DE LA CONTAGION SYPHILITIQUE, A PROPOS DE LA THÈSE DE M. A. FOURNIER
Les ulcérations syphilitiques n'ont pas toutes et toujoursni exclusivement été appelées chancres; mais, jusqu'à la fin du premier quart de ce siècle, le mot chancre a constamment exprimé l'idée d'une exulcération syphilitique envahissante. C'est là un fait historique des plus notoires.
Les travaux de M. Ricord, préparés par ceux de Hunter, ont précisé davantage et répandu avec éclat dans l'Europe cette dernière signification.
11 fut dès lors reconnu, partout où avaient pénétré les lumières dont le foyer se trouvait à l'hôpital du Midi, que le chancre était un ulcère syphilitique creux et à bords abrupts, propre à l'homme, disait-on; à début généralement ecthymateux (pustule caractéristique) ; essentiellement et exclusivement contagieux, toujours engendré par un accident identique à lui-même, non précédé d'incubation, qu'on pouvait contracter un grand nombre de fois, susceptible d'être arrêté dans sa marche, d'abord envahissante, par une cautérisation, qui était de plus préventive de ses suites constitutionnelles, faite dans les cinq jours qui suivent la contagion; donnant quelquefois lieu, à titre d'accident successif, à un bubon presque constamment mono-ganglionnaire, bipn que le chancre soit le plus souvent multiple, à suppuration presque immanquable et très-efficacement prolectrice contre la syphilis constitutionnelle; lequel bubon fournit un pus identique à celui du chancre (chancre ganglionnaire); pouvant seul et ne pouvant que consécutivement s'indurer ; fatalement et exclusivement suivi dans ce cas (induration caractéristique), et réserve faite de l'hérédité, d'accidents constitutionnels, etc.
Il n'est pas démembre de cette description, d'ailleurs incomplète, que je ne puisse justifier par des textes authentiques.
La syphilistique expérimentale et la syphilisation sont venues projeter sans doute quelques ombres sur-ce tableau, et en ont modifié quelques traits; mais il n'en fut que plus conforme à la nature. Le fait est que personne, il y a dix ans, n'aurait osé avouer qu'il ne connaissait pas le chancre dont je viens de tracer l'esquisse.
Toutefois, une erreur capitale avait été commise, entre autres, par celui qui tenait alors en Europe le sceptre de la syphilographie : c'était d'avoir considéré le chancre et son produit comme seuls inoculables et, par conséquent, comme exclusivement contagieux ; en un mot, d'avoir considéré le chancre comme la seule et unique source de la syphilis, réserve faite, bien entendu, de l'hérédité. Cela était tellement admis en principe à l'école de M. Ricord, qu'on n'hésitait pas sans examen à qualifier de chancre, et à réputer comme ne pouvant à ce titre que provenir d'un chancre, toute affection des organes génitaux ou même d'autres organes, qui était évidemment le produit de la contagion et le point de départ de la syphilis constitutionnelle.
Ce n'est pas que ce dogme n'ait été l'objet de nombreuses et énergiques protestations; mais les dissidents ne savaient pas plus et connaissaient souvent moins bien que M. Ricord ce qui se passait dés le principe, quand la syphilis constitutionnelle était communiquée directement; la confusion de leur esprit passait dans leurs discoui's et dans leurs écrits, tandis que M. Ricord, dont le langage était précis et avait l'empreinte d'une vive conviction, l'emportait encore sur eux, notamment parle double avantage, d'une part, d'avoir fait des efforts, quelquefois heureux, pour parvenir à connaître le chancre, et, d'autre part, de s'être acquis tant de renommée, surtout parmi la jeunesse, qu'il accaparait l'attention et les suffrages de la foule, et même que sa gloire éblouissait ou éclipsait tout le monde.
Ce fut là une période de grandeur du chancre : en voici une décadence.
Un observateur, M. Auzias-Turenne, se met à épier patiemment, à suivre jour par jour, et pour ainsi dire pas à pas, la genèse de la syphilis constitutionnelle; il découvre que la maladie a très-fréquemment pour point de départ une papule, précédée d'incubation, qui s'ulcère, puis s'indure, et retentit constamment ensuite sur les ganglions qui correspondent à l'endroit affecté. Il reconnaît que les derniers ternies de cette évolution se rappor-
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tout exactement à ce qu'on nomme il l'hôpital du Midi chancre induré, bien que c°la n ait pas commence par le chancre devenu classique sous l'impulsion puissante de M.Ricordil constate en outre qu'une poussée secondaire du sujet contaminant peut être etest mêmelè plus souvent la source de cette succession de phénomènes chez le sujet contaminé. Il entrevoit dès lors que ce premier symptôme de ce dernier sujet pourrait bien se transmettre de la même manière et avec tous ses attributs a une troisième personne, et ainsi de suite, pour constituer aussi ce qu'on avait cru et ce qu'on croyait encore être un chancre induré.
On avait donc pris pour un chancre une affection qui n'en était pas un, une affection qui n avait jamais présenté l'élément primitif du chancre, la pustule, c'est-à-dire, je le répète, qu'on avait ainsi appelé chancre induré un accident constitutionnel communiqué directement. Le nom de pseudo-chancre induré paraissait convenir pour désigner la chose nouvellement observée et consacrer en même temps l'erreur dont elle avait été longtemps l'objet. M. Auzias-Turenne adopta cette nouvelle dénomination.
Mais il ne nia pas que le chancre de M. Ricord, devenu celui de tout le monde, ne pût être la source d'infections constitutionnelles, car il avait vu ce chancre s'indurer quelquefois et même produire aussi quelquefois la syphilis constitutionnelle sans induration préalable. Il est vrai que ces syphilis de par le chancre lui avaient paru plus rares, plus tardives, moins uniformes et moins bien accentuées que celles qui viennent d'être précédemment indiquées.
Voici une phrase qui résume toute l'opinion de M. Auzias : Une chose donne la vérole plus souvent, plus sûrement, plus promptement et plus complètement qice le chancre. C'est un accident secondaire communiqué directement ; c' est la vérole transmise immédiatement et en droite ligne; c'est, en un mot, LE pseudo-chancre induré (le vrai chancre induré étant le chancre quand il s'indure). En d'autres termes : LA vérole donne la vérole mieux et plus vite que ne le fait le chancre ; de même que certaine branche fixée en terre y devient plutôt un arbuste que ne fait une simple semence confiée au sol.
Cette notification, imprévue dans le camp de M. Ricord, y devint l'occasion d'une évolution singulière à laquelle le chef parut d'abord demeurer étranger. On ne repoursa pas l'idée nouvelle, on l'accueillit au contraire avec empressement et fort vite; mais on garda le silence sur son origine et son auteur. Ensuite, à la faveur de quelques changements et d'une substitution nominale, on en déplaça tout à fait la signification.
Cela conduisit à admettre une opinion bien autre et tout aussi exclusive que celle qu'on avait défendue jusqu'alors : on soutint que le pseudo-chancre induré de M. Auzias, qu'on sépara alors bien nettement de l'ancien vrai chancre, dont on lui fit prendre presque tout à fait le nom (substitution du mot chancre dur à celui de chancre induré), pouvait seul et dûment transmettre la vérole.
Ainsi, parce qu'on s'était trompé en affirmant que le chancre était la seule, quoiqu'il ne fût pas même la plus grande source d'infection, on lui retira cette propriété d'infecter la constitution qu'on lui avait trop largement octroyée, et on en gratifia exclusivement l'autre affection, qui était, il est vrai, beaucoup plus infectieuse que lui; bien plus, on donna à cette autre affection le nom de chancre, qu'on faillit presque complètemeut enlever au chancre lui-même. Cette exagération dans les choses et cette confusion dans les noms ont pu aboutir sans doute à. ménager certains amours-propres et à dissimuler quelques défaites ou quelques plagiats ; mais cela n'a pu se faire qu'au grand détriment de la science et de la vérité.
Plus tard, quand on fut contraint de reconnaître la contagion secondaire, on n'eut pas de peine à découvrir, puisque M. Auzias avait lui-même mis le doigt sur cette partie de l'erreur qu'on commettait autrefois, que le résultat de cette contagion se manifestait toujours primitivement par un chancre. Mais alors que fit-on du chancre célèbre, du chancre essentiellement inoculable, tant et partout inoculé, du chancre à pustule caractéristique? On le relégua complètement hors du cadre de la syphilis; il resta à l'usage exclusif des syphilisateurs.
Le chancre se trouva ainsi déchu ; il ne fut plus rien. Son nom passa donc de compte à demi à ce qui n'était rien jadis d'après eux, au point de vue de. la contagion et de l'infection, et se trouve être tout aujourd'hui. Personne ne fut rappelé au respect de la propriété scientifique. Celui qu'on essayait de dépouiller ainsi n'était-il pas un infâme syphilisateur?
' Ces considérations historiques et critiques serviront de fil d'Ariane à ceux qui auraient à craindre de s'égarer dans le dédale des discussions syphilographiques actuelles ou dans les méandres de la Thèse de M. Fournier. La plupart des choses que je viens de rapporter se passaient à une époque où notre très-honorable et distingué confrère n'avait point encore commencé à briller sur l'horizon syphilographique. Aussi bien, quand il fera un
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jour l'exposé de ses propres découvertes, saura-t-il infiniment gré à une plume impartiale de lui donner satisfaction de ces dénis de justice dont il ne sera pas plus que personne à l'abri, parce qu'ils sont une des plaies de la syphilistique actuelle.
Avant de donner des éloges a M. Fournier, je veux donner le conseil à ceux qui entreront désormais comme lui dans la carrière de ne pus rédiger trop à l'avance leur dissertation inaugurale, à moins que d'y joindre un supplément. Le travail de M. Fournier, livré au public eu 18('0, n'aurait-il pas beaucoup gagné, par exemple, à tenir compte du Rapport de M. Gibert, dont les conclusions ont été votées par l'Académie en 1859?
M. Fournier n'a pas oublié qu'après avoir examiné à Saint-Louis, sous les yeux, à la demande et dans le service de M. Bazin, un premier accident local produit par une inoculation secondaire que j'avais moi-même pratiquée, il n'a pas hésité à dire que cela n'était pasun chancre. L'équivalent de cette déclaration n'aurait-il pas été bien placé dans la thèse que j'analyse, eût-il dû en modifier les conclusions? En effet, quand un chef de service de la trempe de M. Bazin s'est rangé a une opinion, un interne d'un esprit élevé comme M. Fournier doit-il la passer complètement sous silence? J'estime trop notre nouveau confrère pour n'être pas sûr qu'il partagera entièrement mon avis. C'est donc bien certainement contre son gré qu'il n'a pas fait ici l'application de son épigraphe :quod vidi, scripsi, épigraphe que je trouve, qu'il me permette de le dire, quelque peu prétentieuse. La science serait-elle, en effet, autre chose qu'une toile de Pénélope, si chacun paraissait affecter le même dédain que M. Fournier pour des observateurs autres que lui-même?
Quoi qu'il en soit, M. Fournier a laissé échapper bien d'autres occasions d'appliquer justement sa devise. Pourquoi ne s'est-il pas abstenu, par exemple, de rapporter la phrase suivante, dont il ne se trouve pas pour la première fois le rééditeur responsable...? « En 1852, à l'hôpital de Lourcine, on a vu M. Cullerier, qui n'avait, jamais eu la syphilis, s'inoculer sur l'avant-bras, un très-grand nombre de fois et toujours impunément, la sécrétion morbide d'accidents secondaires. » Cette assertion me paraît, je l'avoue, si contraire à la vérité, que je ne saurais y croire sans l'attestation, soit de l'honorable M. Cullerier, soit d'un témoin oculaire aussi digne de foi que le serait, par exemple, M. Fournier lui-même.
M. Fournier exagère singulièrement les chances et la portée de la contagion médiate. On ne lit plus guère aujourd'hui sans un sourire d'incrédulité ces historiettes assurément fort piquantes, qui sont relatives à des matières laissées dans un vagin par un homme et reprises plus tard par un autre, qui en subit la contagion. Les exemples de ce genre allégués par M. Fournier sont très-discutables ou peuvent tout au moins, surtout depuis qu'on ne conteste plus la contagion secondaire, être interprétés bien autrement qu'ils ne le sont dans le traité de la contagion syphilitique. Quant aux expériences de M. Cullerier qu'on invoque, elles ont trait, si je ne me trompe, à la contagion du chancre mis au rebut, du chancre laissé aux syphilisateurs, et dont la matière serait d'ailleurs pour M. Fournier même, — car je suis simple narrateur, — beaucoup plus contagieuse que celle dont il est ici question. Cette inadvertance de M. Fournier ne laisse pas de compromettre un peu son argumentation.
On lira avec un intérêt mêlé de regrets et d'un sentiment de tristesse ce que nous révèle M. Fournier sur la part qu'ont les prostituées dans la contagion syphilitique. Quoi! ces malheureuses, qui ne font qu'une bien petite minorité au milieu des femmes de nos grandes cités, sont la cause des trois quarts des véroles contractées par la population civile, des cinq sixièmes au moins de celles qui atteignent nos soldats, et la proportion des contagions serait encore plus grande quand il s'agit du prétendu chancre simple ! Que nous propose-t-on en face de ces résultats affligeants? Le palliatif presque impraticable et bien certainement décevant de visites plus fréquentes et plus sévères. Mais que pourrait, hélas ! un semblable moyen, en supposant qu'il pût être réalisé, en face de ces poussées secondaires si parfaitement contagieuses, et dont les moindres causes et surtout les stimulations génésiques provoquent à chaque instant la manifestation chez les femmes virulentées ? Ne vaudrait-il pas mieux, une fois pour toutes?... Mais je veux imiter aujourd'hui le silence de M. Fournier sur la syphilisation.
Ces réserves faites, je ne puisque conseiller la lecture de la Thèse de M. Fournier. C'est un travail qui peut instruire beaucoup.
Je prie instamment l'auteur d'excuser ma franchise. Le langage de la vérité est le seul que je sache parler et qu'il soit digne d'entendre. Assez d'autres ne pourront que trop compromettre son talent en séduisant son noble cœur de jeune homme par des éloges dont on suspectera légitimement peut-être la justesse, sinon la sincérité.
{Revue médicale, 1er avril 1SG0.)„
CRITIQUE SYPHILOGRAPHIQUE.