A M. LE DOCTEUR RICHARD GORDON, A MONTPELLIER (HÉRAULT
Paris, le 6 janvier 1859.
Monsieur et très-honoré Confrère,
Je vous remercie beaucoup de l'envoi que vous m'avez fait de la Thèse de M. Collin, et je vous prie d'en féliciter de ma part l'auteur, à cause des excellentes choses qui s'y trouvent. Je vous aurais écrit plus tôt, si je n'avais pas voulu prendre le temps de lire ce travail, et j'écrirais aujourd'hui à M. Collin, si je connaissais l'adresse de ce confrère. Bref, un travail aussi remarquable que le sien mériterait plus qu'une mention dans la presse médicale, et je n'aurais pas manqué de chercher à en faire rendre compte dans quelques journaux, si j'avais eu plusieurs exemplaires à ma disposition.
Provençal d'origine, je suis très-heureux que la syphilisation ait été appliquée avec un si grand succès dans mon propre pays et par mes compatriotes.
J'ai fait porter devant l' Académie impériale de médecine la question de la contagion des accidents secondaires, que M. Collin résout avec raison par l'affirmative. M. Gibert fera bientôt un Rapport dans le même sens. Si vous avez vous-même l'occasion de porter
cette question devant une Société ou de l'agiter dans la presse, je vous saurai bien gré de ne pas négliger de le faire.
Agréez, etc.
A M. LE PROFESSEUR BŒCK, A CHRISTIANIA (NORWÉGE)
Paris, le 9 janvier 1859.
J'ai reçu, lu avec intérêt et corrigé le commencement de votre ouvrage sur la Radesyge. Je relirai encore une fois ces feuilles pour parfaire le travail, et je le remettrai immédiatement après à un copiste. J'ajouterai quelques noies pour vous, aux endroits où je pourrais craindre de ne pas avoir compris exactement votre pensée. Je présume qu'il sera mieux de ne vous envoyer cela que quand j'aurai reçu et revu vos autres feuilles. Faut-il en insérer des fragments, un résumé, dans la Revue étrangère'1.
J'ai réfléchi à la question des enfants des syphilisés. Je manque de faits pour la résoudre. Laval, syphilisé, a fait un enfant non syphilitique ; mais une mère malade de syphilis à l'époque de la conception, et syphilisée pendant la grossesse, doit pouvoir faire un enfant syphilitique. Le vaccin prend moins bien chez les enfants de ceux qui ont eu la variole (je ne dis pas qui ont été vaccinés) que chez les autres enfants. C'est pour cela que les épidémies de variole sont de moins en moins meurtrières.
La vérole est moins grave aujourd'hui qu'au moyen âge, pour le même motif. Peut-être est-elle plus grave, entre autres raisons, dans vos pays que parmi nous, parce qu'elle est chez vous d'invasion plus récente.
Quand vous dites que la réceptivité n'est pas éteinte, mais qu'elle se repose, vous rendez-vous bien compte de votre pensée? Qu'est-ce qu'une réceptivité qui est éteinte ou se repose? Qu'est-ce d'abord que la réceptivité? Chacun ne peut-il pas avoir son opinion et sa théorie là-dessus? Chaque organe, y compris l'œuf fécondé, a peut-être sa réceptivité propre, chaque organe sa manière d'être impressionné par le virus.
Un fait m'a toujours préoccupé : c'est qu'une syphilisation faite rapidement, quoique complète en apparence, semble être moins définitive qu'une syphilisation faite lentement. Je suppose donc que certains organes profonds demandent plus de temps que d'autres superficiels pour être impressionnés par le virus, pour subir l'action du virus. S'asit-il de la maladie? Ils sont affectés plus tard. S'agit-il de l'impression syphilisatrice? Ils la subissent plus tard aussi. Supposons une syphilisation rapide et complète en apparence. Des organes en réalité se trouvent syphilisés, et d'autres ne le sont pas. Par le temps, ils peuvent faire les uns avec les autres un échange de propriétés au point de vue de la syphilisation, échange d'où peut résulter la réacquisition de la réceptivité pour les organes qui l'avaient déjà perdue. Quel rôle joue l'œuf fécondé à ce point de vue? Nous l'ignorons encore. Il s'agirait d'avoir quelques faits destinés à servir de base aux raisonnements : faits de variole, faits de vaccine, faits de syphilis, faits de syphilisation, etc.
Je viens de recevoir une Thèse de Montpellier, très-favorable à la syphilisation, dans laquelle sont consignés trois faits de syphilis rebelles, traitées et guéries par la syphilisation. Ces faits ont été recueillis à l'Hôtel-Dieu de Marseille, dans le service de M. Si ru s- Pirondi, professèur de clinique chirurgicale.
M. Ricord vient de publier une nouvelle édition de Hunter. Dans un chapitre intitulé : Syphilisation, on invoque contre nous une lettre particulière de M. Faye, qui dénigré vos travaux. Mais on ne fait guère attention à cela ici.
M. Ricord sera bientôt condamné par l'Académie de médecine, à propos de la contagion secondaire, qu'il persiste à nier.
Ma prochaine lettre de la Revue étrangère sera peut-être pour vous; mais j'y parlerai très-peu sans doute de syphilisation.
Mes complimens à vous et à tous les Norvégiens de ma connaissance.
Votre dévoué confrère et ami.
A M. LE PROFESSEUR BŒCK, A CHRISTIANIA (NORWEGE)
Paris, le 9 mai 1859.
Très-cher Confrère et ami, Je vais mettre à la poste la première partie de votre Radesyge. J'aurais voulu avoir en même temps la fin, pour pouvoir mieux soigner l'ensemble de la rédaction : un tout en ce genre est toujours plus facile à parfaire que sa partie. Mais je ne veux ni attendre ni vous faire attendre plus longtemps. Envoyez-moi donc de suite la fin, que je vous retournerai promptement.
Pressé par le courrier aujourd'hui, je ne vous écrirai pas plus longuement, quoique j'aie beaucoup de choses à vous dire.
Dans une lettre prochaine, je vous parlerai de la deuto-syphilisation (inoculation des accidents secondaires), que j'ai imaginée comme prélude de la syphilisation, dans les cas d'accidents tertiaires, de phagédénisme, d'affections et de maladies qui, ne cédant pas tout d'abord à la proto-syphilisation, sont de nature à céder à celle-ci, quand elle a été précédée d'une deuto-syphil isation.
J'avais traduit et remis votre Mémoire à la rédaction de la Gazette hebdomadaire, lorsque vous m'avez informé d'un nouveau fait; j'ai fait joindre au Mémoire une note qui, j'espère, vous satisfera.
Quand vous aurez quelque travail de ce genre, envoyez-le-moi ; je pourrai toujours le faire passer clans les journaux français.
Savez-vous que M. Hébra a lu, le G mars, à l'Académie impériale .de médecine de Vienne un Mémoire relatif et favorable à la syphilisation? C'est une déclaration de guerre à l'Académie impériale de médecine de Paris. Ne croyez pourtant pas tout à fait à la guerre de ce côté, car l'Académie des sciences veut nommer associé étranger M. Rokitanski.
Le Rapport de M. Gibert sur la contagiosité des accidents secondaires sera prochainement présenté à l'Académie impériale de médecine. Mille compliments.