le chat.
19° Une chatte syphilitique a mis bas des petits entachés de syphilis, puis elle est devenue stérile.
20° Les singes ne résistent pas assez aux rigueurs de notre climat pour qu'il ait été possible de rien observer de semblable chez les femelles et les petits de ces animaux exotiques.
21° Après avoir présenté un engorgement des reins, mon chat est devenu hydropique (ascite).
22° De tant de symptômes primitifs, secondaires, tertiaires et même quartenaires, pourrait-on dire, il n'en est peut-être pas un seul qui ne puisse spontanément disparaître. Chacun d'eux offre son commencement, sa durée et sa terminaison : ce ne sont pas des incidents, c'est une évolution naturelle qui s'accomplit. Ils ne sont pas arrêtés, mais ils cessent. La maladie ellemême a, comme ses diverses manifestations, un commencement, un milieu et une fin.
23° Quand un organe affecté a cessé de l'être et qu'un symptôme local disparaît ainsi spontanément, ce n'est pas que le molimen morbifique soit sûrement épuisé. C'est presque toujours parce que l'organe ne peut plus suffire aux exigences du virus : un autre organe est dès lors menacé d'avoir à payer son tribut à la maladie. Heureux le sujet dont l'organe, consécutivement menacé ou atteint à son tour, est plus résistant ou moins essentiel à la vie.
24° Chez l'homme on observe à cet égard moins de régularité et d'harmonie que chez les animaux. Les habitudes, les passions, les remèdes prétendus, les médications réelles, toutes les conditions sociales, en un mot, sont des causes ' très-efficaces de perturbation. La nature déchoit de ses droits quand les empiétements de la civilisation augmentent.
2o° Enfin la loi de balancement organique et celle des substitutions fonctionnelles ont leur analogue dans la loi, encore obscure, des métastases, et d'autant plus manifeste pourtant en pathologie syphilitique que les influences so-
ciales et les médications sont moins intervenues. Dans les œuvres de la nature, la variété infinie des ornements couvre une charpente toujours la même.
Je demande qu'il me soit permis de terminer ce Mémoire par une considération :
La syphilis des animaux est une mine dont on ne connaît pas encore les principaux filons, mais dont il est possible d'extraire des matériaux utiles, nonseulement pour agrandir le domaine de la pathologie générale et de la médecine comparée, mais encore pour répandre directement le jour sur certains sujets de médecine humaine.
Cette question est donc digne de l'attention des médecins et des encouragements de l'Académie.