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LECTURE FAITE A L'ACADÉMIE DE MÉDECINE LE 7 SEPTEMBRE 18G

Vers les dernières années du xv° siècle, le roi de France, Charles VIII, pensait avoir des droits sur le royaume de Naples contre Ferdinand d'Arragon. Pour les faire valoir, il franchit les Alpes, au mois d'août de l'année 1494, conduisant une vaillante armée; — les armées françaises ont toujours été vaillantes. — Six mois plus tard, le 21 février 1495, il était sous les murs de Naples. Aujourd'hui on y arriverait plus vite, car on a tout perfectionné. Nos faits d'armes furent pleins d'éclat, mais le but de l'expédition n'a pas été atteint. Les soldats rentrèrent en France couverts de gloire... et de pustules.

Ce fut effectivement pendant cette guerre, sous les murs même de Naples, que la syphilis se montra pour la première fois parmi les Italiens et les Français. Dans le principe, elle était insidieuse, discrète ; bientôt elle redoubla ses coups, les multiplia et se répandit avec malignité en Italie, puis dans diverses contrées.

Jusqu'alors aucun mal semblable n'avait été signalé en Europe. Marcel (de dîmes) qui, le premier, en parle d'une façon auLhentique, semble craindre de n'être pas cru sur parole, il affirme comme par serment ce qu'il a observé. Qu'a-t-il vu ? Où et quand Y 11 a vu dans les campements du capitaine Navarre, en l'an 1495, des soldats milanais ou vénitiens affligés de pustules à la face et par tout le corps. Ces pustules commençaient d'ordinaire sur le prépuce et sur le gland. De la contagion, pas un mot ; rien non plus des rapports sexuels à titre d'antécédents; Marcel se borne à faire intervenir, à titre de cause, une influence céleste {ex influxu cœlesti). Ce que Marcel exprimait en mauvais latin, c'était l'opinion commune des savants de l'époque.

Plus tard le chantre de la syphilis l'arépété en son beau langage: contemplator et hanc cujus cœlestis origo est, ce n'est pas Vénus, mais Apollon courroucé qui inflige au berger Syphile la maladie qui a retenu son nom. L'amour ne remplit aucun rôle dans le poème de Fracastor, si ce n'est sous la plume et dans la bouche des étymologisles aux abois.

L'Italie jouissait alors des clartés de la renaissance; elle possédait des médecins instruits, des savants illustres ; pas un n'avait entendu parler de cette maladie étrange et affreuse qui naissait sans autre cause qu'une émanation céleste sur la verge et qui, de ce foyer, se répandait par tout le corps.

Ainsi, de nos jours encore, des médecins qui passent, à bon droit, pour habiles, soutiennent à rencontre des révélations de Jenner et des enseignements de l'expérience, que la vaccine naît d'elle-même, sponte sua {ex uno influxu cœlesti) sur le gland..., je veux dire sur le pis des vaches laitières. Sur elles exclusivement; exclusivement sur le pis, sans qu'une main inoculatrice, par cas fortuit, l'y ait portée! Les objets sont analogues, la conception est identique. La pensée humaine a-t-ellc donc été jetée dans un seul moule que les siècles n'ont pu briser?

On explique diversement cette inauguration de la syphilis en Europe. Quatre

versions principales se disputent le meilleur rang ; en voici le sommaire dans un ordre purement didactique :

•1° La syphilis du xv° siècle, c'était la morve ayant atteint épidémiquement un grand nombre d'hommes assemblés.

2° C'était, soit une recrudescence d'une maladie connue, soit un mélange d'anciennes maladies, telles que la lèpre du moyen âge, ou la maladie de Job ; c'était môme le typhus judaïque, autrement dit la peste des Marranes.

3° Elle serait née d'elle-même en Italie vers la fin du xv° siècle.

4° Enfin la syphilis est (L'origine américaine.

On me saura gré do passer sous silence des assertions imaginaires ou ridicules, même abritées sous des noms respectables et dont la seule nomenclature est fastidieuse. L'assertion de Fallope, qui attribue la production de la syphilis à l'empoisonnement de l'eau de puits, ou à du plâtre mêlé dans le pain ; — celle de Cœsalpinus qui met en cause du vin infecté par du sang de lépreux; — ici, Jean Lindcr fait naître lcjnal d'une hideuse sodomie, exercée entre l'homme et de gros singes qui sont, d'après lui, les satyres des anciens; — là, Martin Lester lui donne pour origine l'usage alimentaire de la chair d'iguane, d'après une observation inexactement rapportée d'Oviedo et de Jean de Laët; — ailleurs, c'est l'empirique Fioravanti, dont le nom rappelle un visqueux parfum d'orviétan qui, dans un livre intitulé, bien à propos, capricci medicinali, raconte des repas de chair humaine pour expliquer la naissance de la vérole ; — l'illustre François Bacon, Bacon de Vcrulam, n'a pas craint de donner son assentiment à cette extravagante version. Il s'est ainsi justement attiré un blâme que Ciceron exprime en ces termes : Nihil tam absurde dici potest, quod non dictum sit ab aliquo philosophorum. Jetons un voile sur ces désordres de l'imagination, et un coup d'œil sur les quatre prétentions sérieusement discutables.

lr0 Opinion. — La syphilis provient de la morve.

Telle est l'opinion qui se présente didactiquement la première. Van Helmont s'en est fait le messie; MM. Ricord et Beau en sont devenus les apôtres, mais non pas à dire vrai des apôtres très-fervents. En quoi consiste la preuve de Van Helmont ? uniquement dans le rêve d'un saint laïque qui aurait vu en songe un cheval (jumentum) dont les parties étaient ulcérées par le farcin. Van Helmont a sans doute inventé cette fable pour faire accepter une conjecture qui lui souriait : il entrait par là dans les goûts mystiques de son époque ; peut-être aussi que Van Helmont avait observé la maladie du coït ou l'exanthème coïtal. Je n'aurais pas mentionné même cette singulière vision, si elle n'avait trouvé un jour le patronage puissant de M. Ricord, et ensuite le suffrage empressé de Beau. M. Ricord, plus scientifique et plus sérieux que Van Helmont, trouve une si parfaite ressemblance entre la syphilis et la morve que, sans prendre un parti arrêté, il marque clairement ses tendances à se rapprocher de Van Helmont. S'il n'affirme pas catégoriquement que la syphilis provienne de la morve, il conjecture au moins que quelque levain de morve a pu jouer par son intervention ou son mélange un rôle important dans la symptomatologie lugubre de la syphilis au xv° siècle. Il croit, ce qui est fort possible, avoir pris lui-même, dans les débuts de sa pratique nosocomiale, des morveux qui ont succombé pour des syphilitiques. Une semblable déclaration ne peut qu'honorer le praticien. Quant au très-regrettable Beau, il s'imagine avoir prouvé par un document emprunté à l'hippiatre Lafosso que la morve des chevaux aurait paru pour la première fois au siège de Naples, et il conclut, d'un bond, que la syphilis de Naples était la morve. Mais la logique, pas plus que la nature,

n'aime les bonds, non amat saltus. Au reste, il suffit pour faire crouler celte conclusion, d'en ruiner, les prémisses.

Or, on soutient par d'excellents motifs que la morve a été décrite par Végèce au iv° siècle de notre ère, et par Absyrte au vii° siècle. De plus, les descriptions de la syphilis que nous ont laissées les écrivains des xvu et xvi° siècles, ne s'écartent guère que par l'intensité des symptômes de ce que l'on observe aujourd'hui, et ne s'adaptent aucunement à la morve. Ajouterai-je que cette dernière maladie ne trappe sur notre espèce que des coups heureusement rares, clairsemés, mais aussi plus prompts, plus surs, plus terribles, que n'a jamais fait la syphilis au temps le plus néfaste de son histoire, varius, sed tutius, citius, injucundius.

On ne connaît malheureusement que trop, par des exemples modernes, le tableau de la morve transmise à l'homme ; le diagnostic différentiel de cette maladie et de la syphilis est parfaitement établi, sans qu'il soit même besoin de faire intervenir l'apophthegme naturam morborum ostendunt curationes. Que la morve passe du cheval à l'homme ou de l'homme au cheval, quelles que soient ses transmigrations, on la retrouve, comme la syphilis, toujours une, toujours identique à elle-même et plus ou moins nettement caractérisée.

Et, en effet, voici une argumentation qui emportera les dernières, les plus opiniâtres résistances. Le cheval est le terrain prédestiné de la morve ; c'est là qu'elle naît, qu'elle s'accroît, qu'elle vit, là qu'elle se développe, s'entretient, se conserve. Là encore qu'elle retrouve sa vigueur primitive après s'être abâtardie sur un terrain qui ne lui convenait pas. Exemple : la morve transplantée sur le chien y est si peu vivace qu'on la méconnaît d'abord ; mais si on la reporte sur le cheval, on ne tarde pas à la voir se ranimer. N'avons-nous pas encore recours, dans des cas douteux, chez l'homme, à l'inoculation faite au cheval, comme pierre de touche?

Si la syphilis était une morve dépaysée par sa transmission à l'homme, est-ce que, rendue au cheval, elle n'y reprendrait pas bientôt ses allures décidées, ses caractères indisputables? Or cela n'a pas lieu ; il y a plus, c'est qu'on nie, quoique à tort, la transportabilité de la syphilis aux chevaux. Et, en effet, les symptômes y sont effacés, et surtout ils ne prennent jamais la physionomie saisissante de la morve.

Mais, telle est la bizarrerie de l'entendement humain, que ce sont les partisans de l'origine morveuse de la syphilis qui contestent la transmissibilité de cette maladie aux chevaux. Un premier égarement entraîne l'homme dans un abîme d'incertitudes et de contradictions.

Du reste, à quoi bon tant de longueurs ? pourquoi cette lente discussion ? Dire ceci serait assez : Donne-t-on 1* morve au cheval par l'inoculation de la syphilis? Non. Donnerait-on la syphilis à l'homme par l'inoculation de la morve? Non plus, mais la morve, de funestes exemples l'ont trop prouvé. La syphilis ne se transforme jamais en morve ; la morve ne devient jamais la syphilis. Une barrière épaisse les écarte. Hé bien ! alors... La cause est entendue. La séparation est prononcée entre la syphilis et la morve.

Ie Opinion. — La syphilis na été au xv° siècle que la recrudescence, Vépiclémification, d'une maladie préexistante.

Il est vrai qu'on a indiqué, comme appartenant à la syphilis, des symptômes d'autres maladies de l'époque, de la lèpre tuberculeuse en particulier, qui commençait à disparaîtrede l'Occident. Cette manière de voir, héritage du xvi°siècle, était échue à Michel Cullerier, le fondateur de la dynastie de ce nom, qui fut

glorieuse, et à Lagneau qui revil dans un fils dont naguère les échos de cette enceinte réfléchissaient le nom ; Cullerier et Lagneau avaient pour auxiliaires naturels la plupart des fauteurs du système physiologique.

Toutefois cette opinion implique la méconnaissance des attributs les plus distincts de la syphilis. Ses partisans supposent qu'avant lexv0 siècle les médecins n'avaient pas su rattacher entre elles les diverses manifestations de la syphilis pour en constituer un tout, une entité, une individualité morbide. 11 est possible, cela est même vraisemblable, que quelques symptômes de la syphilis aient été méconnus ou rapportés à d'autres maladies et vice versa. Mais, de ce que chaque chose n'avait pas été observée ou mise à sa place, on n'est pas en droit de conclure que rien ne Pavait été. Autrement il faudrait admettre que les Sauvages d'Amérique étaient plus clairvoyants que nos prédécesseurs là-dessus, car ils connaissaient non pas seulement les symptômes mais encore l'ensemble de la maladie. J'en résumerai les preuves tout à l'heure.

Ayant examiné avec soin la plupart des documents allégués parles partisans de l'origine ancienne, je n'ai trouvé que des textes apocryphes ou relatifs à des symptômes, soit de la lèpre, soit d'autres maladies bien distinctes. L'erreur des savants bibliophiles est d'autant plus excusable que nous voyons de nos jours, en France comme aux colonies, des médecins prendre des cas de lèpre pour des exemples de syphilis. Si ceux-là se trompent, sous les yeux desquels est constamment ouvert le livre de la nature, à plus forte raison peuvent-ils s'égarer ces bénédictins méritants qui s'absorbent dans le défrichement des plus vieux papiers.

Dom Galmet a composé une dissertation érudite dans le but de rattacher à la syphilis la maladie de Job. Cette maladie étant la lèpre [tanquam leprosum, dit Etai), et la lèpre étant, d'après Calmet, la syphilis, sa conclusion paraît exacte; mais, sans nier que la maladie de Job n'ait été la lèpre, ce qui ne manque pas de vraisemblance, n'est-il pas facile de marquer la distance qui sépare la lèpre de la syphilis? Dom Calmet, dans son cloître, ne connaissait, heureusement pour lui, ni l'une ni l'autre des deux maladies ; c'est pourquoi il s'égare dans une interprétation confuse des symptômes. Il voit la vérole partout où il y a des pustules, des ulcères, des douleurs. Son Mémoire n'est guère plus qu'une curiosité littéraire, n'est plus guère qu'une curiosité bibliographique. La symptomatologie différentielle de la syphilis et des maladies avec lesquelles on l'a confondue suffit donc pour faire justice de l'opinion des écrivains qui prétendent que la syphilis a régné dans l'antiquité.

Une considération dernière, déduite de l'analogie : Des médecins instruits soutiennent que le choléra, dont notre siècle a éprouvé plusieurs épidémies, n'est pas une maladie nouvelle en Europe. Ils se fondent sur l'ancienneté de son nom et sur la coexistence antécédente de la plupart de ses symptômes. Mais ce nom et cet ensemble de symptômes s'appliquaient à toute autre chose qu'à l'entité morbide qui constitue le choléra avec sa cause spéciale, le choléra indien, épidémique, contagieux. Ce n'est pas que je nie qu'à aucune époque reculée ce terrible voyageur n'ait, sous un nom quelconque, visité nos contrées. Je n'en sais rien ! Ainsi en est-il de la syphilis à propos de ses manifestations. Des symptômes épars, sans ralliement, sans bannière spécifique, sans unité, ne sauraient constituer cette maladie.

3e Ctinion. — La syphilis serait née en Europe au xv° siècle, spontanément, ex uno influxu cœlesti.

Cette thèse de Marcel et de Fracastor a été soutenue sous une autre forme

par Sanchez dans une brochure célèbre, par plusieurs Allemands, et quelques Français. Mais il n'est pas d'autre exemple d'une maladie semblable, d'uno maladie virulente qui, née de cette manière, se soit ainsi perpétuée. D'où vient que des réapparitions do ce genre n'ont pas lieu? Pourquoi encore cette maladie ne naît-olle plus tous les jours, ou au moins quelquefois, spontanément?

On médira: il faut bien qu'elle ait pris naissance un jour, qu'elle se soit montrée pour la première fois quelque part ! Pourquoi ne serait-ce pas en Italie aussi bien qu'ailleurs, au xv° siècle que dans un autre temps? Je réponds à cela: que c'est le mystère de toute la création; les plantes, les animaux, l'homme lui-même sont sortis du néant ou du chaos une fois. Est-ce à dire qu'ils naissent tous les jours, et sans cause, tous les jours spontanément? La question n'est donc pas où on la place; il ne s'agit pas de savoir ce qui a pu ou aurait pu être, mais il importe d'établir catégoriquement ce qui a dû être, ce qui a été, ce qui est.

Or voici un argument péremptoire : toutes les fois que la maladie vénérienne s'est trouvée nouvellement importée dans un pays, elle y a levé avec une intensité qui rappelle l'épidémie du xv° siècle. Les historiens, les voyageurs, les médecins sont unanimes sur ce point; lisez Guichardin, Thevet, Gook, etc. S'il était vrai qu'elle fut née sans importation parmi nous, c'est donc nous qui l'aurions transportée en Amérique. Alors elle aurait dû s'y montrer bientôt conséquente avec elle-même par sa gravité; — mais non, elle se trouvait en Amérique, très-répandue, et très-adoucie, comme une maladie qui était chez elle, une maladie que l'âge et l'habitude avait rendue moins active, plus familière, moins intraitable. Les preuves de cette assertion surabondent. Ainsi, partout où elle apparaît pour la première fois (non pas elle seulement, cela s'applique à toutes les maladies virulentes) elle traite les habitants avec rigueur. En Italie, au xve siècle, elle est violente, parfois implacable, au point que M. Ricord, qui la connaît bien, l'assimile à la morve; mais elle ne prend jamais en Amérique ces attributs terribles qui là-bas sont d'abord devenus le cortège de sa sœur cadette la variole. Elle n'est donc pas originaire d'Europe. Nous avons fait échange de véroles avec l'Amérique. Après en avoir rapporté la grosse, nous y avons transporté la petite. Pourquoi faut-il, hélas! que nous les ayons, et pour longtemps encore, toutes les deux.

Telle est la puissance d'une conviction forte, d'une conviction qui s'appuie sur l'observation et sur la logique qu'avant même d'avoir indiqué tous nos arguments, nous avons presque achevé la preuve de l'origine américaine de la syphilis. Dorénavant, en effet, tous les chemins vont paraître se fermer devant cette étrangère, elle n'aura plus d'autre chemin que l'Atlantique pour nous venir, ou bien nous ne l'aurions pas.

4e Opinion. — Importation américaine.

Cette dernière opinion, tant de fois abandonnée, puis reprise, est une vraie vérité, une vérité proscrite. C'est pour la défendre que j'ai pris la plume. La syphilis nous vient d'Amérique. La mode n'est plus de le croire, mais elle reviendra. A l'heure qu'il est, au lieu d'une démonstration développée qui demanderait du temps et tomberait peut-être même dans le superflu, il nous suffira de présenter le sommaire de nos arguments.

Nous avons trois ordres de preuves : preuves historiques, preuves nosologiques, preuves philologiques.

Les preuves historiques enseignent ce qui s'est passé et comment cela s'est passé ; les preuves nosologiqucs établissent que les choses n'ont pu se passer

autrement; les preuves philologiques enfin se déduisent des noms que la maladio et ses symptômes avaient en Amérique et de ceux qui ensuite leur ont été donnés en Europe.

Preuves historiques :

On semble ne pas se douter que vers la fin du xv° siècle la lues fit des victimes en Espagne avant d'éclater et de sévir en Italie. Pas n'a suffi de torturer dos textes, do brouiller des dates et de contester le témoignage des plus véridiques historiens, pour controuver des traces de la lues dans l'antiquité, mais encore a-t-il fallu en méconnaître les symptômes, confondre ensemble diverses unités morbides et ignorer comment se comportent dans leur propagation les maladies virulentes. La plupart de ceux qui, de notre temps, ont défendu l'antiquité de la syphilis sont les mêmes qui en ont contesté l'existence comme unité pathologique. Ils en ont nié l'existence pour en combattre la spécificité et justifier ainsi la proscription du traitement mercuriel. Ceux-là ont donc lu l'histoire et observé les malades à travers le prisme trompeur d'un système. Mais la vérité n'a pas besoin de tant de détours ni d'atours pour paraître ; ses allures sont plus simples et plus franches; elle brille d'elle-même. Avant la découverte de l'Amérique, la syphilis y était l'objet d'un culte; on y célébrait ses fôles et ses anniversaires. Les guerriers tenaient à honneur d'avoir affronté le virus, comme les nôtres se glorifient de leurs blessures. Ils prouvaient sans doute ainsi leur vigueur et obtenaient la prérogative d'être plus ou moins complètement prémunis contre de nouvelles atteintes de cet agent redoutable.

Nous avons le témoignage d'Oviedo. Qu'était-ce qu'Oviedo? Oviedo était page de Ferdinand, en 1493, lorsque l'Amérique fut découverte et que Colomb au retour de son premier voyage vint à Barcelone où était la Cour d'Espagne. Oviedo fut nommé plus tard gouverneur général des terres nouvellement découvertes. 11 a mis au jour d'abord une histoire sommaire des Indes occidentales; il a écrit ensuite une histoire générale des Indes restée inédite jusqu'au milieu du xix° siècle. Les annalistes, les historiens, les géographes, les naturalistes, considèrent Oviedo comme un homme grave; ses témoignages sont calmes, désintéressés, posthumes la plupart. Il nous apprend que la maladie nouvelle existait en Amérique avant la conquête des Espagnols ; les détails qu'il fournit sont catégoriques, exacts. Il ne peut pas les avoir inventés puisque quelques années à peine se sont écoulées depuis que les progrès de la science les ont fait bien connaître et vérifier. Je donne la traduction, aussi littérale que peu littéraire, de quelques passages d'Oviedo :

« Plusieurs fois, en Italie, j'ai ri en entendant les Italiens parler du mal français, et les Français du mal de Naples ; car, en vérité, ils auraient eu raison les uns et les autres,

s'ils l'avaient appelé le mal des Indes Colomb revint en Espagne en 149G (1). Peu de

mois après son arrivée, on commença à remarquer cette maladie entre quelques courtisans; mais, dans le principe, ce mal existait principalement entre les personnes de basse

classe , ensuite il s'étendit parmi les grands La surprise et l'effroi que cette

maladie causa furent grands, parce que c'était une maladie contagieuse et terrible à laquelle plusieurs succombaient. Comme cette maladie était nouvelle, les médecins ne la comprirent pas, et ne surent donner des conseils d'après leur expérience. Ce fut alors que le grand capitaine Gonzalès Fernando de Cordova fut envoyé en Italie avec une grande et belle armée, par ordre du roi catholique, et en qualité de capitaine-général, pour porter secours au roi Fernando de Naples, deuxième du nom, contre le roi Charles de France. Quelquas soldats espagnols étaient attaqués de cette maladie, qui, par l'intermédiaire de femmes de mauvaises mœurs, se communiqua aux Italiens et aux Français. Comme ce

(1) Je prends le fait et je respecte cette date à propos de laquelle il me semble y avoir clairement erreur d'après ce que dit ensuite Oviedo.

terrible fléau n'avait jamais été vu ni par les uns ni par les autres, les Français commencèrent à l'appeler le mal de Naples, croyant qu'il était propre à ce royaume; et les Napolitains, pensant que cette maladie était venue avec les Français, l'appelèrent le mal français. C'est ainsi que cette maladie a été appelée depuis dans toute l'Italie, parce que jusqu'à ce que le roi Charles y vînt, on n'avait vu un semblable fléau dans ces régions. Mais la vérité est que cette île de Haïti ou Hispaniola a transmis cette maladie à l'Europe, comme il a été déjà dit : elle est là très-commune entre les Indiens Elle fut

transférée en Espagne, et de la aux autres parties du monde.

« Entre les Indiens elle n'est pas si forte ni si contagieuse qu'en Espagne.

« Il est avéré que ce mal est contagieux et qu'il se communique de plusieurs manières. Ainsi, si quelqu'un bien portant se sert des linges de celui qui est en proie à cette maladie, s'il boit et mange dans sa compagnie , à plus forte raison s'il commet l'excès

charnel avec une femme atteinte de ce mal, ou si une femme a des rapports avec un homme lui-même malade.

« Peu de chrétiens ont échappé à ce mal qui ont eu commerce charnel avec les femmes indigènes de cette race des Indes, parce que, pour vrai dire, c'est le fléau de cette terre, aussi commun aux Indiens et aux Indiennes, que d'autres infirmités sont communes à d'autres régions. »

La syphilis est donc une maladie des Indes occidentales, qui était faible chez les Indiens dans un pays chaud, parce qu'elle y était commune et depuis longtemps répandue, mais qui sévit bientôt avec rigueur sur les Européens, comme font les maladies contagieuses qui envahissent un nouveau pays. Ce sont les Espagnols qui Font éprouvée les premiers en Europe.

Le témoignage si précis, si formel d'Oviedo embarrassait les adversaires de l'origine américaine. Pour le détruire ou le récuser ils ont imaginé de dénaturer le caractère du narrateur; ils ont créé un Oviedo de fantaisie. Cet annaliste intelligent, intègre, désintéressé est devenu sous leur plume un lâche imposteur. N'a-t-il pas, disent-ils, participé à toutes les injustices, trempé dans toutes les exactions des Espagnols contre les Indiens. Il a dû ressentir le besoin de justifier tant de sévices et d'en faire retomber l'opprobre sur les Indiens euxmêmes. C'est pourquoi il les a injustement accusés d'avoir transmis à l'Europe une maladie affreuse. Les motifs d'Oviedo, en effet, ne paraissent pas douteux. Lisez, si vous voulez vous convaincre de sa noire hypocrisie et de son imposture, les amplifications des Desruelles, des Jourdan, des Richond, des Brus, etc. Elles ont certes défrayé et défrayent encore la veine intarissable des copistes.

Oui, voilà une argumentation de la plus haute portée et qui valait assurément la peine qu'on faussât, comme si les Indiens en avaient pu mais, comme si c'étaient eux qui sont venus au-devant des Espagnols! comme si les misérables femmes indiennes n'avaient pas subi plutôt que recherché les caresses des envahisseurs. L'intérêt des Espagnols n'était-il pas au contraire de cacher qu'ils avaient transporté en Europe une peste indienne, ne fut-ce que pour ne pas intercepter le courant commercial qui commençait à s'établir entre l'Europe et les terres nouvellement découvertes. Est-ce que les Anglais après avoir maltraité à leur manière d'autres Indiens se sont avisés, pour justifier des rigueurs inhumaines, d'en rejeter l'odieux sur les victimes en leur imputant le tort d'avoir transmis le choléra à l'Europe.

Au lieu donc de récuser le témoignage d'Oviedo, récusons ses récusateurs.

Après Oviedo nous ne ferons que rappeler l'opinion d'André Thevet et le récit de Roderic Dias.

André Thevet était Historiographe de France auxvi0 siècle. Il avait accompli de nombreux voyages notamment en Amérique. Son livre de la cosmographie universelle est généralement cité à l'appui de l'origine américaine de la syphilis. Il existe en outre à la Bibliothèque nationale un vaste in-folio manuscrit

d'André Thevet, intitulé le grand insulaire. Le titre fait deviner qu'il s'agit des îles Antilles. Thevet donne certains détails sur la maladio en Amérique qu'on ne retrouve dans aucun écrit médical de l'époque, parce qucpeut-ôlre ces détails n'ont pas été considérés comme le produit d'une observation régulière et compétente. Et pourtant leur vérité est mise hors de cause par les découvertes faites récemment dans la syphilistique.

Voici un fait curieux raconté dans le grand insulaire : Pendant la guerre de Naples, dont nous parlions au commencement de ce travail, un capitaine espagnol nommé Mendozc donna la maladie à la femme d'un seigneur napolitain, laquelle y fit participer son mari. Ils furent, en Italie, les deux premiers personnages atteints. Cette mésaventure jota l'émotion et la terreur dans la haute société de Naples. Les victimes élaient du moins l'objet d'un sentiment vif de curiosité et de commisération. On en parla beaucoup, surtout parce qu'il s'agissait de personnes notables et d'un mal inconnu, nouveau. « Cette maladie, dit Thevet, fut longuement consultée par les médecins du pays. Le Cardinal d'Amboise qui lors était à la ville de Naples, pour les affaires de France, voulut avoir le pourtraitdu gentilhomme pour un mémorial perpétuel, et le fit mettre dans la gallerie de la maison qu'il fit faire au Gaillon, pays de Normandie. »

Alors on espérait que la maladie nouvelle ne s'installerait pas définitivement en Europe et on voulait en conserver le souvenir; mais aujourd'hui que le fameux pourtrait s'est perdu, on le remplacerait aisément; au moins il n'y aura pas contestation là-dessus.

Roderic Dias était de Baesa, petite ville d'Andalousie; il s'y trouvait lorsqu'arrivèrent dans ce pays plusieurs compagnons du premier voyage de Colomb, quelques-uns avaient la maladie des buos, c'est-à-dire la syphilis. Dias luimême leur a donné des soins; il l'affirme; son témoignage paraît sincère, véridique. Il rapporte que des blanchisseuses contractèrent cette maladie en nettoyant le linge (vestimenta) des malades. Elles auraient pu mieux la prendre autrement. Ces malades inspiraient un sentiment d'effroi mélangé de curiosité. Il leur poussait sur le front des pustules d'un rouge sombre que les enfants, âge sans pitié ! imitaient assez bien pour intriguer et alarmer les passants, en se collant sur le visage des bourgeons violâtres de choux. Cette espièglerie fit répandre une rumeur dont Dias s'est constitué le complaisant organe, à savoir que les choux eux-mêmes devenaient malades. La simplicité de Dias ne doit rien lui ôter de notre estime et de notre confiance, au contraire elle prouve sa bonne foi. Il s'agissait d'un mal inconnu, nouveau, qui venait de loin. Le vrai pouvait n'être pas vraisemblable. Qui de nous d'ailleurs oserait se vanter de n'avoir jamais admis ou propagé autre chose que la vérité? Au surplus n'avonsnous pas entendu parler ici même, dans cette enceinte, de la transmission de l'oïdium de la vigne à l'homme. C'est la contre-partie moderne de l'assertion de Roderic Dias.

On prétend qu'il n'est pas historiquement possible que des compagnons de Christophe Colomb se soient trouvés sous les murs de Naples lorsque la syphilis y éclata. Cette question chronologique n'est pas facile à résoudre; j'ai fait des recherches et j'ai trouvé que le 6 mars 1493 Colomb entrait dans le Tage et que le 13 il arrivait à Barcelone. Ces dates concordent avec celles qui ont été données par Astruc et parle savant bibliophile Jacob. Or ce fut précisément dans cette ville et pendant la même année que le mai éclata. Les témoignages de Benivenius de Fulgose et de Roderic Dias coïncident exactement sur ce point. M. Ricord a caractérisé cette date célèbre du nom expressif et piquant de 93 de la vérole.

Et, à co propos, qu'on nous épargne lo reproche immérité de braver les bienséances académiques par l'emploi trop fréquent du mot vérole. Plus qu'aucun autre ce terme est significatif; il tient à notre vieux langage; quant à moi c'est l'histoire que je raconte, n'est-elle pas aussi bien dans los mots que dans les choses?

Plus tard le grand capitaino Gonzalvo de Cordoue, chante parFlorian, conduit line armée espagnole en Italie où la maladie ne Larda pas à se répandre parmi les Napolitains et les Français. Ces deux peuples s'en attribuèrent respectivement l'origine, mais pas un écrivain espagnol, à ma connaissance, ne s'avisa do mettre alors en cause soit les NapoliLains, soit les Français. Comment douter que la maladie et les hommes qui étaient à Barcelone en 1493 n'aient pu se trouver à Naples deux années plus tard? La manière dont se transmet la syphilis, sa longue incubation, la lenteur de ses progrès, en un mot sa chronicité expliquent pourquoi sa première invasion ne paraît pas avoir fait suite immédiatement à l'entrée des Espagnols en Italie, et pourquoi les Napolitains et les Français ne songèrent pas d'abord à rendre les Espagnols responsables tout en s'accusant réciproquement. Ensuite ces divers peuples répandirent par leurs relations et leurs voyages la syphilis dans le monde entier.

On est donc autorisé à conclure métaphoriquement et géométriquement à la fois que la syphilis historique a son centre à Hispanolia (Saint-Domingue), ses rayonnements successifs en Espagne, en Italie et en France, et sa circonférence dans tout l'univers. « Dans cette île espagnole, écrivait Gomara en parlant de Saint-Domingue, tous les habitants sont atteints de la vérole. »

Le professeur Padilla nous apprend qu'au Mexique, avant la conquête, on faisait usage, contre cette maladie, de poudre de cuivre à l'extérieur et de préparations d'or à l'intérieur. Gervais Ucay et Chrétien qui ont préconisé les composés de ce dernier métal ne sont donc pas les premiers en date. Kunckel, avec ses drogues cuivriques, se trouve lui-même distancé. J'utilise à présent contre la blennorrhagie un breuvage agréable et peu coûteux dont de vieux documents mexicains m'ont enseigné la composition.

Tels sont les modestes renseignements que j'ai pu recueillir, glaner, après la riche moisson d'Astruc, dont le traité de mohbis venereis a été nommé l'Iliade de la vérole. Astruc, le savant, le consciencieux Astruc, qui, dans sa loyauté surprise a, le premier, rendu publics les prétendus statuts de la reine Jeanne, lesquels si souvent ont été retournés con tre lui !

Ici vient naturellement sous ma plume le tribut de ma gratitude envers M. Ferdinand Denis, administrateur de la Bibliothèque Sainte-Geneviève, dont les savantes indications m'ont éclairé dans ces recherches.

Preuves nosologiques :

Nous les avons indiquées. Elles ont trait à un caractère constant des maladies à virus : celles-ci prennent peu de temps après leur invasion dans un pays une grande intensité; elles s'adoucissent graduellement par la suite et en raison directe, toutes choses égales, de l'intervalle qui s'est écoulé. Far exemple la scarlatine et la rougeole sont moins graves aujourd'hui parmi nous qu'elles n'étaient autrefois. Ainsi celte maladie des Indes se trouvait fort bénigne chez les sauvages où elle régnait de temps immémorial et s'était disséminée à la faveur de la promiscuité des sexes. Oviedo et Thevet l'expriment formellement, la débauche et l'âge avaient usé le virus en le répandant.

Cette considération seule aurait dû arrêter ceux qui, dans leur présomptueuse ardeur de parler au nom de la Providence, ont imaginé que la vérole avait été envoyée ici bas pour nous châtier à cause de nos dérèglements. Est-ce que ces

moralistes marrons voudraient infliger à des innocents et par exemple à de pauvres petits nouveau-nés un châtiment originel?

Los Européens, à leur tour, sont d'abord cruellement éprouvés ; mais il vient une époque où la syphilis a tellement adouci ses rigueurs qu'on se berce de l'espoir do son épuisement définitif. Des médecins philanthropes mais abusés ont mémo fixé la date de sa disparition. L'événement n'a pas justifié leur pronosLic avantageux.

La syphilis est bien l'incarnation et l'image très-fidèle de toutes les autres maladies virulentes.

Preuves philologiques :

Nous n'y insisterons pas; deux considérations seulement: 1° j'ai feuilleté le Dictionnaire caraïbe du révérend Raymond Breton et j'y ai trouvé une foule de mots pour représenter la syphilis, ses symptômes, ses traces, ses dégâts, son unité, et pas un seul pour exprimer les caractères des maladies que nous avons portées en Amérique. L'abbé Brasseur de Beaubourg et le professeur Padilla ont fait des remarques semblables ou analogues au Mexique et à Guatemala. 2° Les noms modernes de la syphilis sont significatifs ; chaque peuple lui a donné le nom du peuple dont il croyait la tenir. Les Français l'ont appelé le mal de Naples ; les Italiens, les Allemands et les Anglais le mal français; les Portugais l'ont nommée le mal castillan ; les Chinois et les Japonais le mal portugais: les Polonais le mal allemand et les Russes le mal polonais, etc.; les Espagnols seuls, qui dans le principe savaient bien d'où elle venait, l'ont désignée sous le nom de viol des Indiens.

Une chose saisit et attriste la pensée dans l'examen historique de la syphilis depuis son invasion en Europe jusqu'à nos jours; les mômes images passent et repassent tour à tour sous les yeux, les mêmes idées paraissent, disparaissent et reparaissent indéfiniment. Le mercure surtout, comme remède, est soumis à d'incessantes fluctuations, à de vives secousses. Présenté sous mille formes à toutes les portes de l'organisme et môme introduit par voie d'effraction, il est à travers les âges alternativement exalté et maudit; ici en faveur, là en disgrâce; on le recherche pendant qu'on le craint; on s'en sert et on le redoute à la fois. Les méfiances qu'il a inspirées, les terreurs qu'il a fait naître sont passées dans le peuple et y restent tenaces comme le Destin. Nous autres, incertains, nous remuons sans changer de place, nous marchons sans avancer. Il semble que les médecins ourdissent la trame de Pénélope ou qu'ils remplissent le tonneau des Dana'ïdes. Cessera-t-elle un jour cetts agitation impuissante, quitterons-nous ces stériles agissements? Est-ce qu'une révolution thérapeutique ne remplacera pas enfin le vieux régime de la vérole? trouvera-t-on a moins contre la syphilis ce qu'on a découvert pour la variole, pour la clavelée pour la pneumonie des bêtes? Ah ! c'est que la vérité est moins difficile à dé' couvrir qu'à faire accepter aux hommes ! Hoc opus, hic labor est !

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