A. M. LE DOCTEUR BABU, A CLERMONT-FERRAND (PUY-DE-DOME
Paris, le 17 octobre 1859.
Cher et honoré Confrère,
Je vous suis infiniment reconnaissant et je suis très-satisfait de la prompte réponse que vous avez bien voulu faire à ma. lettre. Je me servirai en temps et lieu de ce précieux document.
Rien ne m'honorerait davantage que d'être nommé associé libre de la Société médicale de Clermont, avec laquelle notre Société médicale du Panthéon tiendra beaucoup à établir des relations.
Dans notre prochaine séance, je ferai l'analyse du compte rendu de vos travaux que vous avez eu la bonté de m'envoyer.
A propos des travaux de votre Société j'ai beaucoup réfléchi aux deux Observations du Dr Triouillier. Je suis de l'avis des honorables membres qui ont vu là des accidents syphilitiques. La chute des os de l'appareil olfactif et l'affaissement du nez observés chez la femme ne se rencontrent guère dans la scrofule, mais bien dans la syphilis tertiaire. Les symptômes qui se sont montrés chez cette femme ressemblent un peu à ceux de la radesyge de Norwége. Or, il paraît être aujourd'hui démontré que cette maladie exotique n'est qu'une forme de la syphilis tertiaire. M. Bœck a constaté la contagion de la radesyge et a pu triompher de cette forme par la syphilisation. La syphilis est réellement contagieuse à l'état tertiaire, mais le fait est très-rare, à cause de la rareté même de l'existence de symptômes aux parties sexuelles. Ajoutez que la longueur de l'incubation et les difficultés de diagnostic rendent très-exceptionnelle la constatation des faits. L'immunité des enfants s'observe d'ailleurs en pareil cas.
Recevez, cher Confrère, l'expression de mes sentiments les plus confraternels.
A M. LE PROFESSEUR BŒCK, A CHRISTIANIA (NORWÉGE)
Paris, le 23 octobre 1859.
Cher Confrèie et. ami, Je verrai mardi prochain à l'Académie M. Brochin, de la Gazette des hôpitaux, etje lui recommanderai expressément de ne pas oublier le nom de M. Anders Dace. Est-ce bien cela !
Puisse votre Chambre des députés comprendre l'importance de votre publication et vous donner largement les fonds convenables!
Je ne crois pas, à vrai' dire, M. Diday en mesure de vous donner à Lyon des sujets à syphiliser. Mais si vous le désirez, il me sera facile d'entamer la question avec lui pendant le courant, de l'hiver. Je vous engage, en tous cas, à bien prendre vos précautions. M. Diday promet plus facilement qu'il ne tient. Croyez d'ailleurs que si M. Diday voulait ou pouvait faire faire des syphilisalions à Lyon, il n'aurait besoin de personne. Son ami Rollet, comme lui, serait parfaitement en état de faire des syphilisations. Si donc ces messieurs n'en font pas, c'est qu'ils ne veulent ou ne peuvent pas en faire ; mais ce n'est point parce qu'ils ne savent pas.
J'ai toujours l'idée fixe que la question ne se jugera ici que quand j'aurai un service à Saint -Lazare; je finirai bientôt je crois par y arriver.
M. Faye fait donc ses coups à la sourdine. J'apprends par nos journaux qu'il a fait a Y Académie des sciences (26 septembre 1859), une lecture sur l'immunité relativement a différents virus. Cette lecture a fait peu de sensation puisque c'est par hasard que j'en
ai eu connaissance. La question de la syphilisation est gagnée dans l'opinion publique à Paris. M. Faye, qui s'appelle partout Médecin du Roi de Suède, est du reste assez obscur dans ce qu'il écrit.
Adieu! très-cher Confrère.
A M. LE PROFESSEUR BŒCK, A. CHRISTIANIA (NORWÉGE)
Paris, 21 novembre 1859.
Très-cher et très-honoré Conlrere,
Ne considérez pas comme une mauvaise nouvelle ce que vous m'apprenez, à savoir que deux de vos syphilisées viennent d'être frappées de récidive. J'ai toujours considéré comme une excellente nouvelle ce qui déconcertait mes conjectures scientifiques. (L'homme fait-il en science autre chose que des conjectures !) Tout fait qui sort de la règle n'est-il pas une voie ouverte à des recherches ou à des réflexions qui doivent l'y faire rentrer ou révéler une autre règle, une autre loi. Pourquoi seulement deux syphilisées en récidive au milieu de tant d'autres? Pourquoi deux exceptions dans la nature qui jamais ne se dément ? En quoi ces deux femmes diffèrent-elles des autres? Sont-elles de môme pays, de même origine, de mêmes moeurs, de même genre de vie, de même santé? Sont-elles pétries du même limon (ejusdem farinœ) ? En quoi consistait leur syphilis antérieure ? Quelque médicament mercuriel ou simplement minéral n'était-il point passé par là avant leur syphilisation? Auraient-elles travaillé sur les métaux ? Nous savons qu'une mercurialisation antérieure à la syphilisation n'est pas une des conditions les plus rassurantes pour l'avenir ; mais nous ne savons pas si une mercurialisation postérieure n'aurait pas quelque effet de ce genre. En outre, ce que peut produire la mercurialisation autre chose n'est-il pas capable de le produire, V arsenication par exemple ?
Rapprochez ces deux faits de ceux des deux enfants qui ont hérité de la vérole. Leurs mères ayant été syphilisées, sachez bien si ces mères n'étaient pas exceptionnellement passibles de récidive, suivez patiemment et attentivement le filon précieux que vous avez mis au jour.
Vous seul pouvez trouver la mine et y découvrir des richesses, tandis que nos adversaires penseront que cela n'en vaut pas la peine et que la chose est jugée contre nous.
Je crains bien que vous ne vous fassiez illusion : 1° sur la possibilité et le désir dans lesquels serait M. Diday de vous aider à pouvoir faire des syphilisations à Lyon ; 2° sur l'influence que vous supposez à ce syphiliste non sans valeur. — Néanmoins, je ferai naître l'occasion de lui en parler et je vous enverrai, non sans y mettre des annotations, ce qu'il m'écrira.
Voici une chose qui fera avancer beaucoup plus nos affaires à Paris et à propos de laquelle vous pourrez dire avec un juste orgueil . quorum pars magna fui. Le prince Napoléon m'a fait savoir que le Roi de Suède vient de me nommer Chevalier de l'Ordre de l 'Étoile polaire, et que le brevet et les insignes qui l'accompagnent seraient déjà arrivés, s'ils n'eussent été noyés dans un naufrage du bateau-poste. Il y a toujours des tempêtes et des orages quand il s'agit de syphilisation! Bref, je suis on ne peut plus flatté et reconnaissant d'une distinction à laquelle vous avez tant de part et qui donne pour devise à la syphilisation : Nescit occasum.
11 vient de paraître un long travail de M. Melchior Robert (de Marseille), sur et pour la syphilisation; mais je n'ai pu encore me procurer ce travail qui n'est pas dans^la librairie.
Il est bien décidé que M. Bcerensprung fait des syphilisations à Berlin.
Relativement au Mémoire de M. Dace, je me bornerai à ne pas presser M. Brochin, rédacteur de la Gazette des hôpitaux, qui ne paraît pas disposé à se presser luimême. *
Je suis votre bien dévoué Confrère.